affaire double
CHAPITRE PREMIER - Johnny Metal part en vacances
Ce matin-là, il règne un sacré bruit dans New York. Je ne crois pas même que la ville ait jamais été aussi bruyante. En bas, dix étages au-dessous de ma chambre, dans cette rue du Bronx où je demeure, les autos vont et viennent, klaxonnant à qui mieux mieux ; il y a aussi des mélomanes, qui font fonctionner leur appareil de radio que c’en est un bonheur — même les sourds entendraient ; au carrefour, les policemen sifflent, sifflent ; une voiture de pompiers passe. À quelques yards de là, un petit imprudent a mis le feu à un timbre-poste à l’aide d’une loupe et un verre d’eau suffirait pour éteindre le sinistre, n'empêche que le camion rouge passe à tombeau ouvert, en agitant sa grosse cloche, comme si le Royal Building n’était plus qu’une torche. Par là-dessus, des gosses jouent aux gangsters sur les échelles de sécurité, et c’est encore un jeu qui réclame de bons poumons. Ces garnements disposent d’organes en bon état de fonctionnement et cela s’entend.
Tout ce vacarme ne me gêne pas pour l’excellente raison que, si je sais qu’il existe, je ne m’en aperçois pas.
Vous me surprenez en train de promener sur mes joues un rasoir électrique et j’accompagne le vrombissement du minuscule moteur d’une scie de café-concert envoyée à tue-tête et, détail aggravant, d’une voix extraordinairement fausse. Il vaut mieux tout de suite vous prévenir que je suis, de l’opinion générale, un des meilleurs reporters des États-Unis ; mon nom est Metal, Johnny Metal. C’est bien le diable si vous n’avez pas, au moins une fois, entendu parler de moi..
Donc, j’envoie ma chansonnette et on frappe à la porte de ma chambre, et je crie : « Entrez. » Quelqu’un de très agréable à contempler obéit ; ce n’est autre que Peggy, la soubrette de l’étage. Elle me sert un prétexte quelconque pour justifier son intrusion, mais je ne suis pas dupe. Elle veut simplement connaître la cause de ma joie. Et, de fait, sur le point de se retirer, sa main fine sur la poignée de la porte, elle me dit, tout à fait innocemment et comme si elle se fichait de la réponse, mais je sais bien que ce n’est pas le cas:
— Eh bien, eh bien! monsieur Metal, vous avez l’air bien gai aujourd’hui ! Auriez-vous eu droit à une augmentation de traitement par hasard ?
— Bon sang, bébé, dis-je en riant, on voit bien que vous ne connaissez pas le Barbichu.
— Le Barbichu ?
Son œil marron lance un éclair d’intérêt. Ce Barbichu, ce doit être un gangster sur la piste duquel je suis, voilà ce qu’elle pense. Je la détrompe.
— C’est mon rédacteur en chef, j’explique. Son vrai nom est Robert. C’est son nom de famille. Personne n’a jamais su s’il avait un prénom. Alors, nous avons remplacé cela par deux sobriquets. Comme il est d’une taille au-dessous de la moyenne et qu’il porte une petite barbe à la Buffalo Bill, nous l’avons surnommé Little Bob et le Barbichu.
— Très intéressant, fait Peggy. Alors, c’est parce que votre Barbichu ne vous a pas donné d’augmentation que vous débordez de joie?
— Petite curieuse, il vous faut tout savoir, hein ? Eh bien, soyez satisfaite. Je suis aux anges parce que Je vais vous infliger un surcroît de travail.
— Ça alors... Vous êtes aimable.
_— Oui... Peggy. Une fois rasé, je sors d’ici et je vais boire un verre quelque part et faire deux ou trois visites. Vous, de votre côté, vous préparerez mes bagages.
— Non, lance-t-elle, vous nous quittez, monsieur Metal ?
— Oui, pour deux mois. Depuis le temps que j’essaye de recevoir une balle de revolver ou un coup de canon pour le compte du New York World, la direction de cet estimable canard estime que j’ai droit à des vacances... Mais de vraies vacances. Alors, on m’octroie deux bons mois. Et savez-vous où je vais les passer ?
— À Hollywood ! fait-elle, car les vedettes de l’écran se partagent, avec les ennemis publics, plus ou moins numéro un, la petite portion de cervelle qu’abrite sa jolie tête.
_— Non. Vous n’y êtes pas. Je vais à Paris. À Paris, en France, en Europe, quoi ! crois-je devoir préciser.
— Oh! mais c’est encore mieux... Paris! Eh bien, vrai, vous en avez de la chance, monsieur Metal. Et qu’allez-vous faire, à Paris ? Vous allez vous sentir tout drôle, dans une ville étrangère que vous ne connaissez pas.
— Croyez-vous qu’il existe quelque chose au monde que Johnny Metal ne connaisse pas, bébé ? C’est vous, dans ce cas, qui me connaissez bien mal. Mais je connais Paris aussi bien que New York... J’ai été là-bas, pendant deux ans, correspondant du World...
— Et vous parlez le français ?
— Très bien. Avec un peu d’accent, mais très bien tout de même.
Elle me regarde un instant en silence. Je devine qu’elle donnerait gros pour être à ma place. :
— Allons, allons, lui dis-je en riant. Si vous êtes sage, la prochaine fois que j'effectuerai semblable voyage, je vous emmène avec moi...
Bien entendu, je n’en pense pas un mot, mais il faut bien que je dise quelque chose. Et il faut surtout que je flanque ce crampon à la porte, sans cela je n’en finirai plus de me raser et je risque de rater le bateau.
Elle n’insiste pas et se retire en me gratifiant d’une grimace.
Je fais retourner le moteur de mon rasoir, je m’en repromène le peigne sur les joues et, en avant la musique, la chansonnette fuse de mes lèvres, sur un ton encore plus faux que précédemment.
Il n’ya pas à dire. Pour être content, je suis content. Vive les vacances !
Dans sa petite maison de Rockaway, Harold Harchisson reprend du whisky.
— Bien vrai! s’exclame-t-il, pour la énième fois.
Véritablement, Harold Harchisson n’en revient pas que, bénéficiant de deux mois de vacances payées, j’aille les passer à Paris.
Harold Harchisson est un vieux copain. Vieux est le mot juste. Il a quelque trente ans de plus que moi. A présent, il s’est retiré du journalisme et il a des intérêts dans une petite fabrique d’autos, mais nous avons été ensemble au World, à la rédaction de New York et au bureau des correspondants parisiens de ce mastodonte de presse, rue Caumartin. Harold Harchisson est peut-être resté dix ans à Paris. J’ai eu comme ça l’idée de venir lui demander s’il n’avait pas des commissions à faire, là-bas, dans la capitale française, ou s’il lui ferait plaisir que je lui rapporte quelque chose, et voilà que ça n’a pas l’air de l’emballer. Oh! mais là pas du tout.
Paris, il en a assez ! voilà ce que j’entends. Non, il n’a besoin de rien, mais c’est moi, Johnny Metal, qui ai besoin de quelque chose. D’un bon conseil . Est-ce que par hasard je ne suis pas un peu fou d’aller gaspiller mes soixante jours de vacances à Paris? Jamais le moindre crime sensationnel et le crime sensationnel, n’est-ce pas la pâture ordinaire de Johnny Metal, même lorsqu’il est en vacances ?.…
Ça, je dois reconnaître qu’il a raison, Harold Harchisson. Il m’est impossible de rester dix jours sans avoir un beau crime à me mettre sous le stylo.
Et nous embrayons là-dessus et nous évoquons des souvenirs. Cet Harchisson, il s’est intéressé à mes modestes exploits plus que je n’aurais cru, vraiment. C’est flatteur. Et il me rappelle le mystère du Dé de jade, le kidnapping Chandler et aussi la sinistre aventure au cours de laquelle périt mon malheureux uni, le photographe Éric, etc.
Environ toutes les deux-trois phrases, il reprend du whisky, secoue la tête et murmure :
— Non, mon petit Johnny, Paris n’est pas une ville pour vous. Je la connais mieux que vous... Je n’y suis pas resté que deux ans, moi... ne s’y passe jamais rien... Croyez-moi, vous vous préparez de curieuses vacances. Vous allez vous y ennuyer à raison de cent dollars de l’heure.…
Harold Harchisson n’a jamais été un monstre de gaieté, mais, en l’occurrence, je trouve qu’il y va un peu fort, de vouloir ainsi me démoraliser et de me gâcher à l’avance mes vacances.
— Oh! dis-je, si Paris ne me convient pas, je pousserai jusqu’à Berlin.
Alors, c’est pour cette fois qu’il ricane ! Berlin ? Encore une ville qu’il connaît bien. (Ça, je l’ignorais. Il connaît donc tout, ce diable d'homme.) Ah ! oui, qu’on lui en parle donc, de Berlin. Mais c'est encore plus moche et mortel que Paris, et ainsi de suite.
Harold Harchisson est un type qui ferait plaisir à un nationaliste américain cent pour cent. À l'entendre, il n’y a que les États-Unis de vrai.
- — Mais dites donc, mon petit Johnny, vous parlez d’aller à Paris, et si Paris ne vous convient pas, de filer sur Berlin, et, si cette dernière ville n’a pas plus d’attraits, d’aller voir dans je ne sais quelle autre. C'est très joli, des projets de ce genre... Mais savez-vous qu’il faut un argent fou ?
— J'en ai, dis-je.
Il ricane :
— Vous avez fait un héritage ?
J'ai une réputation de fauché bien établie, voilà le pourquoi de son ton sarcastique et dubitatif.
— Non, je n’ai pas fait d’héritage, mais eu égard aux services rendus au journal...
— Oui, bien sûr, bien sûr. Ils vous ont avancé un peu de fric. Ça ne se fait généralement pas, mais il faut convenir que vous êtes un type exceptionnel. De vous à moi, je puis bien le dire : vous avez fait gagner au World plus d’argent qu’il ne vous en lâchera jamais.
— Pour ça, vous avez raison, Harchisson... Mais, je vous le répète, et vous en convenez vous-même, je leur ai rendu de tels services…
— Et vous leur en rendez encore un fameux en allant en Europe.
— Comment cela ?
— Ils vous accordent une gratification pour services rendus et deux mois de congé pour la dépenser. Au bout de ces soixante jours, peut-être avant, vous revenez encore plus fauché qu'avant, sinon avec des dettes... À ce moment, que vous le vouliez ou non, mon petit Johnny, vous êtes leur obligé. Ils vous tiennent... Oui, ils ont trouvé le bon filon pour toujours vous conserver parmi leurs collaborateurs.
Je me mets à rire. Cet Harchisson, il doit devenir un peu gâteux.
— Eh bien, dis-je, vous avez une façon de les habiller.
— Je connais cette boîte depuis plus longtemps que vous, mon petit Johnny... Je sais ce qu’ils valent, là-dedans... C’est au moins le Barbichu qui vous a mis dans la tête de revoir Paris ?
— Mais non, je proteste, je suis tout de même assez grand pour savoir ce que j’ai à faire, non ? Je puis me passer des conseils du Barbichu. L’idée d’aller voir Paris est une idée personnelle.
— Eh bien ! mon petit Johnny, vous êtes un vrai cinglé, alors ! Enfin, quand au bout de huit jours vous aurez soupé de la tour Eiffel et de Montmartre, vous ne viendrez pas me dire que je ne vous ai pas averti.
Il m'ennuie, Harold Harchisson, avec sa nouvelle manie de jouer les grands-pères. Je finis mon William Lawson’s et je me lève, parce que j’ai hâte de laisser ce type à ses jérémiades.
Toutefois, avant de franchir la porte, je fais un petit effort de politesse :
— Alors, vrai? Vous n’avez rien à faire dire à qui que ce soit, à Paris ? Et vous ne voulez pas que je vous apporte un presse-papiers en forme de tour Eiffel?
Harold Harchisson paraît réfléchir. Pour ce faire plus commodément, il ratisse sa tignasse, qu’il a légèrement rousse, de ses longs doigts maigres.
— Eh bien, murmure-t-il..., vous allez vraiment à Paris ?
Je ris:
— Plus que jamais. Tant pis pour vos conseils.
— Bon, bon... Vous pouvez peut-être aller donner le bonjour à un de... à une…
Il se gratte encore plus énergiquement. Son œil me jauge :
— Écoutez, Johnny, asseyez-vous encore un instant et reprenez un whisky... Je vais vous dire quelque chose d’un peu particulier.
Son visage a changé d’expression. Je ne sais pourquoi, j’obéis. Je prends le siège et le whisky. Et j'écoute.
Ce n’est pas une histoire très longue. Jadis, à Paris, Harchisson a connu une femme, une Française, et… Oui, j’ai compris, n’est-ce pas ?… C’est pour cela qu’il déteste Paris. Il n’y a pas été très heureux. Alors, voilà. Cette femme, il l’aime encore et pourrais-je.… C’était une Mme Dutilleul... Solange Dutilleul... Elle demeurait dans la banlieue parisienne... Un-bungalow… Une villa, comme ils appellent, là-bas.
— La banlieue parisienne vous est-elle familière, mon petit Johnny ?
— Je suis allé plusieurs fois à... comment diable dit-on ?.. Ah! j’y suis... Robinson.
— Parfait. La villa de cette demoiselle Dutilleul est située avant Robinson... Exactement rue des Pierrelais, à Châtillon.
— Je connais Châtillon, dis-je. Il s’y est passé de drôles de bagarres, pendant la guerre franco-allemande de 70 et, un jour, j’ai écrit un papier sur ces événements. Un article tout ce qu’il y avait de bien, je vous le garantis, Harchisson. C’était un jour où nous manquions de copie pour l’édition européenne et j’avais pensé... Bref, j’ai fait tout le pays, interrogeant l’un et l’autre des habitants qui me paraissaient suffisamment âgés pour avoir plus ou moins participé à la bataille, compulsant les archives du City Hall...
— La mairie...
— La mairie, c’est ça; et passant des heures à errer dans un fort militaire encore debout à cet endroit... Eh bien, ce superbe article, dans lequel j’avais mis le meilleur de moi-même, n’a jamais passé.
— Ce sont les vicissitudes habituelles à notre glorieux métier, fait sentencieusement et philosophiquement à la fois Harold Harchisson.
— Ouais. Enfin, n'empêche. Tout cela pour vous dire que votre rue des Pierrelais, je la vois comme si j’y étais.
— Tant mieux, mon petit Johnny. Tant mieux, parce que j’aime mieux que vous n’utilisiez que votre mémoire, pour cette affaire, et que vous ne preniez même pas cette simple adresse en note... On ne sait jamais, vous pouvez égarer vos archives... Ça peut tomber sous les yeux d’on ne sait qui.
Il avait honte de ses amours de jeunesse, Harchisson. Oui, il était bien gâteux. Mais un tantinet émouvant, tout de même.
— Que me faudra-t-il faire? demandai-je.
Il hésite. Il craint de paraître un peu ridicule :
— Vous assurer que cette femme Dutilleul demeure toujours au 3 bis de cette rue… si elle n’est pas morte... depuis le temps... si elle est mariée... Et…
Il s’interrompt. Il se lève, va à la table qui supporte la bouteille d’alcool et s’en verse une rasade à noircir un régiment d'ivrognes invétérés. Il avale je tout et repose le verre:
— Non, mon petit Johnny, fait-il. Oubliez tout cela et ne faites rien. Bon voyage.
_ Je me lève à mon tour. :
— Comme il vous plaira, Harchisson.
Il me fait un peu pitié. Je lui tends la main. Il la prend et la serre chaleureusement. Il met presque une minute à me la rendre. Enfin, il s’y résout et me tient sous son regard fiévreux :
_— Non, mon petit Johnny. Elle n’est ni morte, ni mariée… Je le sens…; Je sens qu’elle m’attend, là-bas, dans la banlieue parisienne... Alors, à quoi bon demander quoi que ce soit ?…
Un silence, puis :
— … Allez au 3 bis de la rue des Pierrelais, Johnny... Sonnez et à la personne qui vous ouvrira, remettez ceci.
Il va à un meuble, ouvre un tiroir et en sort une espèce de petite broche qu’il me donne d'autorité, comme s'il était certain d'avance d’une acceptation de ma part.
— ... Je sais… quelque chose me dit que c’est Solange qui vous ouvrira. .… Après, répondez comme vous voudrez aux questions qu’on vous posera... Dites que je l’aime toujours.
Le visage d’ Harold Harchisson est ravagé par la douleur. L’ex-journaliste me tourne brusquement le dos. J’ai l’impression qu’il n’attend désormais qu’une chose : que je parte pour éclater en sanglots. Drôle de type, tout de même. Je vais me précipiter rue des Pierrelais, à mon arrivée à Paris.
— O.K.! Harchi! je lui réponds. Je vous câblerai le résultat. Et maintenant, salut ! Je ne tiens pas à louper le bateau.
— Salut, Johnny.
Je m’en vais, un peu troublé.
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