Brioche
Chapitre 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Alors est venue ma période bleue du blues où je coulais à la façon d’un robinet, coupée en deux comme un pétard de Noël. Je n’étais plus qu’une précipitation subite. Il suffisait de me montrer un film à vocation comique pour que je m’humidifie, réaction chimique que les rires des autres spectateurs venaient amplifier. J’ai vite appris à sangloter en interne. Moi qui suis si mauvaise comédienne, je me découvrais des capacités cachées. Au moment le plus tragique, j’ai toujours vu surnager un zeste d’autodérision, la rondelle de citron qui couronne le Perrier, le drapeau noir qui flotte sur la marmite. Chaque matin, c’était la même comédie. J’avais perdu le peu de goût que j’avais de la vie. Même mes papilles s’étaient mises en deuil. Je pouvais, sans le finir, remiser dans le placard le pot de crème de marrons. Je croyais vaguement me souvenir d’une période où je ne souffrais pas. J’étais convaincue que cela avait été vrai comme je savais intuitivement qu’il y a eu des croisades, des rois, 1515 à Marignan. Je considérais tout cela de très loin. Chaque matin, il me fallait un petit temps d’adaptation, comprendre que les courbatures étaient bien là, passage entre le songe et la réalité. Soudain, trop vite, ça revenait. J’ai parfois pensé que chaque heure m’éloignait de toi, m’estompant de ton souvenir, que chaque seconde me faisait exister un peu moins. Il m’est aussi arrivé de me dire que chaque journée rapprochait nos retrouvailles, qu’il suffisait d’un peu de courage, d’un peu de patience et que l’avenir, soudain, allait s’éclairer. Puis, je compris que j’étais immobile, que le temps ne ferait jamais rien bouger, ni dans un sens, ni dans l’autre. J’étais tout bonnement coincée. Les jours ne feraient jamais plus que passer sans rien changer, sans rien modifier. Ils ne feraient plus que passer…
Marks Spencer, mon mari et mon fils chéris, ne voyaient rien de rien. Je ne saurais dire si c’est parce que j’étais devenue bonne actrice par une forme perverse de capillarité ou parce que mon mal-être les indifférait du moment que le Nutella n’était jamais rangé au réfrigérateur. Peut-être étaient-ils simplement si parfaits qu’ils ne pouvaient imaginer que je vienne gâcher le tableau avec une chose aussi stupide qu’une tocade pour un acteur, le comble de la honte, qui ne voulait pas de moi. Pour eux, j’étais toujours la même en un peu plus humide. À l’occasion de la fête des mères, ils m’ont emmenée passer un week-end à la montagne – un endroit froid, mouillé, en un mot : déplaisant – pour faire passer mes « allergies ». Quand je croisais mon reflet dans le miroir, mes yeux rouges me faisaient une allure de lapin atteint de myxomatose. Mes amis et relations m’assommaient à coup de baume du tigre et de pastilles donnant l’impression qu’une colonie de koalas avait pris ses quartiers dans mon sac à main. J’étais toujours sur le pont en bon petit soldat qui tient le fort pour soulager les faibles.
« Tu reprendras bien une part de gâteau ? » Je sursaute. Nous sommes à l’anniversaire de ma cousine Lolotte. « Celle qui yoyotte », comme le fait remarquer mon père, accessit de poésie au Comité central du Parti communiste. Mis en bouche par cette sortie, il entreprend mon époux sur la politique. Mon fiston et toutes les femmes présentes poussent les hauts cris, histoire d’éviter que la réunion tourne au pugilat. L’une d’elles me demande si j’ai déjà rencontré Johnny Depp. Tu connais la réponse à cette question. Ma nièce, plus fine mouche, veut soudain savoir si, par le plus grand des hasards, j’aurais un jour été séduite par l’une des nombreuses célébrités que je côtoie.
« Il doit y en avoir des pas mal », soupire-t-elle en lançant une œillade à sa tasse d’expresso comme s’il s’agissait d’un George Clooney borgne. Elle m’a prise par surprise alors que je pensais à autre chose et je ne te ferai pas l’affront de dire quoi.
« J’aime bien Romain Duris », dis-je avec le ton de confidence qu’on réserve habituellement aux stripteases intimes. Un mélange équilibré de pudeur et d’orgueil m’empêchera à jamais de lui dire à quel point toutes ces célébrités me sont indifférentes.
« Et ton mari n’est pas jaloux ? » intervient Papa, visiblement ulcéré de ne pas être parvenu à faire adhérer le malheureux au Parti. J’éclate de rire avec tout le monde.
Rocher Suchard sourit d’un air suffisant et répond à ma place : « Tu sais bien qu’elle n’aime que moi. »
Je reste muette, paralysée : c’est la plus belle fille que j’aie jamais vue de ma vie. Elle est… tout ce que je ne serai jamais même en faisant beaucoup d’efforts. Elle me serre la main avec un sourire désarmant.
« Vous voulez un peu de thé ? » Elle me le verse sans faire d’éclaboussures dans la soucoupe. « Du sucre ? » Non. « Du lait ? » C’est tout juste si elle ne me propose pas de touiller dans ma tasse. Je dis merci. J’ai du savoir-vivre. La sublime répond « Pas de quoi ». Elle me complimente sur mon T-shirt. Elle qui s’habille chez des stylistes dont je ne connais pas le nom et qui lui donnent des vêtements que je ne pourrais jamais m’offrir et ça tombe bien parce que, de toute façon, à moi, ils n’iraient pas. Avant de la rencontrer toute habillée dans cette suite cossue d’un grand hôtel parisien, j’avais vu cette beauté dans le plus simple appareil et dans ton lit. Une scène d’amour torride dans un film dont je suis bien incapable de savoir s’il parle d’autre chose que de ta nudité offerte à mon regard et pas à mon toucher.
« Il est très sympa », me dit-elle et elle parle de toi. « On a passé trois mois ensemble et c’est un amour. Il faut dire qu’on se connaît depuis des années. » Je bois une gorgée de thé. Amer. « Quand on était gamins, il était un peu lourd, il essayait de me draguer, mais maintenant qu’il est papa, il ne regarde plus que sa femme. » Je prendrais bien un peu de cyanure dans mon thé. « Il est si simple que, même quand on a tourné cette scène d’amour, je n’ai pas été gênée. Il n’a pas hésité à se promener tout nu sur le plateau pour me mettre à l’aise. Et pourtant, ce n’est pas Johnny Depp. » Je hoche la tête. Tu n’es effectivement pas plus Johnny Depp que je ne suis Vanessa Paradis. La charmante ignore l’effet qu’elle me fait. Comment pourrait-elle s’imaginer qu’elle est en train de me torturer ? Il m’est impossible de lui dire à quel point vous voir ensemble m’a été insupportable. Je ne peux franchement pas lui confier que, le cœur au bord des lèvres, le cœur en feu, j’ai dû sortir de la salle pour hurler en silence. Je dois me contenter de sourire, car cette femme est charmante. Elle a tout pour plaire et ne s’en prive pas. Je ne suis pas envieuse par nature. C’est pour cela que je n’ai jamais détesté ta compagne. Comment pourrais-je en vouloir à quelqu’un d’avoir les mêmes goûts que moi ? Mais admettre que la somptueuse créature, assise en face de moi, avait été payée pour te câliner largement plus que ce que je gagnerai en l’écoutant parler de toi d’un ton badin me pesait sur l’estomac. Qu’avait-elle de plus que moi hors le talent et la beauté ? Moi qui avais passé des heures à te découper selon les pointillés, comme sur l’affiche qui indique les différents morceaux du bœuf chez le boucher, en imaginant la place de ma tête ou de ma main sur ta chair dénudée, je la contemple avec une tristesse écœurée. Je n’ai pas besoin de me regarder dans la glace pour mesurer la profondeur du gouffre. Elle était elle et j’étais moi. Pour bien des gens, la beauté absolue reste une notion abstraite, une image sur papier glacé. Une figure de cire du musée Grévin, une chose qu’on n’approchera jamais que par fantasme interposé. Beaucoup s’en contentent, posent pour la photo en serrant le mannequin de Naomi Campbell ou de Bruce Willis dans leurs bras, sans même penser qu’ils existent vraiment en version carnée. Ils ne les verront jamais. Ils ne pourront jamais se comparer à l’injustice de la réalité. Car elle est là l’injustice, celle contre laquelle on ne peut pas lutter. En croisant régulièrement Halle Berry, Charlize Theron ou Gong Li, je me torturais silencieusement en me demandant à laquelle il m’aurait fallu ressembler pour te donner faim. J’imaginais ton numéro dans leur téléphone, leurs lèvres sur les tiennes et je soupirais. Toutes ces filles pouvaient toucher de l’argent pour te cajoler. Je n’avais même pas le moyen de payer pour t’approcher.
Cinquante mille dollars pour un baiser. C’est ce que Sharon Stone demandait au bénéfice d’une organisation de charité. J’ai longtemps regardé la tête de la personne qui avait payé et que j’ai eu la mesquinerie d’envier. Ça fait 1111, 1111 dollars par seconde. Un peu moins en euros. Pour poser ses lèvres sur d’autres lèvres pendant quarante-cinq secondes chrono. C’est cher. Des coups de griffe dans un compte en banque. Je les aurais donnés sans les regretter. En m’endettant pour longtemps mais sans hésiter. Pour acheter moins d’une minute de contact. Pour sentir la pulpe de tes lèvres sur les miennes. Respirer ton parfum. Peut-être effleurer tes cheveux. Ce serait une bonne affaire, ces quelques instants volés à sa vie. Je sais de quoi je parle. Je suis bonne ménagère. S’il suffisait de payer pour les obtenir, j’aurais été prête à manger des pâtes sans beurre et sans eau jusqu’au jugement dernier. Pour pouvoir te serrer contre moi. Une fois, rien qu’une fois. Le temps d’un baiser. Je regarde parfois le chronomètre de ma montre, essayant d’imaginer le temps que cela aurait duré. Une impression de vivre la plus brève des éternités. Ce baiser aurait été le meilleur du monde, le plus parfait, le plus beau de tous les baisers. Une arme contre la vie. Quarante-cinq secondes à plus de mille dollars pièce. Chacune plus intense que l’autre. Si ce n’est que ça aurait pu être raté. Tu m’aurais mal embrassée. Ton haleine aurait été pestilentielle. Tu te serais montré maladroit et brutal. Cela aurait pu être un fiasco total. Le plus épouvantable des désastres. Comme cela aurait été atroce, mais comme cela serait bien. Car j’aurais été libérée. Ou peut-être pas car je t’aime si fort qu’une répulsion ordinaire ne saurait me dégoûter de toi. Que ce soit l’un ou l’autre, la catastrophe ou l’apothéose, je n’aurai rien de tout cela. Certaines choses ne s’achètent pas. Je n’avais plus qu’à attendre, sachant que chaque seconde effaçait le souvenir que tu pouvais avoir de moi. Je voyais le temps marquer chacune de mes rides avec un tout petit burin. Le voile de la jeunesse, mon dernier atout, se dissolvait sans faire de bruit. J’aurais pu égorger avec les dents ceux qui m’exhortaient à la patience, surnom badin et propre sur lui qu’on donne à la résignation. Il n’y aurait bientôt plus d’onguents assez puissants, ni de gym assez dure pour préserver l’illusion. Je regardais mes piètres armes s’enrayer avec le détachement horrifié de l’amputé qui se dit « ce ne peut pas être ma jambe » alors que, si, c’est bien la sienne. Trop médiocre pour être ta femme, trop orgueilleuse pour être ta fan. Je restais immobile, au fond du sablier, à sentir chaque grain tomber sur ma peau, la creuser, sans pouvoir bouger. Supplice de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tu m’as appris l’impuissance. Il n’existe aucun mot pour définir ce que tu m’as fait vivre sans même t’en douter. Il faudrait en créer un. Si odieux qu’on ne pourrait le prononcer, si terrible qu’on détournerait la tête pour ne pas le voir écrit.
Je t’ai revu. Vingt-huit mois, treize heures après notre deuxième rencontre. J’ai oublié de regarder ma montre pour compter les minutes et m’en suis longtemps voulu de cette inadvertance. Cette impression de jouer une partie perdue d’avance, sans savoir jusqu’à quel point on va se faire plumer. S’imaginer à califourchon sur le rail. Sentir l’odeur du goudron, se faire chatouiller le nez par les plumes. Ressembler à une grosse volaille nauséabonde avant même d’avoir passé la porte. Savoir tout au fond de soi que ce n’est pas une bonne idée, que c’en est même une fort mauvaise. Avoir envie de renoncer, de dire « non, il ne faut pas ». Se faire porter pâle, ne pas y aller. Je n’ai pas eu ce courage-là. Dès l’arrivée, j’ai eu une mauvaise surprise. Ton publiciste, un homo revêche aux bajoues tombantes, est resté dans la pièce. Avec nous. Il ne m’a pas dit bonjour et a commencé à pianoter sur son ordinateur. Impossible de déterminer s’il prenait notre conversation en notes, faisait des réussites ou tentait de détruire le monde, mais il n’a pas arrêté de taper. Tactactactac. Mes regards noirs ne l’atteignaient pas davantage que mon air désespéré n’avait l’air de te toucher. Tu m’as encore reconnue. Quand tu m’as regardée, il y avait toujours de la chaleur dans tes yeux. Assez pour faire du bien. Suffisamment pour faire un mal de chien. J’ai entrevu le bonheur que pourraient procurer ces yeux-là s’ils s’intéressaient vraiment à moi. Tu m’as regardée et tu m’as demandé ce que je pensais de ton film. Tu m’as dit que tu étais las des courtisans en employant un terme plus imagé. Tu as sorti cette phrase incroyable, indigne de toi vraiment, parce que je ne parviens pas à admettre que tu sois à ce point inconscient et que je refuse d’imaginer que tu puisses te montrer sciemment aussi cruel. Tu m’as demandé de te dire la vérité.
« S’il te plaît, dis-moi la vérité. » J’ai été tentée de te prendre au mot… Ce que j’avais à te dire était tellement simple. La vérité l’est si souvent.
Tu m’as fait comprendre que la vie est un grand jeu vidéo. On accumule des points de confiance en soi. Puis il suffit d’une collision brutale pour tout perdre, pour devoir repartir de zéro. Tu as fichu en l’air des années de travail passées à faire pousser mes épines, à me durcir, à me créer un personnage de fille solide que rien ne peut atteindre, que rien ne peut toucher. Le choc a été rude. Tu m’as privée de substance, tu as volé les couleurs de ma vie. Je ne suis plus rien qu’un vide vertigineux. Je ne me déteste pas. La haine doit avoir un objet pour se cristalliser. Je ne suis plus rien puisque, pour toi, je n’ai pas été assez. J’ai failli te demander si tu m’aimeras un jour. Je ne l’ai pas fait. Ne jamais poser la question quand on n’est pas prêt à accepter la réponse. J’ai failli te confier que chaque soir avant de m’endormir, je fais le souhait de mourir dans mon sommeil, que chaque matin, les larmes coulent sur mes joues. J’ai eu envie de te dire qu’au beau milieu de la journée, quand il m’arrive de t’oublier, ton absence me frappe à l’estomac pour me rappeler que je voudrais être foudroyée sur place, là, tout de suite, maintenant, pour que la douleur s’arrête, bon dieu, qu’elle s’arrête parce que ce n’est plus possible de la supporter. Te dire que personne ne t’a jamais aimé comme moi. Davantage peut-être. Mieux certainement. Comme moi, jamais. Telle est la vérité.
Au moment de partir, tu m’as serrée dans tes bras. Oui, tu as commis l’irréparable. Tu m’as prise dans tes bras et tu m’as serrée contre toi. C’était un geste naturel, affectueux, sans arrière-pensée. Et c’était gratuit. C’était aussi pire qu’une gifle, car cette étreinte était fraternelle, asexuée. Elle n’a pas duré longtemps. Quelques secondes, je crois. Tu peux t’amuser à calculer combien tu aurais pu me la facturer. Et c’est moi qui ai rompu le cercle de tes bras. Je n’ai pas peur de dire que j’ai été héroïque. Je me suis arrachée de toi. Avant de m’en aller, je t’ai souri. J’ai eu ce courage-là. Je n’en ai pas honte. Je ne m’en vante pas. Le plus bête est que je ne m’en souviens pas bien. J’aurais pu faire le plein de sensations et je suis incapable de me rappeler la consistance de ta peau, ni ton parfum. De cette rencontre, je n’ai gardé qu’un souvenir précis, celui du moment où tu m’as dit, les yeux pleins d’étoiles : « La paternité a changé ma vie. » Tu me disais la vérité, un beau cadeau que je n’avais pas demandé. Tu m’as brisée en deux. « Tactactac » continuait de faire le clavier. Pour toi, j’ai donné le meilleur de moi-même. J’avais fait de mon mieux et ça n’a pas été suffisant.
« Il est trop », me dit l’attachée de presse, les yeux hors de la tête… Une fois n’est pas coutume : elle a raison. Will Smith est effectivement trop. Trop beau, trop bien habillé, trop tout le temps enthousiaste. On croirait un super boy-scout monté sur ressorts qui me saute au cou en hurlant qu’il est « si heureux de me revoir ». Je doute qu’il me reconnaisse vraiment et le soupçonne d’embrasser tout le monde comme du pain en se disant qu’il sera toujours temps de faire le tri plus tard. Ce type ferait du charme à une chèvre en tutu. Il donne l’impression d’être en campagne électorale permanente bien qu’on ne sache pas à quel poste il aspire. J’ai envie de lui retourner une beigne pour voir s’il a toujours l’air aussi content de la vie en général et de lui-même en particulier. « Alors, vous avez aimé le film ? » Malgré le point d’interrogation, il ne s’agit pas vraiment d’une question. On ne dit pas non à Will Smith. Ce n’est pas qu’il soit intimidant. Ce terme semble juste avoir été banni de son vocabulaire. Will est un être positif, conçu pour être aimé et aucun mot d’excuse ne sera accepté. Je n’ai d’ailleurs pas besoin de répondre. Aimer Will et son film est présupposé. « Il est super, mon film », dit Smith en me montrant trop de dents trop blanches. « Un vrai grand huit. » Comparer un long-métrage souvent médiocre à une attraction foraine est à peu près aussi original que d’assimiler une adolescente à une gracile gazelle ou un bébé à un poussin. J’ai à peine le temps d’essayer de poser une question qu’il m’explique qu’il a fait du sport pour son rôle ce qui lui a donné (je le cite) « un beau cul ». « Vous voulez voir ? » demande-t-il. Là encore, la réponse n’est pas nécessaire. Will Smith ne demande pas au journaliste de participer de quelque façon que ce soit. Je me retrouve face à un postérieur gainé d’Armani qui semble effectivement fort ferme et aussi peu sexy que celui de Ken, le copain de Barbie. Le fessier disparaît prestement pour laisser place à un pied chaussé d’une basket fluo que seuls Smith et un souteneur ayant pignon sur rue à Miami peuvent porter sans rendre leurs enfants orphelins pour cause de ridicule. « C’est moi qui l’ai dessinée », dit Will avant même que j’ai fait mine de m’intéresser. « C’est idéal pour danser ! Vous voulez essayer ? » Je suis happée hors de ma chaise et secouée comme un prunier au son de ce que je crois reconnaître comme la chanson du film que, quelle surprise !, Smith interprète également avec une petite chorégraphie qu’il tente de me faire reproduire alors que ma souplesse évoque davantage le verre de lampe français que la liane africaine. « Vous êtes super ! » me dit Smith, ce qui achève de me convaincre que ce garçon est bête à manger ses tennis ou totalement hypocrite. En deux temps, trois mouvements de rap destiné aux familles, il me raccompagne à la porte avec des bises sur les deux joues. « Pas vrai qu’il est trop ? » demande l’attachée de presse qui n’attend pas davantage de réponse que lui. Elle me colle une paire de baskets pour géants, la bande-son du film et un T-shirt dans les bras avant de me pousser dehors, légèrement ahurie. Je l’entends dire, chavirée, à un confrère dont c’est bientôt le tour d’être initié : « Il est trop », puis me retrouve dans le hall de l’hôtel sans bien savoir ce qui m’est arrivé. Je n’ai pas prononcé un mot de l’entretien. Je tombe sur ma consœur Valérie et mon collègue Alexandre, tous deux au bord de la syncope. « Ce gars est trop », disent-ils dans un bel ensemble me donnant à penser qu’ils ont subi une lobotomie collective. Mon air dubitatif les scandalise. « Évidemment, toi, tu n’aimes que (…), dit Valérie, et mon cœur défaille doucement. Pourtant, c’est un vrai connard, hautain et prétentieux. La dernière fois que je l’ai vu, il avait l’air de trouver mes questions débiles. Il m’a à peine dit au revoir. » C’est plus fort que moi, je souris de toutes mes dents. J’adore quand tu te montres difficile avec les autres. Cela ne donne que plus de valeur à la façon dont tu m’apprécies. « Au moins, Will Smith est gentil : il ne se prend pas la tête et il m’a même fait la bise. » Je n’aime pas les gens trop faciles et toi, je dois bien admettre que tu ne l’es pas. Ton côté bourru est un charme supplémentaire que je suis bien incapable de faire partager à cette perruche. Ce genre de choses se perçoit, mais ne s’explique pas. Je leur ai laissé mes baskets, ma bande-son et mon T-shirt en serrant contre moi une forme absente dont la chaleur imaginaire me glaçait le sang. Je t’appartenais sans te posséder et tous les Will Smith du monde n’y pourraient rien changer.
Je te regarde en couverture du magazine et je suis écœurée. Je n’aime pas ceux qui te méprisent mais je hais ceux qui t’honorent. Je suis jalouse. Je n’y puis rien. Le gars a osé écrire que tu étais « le meilleur acteur du monde ». Ces mots qui s’étalent en très grosses lettres me font si mal que j’en suis surprise. Je devrais jeter le journal, ne surtout pas le feuilleter. C’est plus fort que moi. Comme on tire sur la peau d’une écorchure en avivant la blessure, je lis et découvre ce que je qualifierais hardiment de fellation littéraire. Le collègue en a vraiment plein la bouche et il n’y met pas les dents. Je suis incapable de ce type d’admiration servile. J’éprouve une terreur blanche à l’idée que tu dois préférer cette flagornerie de bas étage à mon adoration. Il est sans doute plus rassurant de se dorer la pilule sous ces compliments médiocres que d’accepter ma passion. Pour moi, tu n’es pas le meilleur acteur du monde ou si tu l’es, cela compte peu. Tu es celui sans lequel ma vie a cessé d’avoir du goût. Tu es l’unique et tu t’en fous. Je n’aurais pas dû lire ce que tu racontais, toutes ces paroles qui m’étaient volées par quelqu’un qui n’en connaissait pas le sel. Seuls les riches rêvent de choses qui ne s’achètent pas. Et je rêvais. Comme je rêvais que toutes ces choses, c’était à moi que tu les disais. Tu étais prolixe avec ce confrère comme avec tous les autres. Prêt à t’émouvoir, de tout, de rien, de son contraire avec tout le monde et son frère. Je me suis demandé s’il existait un seul papier te concernant où le mot « sensible » n’apparaît pas de toute la force de ses lettres odieuses. Tu es sensible (…). Tout le monde le dit. Un rien te fait monter les larmes aux yeux. Il m’a fallu admettre, mon amour, que j’étais sans doute la seule chose au monde qui ne t’émouvait pas. Je me souhaitais si ardemment différente que j’avais été exaucée par une divinité que j’imagine assez bien se tordre encore de rire en pensant au bon tour qu’elle m’a joué.
Le seul jour où nous avons été totalement en phase était celui d’un très gros rhume. Huit mois deux heures et quatre minutes après ton étreinte et ta vérité. Nos nez jouaient à la féerie des eaux et nous toussions à en perdre les sens. L’attachée de presse, soucieuse de sa bonne santé, se tenait à distance en regardant sa montre ostensiblement quand elle n’aboyait pas mezza voce dans son iPhone.
— Dis donc, ça n’a pas l’air d’aller fort…, m’as-tu dit, exquis de galanterie.
J’ai moins aimé le nouveau nom dont tu m’avais affublée en te mouchant bruyamment.
— Toi non plus, t’ai-je répondu en te tendant ma pochette de mouchoirs en papier.
— Je vais mourir, as-tu précisé.
Tu prononçais les « m » en « b ». Bignon.
— Tu ne peux pas me faire ça.
— Bon, vous pourriez peut-être parler du film, a jappé ta gardienne au don d’ubiquité redoutable.
Nous avons sursauté de conserve dans un ensemble dont la simultanéité me fait encore chaud partout. La fille a tapoté son cadran avec une insistance tout à fait significative.
Pour « parler du film », j’aurais pu être bien embêtée car il y avait belle lurette que je ne pouvais plus supporter de te voir à l’œuvre. T’imaginer en train de vivre loin de moi n’était pas facile. J’étais souvent secouée de crises de larmes incontrôlables en me disant que tu poussais un caddie qui ne contenait pas mes courses, que tu ronflais dans d’autres oreilles et que tu te promenais en sous-vêtements devant des yeux qui n’étaient pas les miens. Penser à tout cela était pénible, mais ces choses demeuraient assez abstraites pour rester supportables. Te voir accomplir des actes quotidiens à l’écran était plus que je n’en pouvais subir. J’aurais sans doute eu moins mal si tu t’étais fait une spécialité de personnages héroïques – aventurier pirate, justicier masqué ou chapelier fou – mais tu aimais te glisser dans la peau d’êtres communs d’un genre que je fréquentais suffisamment pour pouvoir te projeter au cœur de la trivialité qui composait ma vie. Te contempler en situation, le torchon à la main ou la brosse à dents active, était éprouvant. Entrevoir ce que devait réellement être ton intimité me plongeait dans un abîme d’affliction. Je suis une femme courageuse mais c’en était trop pour moi. J’avais donc cessé d’aller te voir au cinéma. Ton incarnation m’avait définitivement privée de ton art. Mais je te connaissais si bien que je n’avais vraiment pas besoin de voir davantage de ton travail pour pouvoir t’en causer.
— Tu es très beau dans ce film, ai-je craché dans un éternuement.
Perdu pour perdu, j’avais autant intérêt à y aller franchement. Tu as souri, un peu gêné mais content au fond.
— Il n’y a que toi pour le penser, as-tu crachoté.
J’ai vraiment dû te lancer un regard malveillant car tu as immédiatement fait machine arrière. Tu peux me mettre si vite en colère. Je n’admets pas de te voir coqueter. C’est indigne de nous deux, de toi surtout.
— Je veux dire que je suis un gars ordinaire, as-tu ajouté.
Ordinaire ? Je me serais mise dans cet état pour un gars ordinaire ? Tu n’as rien d’ordinaire puisque je t’ai distingué. J’ai eu envie de te gifler. Tu t’es mouché en me lançant un regard myosotis un brin inquiet, un peu troublé. Puis tu as éclaté de rire.
— Je dis n’importe quoi : c’est la maladie qui me fait parler. Ça t’ennuie si je m’allonge ?
Tu t’es allongé. Sur le canapé. Il y a des coups de pied aux fesses qui se perdent. Comme tu étais couché, en mode lascif, ton postérieur a été épargné. J’ai tendu les doigts pour t’effleurer.
— Bon ben, maintenant faut y aller ! a crié l’attachée de presse.
Nos douze minutes vingt-trois secondes étaient écoulées.
J’ai retiré ma main comme si je l’avais brûlée et pourtant, je ne t’avais pas touché. Tu as, comme chaque fois, eu l’air un peu triste de me quitter. Tu prenais du plaisir à flirter parce que tu ne m’estimais pas dangereuse. Au fond, je crois que tu m’aimais bien et ça m’arrache la bouche de l’avouer. Très vite, la fille à l’iPhone t’a entraîné vers d’autres alcôves où se déroulait un tournage télé. Quand tu as été parti, je me suis assise sur le canapé. L’empreinte de ton corps fiévreux m’a embrassée, m’a embrasée. Le reliquat de ta fièvre se mêlait à la mienne pour m’envelopper. J’ai fini ton soda tiède en appuyant mes lèvres où tu avais posé les tiennes. J’ai pensé que je buvais tes microbes, qu’ils devaient être blonds et potelés. Cela m’a apaisée. J’ai piqué le mégot de la cigarette que tu avais écrasé sur le balcon, en douce, à mon arrivée.
Je ne sais pas quel est le crétin qui a inventé l’expression « heureux hasard », mais j’aimerais lui faire passer le goût des tripes à la mode de Caen. Le festival de province, c’est vraiment l’idéal quand on est une journaliste un brin déséquilibrée assez sotte pour aimer éperdument une célébrité et que la célébrité est invitée. Tout est chouette dès qu’on quitte les grandes manifestations et Paris intra-muros. D’abord, on est bien reçus. Les organisateurs sont souvent si flattés de nous recevoir qu’ils font un sérieux effort du côté de l’hébergement et du buffet. Il n’est pas rare de rentrer à quatre pattes dans son quatre étoiles. Le plus valorisant, c’est qu’on peut fraterniser. Plus question de séparer le bon grain de l’ivraie. L’ivresse vient du même flacon, qu’on soit talent ou écrivaillon. Je ne vais jamais dans les festivals de province. Pour la bonne raison que tu n’y vas pas non plus. Nous devons être aussi snobs l’un que l’autre. Et pourtant, un jour est venu, celui où nous devions nous croiser. C’était au bord de la mer dans une petite station balnéaire prétentieuse qui essaye de se prendre pour Cannes au point de frôler le ridicule souvent et de l’atteindre parfois.
Quand j’ai su que tu allais venir, j’ai dit « j’y vais » comme on dit « au feu ». J’ai passé deux heures au téléphone à convaincre François de me laisser prendre le train à sa place. Il y a consenti contre deux week-ends où je le remplacerais gratuitement à la rédaction. Le jeu en valait la chandelle. On m’a installée dans une belle chambre avec vue sur la mer et un gros édredon tout blanc. Il y avait plein de produits de beauté dans la salle de bains. J’ai tapoté l’oreiller de gauche, celui que je n’utiliserai pas. J’y voyais déjà ta tête. C’est bête. J’ai tapoté l’oreiller de droite, celui qui était pour moi, en me disant que je préférerais ton épaule. Comme de juste, tu t’es découvert des haricots à écosser. Tu n’es pas venu. J’étais coincée dans mon palace, avec ma baignoire assez grande pour deux. Dans mon lit gigantesque, désert immaculé au point de donner le vertige. Je me serais bien roulée en petite balle de chagrin, bille minuscule d’une cour de récréation vide. Pas moyen. Il fallait sortir, écouter, voir. Il fallait manger, parler, communiquer, sourire avec l’air content. Alors que le laminoir faisait son petit travail clandestin avec la patience de ceux que personne ne viendra déranger. J’étais entourée de gens sympa au milieu desquels je me sentais vaguement déplacée. Rien de ce qu’ils disaient ne m’intéressait et pourtant, le niveau de la conversation n’était pas médiocre. Il me fallait participer. En les faisant rire. C’est encore le meilleur moyen que j’ai trouvé pour qu’on me fiche la paix. Tandis que les convives s’amusaient de mes facéties, je contemplais froidement l’étendue du désastre, celui de les amuser et pas toi. Pendant que mon corps parlait, je m’occupais. Je me noyais. Je me pendais. Je me jetais sous le métro en entendant craquer mes os. Je sentais le cochon brûlé comme si je m’étais vraiment immolée. Je m’écrasais la tête à coups de marteau sans m’aplatir les doigts une seule fois, façon indiscutable de différencier la réalité de la fiction.
C’est alors que le hasard a réellement frappé et il a voulu que j’hérite de M. Bio. Auteur d’un documentaire virulent sur la « malbouffe » qui pousserait n’importe qui au suicide, mais qui me donne envie de croquer des OGM saupoudrés de pesticides. J’ai détesté le film de M. Bio, hymne au « on va tous mourir » alors que ce n’est même pas vrai et que j’abhorre les fausses promesses comme les bonnes nouvelles trompeuses. M. Bio, imbécile prétentieux de son état, s’est immédiatement assis à côté de moi sans même me demander la permission. Il s’est plaint que le restaurant ne servait pas de produits issus de l’agriculture biologique. Avec une sagesse admirable, il a sans doute admis que la perfection n’existe pas en ce monde puisqu’il a tout de même entrepris de s’empiffrer, vidant son assiette et la mienne, en m’entretenant des mérites du commerce équitable. L’homme avait envie de briller et me bombardait de questions destinées à étaler sa science. « Qui a dit : “La beauté sauvera le monde” ? » m’a-t-il demandé, en constellant mes lunettes de miettes de tiramisu. Il paraît que c’est Dostoïevski dans L’Idiot et cette citation n’était donc peut-être pas totalement hors de propos. Je ne sais toujours pas quel est le crétin qui a inventé l’expression « heureux hasard », mais M. Bio m’a donné envie de m’entretenir avec Dostoïevski. La beauté sauvera peut-être le monde, mais elle me maintient la tête sous l’eau. Le jour où je l’ai croisée, mon univers a été détruit. En regardant ce crétin suffisant qui aurait pu être toi, qui aurait dû être toi et qui n’était pas toi, j’ai eu envie de lui planter ma fourchette au milieu du front. Puis, la colère est retombée aussi vite qu’elle était venue et j’ai reposé ma main sur la nappe. Je me suis dit que je ne tenais plus du tout à la vie. Je me suis transformée en bâtonnet glacé sans colorant, ni conservateur. Le nez dans mon assiette, je hochais la tête comme un boxer sur la plage arrière d’une voiture et je pensais à toi. J’imaginais ta main sur la salière, la façon dont tu me tendrais le pain, le sourire que tu ferais quand je te dirais merci et je partais très loin dans un monde parallèle où j’effleurais tes doigts en attrapant les condiments. En rentrant dans mon palace, j’ai su qu’il fallait que j’agisse. J’avais repassé M. Bio à une bonne camarade comme je l’aurais fait du sparadrap du capitaine Haddock. Quand je suis partie, il essayait de la culpabiliser en lui parlant du nombre de voyages que doit faire une abeille pour fournir une cuillerée de miel… Dans ma chambre vide, l’air conditionné ne fonctionnait pas. Pourtant, il y faisait froid.
Quand j’ai compris que tu ne t’abaisserais jamais jusqu’à moi, j’ai su que je devais m’élever. Moi qui étais prête à tuer des dragons pour toi. J’ai décidé de t’écrire un scénario. Moi qui me croyais la lucidité incarnée, j’étais clairement passée de l’autre côté. J’ai travaillé comme une brute, planché comme une damnée. Je ne pensais plus qu’à cela : le scénario qui me donnerait la chance que tu sois à moi. Je ne me faisais pas d’illusions exagérées. Je me doutais bien que le film ne verrait jamais le jour. Le scénario n’était pas vraiment fait pour être porté à l’écran. J’étais intimement convaincue qu’il remplirait sa fonction : me permettre d’obtenir un peu de ton temps. Alors, j’ai écrit la plus belle histoire du monde en oubliant que mes critères correspondent rarement à ceux de la majorité. Je la considérais un peu comme un droit d’entrée. J’imaginais ton heureuse surprise en découvrant ce que tu m’avais inspiré. Soyons clairs : je ne pensais pas que tu allais me tomber dans les bras en pleurant. J’avais cependant la crédulité de croire que tu lirais mes élucubrations, et en serais un peu flatté. Tu n’as sans doute jamais parcouru ce malheureux manuscrit pourtant porteur de pouvoirs paranormaux bénéfiques quoique fort différents de ceux que j’escomptais. Tous les gens à qui je confiais le texte disparaissaient corps et biens. Leur numéro de portable changeait, leur adresse mail buggait et ils ne rappelaient jamais. J’aurais dû faire breveter mon œuvre pour son efficacité extrême dans l’éloignement des fâcheux ! Ceux qui n’avaient pas trouvé de trou noir pour les engloutir étaient bien embarrassés. S’ils faisaient du cinéma, ils me conseillaient de transformer mon script en pièce de théâtre, s’ils étaient « théâtreux », ils le voyaient plutôt en roman alors que mes connaissances du monde de l’édition trouvaient que ça ferait un film épatant. Je suis étonnée que personne ne m’ait proposé le mime, la poterie ou la broderie au tambour. Je me suis accrochée puisque ce n’était pas à eux que je le destinais. J’ai tout essayé pour te faire parvenir mon bébé bien emmailloté… Rien n’y a fait. Je n’avais aucune nouvelle et ce n’était pas bon signe. Tu avais certainement posé ta tasse sur mon script, happé sous une pile d’inutiles divers après avoir été largement auréolé. Je pense que l’ensemble a fini à la poubelle ou dans une cheminée. Mon âme a pris la couleur d’un drapeau révolutionnaire maintes fois passé à la machine, jamais à la bonne température, après de trop nombreux défilés.