affaire double
Chapitre II - Surprenante rencontre
Je débarque à Paris en état d’ébriété. J’ai eu beau me dire qu’il fallait être attentif à ne pas trop forcer sur l’alcool, vu l’état où ça me paraissait avoir réduit Harold Harchisson, ç’a été plus fort que moi.
Je me suis laissé entraîner par mes compagnons de voyage et voilà.
Il faut avouer, pour être tout à fait juste, que, question spiritueux et autres boissons fermentées, il ne faut pas me pousser beaucoup pour me faire succomber à la tentation.
Bref, sur le moment, j’oublie absolument la fameuse commission sentimentale dont m’a chargé mon ancien collègue au New York World.
Je descends dans un hôtel du quartier Montparnasse, je dors vingt heures et, ensuite, je me mets en devoir de partir à la recherche de camarades du bon vieux temps.
Naturellement, ma première visite est pour la rédaction parisienne de mon journal new-yorkais.
Entrevue décevante.
Je ne connais plus personne, dans cette baraque. Ce sont tous des nouveaux. Eux, par contre, me connaissent. Ma réputation est arrivée jusqu’à eux. (C’est le contraire qui ne m’aurait pas plu.)
Et me voilà à rôder dans Paris, comme une âme en peine.
Est-ce que par hasard ce radoteur de Harold Harchisson aurait raison ? Est-ce que j’allais m’empoisonner l’existence à cent dollars de l’heure, dans cette ville, le Gai Paris, dit-on! De prononcer mentalement le nom de Harold Harchisson me remet en mémoire sa fameuse commission. Si j’allais à Châtillon, voir quel genre de vamp diplômée affiche les amours déçues de l’ex-journaliste ?
Je fouille dans mes poches, à la recherche de la broche-signe de reconnaissance, et ne trouve pas l’objet.
Je me dis que j’ai dû le laisser à l’hôtel, en pagaille parmi toutes mes affaires.
C’est curieux comme le souvenir des boissons bues donne soif. Je pourrais héler un taxi et me faire conduire à Montparnasse, dire au chauffeur de m’attendre devant la porte de l’hôtel, monter dans ma chambre prendre la broche, redescendre et filer dans cette banlieue que je connais bien, maïs je n’en ai pas le courage... Dans une petite rue, j'avise un café d’aspect engageant et me voilà au comptoir devant un apéritif que, trois minutes plus tard, je fais renouveler.
— Beau temps, fait le garçon, qui s’ennuie derrière son comptoir et brûle du désir d’engager sur n’importe quel sujet une conversation avec n’importe qui.
Le type tombe mal car, justement, je ne suis pas bavard. Je fais : «Meuh... meuh.. », et c’est tout. Le garçon soupire, comprend et laisse tomber.
À ce moment, un couple pénètre dans le café.
L'homme porte un chapeau mou et un raglan. Il a la tête des Français, revue et corrigée par Hollywood, et qu’aux États-Unis l’écran a popularisée, ce genre de tête avec moustaches qui fait se pâmer de joie les authentiques Français. Mais, je ne sais pourquoi, celui-là me donne envie de rire. D’autant plus que ce que son visage exprime de timide, de respectable et de timoré ne cadre pas avec la carrure du personnage, à qui, personnellement, sauf erreur, je ne voudrais pas servir de punching ball.
La femme, elle, j'en ai vu des échantillons dans cette même ville, et aussi à Londres, à New York, à Baltimore et dans quantité d’autres endroits.
Elle est jolie, bien qu’un peu trop fardée, Son corps élancé repose sur une paire de chaussures à talons aussi hauts qu’un gratte-ciel. Elle est jeune. Vingt-cinq ans peut-être. Plutôt moins que plus. Quelque chose de veule et de canaille dans la forme de la bouche.
Le couple s’installe dans la petite salle du fond et, pendant la manœuvre, je ne vois l’homme que de dos et je me dis que, si ohnny Metal est toujours Johnny Metal, son sens d’observateur ne peut pas le tromper et que ce type, vu de dos, ne donne pas du tout l’impression d’arborer une physionomie comme celle que je lui ai vue...
En même temps, j’ai le très net sentiment d’avoir déjà vu ailleurs un individu avec cette allure. Sa démarche, sa façon de s'asseoir, tout cela me paraît familier. Ce n’est sans doute qu’une impression ne reposant sur rien de sérieux, car je ne connais personne à Paris et, par association d’idées, je trouve que c’est fort regrettable.
Le garçon s’extrait de son comptoir et rejoint les nouveaux arrivants dans la petite salle, s 'essuyant les mains à son tablier douteux.
Il demande:
— Et pour ces messieurs dames, qu'est-ce que ça sera?
Il ajoute :
— Beau temps, hein ?
Sans doute toujours par manie d'entreprendre une conversation qui se fait désirer. Je dois avouer que, sous ce rapport, il n’a pas plus de succès avec le couple qu’avec moi.
— Oui, Jules ! répond laconiquement la fille.
Et c’est elle qui commande les consommations : deux vins blancs. L’homme à la moustache ridicule ne dit rien.
Jules leur apporte les verres et regagne son bar, l’air de plus en plus écœuré du peu de cas que font les clients de sa personne.
Sans rien dire, je désigne mon gobelet du doigt. Sans me faire autrement écho, il me le remplit docilement. Je lui donne un billet de banque et il me rend la monnaie. Elle se compose de tellement de pièces de vingt sous, que je décide de les résorber dans un billard électrique dont j’aperçois les lampes multicolores contre la cloison vitrée qui sépare le comptoir de la salle de café.
Placé comme je le suis, un murmure de voix me parvient. C'est le couple qui discute à voix basse. Il ne m’est pas possible de saisir un mot, toutefois... Oui, par d’erreur… L’homme paraît s’exprimer en un anglais nasillard, c’est-à-dire en américain, et la femme, chaque fois que c’est à son tour de parler, le fait en hésitant, dans cette langue qu'elle possède imparfaitement…
Je reviens au comptoir finir mon verre. J'allume une cigarette, parce que le tabac m’a toujours stimulé et je me mets à en fiche un sérieux coup dans la matière grise. Autrement dit, je réfléchis comme un perdu et je fouille dans ma mémoire, exactement comme si elle était un tiroir-caisse et qu’on soit à la fin d’un mois particulièrement pénible. Le résultat n’est pas fameux. Je parviens seulement à obtenir un gentil début de migraine qui promet de ne pas en rester là.
Là-dessus, l’homme, objet de mes préoccupations et tortures cervicales, laisse la bonne femme devant l’addition des consommations et sort du café.
Cet événement coïncide admirablement avec l'absorption de la goutte finale de mon verre. Je n’ai plus rien à faire dans cet estaminet. Je sors à mon tour et je vois le personnage à dix mètres devant moi, qui s'éloigne. Et aussitôt, c’est comme une révélation.
Bon sang, mais ce type…
Eh bien, si je m’attendais à le trouver à Paris, celui-là.
Mais c’est James Gillmore, j’en mettrais ma main au feu.
James Gillmore, le « Fédé ».… Jim, Jimmy comme nous l'appelons. L’agent secret du Bureau fédéral des recherches de Washington.
Ça promet d’être intéressant.
Et cette vieille noix de Harold Harchisson qui disait qu’il ne se passait jamais rien, à Paris.
Il doit certainement s’y passer des choses — et même de drôles de choses —, pour que Jimmy s’y balade avec des moustaches et s’isole dans les arrière-salles de bistrot, en compagnie de femmes qui ne doivent pas décrocher des prix de vertu chaque jour que Dieu fait.
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