Café Tourmen-Thé
(Sans titre)
Chapitre 4
N oémie
— Donc c’est ça qui est ça, Sébastien est un gros con.
Ève me regarde avec un sourire narquois.
— Noémie franchement, t’as cinq ans d’âge mental ! Tu sais très bien que Sébastien fait ça parce qu’il t’aime.
Je fronce les sourcils et je fais la même moue boudeuse qu’une gamine pourrie gâtée à qui on aurait annoncé qu’elle n’aura pas de poney à Noël. Avec mes grands yeux bleus et mes longs cheveux blonds, l’effet est assuré.
— Ève St-Gelais !! Veux-tu bien me dire à quoi ça sert d’avoir une amie fille si elle refuse de bitcher avec toi quand tu en as le plus besoin ? Pis en tant qu’ex de Sébastien, tu es la mieux placée pour te prêter à ce petit jeu avec moi alors collabore, please.
J’ai beau avoir envie d’être bête avec elle, sa petite baby face et ses yeux de Bambi le chevreuil la rendent juste intouchable face à ma haine actuelle de toute et de tout le monde. Je la détaille du regard. Je ne peux pas croire qu’Ève est maintenant rendue prof d’université. Je me souviens encore quand Sébastien l’a rencontrée, il y a environ dix ans, juste avant qu’on parte ensemble pour la Grèce. Je revois ses grands yeux bruns pétillants qui me disent : « Noé, c’est clair, je te le dis, c’est la femme de mes rêves, no joke ». Par contre, je revois aussi ces mêmes grands yeux remplis de larmes, quelque temps plus tard, quand elle est partie faire son doctorat à l’étranger en lui mentionnant qu’il n’était pas invité cordialement à la suivre. Je me perds dans mes pensées. Je repense aux longues nuits fortement alcoolisées que nous avions vécues, lui et moi, lorsque l’avion d’Ève a traversé l’océan qui la séparait de lui.
Le serveur passe à côté de nous, ce qui me tire de mes pensées.
— Benjamin ! On va reprendre une autre tournée, s’il vous plaît.
Benjamin travaillait déjà ici à l’époque où j’y travaillais également. En fait, comme il aime si bien le dire, l’histoire raconte que le pub est dans sa famille depuis la prohibition. Il descend donc d’une très longue lignée de tenanciers tous plus sociables et courtois les uns que les autres.
— Euh non, juste un café pour moi, merci.
Je la dévisage avec un théâtral sourcil levé. Au début, elle fixe la table, jouant frénétiquement avec son sous-verre mais, tranquillement, elle relève ses yeux doux et je peux y lire un certain malaise.
— Quoi ?
Cette fois-ci, aucun doute, je réussis bel et bien à être bête.
— Rien.
— Ève, arrête de faire tes yeux de bébé chevreuil qui vient de perdre sa mère et dis-moi ce que t’as à me dire.
Je la fixe, elle est toujours hésitante.
— Je ne veux surtout pas avoir l’air de l’amie moralisatrice, Noé, mais il est 11 h et t’en es à ton troisième drink. D’ailleurs, il n’y avait pas des acheteurs potentiels qui devaient passer au café aujourd’hui ?
— Sébastien s’en occupe, il n’est pas question que je mette les pieds là.
Le problème quand tu as une amie qui est une sommité dans le domaine de la psychologie c’est qu’elle risque, tôt ou tard, d’exercer sa magie sur toi.
— J’imagine que tu sais que tu ne peux pas te cacher dans un bar à 11 h pour éviter le fait que le café va se vendre, non ? Ça ne marche pas comme ça.
— …
— Pourquoi tu ne passes pas la journée avec tes filles ? Ça te changerait les idées.
Je laisse échapper un petit rire sarcastique.
— Elles sont à la garderie… Connais-tu ça, Ève, le fucking four ? Eh bien, quand tu as des jumelles, ça fait « TWO » much fucking four. Je n’ai absolument pas la force de gérer des crises de colère en plus des maudites négociations qui n’en finissent plus, d’en gérer une qui boude parce que je lui ai donné une consigne pendant que l’autre me crie par la tête que je suis la pire mère au monde parce que je ne veux pas lui donner des popsicle pour déjeuner. Sérieux, j’ai encore moins la force d’endurer ça pendant que de parfaits inconnus sont en train de racheter mon rêve et les milliers d’heures que j’ai mises dessus.
Elle me fait une petite moue empathique. Je ne peux m’empêcher de me dire que c’est du fake, qu’elle sert exactement la même face à ses clients qui viennent la rencontrer à son bureau.
— N’empêche, Noémie, que ce n’est pas sain de gérer ça en te soûlant en pleine journée. As-tu déjà essayé le yoga ? Je vais dans un nouveau centre. D’ailleurs, je vais te texter l’adresse. Je suis sûre que tu aimerais ça.
Je soupire plus fort que nécessaire. Je ne sais pas si je serais aussi exaspérée si elle n’était pas aussi belle et parfaite en plus d’avoir raison sur tout. Sur tout, sauf sur son maudit centre de yoga ben à mode, c’est sûr que je vais haïr ça pour mourir.
— Moi qui pensais que j’aurais du fun en te callant pour un dîner de filles, laisse-moi te dire que le party est pas trop pogné dans la place, hein.
Je lui en veux de me servir une psychothérapie là où j’ai tant besoin d’une amitié normale. Je lui en veux surtout de ne pas avoir saisi elle-même cette nuance après treize ans à étudier le comportement humain. Pourtant, elle renchérit :
— Tu sais ce qu’il te faudrait ? Une activité de transition.
— Une activité de transition ?
L’ironie dans ma voix est flagrante. Clairement, sa proposition n’a aucune chance de m’atteindre, mais je vois qu’elle persévère dans son idée.
— Ben oui !! Par exemple, tu pourrais focaliser ton énergie négative sur une activité, comme la course, la peinture, l’écriture, name it ! Ça te permettrait d’évacuer des tensions et de focaliser ton attention sur autre chose.
Je prends mon verre de Chardonnay et le finis d’une traite. Elle continue :
— Tu dessinais avant, as-tu essayé de recommencer ? Ça pourrait être ça, ton activité de transition.
— Beeeeeeeeeeeeeenjamin !! Un autre s’il vous plaît.
Ève me regarde, maintenant réellement exaspérée par mon comportement.
— Ben quoi ? C’est mon activité de transition.
— Oh, grow up Noémie ! Tu réagis exactement comme Sébastien quand je l’ai laissé sauf que là tu as trente ans, deux petites filles et un chum qui t’attendent à la maison.
Je la défie du regard en souriant. Au fond, je sais que je suis pathétique mais, enlisée comme je suis dans cette conversation infernale, aussi bien tenter de sauver un peu de ce qui reste de mon orgueil. Elle se lève et prend son gros foulard de laine et son impeccable manteau de tweed. Je suis tellement en colère contre elle que même le fait qu’elle s’habille trop bien et qu’elle a un goût exceptionnel pour les vêtements m’enrage. Elle fait virevolter sa longue crinière brune naturellement ondulée par-dessus ses épaules et tourne les talons pour partir, lorsqu’elle se ravise. Elle se tourne vers moi avec un regard étonnement perçant et me lance :
— Quand tu auras fini de jouer à l’enfant, tu repenseras à ce que je t’ai dit.
Je croise les bras, interdite. Je ne la regarde même plus, je regarde le sol.
— Ah, et puis Noémie, pendant qu’on y est : essaye donc de comprendre que, depuis un an, tout le monde à l’impression que tu vas casser en mille morceaux à tout bout de champ et que si Sébastien n’avait pas pris les devants pour vendre le café, tu aurais probablement fini par t’effondrer. Je ne peux pas croire qu’après tout ce que vous avez traversé ensemble, tu ne sois même pas encore capable de comprendre que tout ce qu’il fait, il le fait toujours pour toi. Réveille-toi donc avant de perdre tout le monde autour de toi, à commencer par ton meilleur ami.
Dix ans… ça fait dix ans que je connais Ève et jamais je ne l’avais vue dans cet état. Lorsqu’elle est revenue de l’étranger après son doctorat, nous avons repris contact et une grande amitié est née. Une amitié sans bas, garnie seulement de moments joyeux, de bouteilles de vin partagées, de fin de semaine au spa et de chai latté devant le foyer du Tourmen-Thé…
et maintenant ça.
Avant même que je n’aie eu le temps de réfléchir à une réponse, Ève était repartie s’engouffrer dans un février déplorablement pluvieux et triste. Je la regarde s’éloigner par la fenêtre du bar pleine de buée, absente de jardin de givre, comme dirait l’autre. Elle claque la porte de sa Tesla, l’air rageuse, et décolle en trombe faisant voler de la gadoue sur le trottoir.
Benjamin dépose mon verre de Chardonnay devant moi avec la facture de la table.
Je regarde à nouveau dehors, hargneuse.
Et merde, c’était elle mon lift.
K ariane
Akéla dort au creux de mon avant-bras, exactement là où se trouve mon tatouage de chien-loup aux yeux dépareillés tout comme elle. J’ai fait ce tattoo à 18 ans après être sortie d’une longue phase assez sombre de ma jeune vie. À ce moment, alors que je possédais pourtant tout pour être heureuse, je traînais dans mes bagages un deuil non résolu et surtout beaucoup, beaucoup de colère. Je m’étais mise à faire des cauchemars récurrents où un espèce de gros chien husky me regardait, inlassablement, immobile, alors que nous étions dans un espèce de terre désertique. J’étais obnubilée par ces rêves qui m’envahissaient, nuit après nuit, tellement que j’en avais développé une phobie de dormir. Quelque temps plus tard, j’ai perdu une amie rencontrée sur l’unité de soins palliatifs où je travaillais et son départ m’a offert la leçon de vie dont j’avais besoin pour me ressaisir. Cette amie était une patiente, une femme plus âgée qui m’avait fait cheminer plus en quelques semaines que pendant ma vie entière. D’une façon insondable, sa mort avait réaligné mes axes et j’ai pu entreprendre enfin un processus de guérison. Ce tatouage me rappelle mon amie Joyce et ce à travers quoi je suis passée. Quand on sait d’où on part, il est tellement plus facile d’avancer.
Quelques jours après notre arrivée au Nunavut, nous avons trouvé une maman husky et sa portée dans l’abri qui nous servait de cabanon. Nous ne savions pas depuis quand elle était là, comme la maison n'était pas louée avant notre arrivée. Par contre, les chiots étaient très petits et encore collés à leur mère. Elle n’avait pas de collier, si bien que nous ne savions pas vers qui nous tourner pour que ces pauvres chiots soient pris en charge avant de mourir gelés dans le froid de plus en plus présent et mordant. Nous avons donc hébergé la chienne et ses chiots jusqu’au lendemain en lui offrant de l’eau, de la nourriture et des couvertures chaudes. La pauvre était tellement maigre et ses yeux bleus magnifiques semblaient nous implorer de sauver ses bébés. Le lendemain, Chloé et Simon, qui sont respectivement infirmière et médecin à la clinique, en plus d’être un couple dans la vie, nous ont référé à un organisme sans but lucratif qui s’occupait des chiens errants, les soignaient et les mettaient en adoption. Quand ils sont venus les chercher, le jeune technicien en soins animaliers nous a chaleureusement proposé d’adopter un des bébés chiens lorsqu’ils seraient sevrés. Nous avons tout de suite décliné l’offre du gentil jeune homme, sachant très bien qu’il n’était pas possible pour nous d’adopter un chiot. Franchement, nous n’avions à peu près pas de domicile fixe et nous passions le plus clair de notre temps à voyager. Il faut tout de même être réaliste.
Néanmoins, quelques semaines plus tard, j’étais en train de faire réchauffer mon lunch pour manger avec Chloé à la clinique quand j’ai retiré mon sarrau et qu’elle s’est exclamée, la bouche pleine :
— Kariane ! Ton bras !
Confuse, je l’ai regardée en ne sachant pas trop ce qu’elle voulait dire. Elle a terminé sa bouchée puis a renchéri :
— C’est fou ! Je suis allée à l’hôpital vétérinaire à Iqaluit pour faire soigner Hector et j’ai vu un bébé chien qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à ton tattoo !
Hector, c’est son chat sphynx abonné aux infections urinaires. Quand ils ont emménagé ici, ils l’ont amené avec eux considérant le fait qu’il l’aime comme leur propre enfant, mais les cliniques vétérinaires ne courent pas les rues ici et il y a très peu de chats de race dans les alentours. Le pauvre chat sans poil passe ses journées au bord du feu, totalement traumatisé par la température extérieure. Il a fait une pierre aux reins la semaine passée, Chloé a tellement eu peur de le perdre. Je suis pas mal convaincue que c’est le premier Sphynx polaire que le pilote du petit avion a vu de sa vie.
— Wow, drôle de hasard.
— Je retourne chercher le chat demain, viens avec moi si tu veux. Si le chiot est encore là, tu vas capoter de voir la ressemblance. Tu vas penser que c’est arrangé avec le gars des vues, j’te le dis !
Les occasions pour avoir une vie sociale enrichissante s’étaient faites plutôt rares depuis notre arrivée. J’avais vraiment envie d’accepter, mais je ne voulais pas laisser José seul dans la cabane pourpre. Il s’était fait peu d’amis ici considérant le fait qu’on ne faisait qu’enchaîner des douze heures à la clinique afin de laisser un peu les autres infirmiers souffler. Il paraît que notre arrivée était un réel vent de bonheur pour eux qui n’avaient eu droit qu’à très peu de vacances depuis de longs mois par manque de personnel. Je lui ai fait part de mes doutes et, comme par enchantement, elle m’a répondu :
— Dis à ton chum de s’habiller ultra chaudement et de venir à la clinique pour 17 h 00, il va partir en expédition de côte-à-côte avec mon chum.
— Tu es sûre ?
— Si je suis sûre ? Ça fait deux ans qu’on est ici et Simon a très peu d’amis de gars considérant le roulement du personnel à contrat. Crois-moi sur parole, il va être extrêmement heureux de faire autre chose que de m’entendre radoter en continu et en me regardant tricoter. En plus, on va pouvoir faire une vraie sortie entre filles ! Je connais la meilleure table d’Iqaluit.
Ravie par sa proposition, j’ai donc arrangé le tout avec mon chum pour son escapade entre hommes et je suis partie avec ma nouvelle amie à la conquête de la grande ville. Avec pas loin de 7800 âmes, Iqaluit est quand même la capitale du Nunavut et la toundra arctique y est magnifique. Pendant tout le vol j’ai dévoré des yeux ce paysage naturel si impressionnant. J’étais remplie de gratitude envers la vie de m’avoir permis de voir tant de choses, du Taj Mahal au Grand Nord et mes pensées allaient vers Joyce qui, sur son lit de mort, m’avait raconté tous ses plus beaux voyages. Elle devait sourire en même temps que moi nichée quelque part dans ce ciel tellement vaste et épuré. Nous sommes finalement arrivées à la clinique vétérinaire pour récupérer Hector après un souper digne des meilleurs restos du monde, malgré les approvisionnements sûrement chaotiques pour les restaurateurs d’ici. Chloé s’est empressée de demander des nouvelles du bébé chien qu’elle avait vu à sa dernière visite. La vétérinaire qui répondait au nom de Stacy, selon son badge, nous a appris que c’était un chiot né d’une portée de chiens errants et qu’il avait été amené ici par l’organisme qui l’avait recueilli. Il devait être sevré prématurément, car sa mère était décédée d’une infection contractée lors de l’accouchement. Je me suis écriée :
— Hey ! Est-ce que c’est l’organisme Sur quatre pattes ?
Surprise, Stacy m’a dévisagée, l’air de se demander d’où je sortais, puis elle a acquiescé.
— Le monde est petit ! Je crois que c’est la portée que j’ai trouvée dans ma remise. Ils étaient cinq chiots par contre.
Elle nous a appris que, malheureusement, le reste de la portée n’avait pas survécu avant de nous montrer la belle boule de poil blanche, avec un œil bleu et un œil brun. Pendant un instant, j’ai reçu comme une légère décharge électrique. J’ai toujours cru aux hasards de la vie, mais là l’univers semblait vraiment comploter contre nous. La ressemblance était foudroyante : il ne pouvait s’agir que du chien auquel j’avais tant rêvé, du moins en version bébé. Après avoir posé ses yeux sur mon avant-bras, la vétérinaire m’a dit, le plus simplement du monde :
— Ici, tout le monde l’appelle Akéla.