affaire double
Chapitre VII - Trouvailles et découvertes
Le lendemain, de bonne heure, je téléphone à M. Samuel Neil :
— Allô! Ici, Johnny Metal... Quoi de neuf?
— Rien de particulier, me répond le détective des assurances. J'ai prévenu la police française, relativement à notre malheureux compatriote, et le corps a été enlevé avec toute la discrétion possible. Il est actuellement à l’Institut médico-légal. Je crois que la police française s’est mise en rapport avec le Bureau fédéral des recherches. Elle attendra sans doute des instructions de là-bas pour agir dans un sens ou dans l’autre.
— O.K.! Et de votre côté ?
— Eh bien, avoua-t-il, je nage... Cet assassinat m'a totalement désemparé. J’ignore où Gillmore en était de son enquête et ça ne facilite pas la tâche.
— Évidemment.
Je lui adresse quelques mots de compassion puis :
— Quoique le meurtre de Gillmore n’ait pas été rendu public, un inspecteur doit tout de même s’occuper plus ou moins discrètement de l'affaire ?
— Certes.
— Pouvez-vous me communiquer s son nom... Si toutefois il vous est connu...
— Inspecteur Jacques Bever, de la troisième brigade.
— Merci, monsieur Neill.
Je raccroche, je hèle un taxi et je me fais conduire au Quai des Orfèvres. J’ai la chance que l’inspecteur de police judiciaire soit là. Je demande à être reçu... « pour affaire de la plus haute importance »,.s'exprime la carte de visite que je fais passer et quelques instants plus tard je suis en présence de M. Jacques Bever.
C’est un homme d’environ quarante ans, l’œil vif, le teint couperosé, les cheveux en brosse. Il a le ventre barré par une grosse chaîne de montre et des mains de boxeur poids lourd.
Je lui explique qui je suis, ce que j’ai fait, je lui montre les câbles récemment reçus du Bureau fédéral des recherches, et il s’établit rapidement entre nous deux un climat de mutuelle confiance.
Je lui expose alors le but de ma visite. Peut-il me permettre une incursion dans la chambre de la rue Jean-Rougeul où j’ai trouvé ce vieux Jim assassiné ?
.… Remarquez que je pourrais attendre l’arrivée de Chester Cuglain. Je suis sûr qu’il formulera la même requête. Mais comme l’agent fédéral ne sera pas là avant demain ou après-demain, j’aime autant, puisque vraisemblablement nous mènerons tous trois l’enquête de concert (l'inspecteur Bever s’incline, flatté)… j’aime autant, dis-je, vérifier tout de suite certains petits détails sur lesquels, ainsi, il n’yaura plus à revenir.
— Beuh... beuh..., souffle Bever, ça ne me paraît pas extraordinaire, ce que vous me demandez. Je vous accorde bien volontiers l’autorisation d’aller jeter un coup d’œil là-bas. Mais il faut qu’un de mes hommes vous accompagne.
— Dans ces conditions, que cet homme soit vous... Je vais surtout éprouver une hypothèse et je préfère que ce soit vous plutôt qu’un autre qui soit dans le secret.
— J'ai pas mal de travail.
— Je vous jure que ce sera très intéressant…
— Vous croyez ?
— Jugez-en…
Je lui fais part de mon idée :
— Oh! il faudra alors nous déguiser en plombiers-couvreurs.
… Ou quelque chose de ce genre, oui.
Il se lève :
— Nous avons ici tout ce qu’il faut pour les transformations à vue.
Vingt minutes plus tard, ce sont deux hommes en cotte bleue, casquette sur le chef et sac à outils à l’épaule, qui sortent du fameux 36, quai des Orfèvres, et s'engouffrent dans le métro proche.
Nous arrivons sans encombre dans la petite chambre de bonne, dernier domicile de James Gillmore, agent fédéral. Nous nous hissons lestement sur le toit. Nous avons l’air de procéder à une besogne imaginaire et l'inspecteur Bever sort un plan détaillé de sa boîte à outils.
À l’abri d’une cheminée, nous examinons ce document.
C’est, fourni par le service cadastral de la préfecture de police, le plan précis de l’immeuble sur le toit duquel nous nous trouvons et de ceux qui l’environnent, maisons construites dans le passage des Deux-Gares comprises.
Après examen, le policier range ce plan et nous commençons notre exploration du toit.
Depuis la nuit où Jim Gillmore s’est fait occire, il a plu, et si je croyais découvrir des taches de sang, laissées par lui dans sa fuite, j’en suis pour mes frais.
Nous scrutons toutes les cheminées. En s'appuyant sur l’une d'elles, il eût pu y laisser une empreinte sanglante. Là encore, nous faisons chou blanc. Rien, absolument rien ne prouve que l’agent fédéral ait suivi le chemin que j'imagine. Le visage de l'inspecteur Jacques Bever se rembrunit progressivement.
Soudain, mon œil attentif se porte sur une gouttière. Le soleil, qui darde ses rayons sur la ville, y fait scintiller un objet de métal.
Je le ramasse. On dirait une talonnette en fer.
— Qu'est-ce que c’est ? interroge le policier.
Je suis sûr qu’il n’a jamais vu d’objets de ce genre. Moi, je sais ce que c’est, mais je fais l’ignorant. En attendant Chester Cuglain, j'aimerais bien mener cette enquête tout seul.
— Je n’en sais rien, dis-je.
— Alors, continuons notre balade. Je sens que le vertige va me saisir, si nous continuons à faire ainsi longtemps les acrobates.…
J’enfouis le morceau de fer dans ma poche et je suis.
Nous arrivons ainsi aux fenêtres à tabatières qui doivent donner dans les combles du Perroquet jaune, mais nous n’avons recueilli aucun indice qui puisse nous laisser supposer qu’un homme blessé à mort a fui sur ce toit, poursuivi par ses assassins.
Néanmoins, j'ai acquis la certitude qu’on peut aller facilement du cabaret au logis de feu Jim Gillmore ou vice versa.
Et ça, ce n’est pas rien, comme on dit.
Nous revenons dans la chambre de bonne, nous rentrons au Quai des Orfèvres nous débarrasser de notre déguisement prolétarien et l’inspecteur et moi nous nous séparons bons amis, encore qu’il estime que je lui ai fait effectuer une promenade dangereuse.
Il est d’accord, toutefois, pour exercer sur le cabaret de Jo Pellegrini une surveillance discrète, jusqu’à ce que l’envoyé du Bureau fédéral des recherches, Chester Cuglain, prenne l’affaire en main.
Sur un coup déchirant de trompette, l’orchestre s’arrêta.
Des applaudissements éclatèrent. La lumière, très tamisée pendant l'exécution de ce morceau de jazz, augmenta d’intensité.
Il y avait une assistance choisie, ce soir, au cabaret-dancing du Perroquet jaune. Femmes en robe de soirée et messieurs en habit occupaient toutes les tables. Ces clients n’avaient pas l’air malhonnête et, intérieurement, solitaire à mon petit guéridon disposé dans un angle tranquille, je m’imaginais qu’ils feraient sans doute une drôle de tête s’ils savaient quelles canailles ils contribuaient à enrichir.
Car mon siège est fait depuis longtemps, cependant que je suis là à lorgner le spectacle. Jo Pellegrini et sa clique, c’est du gibier de bagne, pas autre chose.
La preuve... .
Regardez plutôt la figure du speaker, ce type dégingandé qui s’amène en chaloupant vers le micro. Des physionomies de ce modèle, je n’en ai encore vu qu’à Sing Sing. Preuve que, de quelque pays qu’ils soient, les malandrins ont un air de famille.
Le speaker, donc, tout faraud dans son smoking blanc, s'empare du micro, réclame le silence et, accompagné par l’orchestre qui joue en sourdine, nous annonce Nob-Du, le roi des danseurs de claquettes.
Il se retire aussitôt, cédant la place au fameux roi en question.
Le danseur ne se débrouille pas mal, mais il a tort de se prétendre le roi des claquettes. Enfin, je ne vais pas le chicaner… On n’est pas à une tromperie près, dans cette boîte. J'ai bien payé fort cher un produit quelconque fallacieusement baptisé whisky... Et quand je dis baptisé, c’est dans tous les sens qu’il faut prendre ce mot. Avant que je ne mette de l’eau dans mon verre, il y en avait déjà un peu... sinon beaucoup.
Le danseur a fini son numéro. En nage, il regagne sa loge.
Sans désemparer, l’orchestre attaque un blues. Une demi-heure de danse avant l'attraction maison: la sensationnelle et voluptueuse Catherine Flo, comme s’exprime le programme tentateur.
Des couples évoluent sur la piste.
Le blues terminé, c’est un tango que miaule l’orchestre. Un tango, j'ignore pourquoi, ça se danse toujours dans une demi-obscurité. Le Perroquet jaune ne faillit pas à la tradition. Deux ampoules sur trois s’éteignent et celle qui reste se met en veilleuse. Merveilleux le tango. Non que je le danse, mais… c’est à cause de la lumière. J’ai aperçu dans le fond, derrière l’orchestre, un petit escalier, et j’aimerais fort savoir où il conduit. L’obscurité me favorise. Tentons le coup.
Je me lève, je fais le type qui cherche une cavalière, je repousse les offres de deux entraîneuses et j’arrive sans encombre à me faufiler dans les combles.
Il y a un couloir dans lequel s’ouvrent des quantités de portes. C'est la réplique exacte du tout dernier étage du 14, rue Jean-Rougeul, là où demeurait Jimmy Gillmore.
Sur certaines des portes, une pancarte ou simplement un nom, tracé à la craie : Daisy et Jeanne, Paule, Lola, Dinah, etc. Ce sont les loges des entraîneuses et de quelques-unes des «attractions ».
Des brides de conversation me parviennent :
— Tiens, fait une voix de femme, cet emplâtre de Jo s’est tout de même décidé à faire réparer le carreau cassé ?
— Oui, répond une amie. Il y a quand même mis le temps, hein ? Quel radin !
— Je croyais qu’il attendrait l’hiver pour le remplacer: S’il avait plu de nouveau, nos robes auraient été fraiches.
— Et nous avec.
— Je me demande qui a bien pu casser ce carreau. Ma boîte à poudre était pleine de débris de verre. J’aurais pu me défigurer.
— Et cette pagaille qu’il y avait... Non, cette pagaille ! Ça devait être un type noir qui nous cherchait pour nous faire du charme.
— Ben alors... Jo et ses gars auraient pu essayer de ranger un peu. Il a fallu mettre en ordre notre garde-robe. … : Quelle boîte. Bon Dieu ! quelle boîte.
— Oui. Ils auraient pu ranger chez nous, au lieu de laver et d’astiquer le couloir... Le couloir était assez sale comme ça... Il aurait pu le rester encore cent sept ans.
— J'te dis... Y sont complètement tocbombe, dans cette boîte.
Ensuite, je n’entends plus rien. Ça parle dur, mais à voix plus basse. Je m’éloigne toujours furetant. Soudain, une porte s’ouvre. J’ai tout juste le temps de me blottir dans une encoignure pour ne pas me trouver nez à nez avec l’homme qui sort de la loge. Celui-ci est Nab-Du, le rot des claquettes. Ça tombe bien, car ce danseur m'intéresse particulièrement.
Il est en costume de ville, imperméable, chapeau mou clair très léger Son travail au Perroquet est terminé, et il doit regagner ses pénates
Je commence à le pister prudemment. L’un suivant l’autre, nous descendons derrière l’orchestre. Il s’arrête pour dire un mot à un musicien. Sur la piste, des couples se trémoussent. Ce n’est pas encore l’heure du numéro de la « sensationnelle et voluptueuse Catherine Flo ». Tant pis… Si j'ai vraiment envie de la voir, j’irai chez elle. Je me fraye un chemin parmi les danseurs, parviens à mon petit guéridon discret, règle mes consommations et mets le cap sur la sortie. Nous arrivons dans la rue ensemble, Nab-Du, ou quel que soit son véritable nom, et moi.
Il y a des taxis devant la porte de l’immeuble.
Le danseur de claquettes monte dans le premier de la file.
Je m’installe dans le second et, en même temps que je lui glisse un pourboire aussi royal qu'anticipé, je dis au chauffeur de suivre son collègue.
— Parfait, parfait, sifflote le wattman.
Et il embraye.
Ma montre dit deux heures du matin.
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CHAPITRE VIII - Confidences
A deux heures vingt, nous atteignons Montmartre. Place Pigalle, le danseur du Perroquet jaune a fait arrêter son taxi devant un café-tabac et descend acheter des cigarettes. Il remonte en voiture et, trois rues plus loin, nouvel arrêt.
Cette fois, c’est le bon.
M. Nab-Du n'ira pas plus loin.
Il descend et règle sa course.
L’immeuble devant lequel il a fait stopper est une maison meublée dont j’aperçois la pancarte. La rue est déserte et plutôt sombre, toutes circonstances qui me conviennent.
Je paye mon chauffeur et je mets pied à terre à mon tour.
Je vois le danseur fouiller dans sa poche et s’approcher de la porte cochère. Le taxi qui l’a amené se débine. Je cours:
— Hé! monsieur... Hé! monsieur.
Nab-Du s’étonne un peu d’être ainsi interpellé, mais il ya tellement d’ivrognes, à Montmartre.
— Qu'est-ce qu'il y a? grogne-t-il, une fois que je l'ai rejoint.
— Il y a ça, mon mignon, que je fais.
Je produis le pétard que trimbalait Jim Gillmore, quand il était vivant, et le lui colle dans les côtes.
J'ajoute :
— Maintenant, on va monter tranquillement chez toi discuter une certaine figure de danse. Et ne t’avise pas de jouer au petit soldat. Tu as peut-être un tas de copains dans ton genre, dans cette piaule.… Il ne te servirait de rien de vouloir les appeler à ton secours... Avant qu’ils arrivent, ton compte serait bon. Et ils ne te reconnaîtraient plus. Tu serais quasiment invisible tellement on verrait le jour à travers toi.
— Monsieur est un gangster ?
— Les mains en l'air... et vite... Oui, mon mignon, je suis un gangster. Et tu vas voir comment que nous savons y tâter, nous autres. Maintenant en avant. Et je te répète, fais attention à ce que tu vas faire... Au moindre faux pas t’écopes six pruneaux dans le cornet.
Il hausse les épaules :
— Ça va... ça va... Quand vous aurez vu ce qu’il y a à emporter dans ma chambre, vous vous estimerez volé, mais ce sera tant pis pour vous.
On entre, on manœuvre la minuterie, on referme la porte, je lui prends les clés des mains et je m’aperçois qu’une des clés est munie d’un petit médaillon percé du chiffre 12. J’avise un tableau dans le couloir. C’est un truc bien pratique indiquant l'emplacement des chambres avec leur numéro correspondant. La chambre 12, celle de mon ostrogoth, est située dans le jardin, au fond du jardin, pour préciser. C’est un genre de petit pavillon, isolé entre deux immeubles de rapport. C’est une situation architecturale plutôt drôle, mais qui a tous mes suffrages. J’aiguillonne légèrement l’oiseau de la pointe de mon Luger et nous filons vers son nid. Nous traversons la cour et il n’essaye pas de me jouer un tour. Il est un peu soufflé de ce qui lui arrive et il se demande ce que ça signifie: Nous arrivons à sa chambre. Nous entrons. On va pouvoir parler. Parole d’honneur, j’ai l’impression d’avoir bouffé du lion.
— Écoute, mon petit déhanché, voici ce qui m’amène. J’ai trouvé un objet qui t’appartient, et comme je suis un type honnête, en dépit des apparences, je suis venu jusqu'ici te le rapporter. Je sors d’abord l’insigne fédéral de Gillmore, comme si je me trompais et, comme je ne quitte pas le danseur de l’œil, je constate qu’à cette vue il fait plutôt une drôle de tête. Je rengaine l’insigne comme si de rien n’était et je pose bien à plat sur la paume de ma main l’objet métallique trouvé sur le toit.
— C'est bien à toi, n’est-ce pas ?... C’est bien ce qu’on appelle une «claquette », c’est-à-dire un accessoire qui se fixe sous les chaussures pour permettre le tap-dance?
— C'est, en effet, destiné à cet usage, mais... mais qu'est-ce qui vous prouve que cet objet m’appartient ?
— Rien, mon vieux... Mais je le suppose... A dire vrai, même, j’en suis sûr. De toute façon, tu vas te mettre à table... Sais-tu comment ce truc-là est venu en ma possession ?
Je lui dis où je l’ai trouvé. J "ajoute :
…. Tu as perdu ça alors qu’en compagnie d'enfants de chœur de ton genre tu poursuivais un certain Gillmore, blessé à mort. Gillmoré avait dû constater quelque chose de pas catholique au Perroquet… Il devait être en train de chercher je ne sais quoi dans les combles de la baraque... là-haut où se tiennent les loges des employés artistiques et sans doute aussi le bureau directorial de Jo Pellegrini.… Il a été surpris au cours de son expédition... On devait le tenir à l’œil.…. Il avait peut-être été repéré... On lui a tiré dessus. Il en a pris de tous les côtés. De face, de dos, latéralement. Vous n’avez pas ménagé les munitions. Vous avez les moyens. Il saignait comme un bœuf. Mais Gillmore était costaud. Il a brisé le carreau de la fenêtre d’une loge des entraîneuses et il est parvenu à se hisser jusqu’au toit. Mais il avait laissé des traces… des traces sanglantes, de son passage dans le couloir. C’est pourquoi on a soigneusement nettoyé cet endroit plutôt crasseux en temps ordinaire... Vous vous êtes lancés à la poursuite de Gillmore, mais vous avez tout de même perdu sa piste ; je ne vais pas t’expliquer comment ni pourquoi. Et en plus de la piste de Gillmore, toi, tu as perdu ce bout de fer... Le petit... hum... incident devait se passer peu de temps après la fin de ton numéro. .…. De toute façon, c'était un autre numéro auquel tu participais et c’est pourquoi tu me vois là, aujourd’hui... Tu vas être bien sage et tout me dire.
— Bien sûr, me répond-il.
Et il me saute sur le paletot. Dans le choc, mon revolver me tombe des mains et va à l’autre bout de la pièce entrer en contact avec une pendulette qu’il fracasse. Le danseur, en même temps qu’il a bondi sur moi, a tiré un couteau je ne sais d’où. Ce n’est pas le moment de rêver. J’esquive la lame et j’envoie une jolie pêche bien mûre sur le museau du type. Je fais suivre ça d’un coup à l’estomac, et je tords le poignet au monsieur. Il lâche sa rapière. D’un coup de soulier, je l’envoie sous un meuble. Et comme ce soulier est entré dans la danse, autant lui donner toute sa chance et l’occasion de se distinguer. A la volée, il appuie sur un des tibias de mon adversaire. Celui-ci se courbe sous l’effet de la douleur. C’est l’instant, c’est le moment d’endormir tout à fait le personnage. Une petite chaise basse se trouve à ma portée. Je m’en empare rapidement et la lui brise sur le crâne et le dos. Le type fait : « Han ! », va au tapis et donne l’impression de vouloir rester tranquille. Je déchire ses draps de lit en lanières — il se débrouillera avec sa logeuse — et je le ligote soigneusement. Ensuite, je m’assieds, j’allume une cigarette et je la fume béatement en attendant qu’il se réveille. Comme cela tarde, je saisis un broc d’eau dans le cabinet de toilette et j’en asperge le patient de son contenu. Monsieur le mauvais coucheur se secoue un peu. On va pouvoir poursuivre la conversation.
Nous a-t-on assez rebattu les oreilles, avec ces gangsters internationaux qui sont ceci et cela. Ils sont moins coriaces que ne le prétend la légende, j'en ai fait l’expérience partout où il m’a été donné de les pratiquer. Il suffit de frapper le premier et légèrement plus fort qu’eux. Ensuite, ça va tout seul.
Témoin Nab-Du, le danseur de claquettes.
Après la petite séance de catch, il est doux comme un mouton, et il y va de son récit d’aventures. Seulement, dans tout ce qu’il me raconte, il n’y a pas trace d’autos, de vols d’autos, d'exportation de voitures volées, même pas d’un tout petit bout de pneu.
Il me parle de diamants et ça me surprend, mais je ne laisse rien paraître de ma surprise. On verra plus tard à remettre les choses en place. Au surplus, ce qu’il m’apprend est très intéressant.
— .… Puisque vous êtes de là-bas, fait-il (il veut dire les États-Unis), puisque vous êtes de là-bas, vous devez avoir entendu parler des perles Van Beur, les fameuses perles Van Beur, celles qui ont été volées il y a quelques années et qui, malgré les efforts de la police fédérale, sont restées introuvables. Eh bien, ces perles, plus les diamants qui faisaient partie du lot, ont été fauchées par un gangster presque amateur, un type qui a eu son coup de veine, celui qui arrive à tout homme une fois dans sa vie, et n’en était pas plus fier pour ça... C'était un gros lot pour lui et ça l’embarrassait plutôt. Il a tout bazardé à Jo Pellegrini... A l'époque, Jo était là-bas. Jo avait les moyens suffisants pour payer un bon prix et attendre que l'affaire se refroidisse. Il a quitté les États-Unis, est venu s’installer en France... Ces jours-ci, estimant que suffisamment de temps s'était écoulé...
— ..… Il a voulu en faire autant des perles !
— Juste. Mais les Fédés devaient l’avoir à l’œil, puisque, depuis quelques jours, il y avait un client pas très catholique qui ne manquait aucune séance du cabaret... Je ne sais comment Jo a appris que c'était un policier fédéral... L’autre nuit, Jo discutait le coup avec un acheteur éventuel de la marchandise, un type d'Amsterdam, lorsque Gillmore a été surpris dans les combles en train de manigancer je ne sais quoi. Une bagarre s’est ensuivie... Et ça s’est passé comme vous l’avez dit.
— Et les autos ? …
— Les autos ? Quelles autos?
— Celles que vous fauchez en série... que vous exportez... dont vous inondez le marché européen.
— J’sais pas de quoi vous parlez.
Et il n’a pas l’air de mentir.
Je dis:
— Bon. Ça va. On en reparlera plus tard. Pour le moment, je vais téléphoner.
Il y a un appareil dans la pièce. J’en use. Je téléphone d’abord à mon hôtel de Montparnasse. Là, on me dit que personne ne m’a demandé. Je raccroche et appelle le rédacteur en chef de notre agence parisienne: Il est encore tout endormi, mais ce que je lui apprends le réveille. Les perles Van Beur? J’ai retrouvé la trace des perles Van Beur ? Formidable... Est-ce que je sais qu’il y a une coquette prime à la clé? Je réponds que je le sais. Ensuite, je lui dis de préparer un article sensationnel qui paraîtra simultanément dans notre édition européenne et notre édition américaine, dès que nous pourrons marcher à fond sans entraver l’action de la police. Cela réglé, je réveille encore un autre personnage : M. Jacques Bever, inspecteur de la police judiciaire française.
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