affaire double
Chapitre V - La môme Catherine
Sitôt dans la rue, je frète un taxi et me fais conduire aux bureaux parisiens du New York World.
J’entraîne le rédacteur en chef des correspondants dans son cabinet particulier et là, devant un verre de whisky, je lui raconte l’histoire.
Il manque en tomber de son fauteuil.
— Eh bien, dites donc! Eh bien, dites donc!
Et quand il a repris un peu de sang-froid :
__— Je vous connaissais de réputation, mon vieux, fait-il, Mais alors, vrai, il n'y a que vous pour dénicher des trucs pareils… Vous avez le chic.
J'approuve modestement. Mais ce qu’il faut, c’est câbler la nouvelle à la « maison mère » et être là-bas, à New York, les premiers à la publier... s’il y a lieu. De toute façon, au Bureau fédéral des recherches, ils me seront reconnaissants de les avoir informés immédiatement de la perte de leur agent. Et ainsi, avertis rapidement, ils pourront aviser au mieux. Bon. Je réquisitionne le bureau du rédacteur en chef de l’agence parisienne, j’attrape une machine à écrire et du papier, j’allume une Pall Mall et je commence à pianoter sur le clavier comme si j’étais Duke Ellington.
Mon premier câble est pour M. Robert, dit Little Bob, dit encore le Barbichu. Je lui explique l’affaire en long et en large, et je termine en espérant qu’il sera content de voir de quelle façon me réussissent les vacances et qu’à ce compte-là il ne ferait pas mal de m’en octroyer souvent.
Mon second câble est pour le directeur de la police fédérale :
Monsieur. Agent fédéral numéro 15 (c'était le chiffre que portait l’insigne de Jimmy) assassiné à Paris. À été découvert à son domicile par reporter New York World soussigné. Ledit reporter adresse par même courrier relation détaillée événement à agent fédéral Cuglain, ami personnel. Signé: Johnny Metal.
Je prends une troisième feuille de papier et je commence à écrire quelque chose qui tient du rapport et du roman à épisodes à l’intention de Cuglain, Chester pour les dames, un ami à moi qui exerce aussi cette curieuse profession pas précisément de tout repos, de policier fédéral.
Ensuite, je fume une cigarette en réfléchissant. J’accentue la réflexion à l’aide d’un petit coup de whisky. Enfin, j’estime qu il me faut un peu de mouvement.
Je quitte les bureaux parisiens du New York World.
Je m’oriente tant bien que mal, et me dirige d’un pas alerte vers le petit bistrot où, la veille, j’ai surpris Gillmore en conversation furtive avec la bonne femme.
Je tâtonne un peu et trouve le café. J’ai la chance a qu'il soit désert. Je ne sais pas si c’est une habitude de cet endroit, mais pour le moment, ce manque de chaland fait parfaitement mon affaire.
Je m’appuie au bar et commande un vin blanc. L’homme ne doit pas me reconnaître car, après avoir placé la consommation devant moi, il dit :
— Beau temps, hein ?
S’il m'avait reconnu, sachant le peu de cas que je faisais de ses considérations météorologiques, il m’aurait fait grâce de celles-ci.
Donc, il dit : « Beau temps », et moi, je réponds : « En effet. » Et une conversation assez oiseuse s’engage. Je reprends un vin blanc, et pendant qu’il me le sert :
— J'étais déjà ici hier, dis-je. Vous ne vous souvenez pas de moi ?
— Oh! si peut-être...
— vous avez peut-être remarqué que j'ai un petit accent. Je suis, américain... Hier…
Je lui parle de l'interlocutrice de Gillmore, en petit noceur qui s’intéresse surtout au sexe faible. Cette femme devait le connaître, hein ? puisqu'elle l’avait appelé par son prénom, lorsqu'elle a commandé les consommations. Je suppose qu’il la connaît aussi et qu’il serait sans doute en mesure de me rendre un fameux service. A ce passage de mon boniment, je paye avec un gros billet et, quand je ramasse ma monnaie, je laisse un pourboire représentant à lui seul ce qu’il devrait se faire dans sa semaine s’il y avait un petit peu plus de clients dans l'établissement, Le garçon n’est pas sot. Il comprend tout de suite. Avec un sourire complice, il empoche l’argent et me déclare qu’en effet il connaît cette femme. On l’appelle Catherine. Elle doit être artiste ou quelque chose comme ça. Oui, Catherine. Il ignore son autre nom. Elle demeure deux rues plus loin. I1 me communique obligeamment tous les renseignements. Et toujours sur un ton joyeux et légèrement égrillard qui en devient gênant, à la longue.
Je remercie le garçon, prends un troisième vin blanc en vitesse, pour: faire bon poids, et en route pour le nid, que je suppose douillet, de la belle Catherine.
Il ne m’a pas raconté de blagues. Il a gagné honnêtement le royal pourboire que je lui ai colloqué.
En suivant ses indications, j’arrive devant une maison meublée.
Au rez-de-chaussée, il y a quelque chose comme une gérante ou une concierge, tapie dans une espèce de cagibi.
Je m’enquiers auprès de cette personne d’une de ses locataires nommée Catherine. J’ai oublié son autre nom... Comprenez ? Je suis étranger et il y a comme ça des noms qui m’échappent de la mémoire.
Et pour raviver la sienne et entrer dans ses bonnes grâces, une coupure bleue de la Banque de France vient de prendre sa place dans le tableau.
— Bien, dit la femme, c’est p’êtr’ben M’sell” C’trine Richard que v’voulez dire... C’est au troisième.
Je me dis que si ce n’est pas Catherine Richard, je le verrai bien une fois en sa présence, et je grimpe au troisième...
Je frappe à la porte.
On ne se presse pas pour venir ouvrir. Enfin, j’entends un frou-frou de robe derrière l’huis et quelqu’un demande, d’une voix plutôt pâteuse :
— Qui est là ?
— Le Gaz.
La femme pousse un soupir à arracher des larmes à un obélisque. Elle se décide à ouvrir la porte.
C’est bien la môme que j’ai vue hier en compagnie de Jimmy Gilmore:
— Salut, bébé, dis-je, en pénétrant à l’intérieur de la chambre; je ne suis pas tout à fait le Gaz, mais j’espère que ça va gazer tout de même.
Elle me regarde, furieuse et stupéfaite :
— Eh bien! vous avez du culot, sale métèque !
— Tiens, vous avez observé que je ne suis s pas français.
— Fous... le camp!
Je secoue négativement la tête :
— Non, poupée. J’ai un tas de tuyaux à vous demander. Je ne vais pas vous lâcher maintenant.
Je ponctue mes phrases de petits hoquets. J'ai décidé, en effet, de faire le type un peu éméché.
— .… Oui, bébé. Figurez-vous que, hier, je suis dans un bistrot, en train d’attraper le cafard, car, c’est rien de le dire, je commence à m’ennuyer chez vous, et voilà que vous entrez en compagnie d’un type auquel je ne prête pas plus attention qu’à ma première chemise. Puis, je ne sais pas comment ça se fait, sa silhouette me trotte par la cervelle. Je sors, je rumine ça toute la journée et toute la nuit, et ce matin, au réveil, crac ! une illumination. Ce type, vaguement entrevu, mais c’est Gillmore, un vieux copain à moi. Ça alors, le monde est petit, hein ? Bref, j’aimerais bien vider avec lui la bouteille de champagne de l’amitié, et qui donc peut me donner son adresse ou des renseignements quelconques sur les endroits où je suis encore susceptible de le rencontrer ? Eh bien ! la charmante demoiselle avec laquelle il paraissait s’entretenir si tendrement, il me semble ! Je refonce au bistrot en question, Jules m'indique approximativement votre demeure, et me voilà.
— Oui, répète-t-elle, vous voilà... Maintenant, ajoute-t-elle, vous allez me faire le plaisir de partir.
Elle est de plus en plus furieuse.
Je ne bouge pas. Des sorcières, j’en ai vu de plus coriaces. Ne serait-ce que Vivian Belle, la tenancière de tripot à Cicero, celle qui vous lançait un couteau avec l’habileté d’un Peau-Rouge et d’un Sicilien réunis. Donc, je ne bouge pas et j’en profite pour examiner Melle Catherine Richard.
Pour une belle fille, c’est une belle fille.
Toute mal peignée qu’elle soit, pas maquillée, avec des traces de corps gras sur le visage, elle n’en reste pas moins assez sensationnelle.
Elle porte avec élégance un déshabillé de soie verte assez suggestif, et qui lui convient comme un gant.
Elle se dirige vers une petite table supportant une boîte qu’elle ouvre. La boîte contient des cigarettes. Elle en prend une et l'allume. Ça paraît lui calmer un peu les nerfs.
Elle revient vers moi. Je n’ai pas bougé. Elle me souffle de la fumée au visage et ricane :
— Cessez de faire l’ivrogne, mon joli. Je vous vois venir avec vos gros sabots. Votre haleine n’est pas du tout parfumée... Vous avez bien dû boire quelques vins blancs, mais il vous en faut certainement davantage pour vous noircir… Et ne m’attendrissez pas avec vos souvenirs d’enfance... ou vos amis d’enfance, je vous en prie.
— Je crois qu’on va pouvoir causer, dis-je.
Elle allonge les lèvres en une moue dubitative :
— Moi, je ne le crois pas. Mais ça ne fait rien.
Elle reste trois secondes songeuse.
— Je me demande, fait-elle, comment vous avez appris cela.
— Appris quoi ?
— Oh! ça va, ne recommençons pas, hein ! J’ai bien vu tout de suite que vous étiez un flic... C’est égal, ils les recrutent parmi les étrangers, maintenant, à la préfecture ?
Elle cligne de l’œil :
— Z’étiez peut-être pas très en règle, hein, mon petit ?… Expulsé ou quelque chose dans ce goût-là ? Pas très très en règle ? Moi non plus, sous ce rapport, ce n’est pas très correct et on va peut-être pouvoir s’entendre…
Elle va à un autre meuble, ouvre un tiroir au contenu en pagaille, y prend un sac à main, en actionne la fermeture Éclair, et sa main en ressort tenant quelques billets de banque. Elle me les donne.
— Tenez, dit-elle, allez boire un verre et oubliez donc m’ avoir vue avec un... hum... un client.
Comme je marque une hésitation, parce qu’il faut vous dire que je commence à me demander à quoi rime tout ça :
— Allez, allez! Vous n’en exigez pas le double, non ? J’estime que ça suffit comme ça… et je vous avertis : n’essayez pas de me faire chanter. Tous ceux qui m’ont entendue au Perroquet Jaune savent bien que je n’ai pas de voix.
Ce disant, elle se met à rire, mais son rire même sonne un tantinet faux.
— Écoutez, dis-je, à propos de cet homme...
— Mais oui, mon poulet, mais oui... C’est un gars qu’est venu plusieurs fois au Perroquet, si tu veux savoir. Je ne lui ai pas été indifférente, alors…
Elle change d’attitude une nouvelle fois. Elle jette sa cigarette sur le sol, elle l’écrase de sa babouche, elle secoue la tête, ses cheveux dépeignés vont et viennent, et elle m'envoie un paquet des plus orduriers propos que j’aie jamais entendus. Et je me dis soudain que je suis un joli ballot, et qu’il me faut entrer dans le jeu en vitesse, s’il n’est pas trop tard.
— Bon, bon... Alors, comme ça.
— Comme si tu ne le savais pas, sale métèque... Ah ! vous êtes tous les mêmes, vous les étrangers... Francs comme des ânes qui reculent et amateurs d’argent... Le Rital et toi vous feriez une belle paire. S'il me les envoyait autrement qu’avec un élastique pour miauler dans son sale établissement, je ne serais pas forcée de faire des… hum... cachets, en dehors des heures de travail... Au risque de me faire embarquer par les types de la Tour pointue et d’être l’objet de chantage de la part de sales individus de ton acabit…Tiens, file et ne reviens pas, pignouf… File… file. Si tu restes là encore cinq minutes, je m’en vais te reprendre mon fric et t’assommer, par-dessus le marché.
— Oh! ça va, bébé. Vous emballez pas. Au revoir.
— Oui, c’est ça, reviens. Et tu verras comment que tu seras reçu. Adieu, eh...
Je descends l'escalier sous les injures.
Au bruit, la vieille portière s’est extraite de son blockhaus.
En parvenant à sa hauteur, je ris et pointant mon pouce vers le ciel :
— Elle n’est pas commode, Catherine Richard. Vous avez entendu de quel nom elle m’a traité ?
La vieille me regarde avec désapprobation :
— C’est la première fois que je l’entends parler ainsi. Vous l’avez sans doute offensée.… En tout cas, c’est une locataire modèle et ici c’est une maison tranquille. Si c’est pour y provoquer du scandale, autant ne plus revenir, hein ?
— Compris, m’man.
Et je pars.
En chemin, je réfléchis que cette Catherine Richard a énormément de choses en trop:
D'abord, elle est trop grossière pour que cela soit naturel. Ensuite, son comportement, instable et peu intelligent, m’intrigue. A première vue, elle fait l’effet d’une fameuse imbécile, qui n'était pas absente le jour de la distribution.
Or, les gens qui ont comme ça l'air tellement imbécile, moi, je m’en méfie.
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