Café Tourmen-Thé

Marianne Marion · Chapitre 9 sur 17

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Café Tourmen-Thé

(Sans titre)

Chapitre 9

 

N oémie

Il est tard quand Kariane quitte, épuisée par sa journée d’avion et par les émotions vécues en passant devant les décombres du café. Pour elle aussi cet endroit a quelque chose de spécial. Il est devenu son refuge, à la mort de sa mère, et il l’a vu fleurir tranquillement au fur et à mesure qu’elle retrouvait son chemin de vie.

C’est comme perdre un ami. Ou perdre le nord sur sa boussole interne.

Je n’ai toujours pas appelé Antoine et, plus les heures passent, plus je sais qu’il sera furieux que j’aie attendu aussi longtemps pour l’appeler. Je ne sais plus de quoi j’ai le plus peur, de ses reproches ou de devoir prononcer à nouveau ces mots « le café a brûlé ». Des mots qui, en adéquation, ravivent constamment les brûlures. Je finis par me raisonner et composer son numéro.

La boîte vocale.

Je me sens soulagée, mais j’ai aussi envie de vomir.

« Bonjour, vous avez bien rejoint Antoine Marquis, éditeur. Veuillez laisser un message. »

La boite vocale enregistre, pourtant rien ne sort. Je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant au fond, les mots ou le silence. Je me ressaisis, pas par courage, mais juste parce qu’il le faut bien.

— Allo Antoine, c’est moi. Kariane va avoir un bébé. Pis le café a brûlé. Bisous aux filles.

Je raccroche, machinalement. Fuck. Je tourne vraiment pas rond.

Je passe en boucle dans ma tête la réaction que j’ai eue quand j’ai réalisé que Kariane allait avoir un bébé et je ne comprends toujours pas l’absence totale de joie que j’ai ressentie. Comment se fait-il que cette nouvelle ne mette pas un baume sur les blessures que la vie m’a infligées tant aujourd’hui que dans les derniers mois ?

Un bébé.

Un bébé qui aura la beauté et la fougue de Kariane, ma soul sister. Il sera assurément parfait cet enfant et je l’aimerai, bien entendu, mais je ressens étrangement autre chose en même temps… une angoisse, un trou dans l’estomac. Je ne sais pas. Comme un mauvais pressentiment. J’aime penser que si j’étais moins fatiguée et qu’il était moins tard, j’aurais appelé Ève pour qu’elle m’aide à y voir plus clair, mais je sais que c’est un mensonge éhonté. Ce n’est pas l’heure ni l’épuisement qui m’empêche d’appeler mon amie psychologue célibataire et sans enfant à près de minuit, c’est la peur. La peur qu’elle comprenne des choses avant moi et qu’elle me les expose. La peur que tout ça devienne trop réel et tangible et que je ne puisse plus me lover dans cette impénétrabilité, mon dernier repère tranquille quand tous les autres ont disparu. Je suis sûre d’une seule chose, je suis terrifiée à l’idée de comprendre mes propres sentiments.

Internez-moi quelqu’un.

Je tombe finalement de fatigue, couchée en boule et portant les mêmes culottes à pois et camisole de nuit que j’ai portés sous mes vêtements toute la journée et qui sentent la précipitation, la fumée, le déni et le désespoir. Ironiquement, malgré toutes les émotions intenses et contradictoires vécues aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de repenser à ce rêve avec lequel ma journée a commencé… celui dans lequel j’étais avec Katia.

C’est la dernière image que je vois avant de tomber endormie dans un sommeil sans songe, cette fois.

 

K ariane

Une douce odeur de café monte jusqu’à l’étage et vient me tirer d’un sommeil agité. Je me suis couchée tout habillée, exténuée et vidée de toute ma vitalité face aux évènements d’hier soir, mais aussi à ceux des dernières semaines. Je ne sais pas combien d’heures j’ai dormi, mais il fait jour et je peux voir briller un soleil fort de printemps à travers les épais rideaux de ma chambre d’adolescente remplie de souvenirs. Mon père n’y a jamais touché après mon départ, sachant fort bien que ce lieu serait toujours pour moi un point d’ancrage, un repère tranquille dans ma vie un peu nomade-des-temps-modernes. Il n’y a effectivement rien de plus rassurant pour moi que d’arriver dans ce lieu où j’aurai toujours une place pour me déposer et poser mes valises un moment. Manon, ma belle-mère, a tranquillement pris sa place dans la maison et dans la vie de mon père et j’ai cette drôle d’impression qu’elle a toujours fait partie de nos vies, comme une vieille habitude. Ils sont heureux, je le sais. Manon et lui sont toujours très contents de nous avoir chez eux quand nous sommes de passage José et moi. Ils prennent actuellement une préretraite ensemble et ils continuent à travailler dans l’unité de soins palliatifs où ils se sont rencontrés et où j’ai moi-même travaillé des années auparavant. Ils vivent de petits bonheurs simples, comme si le simple fait de coexister les emplissait d’une plénitude qui comble toutes les petites crevasses que la vie laisse au passage. C’est vraiment beau. Je ne les ai pas réveillés en arrivant, j’ai utilisé ma vieille clé et j’ai posé mon barda dans la cuisine, signe ostensible d’une nouvelle halte de ma part. Seulement, cette fois-ci, il n’y a que mes valises à moi et je n’ai aucune idée de comment se passera la suite. Je suis complètement perdue dans cette vie qui a pris des virages qui n’étaient absolument pas indiqués sur les itinéraires de ma mappemonde.

Je vais être maman.

Et José est parti.

Je suis drôlement stoïque depuis le départ de José. J’en suis la première surprise d’ailleurs. Depuis le moment où Chloé m’a annoncé qu’il partait, alors que j’étais encore en salle de réveil après mon opération urgente, je suis demeurée dans ce même état de similichoc post-traumatique qui ne me quitte plus depuis. Quand j’ai eu mon congé de l’hôpital, Chloé était là pour me ramener dans notre ménage incandescent qui n’en serait plus jamais un et nous avons fait le vol de retour sans dire un mot. À l’intérieur de moi, je disais adieu à chaque élément de ce paysage que je savais que je ne reverrais plus jamais. Il était évident que le jour où je partirais du Nunavut, je laisserais un petit morceau de moi que je ne viendrais jamais récupérer. J’y abandonnerais un peu de ma naïveté, peut-être… ou de mes convictions, qu’importe. Chloé et moi on se serrait la main pendant qu’on filait à toute allure vers la prochaine étape, mon retour. Akéla dormait sur mes genoux et j’aurais juré l’entendre ronronner, si seulement ça avait été possible. Elle était d’accord avec notre départ et elle me donnait sa bénédiction. Il ne pouvait en être autrement, j’avais ce sentiment qu’elle me suivrait jusqu’au bout du monde.

La veille de mon départ du Nunavut, j’ai fait un check up avec Chloé et Simon à la clinique pour m’assurer que bébé-lune était toujours là, accroché quelque part dans cet océan de doutes, à quelques pas de mes nouvelles cicatrices physiques et émotionnelles. Je t’ai regardé, comme un miracle : un bourgeon d’amour pur qui a émergé en plein cataclysme humain, quelque part entre un père qui éclate de l’intérieur et une mère qui n’a rien vu venir du drame qui se jouait dans son propre couple. Je n’oublierai jamais le bruit des battements de ton cœur, petite symphonie parfaitement rythmée et forte qui n’avait qu’un seul message à délivrer : ensemble.

Quand est venu le temps de monter dans l’avion, j’ai serré très fort dans mes bras ce couple d’amis qui avait été d’une si grande aide pour moi pendant ces quelques mois passés dans les hauts parallèles. C’est hallucinant à quel point deux inconnus peuvent prendre une place aussi centrale dans votre vie en l’espace de quelques mois seulement. Ils m’ont un peu sauvée, eux aussi. Chloé m’a regardée de ses grands yeux remplis de larmes et elle m’a dit :

— J’ai l’impression de dire au revoir à quelqu’un que je connais depuis toujours.

Et elle avait raison et cette impression était partagée.

Simon m’a serrée dans ses bras, toujours aussi mal à l’aise devant le réel chaos dont j’étais l’actrice principale bien malgré moi. Il était sans mot. Cette fois, c’est moi qui ai dû prendre la parole :

— Simon, ça va bien aller.

Et, au fond de moi, je savais que c’était vrai ou du moins je voulais réellement le croire.

À mon retour, j’ai voulu contacter José, mais je tombais sans arrêt sur sa boîte vocale. Je ne suis pas inquiète, il est sûrement chez ses parents et, honnêtement, je ne me voyais pas lui annoncer au téléphone que nous allions avoir un bébé alors qu’il n’y avait peut-être même plus de nous. Je me suis simplement dit qu’il avait besoin de temps, d’encore un peu de temps… et qu’il reviendrait vers moi.

J’entends des pas dans l’escalier, les pas de mon père. Je les reconnaîtrais parmi des milliers de sons similaires comme certaines personnes ont une odeur à jamais imprégnée dans leur mémoire olfactive. Ces mêmes pas, je les ai entendus matin après matin, alors qu’il venait me réveiller pour que je me prépare pour l’école en revenant de son quart de nuit à l’hôpital. Les pas s’arrêtent sur le seuil de la porte, mais il ne parle pas. Peut-être a-t-il peur de me réveiller ? Je sens sa présence, pourtant je ne parle pas non plus. Dans mon cas, je sais que j’ai peur de devoir me lever et affronter la réalité, alors que je me sens comme une petite fille dans mon lit à l’abri du monde extérieur. Comme nous sommes habitués à converser par nos silences, mon père et moi, il redescend l’escalier sans dire un mot, mais je sais qu’il va m’attendre à la table de cuisine avec deux tasses de café fumant. Il ne s’attendra pas nécessairement à ce que je lui explique ce qui se passe, mais je ne pourrai pas lui cacher mon petit ventre d’espoir bien longtemps. De toute façon, ce n’est pas un secret ni une chimère, c’est beau. C’est grandiose. C’est joyeux. Mais, je ne me vois tout simplement pas descendre les escaliers sans José et lui crier TADAM ! TU VAS ÊTRE GRAND-PÈRE. C’est à mille lieues de l’histoire que nous vivons… de notre histoire. Mais alors, comment lui dire ?

Je me décide finalement à sortir du lit, à mettre mon vieux chandail de coton ouaté École secondaire des sources tout droit sorti de mon garde-robe et du début des années 2000 et à descendre les escaliers. En jetant un coup d’œil à l’extérieur, je remarque que la voiture de Manon n’est pas dans l’allée. Bien que j’ai hâte de la voir ça m’arrange d’être seule avec mon père. Bien malgré moi, je me sens comme si je devais affronter les regards et les gens, alors que ce n’est pas le cas et surtout que je ne suis pas en guerre. Par contre, depuis le départ de José, je me sens seule pour affronter tout et j’ai constamment peur de comment les gens vont recevoir la nouvelle. D’ailleurs, la réaction qu’a eue Noémie m’est restée de travers dans la gorge. Ça n’aide en rien à relativiser comment je me sens. Je me disais qu’elle, au moins, elle comprendrait sans que j’aie à lui expliquer, mais non. Comme je l’avais prédit, mon père m’attend à la table de cuisine et me sourit chaleureusement lorsque j’arrive dans la pièce baignée d’un doux soleil réconfortant. Alors que je suis encore éblouie par les rayons lumineux et à peine sortie de ma grotte, mon père se lève dans un élan et me prend dans ses bras. Je suis prise aux dépourvus, car nous ne sommes pas habitués aux grandes démonstrations d’affection lui et moi. Alors qu’il me serre de plus belle, il me dit simplement :

— Comme je suis content de te voir, c’est une belle surprise.

À ce moment, la glace se rompt à l’intérieur de moi et des quantités infinies d’émotions qui en étaient prisonnières sont libérées, sans crier gare. J’éclate en sanglots, en plein milieu de cette cuisine de Saint-Jérôme où j’ai pris des milliers de repas en famille et à mi-chemin de cette étreinte d’amour sincère que seul un parent peut ressentir pour son enfant. Je pleure de vraies larmes, des larmes d’eau salée aussi puissantes que les océans et surtout aussi chargées en mémoire et en énergie. Je pleure tous les mois où je suis restée forte pour épauler l’homme que j’aimais alors que je souffrais aussi, je pleure son départ alors même que je recevais la plus belle nouvelle de ma vie, je pleure cette histoire d’amour qui avait encore tellement à vivre, mais qui s’est éteinte dans une maisonnette couleur anthurium en plein milieu d’un désert de glace. Je pleure des larmes qui, si elles savaient parler, pourraient vous raconter elles-mêmes toute la souffrance qu’elles contiennent. Des larmes complètes. Entières.

Des larmes libératrices.

Mon père, solide comme un roc, ne me pose pas de questions. Il ne fait que me serrer encore plus fort dans ce déversement de ressentis accumulés. Il sait que la vérité se passe de mots et que les questionnements sont superflus. La seule chose qui importe pour lui, à cet instant précis, c’est d’être mon pilier dans cette tourmente.

Finalement, ce n’est pas vraiment ma chambre d’adolescente ni cette maison qui sont mon refuge pendant la tempête, c’est lui.

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