affaire double
Chapitre IX - Les petites idées de M. Johnny Metal
Ce vieux frère de Chester Cuglain est arrivé deux jours plus tard et l’affaire des perles était liquidée et les principaux acteurs du drame en prison.
La nuit même où j'ai mis à mal le danseur de claquettes, celui-ci a pris le chemin du Dépôt. Ensuite, les forces policières parisiennes ont procédé à une descente de grand style au Perroquet jaune. Les perles ont été retrouvées dans un coffre secret du bureau directorial de Jo Pellegrini. Au cours des interrogatoires qui suivirent, nous apprîmes une chose que Nab-Du, de son vrai nom Latour, m'avait cachée, mais chose dont, toutefois je me doutais un peu... . C'était lui qui avait participé au tir. Je comprenais fort bien qu’il ne s’en soit pas vanté.
Une autre chose, mais celle-ci assez surprenante, fut la déclaration de Catherine Richard, la chanteuse et danseuse nue, arrêtée avec toute la bande.
Elle agissait en tant qu’auxiliaire du malheureux agent fédéral assassiné. Lorsque je l'avais visitée, elle avait cru que je faisais partie de la bande à Jo, et c’est pourquoi elle m’avait mené en bateau. Le fait est qu’elle était très inquiète.
— Comment avez-vous été amenée à travailler avec Gillmore? demandâmes-nous.
— Tout à fait par hasard. Il a eu l’idée de m’adresser la parole et d’être très aimable avec moi, juste un jour où j’étais particulièrement en rogne après Jo... Je me suis peut-être laissée aller à quelques confidences qui lui ont mis la puce à l’oreille.… Il me semblait qu’il se passait des choses plutôt louches dans cette boîte. Il m’a dit avoir les moyens de faire payer cher à Jo toutes les humiliations dont il m’avait abreuvée… Je connaissais une vague histoire de perles et de client d’Amsterdam qu’on attendait d’un jour à l’autre au Perroquet. Je le lui ai dit... Il a eu l’air stupéfait… Comme il n’était pas prudent d’avoir des entretiens au cabaret ou chez moi, nous nous sommes retrouvés plusieurs fois dans ce petit café où vous nous avez surpris, monsieur Metal.
_— En somme, dis-je, c’est par hasard que vous avez aiguillé Gillmore sur cette histoire de perles ?
— Oui.
— Pouvez-vous dire si c’est également par hasard que Gillmore se trouvait au Perroquet jaune le jour où il se montra aimable avec vous ou si une raison précise l’y avait amené ?
— Je n’en sais rien.
— Ce soir-là, voyiez-vous Gillmore pour la première fois ?
— Oh non! Il fréquentait le cabaret depuis au moins une semaine,
— Et l’histoire des perles que vous lui avez contée a paru le surprendre?
— J'ai eu cette impression.
— Il paraissait vraiment attendre tout autre chose de vous ?
— Je ne sais pas, mais ces révélations l'ont vraiment surpris.
— Merci, mademoiselle.
On la relâcha tout de suite. Lorsqu'elle fut partie:
_— Vous voyez, inspecteur, dis-je au policier français, quelque chose d’autre que les perles attirait Jim Gillmore au Perroquet jaune, et ce quelque chose devait être en étroit rapport avec sa mission concernant les voitures volées... Mais, mis sur la piste des joyaux, il a préféré S’en occuper tout de suite, en bon chien de chasse qu’il était.
— Mais sapristi ! dit l’inspecteur Jacques Bever, c’est très joli, votre histoire de bagnoles, mais vous avez pu constater — et vous pouvez relire les interrogatoires — que pas un des chenapans arrêtés n’est au courant d’un truc de ce genre. On trouve là-dedans les représentants d’à peu près tous les crimes ou délits, mais absolument rien qui rappelle de près ou de loin le vol d’autos, le maquillage, la vente, le garage des voitures.
— N’empêche qu’il doit y avoir quelque chose. Un indice qui nous a échappé, ou je ne sais quoi, dis-je avec force.
Et j'ajoute:
— Je connaissais Gillmore.. Ce n’était pas le type à aller dans une boîte de nuit sans motif sérieux... sans motif de service.
Jacques Bever hausse les épaules, découragé.
— Écoutez, dis-je, il vous faut faire une enquête serrée sur cette boîte: Vous en avez les moyens, le patron étant inculpé d’assassinat, de recek et je ne doute pas que vous trouviez encore d’autres offenses aux lois à lui faire endosser… Il vous faut scruter même la vie privée des plus assidus clients de cet endroit.
— C’est bon, accepte l’inspecteur. On va voir. Mais je crains bien que ça ne soit du temps perdu.
Ce n’était pas du temps perdu.
La veille même du jour où devait débarquer, un peu comme les carabiniers d’Offenbach, mon vieil ami Chester Cuglain, l’inspecteur Jacques Bever m’appelle au téléphone ; ses premières paroles sont plutôt décourageantes.
— Rien trouvé de relatif à votre combine d’autos volées, bougonne-t-il, Je crois vraiment que vous faites fausse route. Votre copain Gillmore a dû aller là comme il serait allé au plus proche cinéma.
J’insiste :
— Non, inspecteur, ce n’est pas dans sa manière.
— Mais bon sang ! s’insurge-t-il, les faits sont les faits. Rien qui rappelle, même de loin, la moindre bagnole, là-dedans. D’un côté, remarquez que cela m’étonne.
— Pourquoi donc ?
— Parce que ce Perroquet Jaune et la clique qui tourne autour, clients ou animateurs, c’est une vraie mine pour les types de notre métier. Nous avons retrouvé, parmi les clients assidus, un individu qui ne va certainement pas tarder à être inculpé de meurtre.
— Est-ce que…
— Non, aucun rapport avec l’assassinat de notre collègue américain. Il s’agit d’ailleurs d’un drame encore plus embrouillé si c’est possible. Vous avez peut-être vu dans la presse qu’on a récemment découvert un cadavre dans un petit bois de Châtillon. Châtillon, c’est une petite ville de la région parisienne, la proche banlieue.
— Je connais.
— Le cadavre en question, nous soupçonnons qu’il a été réduit à cet état dans une maison de cette banlieue. Or, le locataire de la maison suspecte est un client du Perroquet jaune. Tout cela ne veut peut-être rien dire, mais enfin vous savez ce que c’est... la routine.
J’approuve, puis :
— Et toujours en vertu de la routine, vous allez sans doute perquisitionner rue des Pierrelais, n’est-ce pas ?
Cette phrase susurrée le plus ingénument du monde, Jacques Bever répond : « Oui... », et soudain :
— Mais dites donc, où avez-vous pris que c’était rue des Pierrelais, la maison suspecte ?
— Vous me l’avez dit vous-même il n'y a qu’un instant.
— Ah!... m'en souviens plus.
— Mais si... Mais si...
— Puisque vous le dites.
Nous échangeons encore quelques phrases banales et sans importance, et nous raccrochons chacun de notre côté.
Là-dessus, aidé de mes cigarettes et d’une boisson bien fraîche, encore un peu râpeuse à la langue, je me mets à creuser une idée qui m’est venue et qui, si je ne bats pas la campagne, va faire un certain bruit dans le Landerneau journalistique.
Le lendemain, Chester Cuglain, du Bureau fédéral des recherches est là, le feutre sur l’oreille et un énorme cigare aux dents. Je le mets au courant de tout, on discute un peu, on prend rendez-vous aussi bien avec M. Samuel Neill qu’avec l’inspecteur Jacques Bever et Catherine Richard, et, en attendant d’aller retrouver toutes ces personnes, je lui expose mon hypothèse.
— Jim Gillmore, dis-je, n’est pas allé par hasard au Perroquet jaune. Il devait pister quelqu’un. Mettons un habitué de l’endroit. Ce quelqu’un avait un rapport avec sa mission relative aux vols d’autos. Au cours de sa surveillance, Gillmore fait la connaissance de Catherine et il est mis sur la voie des perles Van Beur. Il veut d’abord liquider cette affairé qui s’offre, et hum !.… C’est lui qui est liquidé.… Maintenant autre chose, Avant que je ne parte de New York, quelqu’un me charge d’une commission pour un habitant de la banlieue parisienne.
— Ça a un rapport avec l'affaire qui nous occupe ? interrompt Cuglain, qui n’aime pas les digressions.
— Un rapport étroit. Je dois aller trouver une certaine Madame ou Mademoiselle Dutilleul, rue des Pierrelais, à Châtillon. Or, récemment, dans cette localité, dans un bois de cette localité — car c'est quasiment la campagne —, on découvre le cadavre d’un inconnu... Je n’ai pas vu ce dernier cadavre, mais que diriez-vous si je reconnaissais en lui un type qui a fait la traversée avec moi?
— Je vous dirais de continuer, car je ne vois pas le rapport.
— J'y arrive... Je devais remettre à cette nommée Dutilleul une espèce de broche.
— Un signe de reconnaissance ?
— Exactement. Or, cette broche, je l’ai égarée…
— Vous deviez être encore ivre, naturellement ?
— Oui, cher ami... Mais, contrairement aux instructions de là personne qui m’avait remis la broche, j’avais noté nom et adresse de la destinataire sur une étiquette, sur laquelle étiquette j’avais épinglé la broche... Maintenant, suivez-moi bien. Je perds cette broche. Un type honnête la trouve. Il remarque l’adresse. Il va y apporter l’objet… et, comme récompense, on l’assassine…
— Vous voudriez dire…
— Je veux dire que la police française a actuellement l'œil sur un client assidu du Perroquet jaune, qui est également locataire d’une maison suspecte de la fameuse rue des Pierrelais où je devais me rendre. Si l'individu que Gillmore surveillait, relativement aux vols d'autos, et celui que surveille la police parisienne était le même?
— Expliquez-vous plus clairement. Pourquoi, d’abord, aurait-on assassiné le porteur de la broche ?
— Parce qu’on l’a pris pour Johnny Metal, le monsieur qui s’occupe toujours de ce qui ne le regarde pas.
— Quoi? Quoi?
— Mais oui... Vous connaissez Harold Harchisson, mon ancien collègue au New York World? Non! Ça ne fait rien. I1 a abandonné le journalisme pour faire je ne sais quoi dans une vague entreprise d'automobiles... Retenez bien ce détail. Quand il a appris que je venais en Europe, ça n’a pas eu l’air de lui plaire et il a tout fait pour m’en dissuader. Il savait déjà que le Bureau fédéral avait envoyé un de ses agents enquêter en France, ou, s’il ne le savait pas, il s’en doutait.. Il a cru, puisque ma spécialité est l’information criminelle, que je partais pour la France exprès pour cette affaire. Il s’est peut-être même imaginé que je le soupçonnais d’être ce fameux chef inconnu qui déroute la police et que je venais pour le tâter… Il n’a pas cru un instant que je profitais vraiment de vacances exceptionnelles... N’ayant pu me faire abandonner mon projet de voyage, il songe à se débarrasser de moi dès que je mettrai le pied sur le sol de France. Il me raconte une vague histoire, me colloque l’objet qui doit me signaler à l’attention de ses complices européens et câble aussitôt à ceux-ci que le célèbre et coriace Johnny Metal est sur l’affaire et qu’il est de la dernière urgence de lui faire la sienne.
— Tout cela reste à vérifier, dit Chester Cuglain.
— Certes. Je ne vous ai pas donné cela autrement que pour une hypothèse... Mais avouez qu’elle est bien séduisante.
Il ne dit rien. Je sais ce qu’il pense. Si mes conclusions s’avèrent justes, la gloire ne sera pas précisément pour lui, l’agent fédéral Chester Cuglain. Enfin, il fait contre mauvaise fortune bon cœur :
— Allons raconter tout cela aux flics français.
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