Café Tourmen-Thé

Marianne Marion · Chapitre 10 sur 17

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Café Tourmen-Thé

(Sans titre)

Chapitre 10

 

N oémie

Le silence.

Je le retrouve de plus en plus souvent, ces temps-ci. Antoine n’en peut tellement plus de moi qu’il travaille du bureau, chose qu’il n’a presque pas faite depuis les quatre dernières années et les filles préfèrent littéralement leur éducatrice Isabelle à moi. Le plus horrible dans tout ça, c’est que ça me convient totalement. Je n’ai plus rien à offrir à personne de toute façon.

Je préfère le silence.

Ami, refuge, forteresse.

Un bruit de clé qui tourne dans la serrure vient briser le calme dans lequel j’ai élu domicile. Je soupire d’avance en m’imaginant devoir faire la conversation à Antoine. Même en n’étant presque jamais là, il réussit à m’étouffer. À moins que ce soit moi qui manque constamment d’air toute seule ? Malgré sa lourdeur, cette réflexion me laisse de marbre. Je reste étendue sur le sofa en espérant être invisible pour moi-même et pour le monde entier. Les petits pas légers et doux dans le corridor commencent à m’inquiéter. Ce n’est clairement pas Antoine qui se déplacerait comme un nuage dans sa propre maison, surtout en pleine journée. La crainte de me retrouver nez à nez avec un voleur réanime en moi une espèce de sentiment d’alerte que je n’ai plus ressenti depuis le jour où Clara m’a annoncé le feu au café. Ce même jour où ma léthargie est devenue ma nouvelle demeure. Je bondis du divan et me retrouve face à face avec une Ève nerveuse et visiblement mal à l’aise.

— Ève, criss. Qu’est-ce que tu fais là ? Je t’ai prise pour un voleur.

— Tu répondais pas à mes appels ni à mes textos et Antoine m’a dit que tu étais à la maison. Comme j’ai le double de vos clés pour les urgences gardiennage avec les filles, j’ai décidé de te faire un guet-apens inversé, avec sushi et saké, en espérant que tu me sacrerais pas dehors.

Effectivement, je m’étais soigneusement appliquée à l’éviter depuis notre grosse chicane au bar et je lui en voulais aussi de m’avoir abandonnée comme un déchet au cours de yoga auquel elle m’avait elle-même conviée. Par contre, en ce moment, je n’ai pas la force de me battre contre sa bonne volonté et je suis affamée. Je lui fais signe de prendre place à la table de cuisine et elle s’applique à retirer son bel imperméable tout droit sorti du magazine Vogue, laissant s’échapper une belle robe noire à froufrou de style chic décontracté. Du Ève tout craché, sur son 36 pour venir sauver son amie déglinguée et lui apporter des sushis pour lui remonter le moral malgré un silence radio de plusieurs semaines après une grosse dispute. Bien malgré elle, tout son être fait actuellement en sorte que j’ai encore plus envie de me dévaloriser en sa présence. Mais bon, que peut-elle y faire ?

Je la mets toutefois en garde, car ma patience a des limites qui sont, à vrai dire, pas mal déjà atteintes dès mon réveil.

— Ok Ève, mais je t’avertis, si tu te la joues Friends et tu m’annonces que c’est une intervention, je te sacre à la porte et je reprends ma clé.

Je vois les efforts surhumains qu’elle fait pour ne pas poser sur moi ses grands yeux de biche maternante et je lui en suis reconnaissante.

— Parfait, je ne te dirai pas que c’est une intervention, promis. Et on parlera pas des choses que t’as pas envie de parler, sauf si t’as envie d’en parler. Deal ?

— Deal.

J’attaque les makis au thon rouge. Je n’ai presque pas mangé depuis quelques jours et ces sushis me font l’effet d’un réconfort collant dans ma bouche. Je mange comme d’autres respirent. Je m’empiffre littéralement, mais je parle peu. Tout le contraire de la Noémie que j’ai été toute ma vie, celle d’avant. J’entends la petite voix de ma mère dans ma tête me dire : « Quand l’appétit va, tout va » et j’ai envie de la mordre pour la faire taire même si elle n’est que le fruit de mon imagination. Malgré l’orgie d’hosomakis qui valse sur ma langue et mon palais en direction de ma gorge puis de mon estomac, rien ne va vraiment et je n’ai pas envie d’en parler avec Ève. Je veux continuer à m’enrouler dans ma solitude, malgré la présence de mon amie et du festin qu’elle m’a apporté, espérant sûrement une réconciliation ou du moins un geste d’ouverture de ma part. Néanmoins, je ne suis qu’une porte close, presque fermée sous vide. Avec toutes les précautions du monde, elle tente tout de même de faire la conversation :

— J’ai vu Kariane hier à l’épicerie, wow la grossesse lui va tellement bien ! C’est vrai ce qu’on dit des hormones, le teint rayonnant et tout.

Kariane… je ne l’ai presque pas vue depuis son retour du Nunavut. Je ne sais pas si elle m’évite… À moins que ce soit moi qui l’évite ? Ce serait une première… En même temps, on ne peut pas vraiment dire que ma prestation à la vue de sa bedaine a été particulièrement triomphale. Dans le rôle de cousine-meilleure-amie, on repassera pour l’oscar.

— Est-ce qu’elle t’avait dit qu’elle était enceinte ou elle t’a fait la surprise à son retour ?

Je repense au retour de Kariane et à ma réaction à la vue de son ventre. Je revenais tout juste du café où on avait constaté les dégâts du feu avec les pompiers qui avaient prononcé ces deux horribles mots qui roulent encore continuellement dans ma tête : perte totale. J’étais à terre et elle m’est apparue dans la porte, enceinte et rayonnante malgré le drame qu’elle venait d’apprendre. Elle était tellement belle, tellement entière et vivante. Je n’avais pas envie qu’elle soit enceinte. Je n’avais pas envie qu’elle arrête de voyager, qu’elle arrête d’être elle. Je la partageais déjà avec le monde entier, je ne voulais pas devoir la partager encore. C’était trop pour moi, tout ça, tout en même temps.

— Hein, Noé ?

Je reviens à Ève qui grignote sa petite salade wakame pendant que j’engloutis le plateau de sushis comme Gargantua. Si j’avais assez d’énergie, je me jugerais et je me promettrais de me remettre au sport dès demain, mais il n’en est rien. Ne faisant que constater le néant, je m’enfile une énorme crevette fly en espérant empêcher une idée de sortir de ma bouche, mais ça devient presque impossible. Ces mots pourtant imprononçables se frayent un chemin et s’échappent bien malgré moi.

— Ève, est-ce que c’est normal que je sois pas contente que Kariane soit enceinte ?

Ma belle amie psychologue s’étouffe avec sa gorgée de saké tout en essayant de raisonner son visage qui a pourtant appris à être impartial, quelque part dans ses cours d’université, mais qui affiche actuellement un regard un peu perturbé. Elle se ressaisit :

— Tu sais, en tant que psychologue, on n’utilise pas les mots normal, anormal.

— Bullshit. Arrête de tourner autour du pot. Je veux une vraie réponse.

— Tu es sûre ?

— Sûre.

Non, je ne suis pas sûre pantoute. 50 % de moi a envie de partir en courant me réfugier quelque part où je n’aurais pas posé cette question, mais l’autre 50 % est scotché à la chaise et attend résolument de recevoir le coup de grâce, celui qui me confirmera que je suis un monstre. Je vois qu’Ève également a envie d’être partout sauf ici, ce qui nous fait un bien triste point commun. Je la vois inspirer profondément et enfiler mentalement sa paire de gants blancs extra soyeux avant de commencer son analyse de la situation.

— Je pense, sous toutes réserves, que tu as vécu beaucoup de choses difficiles ces temps-ci et que, peut-être, tu pensais que Kariane resterait à jamais telle que tu la connaissais et qu’au moins une chose était immuable et ne changerait pas, ce qui t’a perturbée. Un peu comme une espèce de forteresse mentale qui n’en serait plus une.

Touchée coulée.

Elle est forte. Je comprends définitivement pourquoi une université lui a confié un poste de recherche malgré son jeune âge. Par contre, je sens qu’elle ne me dit pas tout.

— C’est la réponse de psy ou d’amie ?

— Oh boy, je dirais que l’une est indissociable de l’autre. Pourquoi ?

— Alors, je veux savoir ce que tu me dirais si je n’étais pas ton amie et que j’étais simplement une cliente de ton cabinet.

Je vois Ève se trémousser sur sa chaise, visiblement extrêmement inconfortable avec ma demande.

— Non.

Comme je sens que j’ai encore des réserves incroyables d’arrogance et de mépris de l’humanité en moi qui ne demandent qu’à jaillir, je prends une grande respiration et répète ma requête calmement.

— Ève, je te demande ton avis de psychologue, pas d’amie.

— Je pourrais te référer à une collègue de mon cabinet, peut-être ? Sabrina. Tu vas voir, elle est merveilleuse et tellement compréhensive. C’est une perle.

— Je ne te demande pas une référence, je te demande de me dire ce que tu penses de la situation. Tu sais ben que y’a 0 % de chance que j’aille voir une psy. ZÉRO-POUR-CENT. Juste le mot psy, ça me fait frissonner.

La tension est palpable entre nous. Un peu vexée et voulant probablement éviter un nouveau drame, elle se lève et commence à mettre son imperméable. Elle semble plutôt calme malgré la tempête qui se prépare. Je la dévisage avec intensité pendant son petit manège. Malheureusement pour elle, le round n’est pas fini.

— Il me semblait que c’était ... Comment t’as appelé ça déjà ta petite visite surprise ? Un guet-apens inversé ? Pour une embuscade, tu ranges l’artillerie rapidement je trouve.

Ève arrête son geste, s’assoit à demi sur la chaise, comme prête à partir en courant au besoin et me dit simplement, le plus doucement du monde en me prenant la main dans ses petites mains toutes douces :

— Tu sais, Noémie, tu es une des plus belles personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. Tu es le genre de fille qui brille de tous les feux même parmi une foule de monde, toujours l’étoile qui scintille plus fort que les autres. Je pense que cette intensité par laquelle tu t’es caractérisée pendant tellement d’années a fini par prendre toute la place et que le reste de ta personne suffoque lentement dans un coin. Je pense aussi que tu es devenue tellement allergique au bonheur que tu n’es même plus capable de le souhaiter aux autres, ni même de le tolérer chez les personnes que tu aimes le plus, à commencer par Kariane. Je crois que tu as fini par te faire croire que tu étais bien, recroquevillée quelque part dans tes malheurs, et que tu n’es plus capable de détourner les yeux de tes bobos de peur de croiser du regard quelque chose de beau. C’est un peu comme si tu étais effrayée à l’idée que ce petit quelque chose vole l’espace que tu réserves jalousement à ces micros drames qui prennent toute la place dans ton quotidien. C’est ça que la psy ET l’amie en moi pensent réellement, peu importe laquelle dit quoi.

Figée. Pas de marbre comme si j’étais au-dessus de tout ça, non. Figée comme incapable de me défendre. Comme le chevreuil qui fixe les phares de la voiture qui y fonce droit dessus. Toujours avec toute la douceur du monde, Ève prend maintenant également ma deuxième main et cherche mon regard jusqu’à ce qu’il se plante dans ses grands yeux.

— Maintenant, Noémie, tu vas m’écouter. C’est ton amie qui parle et, oui, c’est une intervention okay ?

Elle me fait un beau sourire tout doux et je ne peux m’empêcher de penser qu’elle doit servir le même à tous les étourdis qui s’assoient sur son canapé blanc cassé à 3000 $. Pourtant, je continue à la fixer en attendant avidement la suite, comme hypnotisée.

— Antoine est inquiet. Moi, je suis inquiète et Sébastien aussi. Il est même assez inquiet pour m’appeler pour m’en parler, tu imagines ?

Je ris faiblement, le premier simili rictus depuis des lustres. Sébastien n’a pas réellement pardonné et tourné la page « Ève » malgré l’amitié entre elle et moi. Disons que, malgré le temps qui passe, le malaise entre eux, lui, demeure entier. D’un coup, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour mon ami comme si je réalisais, après toutes ces semaines, le drame qu’il vit lui aussi et qu’il doit affronter seul.

— Tu as parlé à Sébas ? Comment il va ?

— Mal Noémie, Sébastien va mal. Comme toi. Et tu sais ce qui est le pire dans tout ça ? Sa meilleure amie n’est pas là pour lui. Tu sais, cette fille avec qui il partage tout depuis douze ans ? Tu vois de qui je parle ?

Bien sûr, je vois de qui elle parle.

— Tu sais Ève, moi aussi je la cherche cette Noémie-là. Pis, je la trouve nulle part.

Elle me fait à nouveau ce regard compatissant dans lequel on a envie de se blottir, quelque part sous ses longs cils noirs qui protègent des malheurs. Son sourire veut tout dire : je comprends, je t’aime, je suis là pour toi et même je te pardonne. Elle me lance doucement :

— Elle n’est pas très loin, j’en suis sûre. Il s’agit peut-être juste de réellement souhaiter la retrouver ?

J’acquiesce. Son raisonnement ne pourrait être plus simple ni plus véridique d’ailleurs.

— Noémie, commence par sortir de la maison, okay ? Un pas à la fois. Appelle Sébastien, va voir Kariane, va faire Compostelle si tu veux, whatever. Mais là, il va être temps que tu sortes de ta boucle infernale sinon tu vas rester pognée dedans. C’est long une vie de regrets ma chouette. Tu comprends ?

— Je comprends.

Elle s’avance, me donne un bec sur la tête et se dirige tranquillement vers la porte, aussi gracieuse qu’un mannequin, laissant seulement autour de moi l’effluve de son parfum doux et fruité comme elle.

— Je retourne au boulot. Je suis là si tu as besoin de moi, okay ? Peu importe l’heure.

Dès qu’elle se retourne, je ferme les yeux afin de trouver le courage de lui dire ce que j’ai à lui dire.

— Ève, attends.

— Oui ?

Elle attend, patiente comme une saison qui attend son tour pour naître. Mais moi je suis terrorisée par ce qui tente de sortir, mais qui reste pris dans ma gorge, une douloureuse vérité.

— Noé, tu peux tout me dire… je suis là.

Je me lance.

— Je pense que je suis attirée par les femmes.

 

K ariane

Je marche tranquillement dans le quartier qui m’a vue grandir. Je pense que je ne m’y suis pas baladé ainsi depuis une dizaine d’années. C’est fou comment tout a changé en restant exactement pareil à la fois. J’ai l’impression de ne pas avoir mis les pieds sur la rue des Mésanges depuis mille ans, mais j’ai aussi l’impression d’avoir joué avec mon frère Marc dans les balançoires du parc au coin de la rue la semaine dernière à peine. Je ne suis pas une personne nostalgique, habituellement. Je suis ce genre de personne qui surfe sur le moment présent en collectionnant les souvenirs sans chercher à les rendre immortels, à en avoir quarante photos dans mon cellulaire ou à les reproduire à l’infini. Mais, depuis mon retour, je sens continuellement un flot de nostalgie m’assaillir. Je suis prise dans mes vieux souvenirs et je tangue dans des émotions, tantôt joyeuses, tantôt tristes. Je ris doucement en essuyant une petite larme, car je réalise que ce sont sûrement les hormones qui me font voyager dans ce capharnaüm émotionnel qui ne me ressemble pas du tout. Si Noémie me voyait, elle rirait sûrement avec moi, car elle a toujours été la fleur bleue de nous deux et je l’ai toujours taquinée pour ça. Je préfère rester campée dans ma position de grosse dure à la carapace épaisse. Rapidement, penser à elle me rend encore plus triste et nostalgique qu’avant. Nous avons à peine reparlé depuis que je suis passée chez elle le soir de mon retour et sa réaction, quand j’y repense, me fait encore mal. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi je suis aussi déçue de son manque d’enthousiasme face à ma grossesse. Peut-être que j’espérais puiser en elle le manque de confiance que je ressens envers l’avenir ? Elle a plutôt exacerbé mes craintes, comme s’il apparaissait soudain impossible que tout se passe bien en l’absence de José. Au final, je lui ai seulement dit qu’il passait un peu de temps dans sa famille en restant plutôt vague et elle n’a pas demandé plus de détails. Je sais que je devrai bientôt tout lui dire comme je l’ai fait avec mon père, mais je ne suis pas prête. Pas encore. Elle n’a pas vraiment posé de questions non plus. Honnêtement, je ne sais pas si c’est parce qu’elle n’a aucun doute sur ma relation avec José ou parce qu’elle s’en fout…

En tournant au coin d’une ruelle qui débouche sur une allée piétonne, je remarque une silhouette familière assise sur un banc, l’air de ne rien attendre.

— Antoine ?

Il se tourne vers moi et je réalise qu’il a beaucoup maigri depuis l’automne et qu’il est très cerné. D’un coup, je réalise que lui aussi doit vivre des moments très durs actuellement avec ce qui arrive au café et je m’en veux de ne pas avoir pris de ses nouvelles depuis mon retour. Il me fait un mince sourire, sans réelle conviction.

— Bonjour Kariane.

Je le scrute du regard et je réalise qu’il n’a pas son éternel livre à la main ni même de café ou de cellulaire. On dirait que c’est devenu rare, de nos jours, de voir une personne assise sur un banc avec l’air de ne rien attendre de la vie ni de personne. Je vois qu’il remarque mon regard curieux.

— Ah oui, au fait, félicitations pour ta grossesse.

— Merci.

Je sens le malaise. Il est évident comme un éléphant dans une pièce, mais surtout je ne comprends pas ce qui le génère. Antoine et moi nous sommes toujours bien entendus, même si nous ne partageons pas du tout les mêmes goûts en matière de littérature, ce qui est devenu un peu notre running gag depuis qu’il est avec Noémie. J’essaie de détendre l’atmosphère d’une tentative plutôt malhabile :

— Je suis surprise de ne pas te trouver avec une triste et sordide pièce de théâtre expérimentale à la main.

En temps normal, cette réplique aurait généré un débat houleux sur nos genres littéraires de prédilections respectifs et nous aurions finalement ri de bon cœur, mais il était clair que la situation ne s’y prêtait pas, malgré la perche chambranlante que j’ai tenté de lui tendre, infructueusement.

— Non, je prends une pause. Disons que j’ai assez de triste et de sordide comme ça dans ma vie actuellement.

Il tente de me convaincre avec un petit rire, mais le cœur n’y est pas. Il lève les yeux vers moi et, tout à coup, je vois l’ampleur de la souffrance dans son regard. Je m’assois à côté de lui sans dire un mot et je me mets à fixer le vide moi aussi. Parfois, il n’y a pas grand-chose à dire, j’imagine. Il suffit simplement d’être là, assis sur un banc public avec un ami sans livre ni cellulaire ni café à la main, un après-midi de semaine. Antoine rompt le silence en premier.

— Bon, je vais aller chercher les filles à la garderie.

— Noémie est où ?

— À la maison.

Il ne se lève quand même pas tout de suite comme figé dans le temps et dans l’espace.

— Antoine, voudrais-tu que j’aille chercher les filles pour que tu puisses aller souper avec Noémie ou quelque chose comme ça ? Il me semble que ça vous ferait du bien avec tout ce que vous avez traversé dernièrement. En plus, je meurs d’envie de passer plus de temps avec mes filleules.

Il fixe le sol et je vois rouler une larme sur sa joue. Contrairement à bien des hommes que je connais, il ne se dépêche pas de l’essuyer. Il la laisse exister et disparaître à son rythme, accomplir sa mission. Il inspire profondément et me répond :

— T’es bien fine, mais j’aimerais mieux aller les chercher. De toute façon, Noémie n’a pas envie de passer du temps avec moi. Elle n’a pas envie de passer du temps avec personne, apparemment.

Sur ce, il se lève et se met en route tranquillement, les mains dans les poches. Je regarde l’heure et je réalise qu’il est 14 h 30. Pendant une seconde, l’idée me traverse qu’il ait pu s’asseoir longuement sur ce banc en regardant le temps passer avant d’aller chercher les filles juste pour ne pas être chez lui. Je chasse cette idée de ma tête en espérant qu’elle ne soit que le fruit de mon imagination, mais une petite voix en moi me dit qu’Antoine a besoin d’une amie en ce moment, lui aussi. Je me lève et je lui lance :

— Je sais qu’on ne trouvera plus jamais d’aussi bons lattés végan qu’au Tourmen-Thé, mais si tu veux on peut aller prendre un café au Vieux-Pub et on ira chercher les filles ensemble après ?

Antoine se tourne lentement et me fait un sourire, faible, mais vrai, et il me fait un signe de la tête de le suivre. Je suis contente moi aussi de retrouver une lueur de mon ami et nous marchons sans un mot jusqu’au pub où Benjamin nous accueille avec sa bonhomie habituelle. Pendant qu’Antoine se rend aux toilettes, je regarde le bar avec la même nostalgie qui me prenait plus tôt dans la rue et je constate toutes les années qui ont passé sans même qu’on s’en rende compte. Un petit vertige me prend quand Benjamin s’avance vers moi avec un cabaret contenant trois shooters de téquila à la main.

— Ma cliente préférée ! Je suis contente de te voir, ça fait une éternité. J’ai pas oublié nos vieilles coutumes.

Il me tend un des shooters comme on l’a fait un million de fois dans le passé peu importe l’heure de la journée et me fait un clin d’œil en en prenant un autre. Je suis désemparée face à la situation, car je n’avais pas prévu parler de ma grossesse en dehors de ma famille pour l’instant. En tout cas, pas avant que José ne soit au courant… lui qui ne répond pas à mes courriels depuis son départ. Benjamin voit que je suis visiblement mal à l’aise et ne comprend pas ma réaction.

— Ça va Kari ? On dirait que tu as vu un fantôme.

— Je euh, eee.

Antoine revient en même temps de la salle de bain et s’assoit à la table devant moi. Le plus simplement du monde, il dit :

— Tu as bien raison, de la téquila c’est exactement ce dont j’ai besoin actuellement. C’est le fun, comme tu ne peux pas boire, ça va faire un chauffeur désigné pour aller chercher les jumelles. Finalement, je suis ben content qu’on se soit croisés par hasard dans la rue.

Le regard de Benjamin s’illumine. Il dépose le cabaret sur la table et me prend tout simplement dans ses grands bras musclés de gars qui charrie des fûts de bière à la semaine longue et me serre fort, très fort. Le genre d’étreinte qui remet deux-trois morceaux brisés en place. Il me regarde avec un regard dans lequel absolument aucun doute ne plane et me dit simplement :

— Tu feras une mère incroyable.

Et, en cet instant précis, j’ai envie de le croire.

 

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