Bataille de dames

Eugène Scribe · Annexe

Pages du PDF

Bataille de dames

Pages d’ouverture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

SCÈNE XIV

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.

DE GRIGNON. Qu'est-ce que cela signifie, le savez-vous, comtesse?

qu'est-ce que tous ces bruits de conspiration, de conspirateurs

déguisés?...

LA COMTESSE. Un rêve de monsieur de Montrichard!

DE GRIGNON. Un rêve? soit; mais en attendant on arrête tout le château,

toute la livrée!

LÉONIE, avec frayeur. O ciel!

LA COMTESSE, à de Grignon. Vous en êtes sûr?...

DE GRIGNON. Parfaitement! je viens de voir saisir votre cocher et un de

vos valets de pied ... mais, tenez, voici un brigadier[154] de

gendarmerie ... non, de dragons ... qui vient sans doute ici avec des

intentions ... de gendarme....

SCÈNE XV

LES PRÉCÉDENTS, UN BRIGADIER DE GENDARMERIE.

LE BRIGADIER, à Henri. Ah! c'est vous que je cherche, monsieur.

HENRI. Moi?

LE BRIGADIER. Veuillez me suivre....

HENRI, au brigadier. Il y a erreur, monsieur, je suis attaché au

service particulier de monsieur le préfet.

LE BRIGADIER. Il n'y a pas erreur; mes ordres sont précis; veuillez me

suivre!...

LA COMTESSE, bas à Henri. N'avouez rien, je réponds de tout....

(Haut.) Allez donc, Charles, allez, obéissez.

HENRI. Oui, madame. (Il va prendre son chapeau sur la cheminée.)

LA COMTESSE, bas à de Grignon. Ici, dans un quart d'heure, il faut que

je vous parle, à vous seul.

DE GRIGNON. Moi?

LA COMTESSE. Silence!... (Elle se dirige à gauche, vers Léonie.)

DE GRIGNON, à part. Un rendez-vous? De mieux en mieux!

LÉONIE, à part. Et c'est moi qui le perds!

HENRI, au brigadier. Je vous suis.

LA COMTESSE, à part. Perdu par elle! sauvé par moi!... (_Elle sort à

gauche, avec Léonie; Henri et le brigadier, par le fond; de Grignon, par

la droite._)

ACTE TROISIÈME

Même décor.

SCÈNE I

LA COMTESSE, LÉONIE, entrant chacune d'un côté opposé.

LA COMTESSE, à Léonie. Eh bien! quelles nouvelles?

LÉONIE. J'ai exécuté toutes vos instructions sans trop[155] les

comprendre.

LA COMTESSE. Cela n'est pas nécessaire.... La livrée de George, mon

valet de pied ...

LÉONIE. Je l'ai fait porter, comme vous me l'aviez dit ... (_Montrant

l'appartement à gauche._) là dans cet appartement; mais monsieur de

Montrichard ...

LA COMTESSE. Il a appelé tour-à-tour devant lui tous les domestiques de

la maison, les renvoyant après les avoir interrogés.

LÉONIE. Et monsieur Henri?

LA COMTESSE. Il l'a toujours gardé auprès de lui.

LÉONIE, effrayée. C'est mauvais signe.

LA COMTESSE. Peut-être!

LÉONIE. Signe de soupçon ...

LA COMTESSE. Ou de confiance! car Tony, notre petit groom, qui écoute

toujours, a entendu, en plaçant sur la table des plumes et de l'encre

qu'on lui avait demandées ...

LÉONIE. Il a entendu ...

LA COMTESSE. Henri disant à voix basse au préfet: "Ne vous découragez

pas; je vous assure qu'il est ici, qu'on veut le faire évader sous le

costume d'un des gens de la maison."

LÉONIE. Quelle audace!... Cela me fait trembler ...

LA COMTESSE. Et moi, cela me rassure!... On peut mettre cette idée à

profit; mais il faut se hâter ... Henri est imprudent!... il finira par

se trahir!...

LÉONIE. Et vous voulez le faire évader?

LA COMTESSE. Le faire évader?... Enfant!... où sont les troupes

ennemies?

LÉONIE. Une douzaine de gendarmes dans la cour du château.

LA COMTESSE. Bien.

LÉONIE. Une trentaine de dragons en dehors, autour des fossés[156] et

devant la grande porte.

LA COMTESSE. Très bien!

LÉONIE. Par exemple,[157] ils ont oublié de garder la porte des écuries

et remises qui donne[158] sur la campagne.

LA COMTESSE, souriant. Tu crois!... Je reconnais bien là monsieur de

Montrichard ...

LÉONIE. Vous en doutez ... ma tante?... (_La conduisant vers la porte à

gauche qui est restée ouverte._) Par la croisée de cette chambre qui

donne sur la grande route, regardez ... pas un seul soldat!

LA COMTESSE. Non! mais à vingt pas plus loin, ne vois-tu pas le bouquet

de bois?[159] ... Il doit y avoir là une embuscade.

LÉONIE. Comment supposer.... (Poussant un cri.) Ah! mon dieu! j'ai vu

au dessus d'un buisson le chapeau galonné[160] d'un gendarme....

LA COMTESSE. Quand je[161] te le disais....

LÉONIE. Ah! je comprends!... on voulait l'engager à fuir de ce côté....

LA COMTESSE. Pour mieux le saisir ... précisément.... Merci, monsieur le

baron! le moyen est bon, et il pourra nous servir!

LÉONIE. Comment?

LA COMTESSE. Fie-toi à moi.... J'entends monsieur de Grignon ... va dire

à Jean, le palefrenier, de mettre les chevaux à la calèche ...

LÉONIE. Mais, ma tante ...

LA COMTESSE. Va, ma fille, va!... (_Léonie sort par la porte de

gauche._)

SCÈNE II

LA COMTESSE, DE GRIGNON, _entrant mystérieusement sur la pointe des

pieds_.

DE GRIGNON. Me voici, madame, fidèle au rendez-vous que vous m'avez

donné!... (Il va prendre une chaise.)

LA COMTESSE, avec amabilité. Je vous attendais ...

DE GRIGNON, avec joie. Vous m'attendiez!...

LA COMTESSE. Et tout en vous attendant, je rêvais ...

DE GRIGNON. A qui?

LA COMTESSE. A vous!...

DE GRIGNON. Est-il possible!...

LA COMTESSE. Oui, à ce caractère chevaleresque, à ce besoin de danger,

qui vous tourmente....

DE GRIGNON. J'en conviens!

LA COMTESSE. Et comme rien n'est plus contagieux que l'imagination, et

que, grâce au baron de Montrichard, j'ai l'esprit tout plein de

conspirateurs et d'arrestations, j'étais là[162] à faire des châteaux en

Espagne[163] ... de catastrophes ... je me figurais un pauvre proscrit

condamné à mort....

DE GRIGNON. Et vous étiez le proscrit.

LA COMTESSE. Non, au contraire, c'est à moi qu'il venait demander asile.

DE GRIGNON. C'est bien aussi....

LA COMTESSE. Il m'apprenait qu'il avait une mère, une soeur....

DE GRIGNON. Comme c'est vrai!

LA COMTESSE. Et soudain voilà des soldats qui entourent le château en

m'ordonnant de leur livrer mon hôte....

DE GRIGNON, se levant. Le livrer ... jamais!

LA COMTESSE. Comme nous nous entendons!... Ils me menaçaient presque de

la mort!...

DE GRIGNON. Qu'importe la mort! surtout si celle que l'on aime est là

pour vous encourager, pour vous bénir.... Ah! comtesse, quand je fais de

tels rêves, avec vous pour témoin, mon coeur bat, ma tête s'exalte....

LA COMTESSE, souriant. Peut-être parce que c'est un rêve!...

DE GRIGNON. Quoi! Vous doutez qu'en réalité.... Mais que faut-il donc

pour vous convaincre? Ce matin, j'ai failli,[164] pour vous, me jeter au

milieu des flammes ... ce soir, je voudrais vous voir dans un péril

mortel pour vous en arracher ou le partager avec vous....

LA COMTESSE. Quelle chaleur!...

DE GRIGNON. Ah! vous ne le connaissez pas ce coeur qui vous adore, vous

ne savez pas de quel sacrifice, de quel dévouement l'amour le rendrait

capable.... Oui ... je n'adresse au ciel qu'une prière, c'est qu'il

m'envoie une occasion de mourir pour vous!

LA COMTESSE. Eh bien! le ciel vous a entendu.

DE GRIGNON. Comment?

LA COMTESSE. Cette occasion que vous imploriez, il vous l'envoie!

DE GRIGNON. Hein?

LA COMTESSE. Charles, mon valet de chambre, que vous avez vu arrêter,

n'est pas Charles: c'est monsieur Henri de Flavigneul.

DE GRIGNON. Quoi!...

LA COMTESSE. Monsieur Henri de Flavigneul, condamné à mort comme

conspirateur.

DE GRIGNON. Ciel!

LA COMTESSE. Et vous pouvez le sauver!...

DE GRIGNON. Comment?...

LA COMTESSE. En vous mettant à sa place.

DE GRIGNON. Pour être fusillé!...

LA COMTESSE. Non!... cela n'ira pas jusque-là; mais, pendant quelques

instants seulement, il faut consentir à passer pour lui, à vous faire

arrêter pour lui....

DE GRIGNON. Ah! permettez, madame, permettez; j'ai dit "tout pour vous!"

... Mais pour un inconnu ... pour un étranger....

LA COMTESSE. Pour un proscrit!...

DE GRIGNON. J'entends bien!

LA COMTESSE. Dont je suis la complice ... dont je dois défendre les

jours[165] au péril des miens, et vous hésitez....

DE GRIGNON. Du tout![166] du tout! vous comprenez bien que si je tremble

... car je tremble ... c'est pour vous ... rien que pour vous ... car,

pour moi ... cela m'est bien indifférent....

LA COMTESSE. Je le savais bien ... aussi je compte sur votre héroïsme

... et moi! je tâcherai qu'il soit sans péril!

DE GRIGNON. Sans péril!

LA COMTESSE. Je crois pouvoir en répondre.

DE GRIGNON. Sans péril!... (Avec enthousiasme.) Mais je veux qu'il y

en ait ... moi!... je veux le braver pour vous.... Parlez, que faut-il

faire?

LA COMTESSE. Prendre un habit de livrée qui est là.

DE GRIGNON, avec intrépidité. Je le ferai!... Après?

LA COMTESSE. Prendre les guides[167] et me conduire ...

DE GRIGNON. Je vous conduirai!... Après?

LA COMTESSE. Jusqu'à deux cents pas d'ici ... où des gendarmes se

jetteront sur nous.

DE GRIGNON, avec un commencement d'effroi. Des gendarmes!

LA COMTESSE. Et vous arrêteront.

DE GRIGNON, avec peur. Moi, de Grignon!...

LA COMTESSE. Non pas, vous de Grignon ... mais vous, Henri de Flavigneul

... et quoi qu'on vous dise, quoi qu'on vous fasse ...

DE GRIGNON. Quoi qu'on me fasse ...

LA COMTESSE. Vous avouerez, vous soutiendrez que vous êtes Henri de

Flavigneul.... On vous emprisonnera ...

DE GRIGNON. Moi ... de Grignon ...

LA COMTESSE. Vous, de Flavigneul ... et pendant ce temps le véritable

Flavigneul passera la frontière ... et sauvé par vous, par votre

héroïsme....

DE GRIGNON. Et moi, pendant ce temps-là?

LA COMTESSE. Vous! en prison ... je vous l'ai dit.

DE GRIGNON. En prison!... (A part.) Des fers ... des cachots....

(Haut.) Permettez....

LA COMTESSE. Je vous expliquerai.... On vient ... vite, vite, la livrée

est là.

DE GRIGNON. Oui, madame ... je vais....

LA COMTESSE. Eh bien! où allez-vous?

DE GRIGNON. Je vais prendre la livrée....

LA COMTESSE. Ce n'est pas de ce côté!

DE GRIGNON. C'est juste ... c'est le salon!...

LA COMTESSE. C'est par ici!

DE GRIGNON. C'est vrai!... Je n'y vois plus....

LA COMTESSE. Attendez....

DE GRIGNON. Quoi donc?

LA COMTESSE. Prenez cette lettre.

DE GRIGNON. Pourquoi?

LA COMTESSE. Pour la mettre dans votre habit.

DE GRIGNON. L'habit de livrée!

LA COMTESSE. Précisément.

DE GRIGNON. Dans quel but?

LA COMTESSE. Vous le saurez!... allez toujours!

DE GRIGNON. Oui, madame!

LA COMTESSE. Soyez prêt à paraître!

DE GRIGNON. En livrée?

LA COMTESSE. Sans doute!... on vient ... allez donc ... allez vite!...

DE GRIGNON, sortant par la porte à gauche. Oui ... madame! Ah! mon

père! ma mère! où m'avez-vous poussé![168]

SCÈNE III

LA COMTESSE, LÉONIE.

LÉONIE. Ma tante, ma tante ... monsieur de Montrichard monte pour vous

parler!

LA COMTESSE. Déjà?... Pourvu qu'Henri ne se soit pas trahi encore!

LÉONIE. Voici le baron.

LA COMTESSE, lui montrant la table. Là, comme moi, à ton ouvrage.[169]

SCÈNE IV

MONTRICHARD, LA COMTESSE, ET LÉONIE, assises à droite et travaillant.

MONTRICHARD, parlant en dehors à un dragon. Continuez vos recherches;

mais suivez surtout le domestique qui était avec moi.

LÉONIE, bas à la comtesse. Entendez-vous? Il soupçonne monsieur

Henri.

LA COMTESSE, avec trouble. C'est vrai!... (Se remettant.) Allons, du

sang-froid.

MONTRICHARD, s'approchant de la comtesse et de Léonie et les saluant.

Mesdames ...

LA COMTESSE. Ah! c'est vous, baron? vous venez vous reposer auprès de

nous de vos fatigues; vous devez en avoir besoin.... Léonie ... un

fauteuil à monsieur le baron.

MONTRICHARD, prenant lui-même un siège. Ne prenez pas cette peine,

mademoiselle.

LA COMTESSE, gaiement. Eh bien! où en êtes-vous de vos recherches?

Avez-vous fait déjà enfoncer bien des armoires dans le château?

avez-vous bien fouillé ... interrogé?... Mais à propos d'interrogatoire,

comment appelez-vous cet examen de conscience que vous avez fait subir à

ma nièce?

MONTRICHARD. Mademoiselle ne m'a appris que ce que je savais déjà, que

monsieur de Flavigneul est caché ici sous un déguisement.

LA COMTESSE. Voyez-vous cela ... un déguisement de femme peut-être....

C'est peut-être ma nièce ou moi?

MONTRICHARD. Riez, riez.... Madame la comtesse, mais vous ne me donnerez

pas le change.[170] ...

LA COMTESSE. Je m'en garderais bien![171] ... Savez-vous que vous avez

fait là une belle trouvaille? Ah! çà,[172] comment allez-vous faire

maintenant pour découvrir le coupable parmi les vingt-cinq ou trente

personnes du château....

MONTRICHARD. Le cercle se resserre, madame la comtesse; et si mes

soupçons ne me trompent pas, d'ici à peu de temps ...

LÉONIE, bas à la comtesse. Il sait tout, ma tante!... (_La comtesse

lui prend la main pour la faire taire._)

MONTRICHARD, continuant. Dès que j'aurai un signalement que j'attends

...

LÉONIE, bas. Ciel!

MONTRICHARD.... je pourrai, j'espère, ne plus vous importuner de ma

présence.

LA COMTESSE. Ne vous gênez pas, baron; et si vos soupçons se trompent

... ce qui leur arrive quelquefois ... veuillez-vous installer ici sans

façon, sans cérémonie, comme chez vous ...

MONTRICHARD. Moi!...

LA COMTESSE. Certainement: et pour vous laisser toute liberté dans vos

recherches, je vous demanderai la permission d'aller passer quelques

jours à la ville, où des affaires m'appellent.

LÉONIE, étonnée. Vous, ma tante!

LA COMTESSE. Tais-toi donc!

MONTRICHARD, à part. Ah! elle veut s'éloigner!... (Haut) Vous

partez?

LA COMTESSE. Oui, vraiment; et à moins que je ne sois prisonnière dans

mon propre château ... et que monsieur le préfet ne me permette pas d'en

sortir.... (Tout le monde se lève.)

MONTRICHARD. Quelle pensée, madame!... C'est à moi d'obéir, à vous de

commander!

LA COMTESSE. Vous êtes trop bon. J'avais d'avance usé de la permission

en demandant mes chevaux.... Sont-ils attelés?

LÉONIE. Oui, ma tante.

LA COMTESSE, sonnant. Eh bien! pourquoi ne vient-on pas m'avertir?

(Elle sonne toujours.)

SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON, _en grande livrée, sortant de la porte à

gauche_.

DE GRIGNON. La voiture de madame la comtesse est avancée.

LA COMTESSE. C'est bien.... Appelez ma femme de chambre, et partons!

MONTRICHARD. Permettez ... permettez ... madame ... (à de Grignon.)

Restez.... Approchez ... approchez.... J'ai interrogé tout à l'heure

votre valet de pied.

LA COMTESSE. En vérité!

MONTRICHARD. Et il me semble que ce n'était pas celui-là.

LA COMTESSE. J'en ai deux, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Deux! Ah! mais, monsieur est-il bien sûr d'avoir toujours

porté la livrée?

LÉONIE, vivement à Montrichard. Oh! certainement.

DE GRIGNON, bas à la comtesse. Il m'a déjà vu ce matin en

bourgeois.[173]

LA COMTESSE, bas. Tant mieux!

MONTRICHARD. Ce doit être un domestique nouveau ... très nouveau.

LA COMTESSE, avec embarras. Qui peut vous le faire croire?

MONTRICHARD. Un vague souvenir que j'ai, de l'avoir aperçu sous un autre

costume.

LA COMTESSE. En effet, il me sert quelquefois comme valet de chambre.

MONTRICHARD. Ah!... expliquez-moi donc alors certains signes que je

crois remarquer et qui m'étonnent ... son trouble.

LÉONIE. Du tout!...

DE GRIGNON, à part. Dieu! que j'ai peur d'avoir peur![174]

MONTRICHARD. Une certaine noblesse de traits ... n'est-il pas vrai,

mademoiselle?

DE GRIGNON, à part. Je me trahis moi-même.... Je dois avoir l'air si

noble en domestique.

LA COMTESSE. Je vous assure, monsieur le baron ...

LÉONIE. Oh! oui, nous vous assurons ...

MONTRICHARD. Alors, c'est différent; et puisque vous m'assurez toutes

deux que ce garçon est votre valet de pied ... je ne l'interrogerai pas

... non ... je l'arrête.... (Il remonte au fond.)

DE GRIGNON, bas. Ah! comtesse ...

LA COMTESSE, bas. Tout va bien! nous sommes sauvés.... La lettre ...

tirez la lettre de votre poche....

DE GRIGNON, bas. Comment?

LA COMTESSE, bas. Et rendez-la moi.

MONTRICHARD, à la comtesse. Eh bien!... (Redescendant) que

dites-vous de mon idée?

LA COMTESSE, avec un embarras feint. Je dis, je dis, monsieur le

baron, que c'est pousser assez loin la raillerie ... et que vous ne me

priverez pas d'un serviteur qui m'est utile....

MONTRICHARD. C'est que j'ai dans la pensée qu'il peut m'être fort utile

aussi....

LA COMTESSE, se rapprochant de de Grignon. Vous ne le ferez pas!

MONTRICHARD. Pourquoi donc?

LA COMTESSE, _avec un embarras croissant et se rapprochant toujours de

de Grignon_. Parce que ... parce que.... (Bas à de Grignon) La

lettre.... (Haut.) Parce que ... cet homme est chez moi ... est à

moi[175] ... que j'en réponds....[176] (Bas à de Grignon.) La lettre, ou

vous êtes perdu.... (_De Grignon tire la lettre de son habit et va pour

la lui remettre._)

MONTRICHARD, qui a tout suivi des yeux, s'approchant vivement. Ce

papier! je vous ordonne de me remettre ce papier, monsieur....

LA COMTESSE, avec l'accent le plus troublé, à de Grignon. Je vous le

défends!

MONTRICHARD, vivement. Toute résistance serait inutile, monsieur ...

ce papier.

DE GRIGNON. Le voici, monsieur.

LA COMTESSE, se cachant la tête dans les deux mains. Le malheureux, il

est perdu!

DE GRIGNON, à part. J'aimerais mieux être ailleurs!

MONTRICHARD, lisant l'adresse, puis le commencement de la lettre. A

monsieur de Flavigneul! Mon cher fils ... (_Il s'arrête, cesse de lire,

remet la lettre à de Grignon; avec solennité._) Monsieur Henri de

Flavigneul, au nom du roi et de la loi, je vous arrête.... (_Il remonte

au fond._)

LÉONIE, qui a tout suivi, poussant un cri de joie. Ah!... quel

bonheur!

LA COMTESSE, bas à Léonie. Pleure donc!

MONTRICHARD, au dragon. Emparez-vous de monsieur.

LA COMTESSE. Monsieur le baron, je vous en supplie ...

MONTRICHARD. Je ne connais que mon devoir, madame.... (Au dragon)

Conduisez monsieur dans la pièce voisine ... constatez son identité, sa

déclaration suffira, et après, vous connaissez mes instructions.... (_Le

dragon fait signe que oui._)

DE GRIGNON. Que voulez-vous dire?

MONTRICHARD, à de Grignon. Adieu, brave et malheureux jeune homme,

croyez que vous emportez mon estime ... et mes regrets....

DE GRIGNON. Permettez ... monsieur ... permettez!...

MONTRICHARD, au dragon. Emmenez-le.

DE GRIGNON. Où donc?... (_La comtesse lui serre la main, et il sort sans

rien dire._)

MONTRICHARD, à la comtesse, qui a son mouchoir sur les yeux.

Pardonnez, madame, à mon importunité, mais mon premier devoir est

d'avertir monsieur le maréchal d'un événement de cette importance. Où

trouverai-je ce qui est nécessaire pour écrire?

LA COMTESSE. Dans cette chambre.... (Montrant la porte à gauche.) Ma

nièce va vous le donner, monsieur.

LÉONIE, voyant entrer Henri par cette porte. Ciel! monsieur Henri!

MONTRICHARD, _remonte le théâtre de quelques pas et se trouve à côté de

lui. Bas._ Tu m'avais dit vrai, il était ici ... déguisé; mais malgré

son déguisement, je l'ai découvert.... (Lui prenant la main.) Je le

tiens!

HENRI, résolument. Eh bien! monsieur?

MONTRICHARD. Silence! voilà tes vingt-cinq louis. (_Il lui glisse dans

la main une bourse et sort en passant devant Léonie qui ne veut passer

qu'après lui._)

HENRI, stupéfait avec la bourse dans la main. Qu'est-ce que cela

signifie?

LÉONIE, vivement. Que je suis au comble du bonheur, car vous êtes

sauvé.

HENRI. Sauvé!...

LÉONIE. Grâce à ma tante ... adieu!... (_Elle s'élance dans

l'appartement sur les pas de Montrichard._)

SCÈNE VI

HENRI, LA COMTESSE.

HENRI, jetant la bourse sur la table. Sauvé!... sauvé par vous!...

LA COMTESSE. Pas encore!... J'ai détourné les soupçons du baron ... il

croit tenir le coupable ... mais tant que vous serez dans le château,

tant que vous n'aurez pas traversé la frontière ... je craindrai

toujours....

HENRI. Et moi, je ne crains plus rien ... grâce à celle dont l'esprit,

dont l'adresse ...

LA COMTESSE. De l'esprit, de l'adresse! il n'y a là que du coeur, cher

Henri: c'est parce que je souffrais ... c'est parce que tout mon sang

était glacé dans mes veines, que j'ai trouvé la force de veiller sur

vous! Vous croyez donc, ingrat ... (car vous êtes un ingrat!) de

l'esprit! de l'adresse! grand dieu![177] ... vous croyez donc que la

pitié, que l'affection pour un malheureux, consistent à perdre la tête

au moment de son danger, à le trahir par son émotion même, comme font

les enfants.... Non, Henri, la vraie tendresse, la tendresse profonde,

c'est de rire en face de ce péril, c'est de railler avec la mort dans le

coeur; seulement, quand le danger s'éloigne, le courage s'épuise, la

force vous abandonne.... (Fondant en larmes.) Eh! si vous aviez été

arrêté, j'en serais morte!

HENRI. Chaque jour, chaque instant me révélera donc en vous une qualité

nouvelle.... Je cherche en vain dans mon coeur quelques paroles qui vous

disent tout ce que j'éprouve.... Vous qui pouvez tout ... vous qui savez

tout ... ange, fée, enchanteresse, enseignez-moi donc le moyen de vous

payer de[178] tout ce que je vous dois!

LA COMTESSE. Vous ne me devez rien!

HENRI. De tout ce que je vous ai fait souffrir!

LA COMTESSE, avec un grand trouble. Avant de répondre, Henri ... je

dois vous faire une demande ... ces paroles si tendres, que vient de

prononcer votre bouche ... sortent-elles bien du fond de votre coeur?

HENRI. Ah! vous m'outragez! Quelle preuve ...

LA COMTESSE. Eh bien! c'est ...

HENRI. Parlez ... c'est ...

LA COMTESSE. Eh bien! mon ami ... c'est de m'aimer ... car je vous

aime!... Silence ... on vient....

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, MONTRICHARD, _une lettre à la main, sortant de la

chambre où il vient d'entrer_. LÉONIE.

MONTRICHARD. Merci, mademoiselle. Voici, grâce à vous, mon courrier[179]

terminé.

LA COMTESSE, à part. Oh! si je pouvais le faire sortir maintenant!

MONTRICHARD, s'approchant de la comtesse. Pardonnez-moi ma victoire,

madame.

LA COMTESSE. Ni votre victoire, monsieur le baron, ni votre manière de

vaincre!... Ah! est-ce là le prix que je devais attendre du service que

je vous ai rendu?

MONTRICHARD. Le devoir passe avant[180] la reconnaissance, madame.

LA COMTESSE. Votre devoir vous commandait-il d'employer la ruse, la

trahison?...

MONTRICHARD. Madame!...

LA COMTESSE. Je le répète ... la trahison!... Vous aurez soudoyé quelque

conscience, acheté quelqu'un de mes gens ... osez-le nier!... Mais j'y

pense![181] ... oui.... (Regardant Henri.) Vos regards d'intelligence

avec ce garçon ... les entretiens mystérieux que vous aviez ensemble!...

(Se tournant vers Henri.) Ah! misérable serviteur ... c'est donc vous

qui m'avez trahi?...

HENRI. Moi, madame?

LA COMTESSE. Oui, vous!... je le vois à votre trouble ... à l'embarras

du baron ... je vous renvoie, je vous chasse ... sortez.... (_D'un air

sévère et étouffant un sourire._) Sortez!...

MONTRICHARD. Mais ...

LA COMTESSE. Il ne restera pas une minute de plus à mon service.

MONTRICHARD. Et moi, je le prends au mien!

LA COMTESSE. Vous ne le ferez pas, monsieur!

MONTRICHARD. Si vraiment, madame la comtesse.... (A Henri.) Allons,

mon garçon, à cheval et au galop jusqu'à Saint-Andéol!

LÉONIE. Ciel!

MONTRICHARD, lui remettant une lettre. Cette lettre est pour monsieur

le maréchal commandant la division.

HENRI. Mais, monsieur le préfet, les soldats ne me laisseront pas

passer.

MONTRICHARD. Je vais en donner l'ordre.

HENRI, _bas à la comtesse pendant que Montrichard remonte vers la porte

pour donner aux dragons l'ordre de laisser sortir Henri_. Je vous dois

ma vie, disposez-en!

MONTRICHARD, à Henri. Allons, allons, pars.

HENRI. Dans une heure, monsieur le préfet, je serai à mon poste....

(_Montrichard remonte le théâtre avec Henri, en lui donnant ses

dernières recommandations._)

SCÈNE VIII

LES PRÉCÉDENTS, excepté HENRI.

MONTRICHARD, aux dragons du fond. Et, vous autres, amenez le

prisonnier.

LA COMTESSE, à part. C'est trop tôt.... (Haut.) Monsieur le baron,

de grâce ...

MONTRICHARD. Je ne suis, vous le savez, ni cruel, ni ami des

condamnations, et si l'on m'eût écouté, on eût accordé l'amnistie que je

demandais.

LA COMTESSE. Je le sais, eh bien?

MONTRICHARD. Eh bien! ce jeune homme m'intéresse!... il est votre ami,

et je veux tenter de le sauver.

LÉONIE. De le sauver?

LA COMTESSE. Comment cela?...

MONTRICHARD. Cela dépendra de lui ... Je vais lui parler.

LA COMTESSE, avec embarras. Si vous attendiez?... une heure?... une

demi-heure ... pour le laisser se remettre d'un premier moment de

trouble?

MONTRICHARD. Soyez tranquille ... dans un instant nous serons d'accord,

je l'espère, et avant dix minutes ... je saurai sans doute de lui ...

tout ce que j'ai besoin de savoir....

LÉONIE, à part. Dix minutes, c'est à peine s'il sera parti!

MONTRICHARD, voyant entrer de Grignon avec le dragon. Il va venir;

veuillez, mesdames, vous éloigner.

LA COMTESSE. Un moment encore.

MONTRICHARD, sévèrement. C'est mon devoir, comtesse....

LA COMTESSE, s'éloignant avec Léonie. Oh! mon dieu, que faire?

LÉONIE. Que craignez-vous donc, ma tante?

LA COMTESSE. Si monsieur de Grignon faiblit ...

LÉONIE. N'a-t-il pas du courage?

LA COMTESSE. Un courage qui n'a pas de patience et qui ne dure pas

longtemps.... (_Elles sortent par la porte à droite. Le dragon s'éloigne

après avoir remis un papier à Montrichard; la comtesse et Léonie sortent

en faisant des gestes à de Grignon._)

SCÈNE IX

MONTRICHARD, DE GRIGNON.

MONTRICHARD. Pauvre jeune homme!... heureusement son salut dépend encore

de lui.

DE GRIGNON, à part. Je ne suis point à mon aise.

MONTRICHARD, à de Grignon. Approchez, monsieur.

DE GRIGNON. Vous désirez me parler, monsieur le baron?

MONTRICHARD, de même. Oui, monsieur, encore une fois avant le moment

fatal.

DE GRIGNON, à part. Quel moment?

MONTRICHARD, lui montrant le papier que lui a remis le dragon. Vous

avez reconnu que vous étiez monsieur Henri de Flavigneul?

DE GRIGNON, avec un soupir. Oui!

MONTRICHARD. Ex-officier au service de l'empereur.

DE GRIGNON. Oui!

MONTRICHARD. Et c'est bien vous qui avez signé cette déclaration?

DE GRIGNON, que la peur reprend. Oui!

MONTRICHARD. Il suffit: je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que

vous pouvez compter sur les égards, les prérogatives[182] dues à un

brave.

DE GRIGNON. Des prérogatives?...

MONTRICHARD. Oui.... Si vous ne voulez pas qu'on vous bande les yeux, si

même vous voulez commander le feu ... soyez sûr ...

DE GRIGNON. Commander le feu ... qu'est-ce que cela veut dire?

MONTRICHARD. Que malheureusement mes ordres sont formels. Vous avez été

déjà jugé et condamné, l'arrêt est prononcé!... il ne me reste plus qu'à

l'exécuter!... (Gravement.) Une heure après leur arrestation, tous les

chefs doivent être fusillés sans délai et sans bruit.[183]

DE GRIGNON, hors de lui. Sans bruit!... oh! non pas!... j'en ferai du

bruit ... moi!... on ne fusille pas ainsi les gens ... sans bruit est

charmant!

MONTRICHARD. Écoutez-moi, monsieur!...

DE GRIGNON. Sans bruit!...

MONTRICHARD. Je dois ajouter, et c'est là l'objet de notre entrevue ...

qu'il est un moyen de salut.

DE GRIGNON. Lequel?

MONTRICHARD. Mais peut-être ne voudrez-vous pas l'adopter.

DE GRIGNON. Et pourquoi donc ... et pourquoi pas, Monsieur.... (_A

part._) Sans bruit!...

MONTRICHARD. Il a été décidé qu'on accorderait leur grâce à tous ceux

qui feraient des déclarations ... et si vous en avez quelqu'une à me

confier ...

DE GRIGNON, vivement. Moi!... certainement ... et une très

importante....

MONTRICHARD, avec joie. Est-il possible!

DE GRIGNON. Je vous en réponds, une qui est décisive et catégorique.

MONTRICHARD. C'est ...

DE GRIGNON. C'est ... que je ne suis pas ... (S'arrêtant.) Ciel! la

comtesse ...

SCÈNE X

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE.

LA COMTESSE, _entrant vivement par la droite et s'adressant à

Montrichard_. Eh bien! monsieur ... je suis d'une inquiétude....

MONTRICHARD. Rassurez-vous!... J'en étais sûr ... monsieur de

Flavigneul, qui peut se sauver d'un mot ... est prêt à nous révéler ...

LA COMTESSE, avec effroi, se tournant vers de Grignon. Quoi?...

qu'est-ce donc?... qu'avez-vous à révéler?

DE GRIGNON, vivement. Moi!... rien!... absolument rien!... (A part.)

Quand elle est là, je n'ose plus avoir peur....

MONTRICHARD. Mais vous vouliez tout à l'heure me déclarer....

DE GRIGNON, fièrement. Que je n'avais rien à vous dire.

LA COMTESSE, lui serrant la main et à part. Bravo....

MONTRICHARD, à la comtesse. Mais dites-lui donc, madame, dites-lui

vous-même, qu'il se perd de gaieté de coeur[184]....

LA COMTESSE, bas à Montrichard. Vous avez raison ... laissez-moi

quelques instants avec lui ... et je le déciderai ... moi!...

DE GRIGNON, à part et le regardant. Quand je la regarde, il me semble

que l'âme de ma mère rentre en moi!...

LA COMTESSE, à Montrichard, regardant de Grignon. Oui!... oui ... j'ai

de l'ascendant sur son esprit, il ne me résistera pas....

MONTRICHARD. Soit ... mais hâtez-vous! je ne puis vous donner que

jusqu'à l'arrivée du président de la cour prévôtale ... que nous

attendons.

LA COMTESSE. Et pourquoi?

MONTRICHARD, à demi-voix. Dispensez-moi de vous le dire!

LA COMTESSE. Pourquoi?

MONTRICHARD, à voix basse. Sa présence est nécessaire, pour constater

que le jugement a été bien et dûment....

LA COMTESSE, lui serrant la main. Silence!

MONTRICHARD. Vous comprenez?...

LA COMTESSE. Très bien!

MONTRICHARD, à de Grignon. Je vous laisse avec madame! elle aura sur

vous, je l'espère, plus de pouvoir que moi. Écoutez la voix d'une

amie.... (_Montrichard sort par le fond, et l'on voit des dragons en

sentinelle auxquels il donne des ordres._)

SCÈNE XI

LA COMTESSE, DE GRIGNON.

LA COMTESSE, à part, regardant de Grignon avec intérêt. Pauvre

garçon!... cela m'a effrayée, comme si réellement[185]....

DE GRIGNON. Jamais ses yeux ne se sont portés sur moi avec autant

d'amitié, et si ce n'étaient ces dragons qui sont là au fond.... (_La

comtesse s'approche de de Grignon, et l'entretien s'engage à voix

basse._)

LA COMTESSE. Ah! merci, mon ami, merci!

DE GRIGNON. Vous êtes donc contente de moi?

LA COMTESSE. Oui, et je ne vous demande plus que quelques instants de

courage et de fermeté.

DE GRIGNON. De la fermeté?... j'en ai, vous êtes là!... mais, ma foi,

vous avez bien fait d'arriver.

LA COMTESSE. Vous vous impatientiez un peu?

DE GRIGNON. M'impatienter!... je mourais de.... (Avec abandon.)

Écoutez, il faut que mon coeur s'ouvre devant vous ... le mensonge me

pèse ... je ne suis pas ce que j'ai voulu paraître à vos yeux.

LA COMTESSE. Comment?

DE GRIGNON. Je ne suis pas un héros ... au contraire; quand je dis au

contraire ... ce n'est pas tout à fait juste, car il y a une moitié de

moi, une moitié courageuse qui ... je vous expliquerai cela plus tard

... tant y a-t-il que[186] quand monsieur de Montrichard m'a parlé

d'être fusillé sans bruit ... dans une heure ... la peur m'a pris....

LA COMTESSE. On aurait peur à moins.

DE GRIGNON. Et j'ouvrais la bouche pour m'écrier: Je ne suis pas

monsieur de Flavigneul. Mais vous êtes entrée, et soudain, à votre vue,

j'ai eu honte de mes terreurs, j'ai senti que je pouvais faire de

grandes choses, pourvu que vous fussiez là! Ainsi, rassurez-vous, je ne

trahirai pas monsieur de Flavigneul; tout ce que je vous demande, c'est

de ne pas m'abandonner ... soyez là quand le préfet reviendra ... soyez

là quand on me signifiera ma sentence, soyez là quand.... Je suis

capable de tout ... même de recevoir pour un autre dix balles au travers

du corps, pourvu qu'en les recevant je vous entende dire ... je suis là!

LA COMTESSE, lui prenant la main. Brave garçon, car vous êtes brave,

je vous connais mieux que vous-même; c'est votre imagination qui

s'effraie ... ce n'est pas votre coeur.

DE GRIGNON. Bien, bien, parlez-moi ainsi!...

LA COMTESSE. Il ne vous manque qu'un bon danger qui vous saisisse à

l'improviste.

DE GRIGNON. Eh bien! il me semble que j'ai ce qu'il me faut.[187]

SCÈNE XII

LES PRÉCÉDENTS, MONTRICHARD.

MONTRICHARD. Je ne puis attendre plus longtemps ... madame!... monsieur

le président de la cour prévôtale....

LA COMTESSE. Vient d'arriver....

MONTRICHARD. Oui, madame!... il faut que monsieur de Flavigneul se

décide à parler ... ou qu'il me suive!

DE GRIGNON, hardiment. Eh bien! je vous suis!

MONTRICHARD. Que dites-vous?

DE GRIGNON, avec exaltation. Mon parti est pris; le conseil de guerre,

la cour prévôtale, le peloton ... le feu de file[188]....

LA COMTESSE, effrayée. Y pensez-vous?

DE GRIGNON, de même. Dix balles en pleine poitrine!... ça m'est

égal!... une fois, que j'y suis, ça m'est égal.... (A la comtesse.) Je

suis le fils de ma mère. (A Montrichard.) Partons, monsieur.

MONTRICHARD. Vous le voulez?... partons!

LA COMTESSE. Un instant ... un instant.

DE GRIGNON. Non, non, partons.

LA COMTESSE. Calmez-vous ... j'aurais d'abord une ou deux questions

importantes à adresser à monsieur le baron.

MONTRICHARD. Des questions importantes?

LA COMTESSE. Oui! monsieur le baron. A quelle heure avez-vous arrêté

votre prisonnier?...

MONTRICHARD. Il y a une heure à peu près ... mais je ne vois pas....

LA COMTESSE. Dites-moi, baron, vous avez dû beaucoup voyager dans votre

département?...

MONTRICHARD. Sans doute, madame; mais, encore une fois....

LA COMTESSE. Alors, combien faut-il de temps pour aller d'ici à Mauléon

sur un bon cheval?

MONTRICHARD. Trois petits quarts d'heure!... Mais quel rapport....

LA COMTESSE. Et de Mauléon à la frontière? toujours sur un bon cheval?

MONTRICHARD. Dix minutes, mais ...

LA COMTESSE. Trois quarts d'heure et dix minutes ... total

cinquante-cinq minutes.

MONTRICHARD. Oh! c'est trop fort, partons!

LA COMTESSE. Mais attendez donc!... Quel homme!... j'ai encore une

dernière question à vous faire. Monsieur le président de la cour

prévôtale que vous attendiez, ne vous a-t-il pas été envoyé de Paris, et

n'est-ce pas, si je ne me trompe, un ancien sénateur!...

MONTRICHARD. Monsieur le comte de Grignon!

DE GRIGNON, poussant un cri de joie. Mon oncle!... mon bon oncle!

MONTRICHARD, stupéfait. Votre oncle!

LA COMTESSE, froidement et lui faisant la révérence. Ici finissent mes

questions, monsieur! je ne vous retiens plus vous pouvez conduire au

président ... son neveu....

MONTRICHARD, interdit et regardant de Grignon avec effroi. Monsieur

Henri de Flavigneul!

LA COMTESSE, riant. Fi donc!... un drame! une tragédie!... nous avons

mieux que cela à vous offrir! une scène de famille.... (_Montrant de

Grignon._) Monsieur Gustave de Grignon, maître des requêtes ... que son

oncle n'avait pas vu depuis longtemps; et c'est à vous, monsieur, qu'il

devra ce plaisir!

MONTRICHARD, tout troublé. Quoi?... monsieur serait ... ou plutôt ne

serait pas ... c'est impossible!... vous voulez encore me tromper,

madame!

LA COMTESSE, riant. Vous pouvez vous en rapporter au président

lui-même et à la voix du sang qui ne trompe jamais!...

MONTRICHARD. Et votre trouble ce matin quand j'ai fait arrêter monsieur.

LA COMTESSE. Mon trouble? ruse de guerre.

MONTRICHARD. Cette lettre que j'ai prise sur lui.

LA COMTESSE. C'est moi qui venais de la lui remettre.

MONTRICHARD. Vos larmes de douleur!

LA COMTESSE, riant. Est-ce que j'ai pleuré? Ah! pauvre baron, il ne

faut pas m'en vouloir ... je vous avais promis de me moquer de vous ...

et je ne me trompe jamais ... vous le savez?

DE GRIGNON. C'est du génie!

MONTRICHARD. Mais alors quel est donc ce coupable? car il était ici,

j'en suis certain.

LA COMTESSE. Ah! voilà! qui est-ce? cherchez!

MONTRICHARD. Ciel! quel trait de lumière!... si c'était l'autre!

LA COMTESSE. Qui? l'autre? celui à qui vous avez donné un sauf-conduit;

celui que vous avez essayé de séduire; celui pour lequel vous avez

imploré ma clémence, ah! je le voudrais bien![189]

MONTRICHARD. C'est lui! ah! je ne suis pas encore vaincu ... et je

cours....

LA COMTESSE. Sur ses traces?... inutile!... vous ne le rattraperez

jamais!

MONTRICHARD. Vous croyez?

LA COMTESSE. Il a un trop bon cheval!

MONTRICHARD, avec colère. Ah!

DE GRIGNON, riant. Ah! ah! ah!

LA COMTESSE. Le cheval du préfet lui-même!... car vraiment vous avez

pensé à tout, généreux ami, même à l'équiper!... et à le solder ...

témoin ces vingt-cinq louis[190] que je suis chargée de vous rendre....

(Allant les prendre sur la table.) Car lui donner des honoraires pour

vous tromper ... c'est trop fort!

MONTRICHARD. Ah! vous êtes un monstre infernal. Tant de duplicité, tant

de sang-froid! Et moi qui ai écrit au maréchal.... Je tiens le chef! Ah!

je me vengerai!

SCÈNE XIII

LES MÊMES, LÉONIE, entrant très agitée.

LÉONIE, à Montrichard. Monsieur le baron, voici une dépêche très

pressée qui arrive de Lyon.... (_Montrichard prend les dépêches, et

Léonie s'approche vivement de la comtesse._)

MONTRICHARD. Du maréchal!

LÉONIE, bas. Ah! ma tante, quel malheur!

LA COMTESSE. Quoi donc?

LÉONIE. Il est revenu!

LA COMTESSE, bas. Qui?

LÉONIE, de même. Monsieur Henri!

LA COMTESSE, bas. Comment?

LÉONIE, bas et montrant un cabinet à droite. Il est là!...

LA COMTESSE, bas. Ciel!

MONTRICHARD, fait un geste de joie, puis après avoir lu la dépêche.

Ah! Madame la comtesse!... à moi la revanche!

LA COMTESSE. Que voulez-vous dire?

MONTRICHARD. Vous triomphiez, tout à l'heure!... mais à la guerre la

fortune est changeante, et malgré votre esprit et vos ruses, le sort de

monsieur de Flavigneul est encore entre mes mains; oui, grâce à ces

dépêches que m'envoie monsieur le maréchal, je puis forcer le fugitif,

en quelque lieu qu'il[191] soit, à se remettre lui-même en mon pouvoir!

LA COMTESSE, avec trouble. Vous.... Comment?...

MONTRICHARD. C'est mon secret! A chacun son tour, madame la comtesse!...

Je veux seulement avant mon départ, vous montrer que je sais me

venger.... Monsieur de Grignon, je vais prévenir votre oncle pour qu'il

vienne lui-même vous rendre à la liberté.... Au revoir, madame la

comtesse! (Il sort.)

SCÈNE XIV

DE GRIGNON, LA COMTESSE, LÉONIE, puis HENRI.

LA COMTESSE. Que m'as-tu dit? Henri!

LÉONIE. Il est là.

HENRI, paraissant par la porte à droite. Me voici!

DE GRIGNON, qui est au fond. Lui!

LA COMTESSE. Malheureux! que venez-vous faire ici?

HENRI, vivement. Mon devoir!... Avez-vous pu croire que je laisserais

un innocent périr à ma place?

LA COMTESSE. Périr!

HENRI. Le vieux garde qui accompagnait ma fuite m'a tout appris ...

monsieur de Grignon s'est offert pour moi ... monsieur de Grignon a été

arrêté pour moi!...

LA COMTESSE. Et monsieur de Grignon est libre! malheureux enfant! Tenez,

qu'il vous le dise lui-même!...

HENRI, apercevant de Grignon et se jetant dans ses bras. Ah! monsieur,

un tel dévouement ...

DE GRIGNON. Entre gens de coeur, ce n'est qu'un devoir.... (A part.)

C'est étonnant ... je le pense![192]

LÉONIE. Et être revenu chercher le péril quand tout était dissipé ...

conjuré ...

LA COMTESSE, avec énergie. Tout l'est encore!...

LÉONIE. Comment?

LA COMTESSE, à Henri. Le dernier lieu où l'on vous cherchera

maintenant, c'est ici. Monsieur Montrichard va partir.... (_A de

Grignon._) Vous, en sentinelle[193] pour guetter son départ.

DE GRIGNON. J'y cours.

LA COMTESSE, à Henri. Vous ... dans ce cabinet.

HENRI. Mais ...

LA COMTESSE. Oh! je le veux!... et dans quelques instants plus de

danger.... (Henri sort.)

SCÈNE XV

LA COMTESSE, LÉONIE.

LA COMTESSE, à Léonie. Oui, oui, tu peux partager maintenant ma

sécurité et ma joie.... (_Voyant qu'elle se détourne pour essuyer ses

yeux._) Eh! mon dieu! d'où viennent tes larmes?

LÉONIE. Je ne pleure pas, ma tante, je ne pleure plus....

(Sanglotant.) Je suis heureuse ... il est sauvé!... mais en même

temps, je suis au désespoir ... car tout à l'heure, quand il est revenu

si imprudemment ... quand je l'ai caché dans ce cabinet, où je tremblais

pour lui ... (Pleurant toujours.) il m'a dit ...

LA COMTESSE, vivement. Quoi donc?

LÉONIE, de même. Est-ce que je sais? est-ce que je puis me rappeler?

Tout ce que j'ai compris ... c'est que tout était fini pour moi!

LA COMTESSE, à part avec tristesse. J'entends.

LÉONIE. Que nous ne pouvions jamais être l'un à l'autre ...

LA COMTESSE, de même et à part. C'est juste!... il fallait bien le lui

dire!... (Prenant la main de Léonie.) Pauvre enfant!... et tu lui en

veux[194] ... tu le détestes?

LÉONIE. Oh! non!... mais j'en mourrai!

LA COMTESSE, cherchant à la consoler. Léonie ... Léonie ... il faut de

la raison!... car si, par exemple ... il était lié à une autre personne...

LÉONIE, vivement. Justement!... c'est ce qu'il m'a dit! lié à jamais!

LA COMTESSE, vivement. Et il t'a nommé cette personne?

LÉONIE. Non!... il ne l'a jamais voulu! mais vous, ma tante, est-ce que

vous la connaissez?

LA COMTESSE. Je crois que oui!

LÉONIE. En vérité?... savez-vous si elle l'aime beaucoup.

LA COMTESSE, avec force. Oui!...

LÉONIE. Et elle est aimable ... elle est jolie?

LA COMTESSE. Moins que toi, sans doute....

LÉONIE. Eh bien! alors?...

LA COMTESSE. Que veux-tu, mon enfant, on ne raisonne pas avec son coeur

... et, quelle qu'elle soit, s'il la préfère ... si elle est aimée ...

LÉONIE. Mais pas du tout! c'est moi qu'il aime!

LA COMTESSE. O ciel!

LÉONIE. C'est moi! il me l'a avoué ... mais il est lié à elle par le

respect, par l'amitié, que sais-je! par la reconnaissance ...

LA COMTESSE, vivement. La reconnaissance ... ah!

LÉONIE. Lié surtout par une promesse[195] qu'il lui a faite ... et qu'il

tiendra même au prix de son sang! Voilà qui est absurde! dites-le-lui,

ma tante, vous seule pouvez le décider!

HENRI, _qui depuis quelques instants écoutait et a cherché en vain à se

contenir, s'élance de la porte à droite_. Taisez-vous! taisez-vous!

LA COMTESSE. Ciel!

LÉONIE, à Henri. Rentrez, rentrez, de grâce![196] Si monsieur de

Montrichard arrivait ...

HENRI. Que m'importe!... j'aime mieux mourir!

LA COMTESSE. Mourir plutôt que de manquer à votre promesse?... c'est

bien, Henri!

LÉONIE. Mais, ma tante.

LA COMTESSE. Laisse-moi lui parler. (Bas à Henri.) Je vous dois ma

vie, disposez-en, m'avez-vous dit ... (_Léonie s'éloigne de quelques

pas._)

HENRI. Qu'exigez-vous?

LA COMTESSE. La seule chose que j'aie désirée, rêvée, poursuivie ...

votre bonheur!

HENRI. Ciel!

LA COMTESSE, elle fait signe à Léonie de s'approcher; elle _lui prend

la main, et la met dans celle de Henri_. Henri ... voici celle qu'il

faut choisir.

HENRI. Ah! mon amie ... mon amie!

LÉONIE. Ah! j'étais bien sûre que je vous le devrais![197] (_Elle se

jette à ses genoux._)

DE GRIGNON, rentrant vivement par la porte à gauche. Eh bien!

qu'est-ce vous faites donc là? voici monsieur de Montrichard!

TOUS. Monsieur de Montrichard!

LÉONIE, à Henri. Oh! rentrez! rentrez!

DE GRIGNON. Il monte par cet escalier ... le voici!

LÉONIE, à part. Il n'est plus temps!... (_Henri qui est près du canapé

à droite, s'y asseoit vivement, les deux femmes se tiennent debout

devant lui, cherchant à le cacher par leurs jupes._[198])

SCÈNE XVI

LES PRÉCÉDENTS, MONTRICHARD.

MONTRICHARD, entrant par la porte à gauche. Je viens vous faire mes

adieux, madame la comtesse....

LÉONIE, avec joie. Ah!

MONTRICHARD. Mais, avant de partir, je tiens à vous prouver que je ne me

vantais pas en disant que cette dépêche pouvait ramener en mon pouvoir

de Flavigneul.

LÉONIE, à part. Je tremble!

LA COMTESSE, à part. Que veut-il dire?

MONTRICHARD. Cette dépêche est l'ordonnance que je sollicitais depuis si

longtemps, l'ordonnance d'amnistie![199]

TOUS, poussant un cri de joie. L'amnistie!

LA COMTESSE et LÉONIE, s'écartant du canapé où est assis Henri. Il

peut donc se montrer ...

HENRI, se levant. Ah! monsieur!

MONTRICHARD, avec un air de triomphe. Ah! j'étais bien sûr que je le

ferais reparaître.

LÉONIE. Ciel!

DE GRIGNON. C'était un piège; nous y avons donné.[200] ... (_Tous

restent immobiles de terreur. Montrichard s'avance au bord du théâtre et

sourit à lui-même avec un air de satisfaction. La comtesse s'approche

doucement de lui, le regarde, saisit ce sourire et fait un geste de joie

qu'elle réprime aussitôt._)

MONTRICHARD. Monsieur Henri de Flavigneul ... au nom du roi et de la

loi, je vous déclare ...

LA COMTESSE, s'avançant et riant. Je vous déclare libre et gracié ...

TOUS. Comment?

LA COMTESSE, gaiement. Eh! sans doute! ne voyez-vous pas que monsieur

de Montrichard veut prendre sa revanche, et qu'il joue là une scène de

terreur à mon usage.

LÉONIE. Il serait vrai!

LA COMTESSE, prenant un papier des mains de Montrichard. Tenez!...

lisez!... Ordonnance d'amnistie ...

MONTRICHARD. Maudite femme! On ne peut pas plus la tromper en bien qu'en

mal.

LÉONIE, à la comtesse. Et maintenant, tous trois réunis!

LA COMTESSE. Oui, ma fille!... mais plus tard ... car aujourd'hui je

dois partir!

LÉONIE. Partir!

DE GRIGNON. Vous partez? eh bien! je pars aussi! Oh! vous avez

beau[201] dire: je pars! je vous suis! Rien ne m'arrête! je vous suis

jusqu'au bout du monde! et, chemin faisant,[202] j'accomplirai devant

vous de si belles choses, que vous finirez par vous dire: Voilà un

pauvre garçon dont j'ai fait un héros ... faisons-en un homme heureux!

LA COMTESSE. Ne parlons pas de cela[203]!... (_Passant près de

Montrichard._) Eh bien! baron?

MONTRICHARD. J'ai perdu ... madame la comtesse. Je suis vaincu.

LA COMTESSE, avec émotion. Vous n'êtes pas le seul! (_Affectant la

gaieté._) Que voulez-vous, baron? pour gagner, il ne suffit pas de bien

jouer!

MONTRICHARD. Il faut avoir pour soi les as et les rois.[204]

LA COMTESSE, à part, regardant Henri. Le roi surtout!... dans les

batailles de dames!

NOTES