Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 3 sur 5 · partie 2/4

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Anima

III Canis Lupus Lupus. 250

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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CARTHAGE, MISSOURI

 

Carthage tremblait sous les coups des canons, des hommes fuyaient entre les barricades en flammes, des cavaliers en tunique grise poursuivaient des cavaliers en tunique bleue quand une explosion est venue ébranler l’air autour de nous. Plusieurs se sont écroulés au milieu de la grande place sur une pelouse entourée d’arbres. Une femme, tombant à son tour, a hurlé America forever !! soulevant les applaudissements, les ovations et les acclamations de la foule entassée derrière les barrières métalliques le long des rues. Les batailles se multipliaient, les canons tonnaient toujours, et les humains semblaient immortels. La vie ne les quittait pas. Un chien, quand la vie le quitte, elle le quitte. Celle qui m’a mis au monde s’est battue une nuit durant contre un animal sorti des abîmes. Pour me protéger, elle s’est acharnée à le repousser jusqu’à ce que, de rage, elle lui arrache la gorge malgré les griffes qui lui labouraient le ventre. Elle ne l’a pas lâché avant de lui avoir fait ravaler son dernier souffle à l’instant où elle-même ravalait le sien. Elle n’est pas revenue à la vie. Elle est restée étendue dans l’odeur putride de sa décomposition jusqu’à l’empoussièrement complet de ses os. Ici, ceux que je voyais mourir ne mouraient pas. Ils feignaient la mort, restaient étendus un moment, se relevaient, droit sur leurs jambes, et reprenaient leur course, indifférents aux dangers, sous le feu de la mitraille.

Les attaques se sont enchaînées toute la matinée. Un homme à côté de nous a regardé Wahhch et lui a dit que son bisaïeul, Nathaniel Saul, était mort sur cette place, le 5 juillet 1861, il y a 150 ans, en combattant aux côtés du général Franz Sigel. Il lui a dit combien il était fier de ce que ses ancêtres avaient fait pour ce pays et combien cette reconstitution historique le bouleversait. It’s my history, right ? The history of my blood ! Il a ensuite montré du doigt une femme tombée au pied d’un mur : You see that young girl over there ? She’s my daughter. Wonderful actress, isn’t she ?

Il y a eu d’autres explosions et d’autres manœuvres puis, au son des cuivres et des roulements de tambours, ce fut la grande charge des chevaux empanachés et de leurs cavaliers aux armes étincelantes, sabre à la main tendu dans les rayons du soleil. Les étendards et les oriflammes claquaient dans le vent, douze coups de canon ont rugi, l’odeur du soufre a empli l’air tout entier et les cloches se sont remises à sonner sous les acclamations de la foule en liesse. Les barrières sont tombées, les gens ont envahi la place pour embrasser morts et survivants, tandis qu’à l’extrémité de la pelouse, à côté d’une estrade dressée entre les arbres, j’ai vu arriver un homme en habit et chapeau blancs monté sur un destrier à la crinière blonde, monture fabuleuse, anciennement sauvage, aujourd’hui harnachée et soumise à la volonté des humains.

L’homme a mis pied à terre, il a grimpé les marches, il s’est avancé jusqu’au bord de l’estrade et s’est arrêté derrière un petit meuble en forme de plan incliné. Tout le monde s’est tu, sauf les oiseaux aux branches des arbres. Il a levé la tête pour braver la foule massée devant lui, il a attendu puis il a ouvert la bouche et sa voix, grave, puissante, amplifiée, s’est mise à résonner aux quatre coins de la place :

— Carthaginians. Thank you for that moving reenactment ! I know that you have all worked really hard for over a year to bring us that moment, and today you all have won the battle ! I’m Larry McLaughlin, mayor of the city of Carthage.

À quoi les humains occupent-ils la lumière que le jour leur accorde ? Debout sur leurs membres postérieurs, animaux parmi les animaux, les voilà à écouter en meute les sons articulés qui sortaient de la bouche d’un de leurs semblables, également debout sur ses membres postérieurs. Il ne criait pas, ni ne feulait, ni ne rugissait, ni n’aboyait, ni ne sifflait comme le font la plupart des oiseaux du ciel. Non. Il parlait. Il émettait des sons qu’il hachait à l’aide de ses mâchoires en une suite de fragments dont l’ensemble formait des mots, et ses mots, à travers le sens qui leur était accordé, revêtaient un sens à l’esprit de ceux et de celles qui l’écoutaient.

Il a évoqué les temps et les mythes nécessaires à la fondation des peuples, soulignant le courage des premiers habitants de cette terre et leur détermination à surmonter les difficultés. Il a parlé de la sueur de tous les esclaves qui ont construit ce pays et du sang donné en pâture à l’Histoire pour faire surgir sur ce continent abandonné de Dieu la plus belle des civilisations, enviée aujourd’hui par les peuples du monde entier. Les sacrifices ont été immenses, a-t-il ajouté. We cannot forget that the American Civil War brought great suffering to the people of Carthage ! No Carthaginian can forget that ! Remember ! One of the great battles of that war took place here and we are the children of the blood of that war ! La foule s’est remise à applaudir de toutes ses forces. L’homme s’est arrêté un instant avant de reprendre le flot élégant de sa parole pour dire que, même si cent cinquante années sont passées depuis cette terrible bataille, Carthage pleure encore ses enfants. Other states were either on the Union side or the Confederate side but here, in Missouri, from Neosho to Fredericktown, from Salem to New Madrid, from Cap Girardeau to Sarcoxie and from Lebanon to West Plains, there was a civil war within the state ! Missouri against Missouri !

Le sens profond de cette cérémonie m’échappait, mais j’en percevais la puissance à travers l’écoute de la foule suspendue à la voix de cet homme et à sa façon de porter la parole hors de sa poitrine. Il a rappelé comment ce n’était pas comté contre comté que la guerre avait dévasté cet État, puisque des villages d’un même comté s’étaient entretués. Comment ce n’était pas village contre village, puisque des familles d’un même village s’étaient entretuées. Comment ce n’était pas famille contre famille, puisque des frères d’une même famille s’étaient entretués, et comment ce n’était pas frère contre frère, puisque dans le cœur de chaque frère la haine et l’amour s’étaient entretués. We are the guardians of their memory ! We are the guardians of the idea that all men are created equal. Une salve d’applaudissements a éclaté sans parvenir à couvrir l’ardeur de sa voix. I would like to end with Abraham Lincoln’s last words during his great address after the bloody battle of Gettysburg : « That we here highly resolve that these dead shall not have died in vain ; that this nation, under God, shall have a new birth of freedom… and that government of the people, by the people, for the people, shall not perish from the earth. » God bless you ! God bless America !

Il s’est reculé d’un pas, il a posé la main à plat contre sa poitrine et a commencé à former avec la voix une série de sons étirés. La foule s’est jointe à lui et tous ensemble, les yeux tournés vers le ciel, le visage inondé de larmes, ils ont entonné un hymne, premier chant que j’entendais depuis que le monde des humains s’est ouvert à moi :

Oh, say, can you see, by the dawn’s early light

What so proudly we hailed at the twilight’s last gleaming ?

Whose broad stripes and bright stars, thro’ the perilous

fight

O’er the ramparts we watched, were so gallantly

streaming ?

And the rockets’ red glare, the bombs bursting in air

Gave proof thro’ the night that our flag was still there.

O say, does that star spangled banner yet wave

O’er the land of the free and the home of the brave ?

Nous nous sommes éloignés de la foule. Wahhch voulait sortir de la ville avant la chute du jour. Le chant nous a accompagnés au hasard des rues, onde de plus en plus diffuse qui a fini par mourir. « Il nous faut trouver Oak Street puis, arrivés au bout d’Oak Street, il nous faudra encore trouver la ligne du chemin de fer et repérer un endroit désert pour attendre le passage du train. Tu vois ? Personne ici n’a cherché à nous embêter, personne ne s’est étonné de notre présence, personne ne nous a regardés de travers. Ce qui prouve bien que les humains s’ennuient. Quand ils sont heureux, occupés à fêter ensemble, ils ne perdent pas leur temps à se mêler des affaires de ceux qui ne leur ressemblent pas et ils sont en général merveilleusement agréables. Je te dis cela car je ne voudrais pas que tu penses que tous sont habités de mauvaises intentions. »

Oak Street était désertée par les voitures. Les piétons y circulaient en liberté au milieu de larges panneaux, alignés les uns derrière les autres sur toute la longueur de la rue. C’était une étrange enfilade de murs sur lesquels des cadres avaient été accrochés. Ils renfermaient chacun la représentation d’un objet, d’un visage ou d’un paysage, reflets d’une réalité attrapée et épinglée là, sous une plaque de verre, livrée aux regards des humains. Je savais que l’on pouvait brider les bêtes, je ne savais pas que l’on pouvait aussi brider le présent. Nous nous sommes avancés.

Des gris et des blancs. Nulle couleur. Vision après vision, image après image | Arbres en feu | Alignement de canons tombés de leurs jambes de force | Humains morts au milieu de maisons détruites | Humains côte à côte | Humains pendus au bout d’une corde | Humains debout côte à côte | Humains assis côte à côte | Humain aux yeux mélancoliques | Chevaux vivants | Chevaux morts | Visages d’humains tétanisés | Visage d’humain défiguré | Visage d’humain | Dos d’humains | Squelettes d’humains | Charnier | Charnier de bêtes et d’humains | Humains | Maisons | Ruines | Embarcations détruites au milieu des eaux | Puis, au détour d’un panneau, les couleurs ont surgi. Le vert des arbres est apparu, le brun de la terre, le rouge du sang et tous les bleus et les ombres des membres arrachés, déchirés.

Nous avons remonté la rue en slalomant, sans nous attarder entre les panneaux. Brusquement, Wahhch est resté interdit devant une image. Elle montrait un ensemble de bâtiments jaunâtres sous un ciel bleu éclatant. Il s’en est approché jusqu’à appuyer son front contre la vitre. Je crois qu’il aurait voulu pénétrer à l’intérieur du cadre, passer à travers le verre pour retrouver ces immeubles et ce ciel si bleu, mais il était devant une fenêtre qui ne pouvait plus s’ouvrir. Il s’est dirigé vers les panneaux suivants, où une mosaïque de couleurs et de formes, composée d’une infinité d’images, était exposée | Visage défiguré d’un enfant | Corps amoncelés au pied d’un mur maculé de rouge | Fillette en jupe jaune morte sous les gravats | Humains disloqués dans une flaque brunâtre | Femme debout bras ouverts visage en larmes bouche ouverte | Ruelle encombrée de cadavres | Ruelle encombrée d’autres cadavres et d’un homme les bras tendus devant lui | Voitures brûlées | Mains coupées | Tête décapitée | Dépouilles de femmes nues | Femme sans tête | Jambe seule | Troncs | Enfants morts visages rouges | Hommes morts visages rouges | Femmes ensevelies | Chiens ensevelis | Humains et animaux au fond d’un trou | La respiration de Wahhch se faisait et se défaisait. Je l’ai vu revenir, titubant, hagard, devant le cadre où étaient enfermés, avec le bleu de leur ciel, les bâtiments jaunâtres. Il les a regardés, il s’est baissé pour déchiffrer les signes inscrits en bas de l’image, il a regardé encore et s’est effondré. Il s’est accroupi, il m’a enlacé, il a pris mon cou entre ses bras, collant son front contre mon front, et il a pleuré. J’ai avalé la chaleur de son haleine, j’ai goûté le sel de ses yeux. Sa peine est devenue ma peine. Un gouffre me sépare de la parole. Comment consoler un humain. Je lui ai offert mon silence, tiens, il est à toi, écoute-le et dis-moi qui devrais-je dévorer, quel mal, quelle peine. Dans les sanglots qui sortent de ta gorge, j’entends les sanglots de ton enfance paniquée et comme c’est de toi qu’il s’agit, toi en qui j’ai choisi de placer mon amitié à l’instant même où je t’ai vu étendu dans les eaux froides du ruisseau, je sens naître en moi le désir de tuer ceux qui sont responsables de ton malheur. Non seulement je ne voudrais pas qu’un mal t’arrive, mais je ne veux pas non plus qu’un mal te soit déjà arrivé. Mais il est trop tard. Trop tard ! Révélation brûlante de l’irréversible événement du temps. Ce qui est advenu qui pourrait faire que ce ne se soit pas produit ? J’aurais voulu être là il y a longtemps pour te défendre, j’aurais voulu être à tes côtés et subir à ta place ce que l’on t’a fait subir. Nulle crainte ne m’aurait fait reculer puisque je n’aurais eu qu’à songer que ce que je subis, je l’épargne à Wahhch, que ce que l’on me fait endurer, je l’épargne à Wahhch, rien ne m’aurait fait trembler. J’aurais voulu, j’aurais aimé te donner force et insouciance mais je n’étais pas là, pas encore, pas encore.

Une femme s’était approchée et malgré ma présence, elle s’est baissée et lui a demandé s’il allait bien, s’il avait besoin d’aide. Ils se sont relevés. Elle avait des cheveux argentés, une peau luisante, des lèvres fines et des yeux d’un vert éclatant, brillants au fond de leur cavité. Elle l’a guidé vers un banc, l’a aidé à s’asseoir et s’est assise à son côté. Elle a sorti un mouchoir de son sac et le lui a tendu. Il s’est essuyé le visage puis, d’une voix lasse, il lui a demandé ce qu’étaient ces photographies.

— Oh ! It’s an exhibition organized by the Powers Museum for the 15oth anniversary of the battle of Carthage.

Il lui a montré les images devant lesquelles il s’était arrêté et lui a dit que ces photographies-là n’avaient rien à voir avec la guerre de Sécession. Elle lui a expliqué que le musée avait voulu faire une grande installation au cœur de la ville autour du thème de la guerre civile en exposant des photographies de la plupart de celles qui ont eu lieu depuis 1864 puisque plusieurs considèrent la guerre civile américaine comme la matrice des guerres civiles de l’ère moderne.

— What are those pictures, do you know, Madame ?

— Of course, I do. I chose every one of them ! I’m the artistic director of that exhibition. These are pictures of the civil war in Lebanon.

— And that one ?

Il s’est levé pour indiquer l’image des bâtiments au ciel bleu éclatant. Elle s’est levée à son tour. C’est la photographie qui a exigé le plus de démarches, lui a-t-elle dit, elle provient des archives de l’armée israélienne. Wahhch lui a demandé si elle savait ce qu’elle représentait, elle a répondu qu’il s’agissait d’une vue générale de Chatila, prise par un soldat israélien depuis un immeuble aux abords du camp, le 17 septembre 1982, dans la matinée, c’est-à-dire pendant que les miliciens libanais chrétiens procédaient au massacre.

— I was there !

— What do you mean ?

— I mean that I’m in that picture ! I was there ! I’m somewhere here, in that picture at that moment !

Il a commencé à lui raconter comment, à l’âge de quatre ans, des hommes l’avaient jeté avec des chevaux au fond d’une fosse et les avaient enterrés vivants. Il a montré la photo, répétant à plusieurs reprises que cela s’était passé là, ce jour-là, et qu’à l’instant où cette photo avait été prise, à l’instant où le photographe avait appuyé sur le déclencheur, à cet instant précis, sa famille était peut-être en train d’être assassinée et que l’on s’apprêtait à le jeter, lui, au cœur des abysses. The body of that little girl and the bodies of those men and women against this wall could be the bodies of my little sister and my own family.

La femme s’est tue. Une émotion fulgurante a traversé la clarté de son visage. Elle aurait voulu dire quelque chose, mais ils sont restés silencieux. Puis, d’une voix calme, nette, elle lui a demandé s’il voulait boire de l’eau, si elle pouvait l’aider de quelque façon.

— May I have a copy of those photos ?

— Wait here.

Elle s’est éloignée, le laissant seul à répéter Qu’est-ce que ça veut dire, mais qu’est-ce que ça veut dire ! Qu’est-ce que je dois comprendre ? La femme est revenue avec une pile de feuilles reliées et protégées par une couverture plastifiée.

— This is the catalog of the exhibition. You’ll find all of these photos inside. Now, listen. There is a woman. Josie Gaboriau. She teaches in the history department at Harvard University. She’s a wonderful woman, She helped me for this exhibition. She has gone to Lebanon, Israël and Palestine many times. She has been documenting the Palestinian reality for thirty years. She is currently in Genesee, in the suburbs of Denver, where her family home is. Colorado’s not so far from here. I can call her and tell her you’ll be coming to visit.

— No. Thank you. I have to go back home.

— She can probably help you.

— Help me what ?

— To know…

— To know what ? There is nothing that I have to know that I don’t know already. But one day, maybe. Thank you so much, Madame.

— Natalie. My name is Natalie. Natalie Davis. If you change your mind and you decide to visit Josie, tell her that Natalie sent you. I’ve put her address, her email and phone number inside the book.

Il s’est levé, il lui a dit son nom et le mien, elle l’a embrassé, l’a serré dans ses bras, lui a enjoint de prendre soin de lui et lui a souri de ce sourire si beau au visage des humains quand il éclaire leur figure et laisse deviner la bonté qui les habite. Il l’a remerciée et nous sommes partis. Nous avons regardé le soleil de face, nous avons marché dans sa lumière, baignés par ses dernières lueurs, nous avons trouvé la voie de chemin de fer, nous l’avons suivie et nous sommes sortis de la ville.

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IRON GATES, MISSOURI – EMPIRE CITY, KANSAS

Étendu de tout son long sur le plancher graisseux d’un wagon plat sans parois ni recoins, il fixait le défilement du ciel au-dessus de sa tête et s’adonnait, bras levé, doigt pointé, au décompte des étoiles.

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LABETTE, KANSAS

Il m’a parlé du malheur qui fond parfois sur les humains et de la douleur engendrée par la permanence de la mémoire que rien n’efface, sauf la mort. Il a levé la tête et m’a indiqué l’étoile qui se tient fixe à la verticale du pôle et autour de laquelle tournent sans fin les constellations du ciel. « Aigle, Cygne, Ours, Dragon et Cheval. Tu la vois ? C’est l’étoile du Nord. Ainsi, malheurs, bonheurs, pertes et joies tournent pareillement autour de nos vies, et si aujourd’hui tu es malheureux, demain tu seras de nouveau heureux. Cette vérité si simple, si pure, je la connais depuis toujours et pourtant je ne sais plus ce qu’elle signifie, elle n’est plus que mots, que lettres accolées sans plus de sens, cendre, farine dans ma bouche. La parole s’effrite, elle s’effrite comme ces villes qui passent et défilent sous nos yeux : où sont-elles à présent ? Et moi, je suis ce wagon sans murs, ni plafond, ni marchandises, à la merci du vent, poussé, tracté par une locomotive dont je ne connais ni la destination ni le chauffeur. Mais tant pis. Je n’ai plus rien à craindre. J’irai jusqu’au bout des rails même si le brouillard me semble d’une épaisseur infinie. » Il a refermé les yeux, il s’est blotti contre moi et, malgré le vacarme de cet attelage qui nous entraînait, malgré l’agitation qui ravageait son esprit, il a essayé de s’endormir.

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INDEPENDENCE, KANSAS – ATHENS, KANSAS

Mais jusqu’à l’aurore, jusqu’au soleil, il a cherché le sommeil, ne trouvant que la glu de lui-même, sassant et ressassant tourments et inquiétudes au carrousel de son âme.

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BLOODY VALLEY, KANSAS

Le train a freiné sa course et s’est immobilisé au milieu d’un champ. Ni ville ni village aux alentours, nulle route, nul chemin, pas même un ruisseau, rien, sauf la douceur de la plaine et le vent traçant ses sillons aux flancs des collines.

Wahhch s’est mis debout et s’est avancé au bord du wagon pour regarder de chaque côté de la voie. On va attendre, a-t-il dit. Il a défait ses chaussures, les a ôtées, et s’est assis dans une flaque de lumière dont les teintes, rosâtres, n’ont cessé de se déployer, de s’oranger et de jaunir puis blanchir à mesure que le disque éclatant du soleil se hissait à la verticale du jour. Les parfums des fleurs se sont ouverts, embaumant la campagne, attirant à elles le vol des insectes ailés, tandis qu’apparaissaient çà et là, lents et lourds, des bovins sur toute l’étendue de la prairie.

Il ne se passait rien. Le convoi, effondré le long de sa courbe, interminable bête rampante, gisait là, abandonné à jamais. Des nuages d’oiseaux venaient salir la transparence du ciel. Wahhch s’était endormi, il reposait, replié sur lui-même, le visage enfoui dans le creux de ses bras.

Je me suis réveillé aux bruits de leurs pas. J’ai flairé leurs odeurs, j’ai entendu le son de leurs voix, j’ai vu leurs ombres glisser sur le sol caillouteux. Quatre hommes sont apparus. Je me suis levé et j’ai grogné. What the fuck is that ! a dit l’un d’entre eux. J’ai aboyé, ils ont reculé et Wahhch s’est redressé. Un des hommes a demandé ce que nous fabriquions là. Nous allons avec le train, a répondu Wahhch.

— It’s forbidden to travel on this train !

— OK… I’m sorry.

— You can’t stay here !

— We’re leaving. No problem.

J’ai grogné. Doucement ! a dit Wahhch. Ils ont reculé, effrayés. Ils m’ont fixé.

— Is that a dog ?

— Yes.

— What a fucking beast ! What’s his name ?

— Mason-Dixon Line.

Ils ont parlé de force, de sauvagerie, de puissance et de bestialité ancienne. Ils se sont mis à s’adresser à moi avec des mots incompréhensibles et un langage que je ne parvenais pas même à entendre. Ils me parlaient comme si j’allais leur répondre, usant d’un ton familier, perdant toute attitude menaçante envers Wahhch. Fascinés par l’animal, ils ne considéraient plus de la même manière l’homme à côté duquel se tenait cet animal. À la fin, heureux d’être en notre compagnie, ils ont parlé du labeur de plus en plus pénible et des charges de plus en plus inhumaines qui leur étaient imposées, ils ont parlé des convois de plus en plus longs et de plus en plus nombreux sur des chemins de moins en moins entretenus, ils ont raconté la fatigue, l’argent, la solitude, la séparation d’avec leurs familles et le désir de tout laisser tomber pour partir, sans plus de responsabilités ni de soucis, à errer, voyager, libres de toute contrainte, enfin débarrassés de leur vie misérable.

Wahhch leur a demandé ce qui était arrivé au train. Ils ont parlé de rails inondés par la crue du printemps et du temps interminable qu’il leur faudrait rester ici, à s’encrasser dans ce trou à rat, avant de pouvoir reprendre leur convoyage.

— How about you ? Where are you going ?

— North.

Ils ont dit qu’il allait devoir attendre avec eux. Quelqu’un a évoqué une route en contrebas de la plaine qui conduit, en deux jours de marche, vers une voie de chemin de fer, proche de Elbing City.

— You’ll probably find another train down there.

Wahhch les a remerciés. Ils ont parlé encore puis ils ont effleuré du doigt le rebord de leur chapeau et ils sont partis.

Nous avons quitté le wagon, nous avons traversé la grande étendue verdoyante jusqu’au sommet d’un petit coteau, d’où nous avons repéré la route qui serpentait en direction du couchant. Allons-y ! a dit Wahhch, et nous nous sommes mis à courir.

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LIBERTY TOWNSHIP, KANSAS

Des chevaux nous ont vus passer, des oiseaux nous ont survolés, des passereaux solitaires perchés sur des fils tendus entre deux poteaux se sont tus à notre passage et des papillons en tous genres nous ont accompagnés. Nous avons croisé des animaux morts, carcasses de lièvres vides, crânes blanchis de bovins, et nous nous sommes arrêtés quelques fois pour nous reposer le long d’un chemin sans courbes ni dénivelé. La lumière tombait d’aplomb. Les champs, les vallées, les collines ont laissé place à une étendue aride, rougeâtre, sans végétation, sorte de désert entouré d’horizons rectilignes. Il n’y avait plus de bêtes, il n’y avait plus d’humains, et les rares maisons, dressées en retrait de la route, étaient à l’abandon.

Le soleil avait commencé à décliner quand on a entendu le son d’une voiture. Nous nous sommes retournés, nous l’avons vue approcher et nous nous sommes écartés pour lui céder le passage. Elle nous a doublés, soulevant derrière elle son nuage de poussière puis, brusquement, elle a ralenti et s’est arrêtée au milieu de la chaussée. Wahhch n’a pas bougé. Reste à mes côtés, il a dit, et je me suis collé contre sa jambe. La portière s’est ouverte, un homme est sorti, grand, torse massif, bras dénudés, mains énormes, visage rougi par la chaleur.

— You okay, son ?

— Yes, thank you.

— Where you headed ?

— Elbing City.

Il m’a regardé, il a tourné la tête sur le côté et a craché par terre.

— Want a ride ?

Wahhch l’a remercié. L’homme a insisté.

— C’mon. You must be tired. It’s a long way to Elbing.

Wahhch l’a encore remercié, il m’a montré du doigt et lui a dit que son véhicule n’était pas assez grand pour nous contenir.

— Have it your way… Nice dog…

Il a touché le rebord de son chapeau puis il est remonté dans sa voiture et il est reparti.

Nous avons continué notre route. Nous avons marché sans nous arrêter jusqu’à l’agonie du soleil. Quelque chose s’épuisait. Le sol était révulsé par la brûlure du jour. Wahhch voulait trouver un lieu où passer la nuit, mais les ruines des maisons étaient si infestées par la vermine et renfermaient une puanteur si pestilentielle que nous repartions sans nous attarder.

Le dernier rayon n’avait pas disparu quand nous avons vu venir, dans la densité rougeoyante du contre-jour, un véhicule porté par son nuage de poussière. Il a ralenti et s’est arrêté à notre hauteur. Les portières se sont ouvertes et l’homme au visage rougi est réapparu, accompagné d’un autre humain, plus petit, plus chétif, au crâne chauve et luisant.

— Hello, son… My friend lent me his pick-up. We came back to drive you to the village… This is no time to be out alone in this part of the country… Believe me, son…

— Howdy ! I’m Dick ! Stanton told me about you and your dog… I said that it wasn’t a good idea to leave you alone out here… It’s too much dangerous,..

— Come on, son… I’ll bring you home to my place and tomorrow morning I’ll drive you to Elbing, how ’bout that ?

Il ne fallait pas que nous montions dans ce véhicule. Je le sentais, je le savais. OK, a dit Wahhch. Les portes arrière se sont ouvertes sur un espace de chargement cloisonné et une odeur de chiens m’est montée à la gorge. Tant de congénères ont déjà été charroyés à l’intérieur de ce fourgon, où sont-ils aujourd’hui ? Cela puait la peur, l’effroi et la colère, cela empestait la semence de l’homme, sa copulation, la sueur de ses femelles. J’ai aboyé. Monte ! m’a dit Wahhch. Je ne voulais pas, j’ai aboyé. N’aie pas peur, je serai assis en avant, monte ! Je suis monté. Il n’aurait pas fallu. J’aurais dû attaquer, déchiqueter ces deux créatures et les laisser, avec les autres animaux morts, morts en bordure de la route, carcasses vides, sans yeux, crânes blanchis au soleil. Mais je suis monté parce qu’il me l’a demandé, parce que rien n’empêchera cet homme de porter son destin à bout de bras et de le mener à son point d’achèvement. Les portes se sont verrouillées, j’ai aboyé, mais il était trop tard, le piège venait de se refermer, dehors ils ont ri : Thanks for your dog, son, and good luck ! J’ai entendu la voix désemparée de Wahhch, j’ai perçu les menaces, les disputes, les injures. Don’t move, son, don’t make a fucking move ! / No ! No ! / Shut up ! / What are you doing ! Give me back my dog ! / What dog ? / There’s no dog ! / You see a dog, Dick ? / Not at all ! / No ! No !! / Shut up !! / J’aboyais, j’aboyais sans cesse, donnant des coups de pattes contre les portes, sautant, bondissant, grattant les parois, mordant le métal. Tout se confondait dans la panique : les cris, la rage, la colère. J’ai entendu des heurts, j’ai entendu les chocs, les gémissements, les plaintes et j’ai entendu les appels de Wahhch interrompus net par un coup mat. J’ai deviné le pas de leur course, entendu le claquement des portières, senti le démarrage dans les grondements du moteur et les cris de victoire des hommes qui m’emportaient loin de celui auquel j’avais lié mon existence et dont on venait de me séparer.

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VIRGIL, KANSAS

Ils m’ont enchaîné au fond d’une baraque obscure dans les relents d’urine et d’excréments de mes congénères, dont il ne subsistait plus que quelques traces de griffes sur le plancher maculé de sang séché.

J’ai vu passer la nuit, j’ai vu passer le jour, j’ai vu arriver le soir, sans boire ni manger, quand les deux grandes portes du fond se sont ouvertes. Les humains sont entrés, silhouettes épaisses aux lumières tamisées des lanternes qu’ils ont suspendues le long des murs. Leur éclat rampait sur les voûtes et projetait contre le plafond l’ombre immense de la charpente d’où émanait un souffle nauséabond chargé d’une moiteur auréolée de honte. Tant de bêtes ont connu ici agonie et anéantissement. Dehors il y avait les grands arbres. Je me suis rué vers la sortie, entraînant dans mon sillage la chaîne accrochée à ma patte. Arrivée au bout de sa course, elle s’est braquée et, soulevé brusquement de terre, disloqué par la puissance du choc, j’ai vrillé sur moi-même, pour retomber, désarticulé, dans la poussière.

Les humains ont ri, ils ont frappé dans leurs mains, ils ont commencé à crier. Je me suis relevé, j’ai claudiqué vers l’endroit où la chaîne était fixée à un piquet enfoncé dans la masse grisâtre du plancher. Je l’ai senti, je l’ai léché, je l’ai goûté. Il avait la flaveur du malheur.

Les humains étaient de plus en plus nombreux. Ils ont disposé des barrières métalliques et se sont installés en cercle autour de moi. Des femmes passaient, jambes dénudées, mamelles dénudées, un plateau garni de verres pleins d’une boisson ocre au bout du bras. Les hommes se saisissaient d’elles, les attiraient entre leurs cuisses écartées, les retenaient par les hanches, se frottaient contre leur croupe et palpaient à pleines paumes leurs rondeurs en poussant des râles de satisfaction. Les femmes riaient fort, embrassaient les hommes, les repoussaient, les giflaient, leur arrachaient des papiers froissés du fond des poches dans lesquelles elles glissaient leurs mains, caressant au passage le membre dressé mais contraint par le tissu tendu du vêtement, puis elles leur servaient un verre avant d’aller s’échouer entre les jambes d’un autre mâle. L’une d’entre elles, toute jeune, m’a lancé une éponge imbibée d’eau. J’ai pu me désaltérer, boire, éteindre le feu de ma gorge. Un homme l’a attirée à lui, il l’a forcée à s’accroupir pour plaquer contre sa bouche son entrejambe. Elle s’est relevée et l’a frappé. Elle a craché par terre. J’ai senti son odeur. Elle ne m’était pas inconnue. Je l’avais sentie dans l’espace de chargement du véhicule qui m’a emporté ici. Elle y avait été avant moi. L’homme a ri, les autres ont lancé des cris de victoire.

Je les regardais boire et s’esclaffer et s’égosiller. Dans la confusion des voix, j’entendais l’inflation des paroles, perles jetées aux orties du chemin de ceux qui, assurés de toujours faire advenir les mots à leur bouche, n’ont plus le sens de la mesure. Qui saura approcher le mutisme des bêtes ? Et eux, là, sous mes yeux, qu’ont-ils oublié pour m’infliger ce qu’ils m’infligent ? Ils rient en me montrant du doigt, mais leur rire ne tient qu’à cette chaîne fixée à ma patte. Il suffirait que je m’en libère pour qu’ils ravalent leur langue et qu’ils expulsent le contenu de leurs intestins.

Les portes se sont refermées, bloquées par une grande barre de bois rabattue de part en part. Je sentais monter l’excitation des humains. Certains tenaient à peine sur leurs jambes. La baraque était bondée. Il faisait très chaud. Je me suis mis à aller et venir en montrant mes crocs. L’homme au visage rougi m’a poussé vers le centre du cercle à l’aide d’un bâton avec lequel il ne cessait de me frapper à la tête. Je me suis retourné, j’ai bondi vers le gras de son cou, mais la chaîne, encore une fois, a coupé net mon élan et je me suis écrasé contre le sol. L’homme cognait, je me suis cabré, il a reculé, j’ai grogné, j’ai grondé et je suis retourné près du piquet à côté duquel je me suis campé, tête baissée, crocs découverts, poil hérissé, tremblant de fureur.

Les chiens sont entrés. Chacun était tenu au cou par son maître et tous avaient autour de leur gueule un laçage en cuir qui les empêchait d’aboyer. À ma vue, ils ont commencé à bondir, à gémir, à tirer sur leur laisse, à se mettre debout à force d’aller au bout de leur collier. La foule, hors d’elle-même, exigeait que débutent au plus vite les combats. Je me suis accroupi, j’ai découvert mes crocs. Le premier chien, un molosse aux oreilles coupées, s’est approché, entraîné par son maître. L’homme au crâne chauve a appelé aux paris et le chien, libéré de sa muselière, a été jeté de l’autre côté de la barrière, au centre du cercle.

Il a bondi vers moi, gueule ouverte, crocs dégagés. J’ai bondi à mon tour, profitant de son élan, pour le cogner front à front. Il s’est écrasé, à moitié assommé. Je me suis rué sur lui, j’ai mordu la poche de sa joue, le traînant contre le sol, le forçant à se retourner sur le dos. J’ai grimpé sur sa poitrine, j’ai écrasé ses poumons, j’ai labouré ses entrailles avec les griffes de mes pattes postérieures. Il se débattait, grognait de colère, remuait les membres dans tous les sens. J’ai happé sa mâchoire inférieure entre mes crocs, j’ai entendu son cri désespéré. J’ai maintenu ma prise puis j’ai tiré jusqu’au craquement de l’os, jusqu’à l’éclatement de la capsule de la joue où se rattachent les articulations de la tête. La foule vociférait, le maître beuglait des mots, frappait des mains, mimait des gestes de combat. Son chien était perdu. Sa mandibule est retombée disloquée contre son encolure, j’ai enfoncé ma tête au fond de sa bouche, j’ai mordu sa langue, je l’ai sectionnée, j’ai étanché ma soif au jus bouillonnant de sa vie, il a râlé sa plainte, j’ai saisi sa gorge jusqu’à ce que je sente dans ma gueule les battements de son cœur, j’ai bloqué ma mâchoire et, d’un seul coup, j’ai tout arraché. Le sang a jailli jusqu’au plafond, la bête s’est vidée et les ténèbres lui ont couvert les yeux.

Je me suis assis. Je grinçais des dents, je vibrais de fureur, enragé, tremblant. Les humains s’étaient tus. Je les défiais tous. L’homme au visage rougi a appelé au second combat. Quelqu’un a dit qu’il fallait d’abord dégager la carcasse du chien, mais personne ne voulait entrer dans le cercle. Quelqu’un d’autre a crié qu’il ne servait à rien de faire des paris puisqu’on savait par avance qui allait être le vainqueur.

— Nothing can beat that monster !

L’homme chauve a répondu qu’il suffisait de parier sur la durée des combats. Je ne les entendais plus. J’étouffais. Je voulais humer l’espace, mais l’odeur du sang était trop forte. J’ai frotté mon museau contre la poussière, j’ai toussé, j’ai éternué, j’ai craché. L’air, peu à peu, a envahi mes narines, chargé de toutes les odeurs qui saturaient la baraque dans cette chaleur d’étuve si propice aux puanteurs. J’ai décelé, avec acuité, les fétidités et les souillures ammoniaquées, âcres, amères, acides des humains. Au fond, sur le côté, un homme copulait avec une femme aux mamelles dénudées. Il la maniait par les hanches, la cambrait en tirant sur sa chevelure blonde sous les regards des autres assis à leurs côtés. Il donnait de grands coups de reins. La femme haletait. Elle s’est redressée, elle s’est ajustée, elle s’est assise dos au mâle et l’a chevauché, accélérant frénétiquement ses déhanchements, massant ses mamelles à pleines mains, jusqu’à ce qu’ils figent tous deux et que les effluves de la semence de l’homme, jaillissant au fond du sexe de la femme, me parviennent, pures, aigres, légèrement salées.

J’ai détourné la tête. La jeune fille qui m’avait donné à boire me regardait. Dans ses yeux hagards, j’ai vu colère et chagrin. Sauve-moi, semblait-elle hurler. Sauve-moi, emporte-moi, déchire tout, démolis tout, et délivre-moi ! Je l’aurais sauvée si j’avais pu, si j’avais été libre de mes mouvements, mais une chaîne me retenait et m’empêchait d’agir. J’ai aspiré une nouvelle bouffée d’air. De joie, mon cœur s’est mis à battre. Un bonheur infini s’est emparé de moi. J’ai aspiré encore. Là, à travers la masse compacte des vapeurs, j’ai flairé, imperceptible, l’odeur de Wahhch. Il était ici, quelque part au milieu de cette foule. Pourquoi ne venait-il pas me chercher ? J’ai aboyé, je l’ai appelé, j’ai relevé la tête, j’ai tiré sur ma chaîne sans parvenir à le repérer. Il était là, il m’avait retrouvé, ne m’avait pas abandonné.

La foule avait recommencé à hurler. Deux chiens démuselés se sont présentés devant les barrières, entraînés là par un seul maître. Ils ont été poussés au centre du cercle et ont bondi, l’un pour m’attaquer de front, les pattes autour de mon encolure, l’autre pour me mordre au jarret à l’endroit où la chaîne était attachée. Nous avons tourné, accrochés, agrippés en une seule masse, glissant dans la flaque de sang du molosse égorgé, trébuchant contre sa dépouille, confondant nos râles et nos grognements. Je me suis redressé, j’ai pivoté la tête du bas vers le haut puis, me rabattant, j’ai mordu le cou du premier chien, j’ai saisi la masse graisseuse de sa chair et, d’un seul mouvement, je l’ai projeté contre les barrières au pied desquelles il est retombé, assommé, désarticulé. Je me suis retourné, j’ai donné un coup de crocs sur la croupe du second, j’ai libéré ma patte de sa morsure, je me suis voûté et, de mon front baissé, j’ai coincé son cou contre le piquet enfoncé dans le sol. C’était une femelle. Elle a cherché à se dégager en tirant vers l’arrière, grattant le sol, couinant, sans parvenir à se défaire de mon emprise. Avant que l’autre chien ne revienne, je l’ai basculée, j’ai enfoncé mes dents dans sa poitrine, je l’ai agrippée par les côtes, j’ai bloqué mes mâchoires et je l’ai soulevée de terre pour l’empaler sur la pointe fine du piquet. Elle a hurlé à la mort, glissant le long de la tige, gigotant, renâclant de manière si misérable face à sa défaite. Le premier chien s’était relevé et s’était rué sur moi. J’ai grondé, j’ai montré mes crocs, il a tremblé, il a baissé la tête, mais son maître, rendu furieux, s’activait à l’exciter, l’obligeait au combat, l’humiliant, l’injuriant sous les huées de la foule. Le chien, bien plus que la mort, craignait le désamour de son maître. Il s’est redressé et m’a donné un coup de crocs au chanfrein, si soudain, si vif que, sans le vouloir, j’ai ouvert la gueule et je l’ai mordu à la tête, enfonçant mes dents dans la cavité de ses yeux. Je ne lui voulais pourtant aucun mal, ni à lui ni à aucun de mes congénères. Je l’ai relâché, il a reculé, aveugle, ensanglanté, lamentable, jusqu’aux pieds de son maître où il s’est effondré en tremblant. Celui-ci s’est accroupi. Il l’a examiné, il a parlementé un instant avec un homme, ils ont hoché de la tête, le maître a sorti un objet métallique de sa veste et l’a pointé en direction du chien. Une détonation a retenti, faisant tressaillir la bête restée immobile, sans vie, calme à jamais.

La femelle embrochée hurlait de douleur. Je me suis mis à tourner autour d’elle, flairant sans cesse l’odeur de Wahhch. La foule exigeait la suite des combats, mais le maître voulait récupérer la chienne. Au moins l’achever, disait-il à l’homme chauve, pour ne plus avoir à endurer ses cris et ses souffrances.

— Go ahead ! Get your fucking dog out of here !

— Fuck you ! That monster’s not mine ! He’s yours ! It’s your fucking problem, okay ?

— I don’t fucking care !

— Give me back my cash !

— No fucking way !

Ils allaient en venir aux mains quand un homme a hurlé qu’il irait lui-même chercher la chienne. La foule a éclaté de rire.

— You’re drunk, George !!

— Two hundred bucks that I can get that fucking dog out of there !

Il a levé le bras, exhibant des billets verts, sans cesser de vociférer Two hundred bucks, okay, two hundred bucks that I can get that fucking dog out of here !!! Il s’est retourné, il a jeté les billets aux pieds de l’homme chauve avant de se diriger vers les barrières. Il titubait, une femme a cherché à le retenir, mais il l’a repoussée, lui hurlant Bitch ! et il est entré dans le cercle.

Il avait un regard vitreux. Sa bouche entrouverte laissait échapper les relents bilieux de ses viscères. Je sentais l’odeur de ses excréments compressés dans son ventre, boueux, liquoreux. Il a craché. Je suis resté immobile. Il a fait un pas. Je me suis allongé et j’ai détourné la tête. Je l’ai laissé venir jusqu’à moi.

— I’m your master now, you hear me, you fucking bastard ?

Je me suis dressé sans montrer un signe d’agressivité. Je me suis cabré, j’ai pris appui sur ses épaules et j’ai mis mes yeux dans ses yeux. Il n’a plus osé bouger. Le silence était pur dans la baraque. Je lui ai montré mes crocs et j’ai lancé une plainte profonde. Je l’ai senti défaillir. J’ai écarté mes mâchoires comme m’a appris à le faire la chienne qui m’a mis au monde, laissant voir le gouffre au fond de ma gorge, et j’ai émis, dans son visage, l’aboiement de ma race, celui qu’aux nuits sans étoiles, sans lune et sans espoirs, dans la crainte de ne plus jamais voir le soleil se lever, nous aboyons pour faire trembler les fondements de la terre, réveiller la lumière et faire advenir le jour. Il est devenu blême, il s’est pétrifié, ses yeux se sont retournés dans leurs orbites, ses pupilles se sont couchées, l’odeur de ses intestins, qui venaient de se vider le long de sa jambe, a empesté l’air tout entier, il s’est mis à trembler, il a vu sa mort l’effleurer, il s’est évanoui et il est tombé à la renverse.

Une femme aux mamelles dénudées a éclaté en sanglots au milieu de la foule. Elle a commencé à hurler au malheur des hommes, à la colère des bêtes, disant que j’étais certainement un envoyé, soit du diable soit de Dieu, et qu’il ne fallait plus chercher à me narguer ni plus forcer les chiens à s’entredéchirer, sans quoi tous les animaux morts ici allaient appeler, depuis leur géhenne, à la malédiction contre nous et contre notre ville. Elle était animée d’une telle terreur que personne n’osait l’interrompre. Elle s’est tue, les paroles étouffées dans le chaos de ses pleurs. Il y a eu un flottement, un fragment de vide d’où a pris naissance, comme surgi du néant, sèche, ferme, puissante, la voix de Wahhch. Il a dit Non ! Il a dit qu’il n’existait ni diable ni bon Dieu, simplement des crapules qui méritent d’être vidées de leurs tripes bien plus que les bêtes, puisque depuis que le monde est monde, le ciel n’a rien vu de plus bestial que l’homme. Tous les spectateurs se sont retournés, chacun le cherchait du regard.

— Who are you ? a demandé l’homme au visage rougi.

J’ai senti un mouvement d’un côté de la foule. Elle s’écartait pour lui permettre d’avancer. Il s’est détaché, il est entré dans la lumière et il est apparu. J’ai aboyé.

— I’m that dog’s master.

— Virgil doesn’t like foreigners like you. Get out of here !

— I’ll go with my dog.

— Hey folks ! Listen ! I think that guy doesn’t understand what I said… Maybe if we sing our anthem for him, he’ll understand much better ! What d’ya think ?

Et d’une seule voix, la foule a commencé à entonner leur hymne :

I’ve got god !

And I’ve got a gun !

And youre gonna need both !

If you come round here !

I’ve got god !

And I’ve got a gun !

And youre gonna need both !

If you come round here !

Ils ont ri, injuriant Wahhch, lui prédisant la mort, le soleil dévastateur, la mastication des charognards au milieu du désert s’il ne se dépêchait pas de s’en aller. Get out of town, you fucking sucker, lui a dit l’homme au visage rougi. Wahhch a sorti de sa veste l’arme donnée par Humbert et l’a pointée en l’air. Une détonation s’est fait entendre.

Continuer : partie 3 sur 4