Café Tourmen-Thé

Marianne Marion · Chapitre 6 sur 17

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Café Tourmen-Thé

(Sans titre)

Chapitre 6

 

N oémie

8 h 45

Noémie : Ève, es-tu arrivée ? Je suis dans le vestiaire et j’ai l’air d’une grosse nowhere parmi toutes les yogis en Lululemon. J’ose même pas sortir.

Je regarde mon cellulaire tellement intensément que j’ai peur qu’il fonde sous mes yeux. Je ne pense pas qu’il y ait un endroit sur terre où je pourrais me sentir encore moins à ma place qu’ici, en ce moment.

Noémie : ÈVE !!!!!

Je me tasse d’un coup à droite pour libérer le casier devant moi afin qu’une grande blonde aux cheveux aussi lisses que son corps y mette son manteau. Voilà que je pile sur le pied d’une fille aux cheveux vert foncé à côté de moi qui essaie juste de s’habiller en paix sans se faire piétiner. Sans la regarder, je lui lance :

— Oups, je m’excuse. On dirait que peu importe de quel côté je me tasse, je suis dans les jambes de quelqu’un.

— Noémie ?

Je fige un instant. Il est presque sûr que je ne connais absolument personne dans un club de yoga ben chic de Saint-Colomban et je ne crois pas que sainte Ève se soit fait teindre les cheveux couleur forêt de conifères. Perplexe, je regarde la femme à mes côtés et je lui lance un regard vague.

— Je ne sais pas si tu te souviens de moi ? Katia ! On s’est rencontrées au bar queer, à la fin de l’automne, il me semble.

Mon souffle se coupe. La première chose qui me passe en tête, c’est de recouvrir sa tête d’un sac plastique pour qu’elle arrête de parler et que ce cauchemar s’arrête. Mais bon, comme c’est quasiment un meurtre et que c’est un peu too much même pour moi, je dois me ressaisir. Mon deuxième réflexe de survie est de regarder frénétiquement autour de moi, comme Gollum qui chercherait avidement son précieux anneau pour m’assurer que PERSONNE n’ait entendu cette conversation et SURTOUT pas Ève. Échec, tout le vestiaire me regarde comme si j’étais une bête curieuse ou, en fait, c’est le sentiment que j’ai à cet instant précis. À moins que ce soit ma crise d’épilepsie sociale qui les impressionne. Katia doit se demander si j’ai manqué d’air à la naissance parce que je suis toujours là, devant elle, à suffoquer mentalement en regardant dans tous les sens plutôt qu’à retourner sa salutation.

Mon cellulaire vibre dans ma poche.

8 h 55

Ève : Noé, JE M’EXCUSE ! JE M’EXCUSE ! JE M’EXCUSE ! J’ai un patient qui va vraiment vraiment pas bien qui m’a demandé de le voir en urgence. Je ne pourrai pas arriver à temps pour le cours. Je t’invite à souper okay ??? N’importe quoi pour me faire pardonner. JE M’EXCUSE. Mais, s’il te plaît, essaye de profiter du cours. C’était surtout ça l’objectif. Emmanuel est super, tu vas l’adorer, et je pense que ça va te faire du bien de relaxer.

J’ai l’impression de faire une chute de dix étages.

— Tu vas bien, Noémie ?

Je claque mon casier.

— Non.

Je prends mon tapis, rageuse, et je me rue vers la salle de classe nommée Feu. Ça tombe bien, c’est exactement comment je me sens : je bouillonne littéralement.

Elle est drôle, elle, un patient qui ne va pas bien. Et une de ses meilleures amies dont la vie déraille, on s’en contrefout, c’est ça ? Maudit beau drapeau blanc en tout cas. J’espère qu’elle ne pense pas vraiment que je vais aller souper avec elle. Elle va se la garder sa réconciliation, néanmoins, jusqu’à ce que je dépompe, ce qui arrivera pas de si tôt.

Je me tourne vers le professeur, Emmanuel. Ouf, Ève avait au moins raison sur un point : je l’adore instantanément. C’est comme Chris Hemsworth qui se mettrait au yoga. Il manque juste son marteau de Thor. Je comprends pourquoi la salle est pleine à craquer de filles en yoga pants hyper ajustés. Selon mes observations, l’objectif numéro un ici n’est clairement pas le yoga. Alors qu’Emmanuel marche tranquillement vers la porte pour la fermer et débuter le cours, je me rends compte que j’ai l’air d’une patate à côté de toutes ces filles en forme. Mon vieux t-shirt v-neck délavé et déformé (que j’ai d’ailleurs porté dans le temps où j’allaitais des jumelles) ne fait clairement pas le poids contre les miss-Bali en petits tops sport qui se trouvent ici. Je suis bleu : en plus d’être clairement la seule débutante du cours, j’ai l’air de leur grande sœur au chômage.

Merveilleux.

Au moment où la porte se referme, un petit cri est poussé et Katia entre dans la pièce.

Damned.

J’ai un karma merdique. Elle me suit littéralement partout. Comble de ma matinée de torture, la seule place libre de toute la pièce est à côté de moi (je soupçonne que les femmes dans la vingtaine qui sont en forme me fuient comme la peste, craignant que mes cernes, mes cheveux ternes et ma petite bedaine molle soient contagieux). Elle s’installe donc dans mon espace vital, toujours avec son petit sourire candide de fille qui a pris une double portion de Lucky Charms pour déjeuner.

— Crime, le monde est vraiment petit, hein ! C’était quoi les chances qu’on se recroise dans un centre de yoga, dans les Laurentides en plus !

Au même moment, Emmanuel entame le cours d’une belle voix grave et chaude. Je suis définitivement en amour avec cet homme qui, en plus, me sauve de ma conversation avec Katia.

— Bon matin les filles. Pour le cours d’aujourd’hui, je vous demande de choisir un mantra, une intention qui vous suivra tout au long de la séance et qui teintera votre pratique. Pour ma part, en ce matin terne de fin d’hiver, mon mantra sera lumière, pour que la lumière pénètre dans ma vie et illumine ma pratique.

Turn off total. Finalement, je l’aimais mieux quand il ne parlait pas. Sinon, j’aurais grandement préféré qu’il me dise qu’il s’en allait sauver New York avec Capitaine America que des conneries yogiques prémâchées.

Ramenez-y son marteau de Thor, quelqu’un.

Dire que j’étais en amour avec lui et sa voix… du moins jusqu’à ce qu’il se mette à aligner des mots à trop forte connotation spirituelle pour moi ce matin.

C’est définitivement une journée où j’aurais mieux fait de rester couchée.

Disons une semaine…

Ou un mois.

Je commence à respirer et à m’étirer sur mon tapis, seule avec moi-même. Je réfléchis longuement et j’ai un éclair de génie. J’ai trouvé mon mantra, mon intention.

« Fuck you, l’univers »

K ariane

À la lueur du feu de foyer, je lis la lettre de Noémie tranquillement puis je la relis une centaine de fois, méthodiquement. Je n’ai rien à faire des minutes qui passent. J’essaie d’entendre les intonations de sa voix dans les anecdotes qu’elle raconte et j’essaie d’imaginer les réactions que je lui aurais transmises, si nous avions été face à face. Ces fausses conversations avec elle me donnent un sentiment de réconfort incroyable, comme une étreinte chaleureuse. Les derniers jours ont été très difficiles pour moi. Mon univers a tranquillement chaviré depuis ma conversation avec Simon à la clinique. Ça doit être ça l’ironie, finir par perdre le nord après avoir monté si haut dans les parallèles. Faire face à des vérités qu’on croyait tout autres peut être tellement difficile, surtout quand elles remettent en doute tout ce que vous pensez savoir de la personne qui partage votre vie depuis tant d’années. José dort à quelques mètres de moi mais, cette fois-ci, c’est à mon tour de me terrer dans des insomnies frigorifiques.

Adolescente, j’étais allergique aux certitudes. Pire, je les fuyais comme la peste. Je ne voulais pas d’un avenir tracé, je ne voulais pas qu’on m’étiquette et, surtout, je ne voulais dépendre de personne. C’est sûrement pour cette raison que je choisissais toujours de m’amouracher de gens qui me rejetaient systématiquement après usage. Au fil des années, j’ai accumulé les relations foireuses comme si j’en faisais une collection et j’ai fait mine d’être volage et de papillonner quand, dans les faits, je souffrais énormément que personne n’ait envie de s’attacher à moi. Je ne suis pas certaine que je le réalisais vraiment à cette époque. Quand on enterre sa mère en pleine puberté, les drames quotidiens de l’adolescence peuvent nous sembler banals par la suite, j’imagine. La pire de mes histoires d’amour a nettement été l’année que j’ai passée en in and out avec Clara. Mon Dieu qu’elle était belle, j’étais FOLLE de cette fille à un point tel que j’ai fini par oublier ce qu’était l’amour-propre tellement j’étais toujours à la recherche de miettes d’attention et de reconnaissance de sa part. Quand on s’est séparées pendant un voyage dans l’Ouest canadien et que je suis rentrée au Québec sans elle, j’ai cru que je ne réussirais jamais à recoller les milliards de morceaux microscopiques que j’étais devenue par en dedans. Au fil du temps, je crois que je me suis attachée à cette douleur et qu’elle est devenue une espèce de marque de commerce. Je me rappelle que j’écoutais du Dédé Fortin en me disant qu’enfin quelqu’un comprenait comment je me sentais, quand il chantait Dehors novembre. J’avais moi aussi le feeling que c’était novembre à l’année.

« Mais chu heureux parce qu’au moins j’meurs l’esprit tranquille

J’vais commencer mon autre vie d’la même façon

J’vas avoir d’l’instinct, j’vas rester fidèle à mon style

L’entente parfaite entre mon cœur et ma raison »

Avec le recul, je comprends mieux la situation de cet homme et je relativise aussi comment j’ai pu me sentir à cette époque. Au fond, c’est sûr que c’est triste une adolescente avec autant de douleur que j’en avais, mais en même temps, quand la vie m’a offert la chance de grandir à travers elle et de renaître en quelque sorte je suis devenue littéralement une autre personne. J’avais toutes les cartes en main pour reconstruire un château beaucoup plus solide cette fois-ci. Si ce n’était pas si quétaine, je serais tentée de dire que la chenille est devenue papillon, mais je vais me retenir. Ça reste que le jour où j’ai trouvé José sur le pas de la porte de mon appartement au-dessus du Café Tao tout a changé. Il avait traversé la moitié du globe pour venir me retrouver et, d’un coup, j’ai eu envie de certitudes pour la première fois de ma vie.

J’ai eu envie de me poser.

J’ai même eu envie de me dire que, peut-être un jour, on pourrait être une famille.

J’ai eu envie qu’il ait toujours envie d’être là… pis envie de tout faire pour ça.

À ce moment-là, à l’aube de ma vingtaine et d’une toute nouvelle vie qui s’amorçait, je n’aurais jamais pu m’imaginer vivre ce que je vis actuellement. Ce soir, pour la première fois de mon existence, je me sens prisonnière alors que je suis en terre étrangère, ces mêmes lieux aux mille visages qui m’ont toujours servi de repère tranquille. Je me sens naufragée dans un océan infini de glaçons. Parfois, j’entends la glace se briser au loin, ça fait un grand bruit sourd qui résonne longtemps dans ma tête. Le même bruit que j’ai entendu quand Simon m’a parlé de José ce soir-là dans la clinique. J’imagine que les certitudes sont comme d’imposants glaciers et qu’elles font le même bruit assourdissant qu’eux quand elles se rompent sans avertir. Depuis ce temps-là, je m’isole dans le froid et la noirceur tout comme José. Indirectement, on dirait qu’il a fini par m’attirer dans sa boucle infernale alors que je me sentais initialement très bien ici. Maintenant, les bas de laine et les multiples couvertures ne réussissent plus à calmer mes frissons et j’ai toujours une petite nausée qui m’habite.

Quand Simon m’a parlé du fait qu’il croyait que José faisait une dépression majeure et pas seulement une espèce de trouble d’adaptation comme je l’avais pressenti, il m’a recommandé de ne pas me braquer et de ne pas changer drastiquement mes comportements pour ne pas le faire fuir. Il me faudrait me montrer présente et disponible pour lui. Il m’a conseillé d’amener très progressivement le sujet, au fil des jours, et de respecter ses limites. José est infirmier tout comme moi, il sait probablement ce qui lui arrive et s’il n’en a pas encore parlé, Simon est d’avis qu’il n’est simplement pas prêt à affronter ce qu’il traverse. Malheureusement, de nos jours les hommes voient encore la dépression comme un signe de faiblesse même si ce n’en est pas un. Néanmoins, ce que Simon m’a dit ce soir-là m’a tellement ébranlée qu’il m’est carrément impossible pour l’instant d’aborder le sujet avec José, malgré tout l’amour et l’empathie que je ressens pour lui. Simon m’a raconté comment il l’avait retrouvé recroquevillé, ivre mort et larmoyant, dans un coin du bar après que le propriétaire ait appelé à la clinique en panique ne sachant pas comment agir et craignant ses comportements. Comme Simon a agi à titre d’ami et non de médecin ce soir-là, il s’est permis de me dire que José avait eu des propos suicidaires lorsqu’il l’a ramené chez lui afin de ne pas lui imposer d’être vu par tous ses collègues de la clinique dans cet état. Il est réellement inquiet pour lui et craint qu’il puisse passer à l’acte, étant encore plus coupé de son réseau ici que si nous étions chez nous où il peut plus facilement se tourner vers ses amis de longue date ou sa famille pour demander de l’aide.

En tant que professionnelle, je comprends tout à fait son raisonnement. Mais, dans ma tête à moi, c’était moi sa famille. J’étais son amie de longue date.

Sa femme, il l’avait dit devant Elvis Presley.

Je me sens tellement égoïste de penser comme ça, mais j’ai l’impression qu’il m’a exclue de sa vie alors que depuis des années nous sommes un duo. J’ai l’impression qu’il m’a rayée de l’histoire à un chapitre où ma présence aurait fait sens plus que jamais. Étrangement, je lui en veux de ne pas s’être tourné vers moi au moment où il en avait réellement besoin alors que j’ai toujours eu l’impression qu’on formait un tout. Je sens l’air qui se coince dans mon thorax. J’étouffe. Normalement, j’aurais pris l’homme de ma vie dans mes bras et je l’aurais serré très fort afin qu’il me réconforte et qu’il me fasse décompresser des angoisses qui m’attaquent. C’est mon remède miracle des douze dernières années quand la vie est pas mal trop rugueuse à mon goût. Je me sens d’un coup très faible, mais je ne veux pas réveiller José qui a tellement de choses plus difficiles à gérer actuellement. En plus, pour une fois son sommeil a l’air paisible. J’ai la tête qui tourne de plus en plus. Je me rends à la salle de bain en tanguant pour me mettre de l’eau dans le visage. En cherchant frénétiquement dans la pharmacie un remède miracle à mon état, j’ai une crampe extrêmement douloureuse qui me traverse le bas-ventre. Dans le soubresaut, je fais tomber la trousse de rasoir de José dans le lavabo et elle se vide de son contenu. La douleur s’estompe un peu et je ramasse le bazar que j’ai fait, machinalement, en essayant de penser à la date de mes dernières menstruations quand une deuxième crampe encore plus violente me prend d’assaut. En remettant les effets de José dans sa trousse, je vois une dizaine de flacons de médicaments tout au fond, comme dissimulés dans un écrin. En lisant les noms dessus, je réalise qu’aucun de ces flacons n’est au nom de mon chum et qu’en plus il s’agit de gros antidouleurs, d’antipsychotiques et de relaxants musculaires. En reconnaissant le nom de certains de nos patients à la clinique, un violent frisson me secoue : José vole des médicaments d’ordonnance. Avant même que je n’aie le temps de réunir mes idées et de sortir de mon état de choc, je me tords à nouveau de douleur et je me jette sur le carrelage de la salle de bain au pied de la toilette, prise d’une nausée intense.

Tout tourne dans ma tête : José, le bruit du fracas des glaciers, le froid, les médicaments volés, la douleur.

Je crie pour que José se lève et qu’il vienne me voir, mais mes cris demeurent sans réponse. Comme si ma voix n’avait plus d’écho ou que je criais au fond de la mer du Labrador. Une mer tellement plus glaciale que celle où j’ai rencontré José dans la Réserve marine des Galápagos. À cette époque, il m’appelait tempête avec ce que je sais aujourd’hui être un ton amoureux. Un ton que je réalise tout juste à cet instant ne pas avoir entendu depuis longtemps. Mais, ce soir, je sens une tempête différente monter en moi.

— JOSÉ !

Encore une fois, mon appel à l’aide se répercute sur les murs de notre cabane rouge sang, sans résultat. Peut-être que ma voix s’est brisée. Peut-être que je cris en silence. Je me lève tant bien que mal et je me dirige en titubant vers le lit où José semble toujours dormir paisiblement. Lorsque je me mets à le secouer maladroitement à travers mes sueurs froides, je réalise que lui aussi est trempé. Pourtant, il ne doit pas faire plus de 16 degrés à l’intérieur, le feu de foyer est presque éteint et j’ai oublié de remettre des bûches, trop prise dans mes pensées. À bout de force, je lui hurle de s’ouvrir les yeux et de m’aider, de s’aider, de nous aider.

Il ne reste pas de marbre, il semble littéralement inanimé. Entre trois scènes d’horreurs, la sienne, la mienne, la nôtre, je trouve la force de décrocher le téléphone et d’appeler Chloé sous le regard horrifié d’Akéla des neiges qui ne comprend pas pourquoi je ne la prends pas dans mes bras, la pauvre. Je sais qu’elle sent que quelque chose ne va pas, je le vois dans ses yeux dépareillés envahis de craintes. Cette petite boule de fourrure est étrangement liée à moi. Après ce qui me semble être une éternité, mon amie décroche le téléphone avec le ton de quelqu’un qui pressent une catastrophe.

— Kariane !? Est-ce que tout va bien ?? Est-ce que José va bien ?

Mais je m’évanouis au même moment, à bout de forces.

Je ne saurai jamais vraiment comment s’est passée la suite des choses, ni si le froid aura eu raison de notre feu de foyer.

 

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