Café Tourmen-Thé
(Sans titre)
Chapitre 16
K ariane
Les filles sont couchées. Excellente nouvelle, j’ai réussi à laver, nourrir et endormir deux fillettes complètement survoltées et tout le monde a survécu. J’espère que c’est bon augure que je m’en sortirai avec un bébé.
Seule.
Peut-être même 52 semaines par année.
Noémie ne voulait plus partir ce matin quand je lui ai parlé des nouvelles que j’avais reçues de José. En même temps, rien ne pouvait me changer davantage les idées que de passer deux jours avec mes filleules. C’est définitivement le meilleur remède de grand-mère aux gros chagrins qui restent pris de travers dans le cœur. J’ai monté un petit lit entre les deux lits simples des filles afin de passer la nuit en plein centre d’elles, de m’en imprégner. Je me disais qu’après avoir travaillé dans des camps de réfugiés et des campements de brousse, je pourrais facilement dormir sur un lit de camp, mais ma bedaine de troisième trimestre n’est pas en accord avec cette décision et me rappelle cruellement que ça fait mal dans le dos d’être wild quand t’es enceinte. Résultat : j’ai deux petites ronfleuses et une boule de poil assoupies à mes côtés et moi j’ai les yeux grands ouverts sur la pleine lune dehors. Je pensais me sauver des constantes pensées qui tournent en boucle dans ma tête en me blottissant dans l’univers des jumelles, mais l’insomnie m’a rattrapée.
Je me rejoue la scène encore et encore. J’entends les petits coups à la porte, effacés, pas sûrs d’eux. Je revois Akéla dresser ses oreilles, prête à combattre n’importe quel monstre qui pourrait s’approcher pour nous défendre, bébé-lune et moi. Elle est toujours en train de sentir mon ventre et de se coller la tête dessus. Je sais qu’elle est déjà aussi attachée que moi à la petite boule de vie qui y grandit de jour en jour. Je vais ouvrir la porte et je trouve les parents de José de l’autre côté, les traits tirés. On dirait qu’ils n’ont pas dormi depuis deux vies, mais ils feignent bientôt un sourire, comme s’ils tentaient de me faire croire qu’une bombe n’était pas en train de se préparer à exploser au-dessus de ma tête, au-dessus de nos têtes. Diane me sourit, les yeux remplis de larmes, mais étincelants à la fois.
— Wow, que tu es belle Kariane.
Je reste figée dans le cadre de porte, comme si je me refusais à les laisser entrer. L’instinct de survie ne trompe jamais.
— Est-ce qu’on peut entrer une minute ? On t’a amené quelques petits trucs pour le bébé.
J’aime sincèrement les deux personnes qui se trouvent devant moi et je sais que je devrais les laisser entrer, mais mon corps tout entier refuse de s’exécuter. Je reste impassible dans la porte, une statue de glace. Mon père arrive au même moment derrière moi et brise la froidure de ce moment.
— Ah ben ! De la grande visite. Entrez !
Ils passent devant moi qui reste impassible dans le cadre de porte. Bientôt, je sens une main douce qui fait une légère pression sur ma nuque. Manon me regarde dans toute sa bienveillance.
— Viens, je suis avec toi.
Après quelques formalités de base sur la température et tout, je vois bien que quelque chose cloche dans le non verbal des parents de José et qu’ils ne sont pas venus de Montréal sans appeler pour venir porter deux-trois grenouillères qui ne feront pas avant des mois à un enfant pas encore né. L’angoisse monte, mais je n’arrive pas à ouvrir la bouche tant j’ai un mauvais présage. Manon sent que ma tension est en train de monter et elle me dit doucement :
— Ça va Kariane ? Tu es toute pâle. Veux-tu t’asseoir un peu ?
Les parents de José me regardent, tout aussi pâles que moi. Je plante mon regard dans les leurs et dit :
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Ma belle-mère éclate en sanglots et mon beau-père la prend dans ses bras. Lui qui n’est pas un homme de mots ou d’émotions se retrouve donc à être le pilier de cette situation hautement délicate. Il laisse échapper ces mots, entre deux soubresauts de larmes de sa femme :
— José vient d’être réhospitalisé en psychiatrie.
Je ne sais pas si c’est vraiment possible, mais je ne me souviens pas avoir ressenti d’émotion sur le moment. Rien, niet. Désert émotionnel. Je me souviens que tout le monde autour de moi était émotif. Certains pleuraient et d’autres me regardaient, prêts à rattraper au vol les petits morceaux de moi qui menaçaient de se briser de part et d’autre, mais rien ne s’est produit. Je ne pense pas avoir été sous le choc non plus, honnêtement. Je n’ai simplement rien ressenti. Peut-être que l’information est restée prise dans la partie du cerveau responsable de l’analyse et du décodage et que la section qui s’occupe de transférer ça en émotions à juste dit : « Euh non, ça va, on vous le laisse. C’est comme trop complexe pour nous pis on est understaffed. » N’empêche que les minutes qui ont suivi sont floues pour moi, peu de paroles, beaucoup d’étreintes et de promesses d’être là les uns pour les autres, ce genre de choses qui se passent et qui se disent quand deux familles s’unissent sous le même drame. Mais moi, je n’étais présente que de corps pendant tout ce temps. J’étais un peu comme une urne sur une cheminée. Une présence symbolique. Avant de partir, Diane m’a appelée dans le portique d’entrée. Elle m’a remis une lettre en m’expliquant qu’elle l’avait trouvée dans les vêtements de José au moment où il a été réhospitalisé. Elle soupçonne qu’il allait passer à l’acte pour une deuxième fois, mais elle n’en est pas certaine. N’empêche que la lettre m’était adressée et qu’elle ne voulait pas trahir son fils en la lisant, même si cette lettre lui aurait probablement apporté certaines des réponses qu’elle cherchait tant. Je la voyais dans ses yeux, toute sa douleur de mère qui voit souffrir son enfant. Ce même enfant qu’elle a mis au monde et à qui elle a tenu la main pour traverser chaque intersection de vie. Elle m’a regardée une dernière fois dans les yeux avant de tourner les talons et de partir vers sa voiture d’un pas chancelant.
À son départ, je me suis effondrée dans mon lit et j’ai posé la lettre de José sur un oreiller, de son côté du matelas. Peu importe sur quel continent nous avons dormi dans les douze dernières années, José a toujours dormi du côté gauche du lit, même dans les hémisphères inverses. Il me disait qu’il était humainement impossible pour lui de s’endormir s’il n’était pas du bon côté du lit et moi je lui répondais que c’était dans sa tête tout ça et qu’il avait fini par tellement se le répéter qu’il s’y était conditionné. Il comparait le tout à de la torture et même quand on avait des lits de camp côte à côte, il faisait une crise de bacon pour avoir celui de gauche. J’imagine que sa notion de ce qui représente de la torture serait bien différente aujourd’hui et qu’il accepterait même de dormir à droite du lit si ça pouvait lui donner un peu de répit, dans le tourbillon incessant de ses idées noires et destructrices. Si seulement j’avais accès à tout ce qui se passe dans sa tête, il me semble que je pourrais prendre une petite partie de tout ce qui est horriblement laid et lui laisser que les belles idées pour qu’il puisse fleurir encore et qu’il revienne à lui. Il pourrait être là pour élever notre enfant et faire de belles faces souriantes sur les photos de famille prises aux pommes ou sur une botte de foin dans un champ de citrouilles d’automne. J’imagine que le pire quand on est atteint d’un trouble de santé mentale comme José, c’est d’être conscient que la prison se trouve dans notre tête, qu’il n’y a pas de gardien et que les portes ne sont pas barrées, mais d’y rester enfermé quand même malgré tous les efforts qui sont faits pour en sortir… un espèce de labyrinthe sans fin, juste des culs-de-sac.
Je me suis assoupie en regardant la lettre posée sur la taie blanche comme la neige du Nunavut avec l’impression que plusieurs vies s’étaient écoulées depuis le moment où nous avons posé les pieds dans le Grand Nord, il y a environ un an. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis responsable de tout ça, qu’en m’entêtant à prendre ce contrat, j’ai précipité l’homme que j’aime dans un abysse sans fond duquel il peine maintenant à sortir. Après tout, c’est peut-être même de ma faute si mon enfant risque de grandir sans père et avec une mère qui n’est plus en mesure de ressentir aucune émotion. Froide, froide, froide.
Quand je me suis réveillée, il faisait sombre et la maison était calme. Mon père et Manon travaillaient cette nuit et ils n’avaient sûrement pas voulu me réveiller avant de partir vu la journée éprouvante que nous avions vécue. Je suis descendue à la cuisine avec la lettre de José toujours cachetée au creux de ma main et je me suis assise à la table de cuisine. J’ai pris la place où ma mère avait l’habitude de s’asseoir lorsqu’elle était encore en vie. Je me souviens l’avoir vue tellement de fois, en pleine nuit, assise exactement à cet endroit alors qu’elle était au beau milieu de ses traitements pour le cancer et que l’insomnie la rongeait presque autant que sa foutue maladie. Je comprends seulement aujourd’hui qu’elle a dû passer des nuits blanches à anticiper le pire, tout en essayant de faire la paix avec la situation. Je sens que je suis exactement à ce même croisement moi aussi et je me rassure de voir plusieurs émotions reprendre momentanément vie en moi. Je me sens nostalgique en revoyant l’image de ma mère à la table, mais je suis aussi extrêmement inquiète pour José qui traverse actuellement un enfer sans nom dans lequel je ne peux que lui offrir du soutien alors que je voudrais pouvoir faire tellement plus. Je sens aussi de la gratitude quand je pense à tous les gens qui gravitent autour de moi pendant que le centre de mon univers spine vers cet enfant qui arrive tellement bientôt. C’est beau, c’est comme si tous les astres d’un même système solaire réorganisaient d’un coup leur centre d’attraction et se mettaient à graviter autour d’une toute nouvelle étoile. Mon soleil. J’ai déposé la lettre de José à cette place qui reste toujours vide autour de la table quand nous mangeons ensemble, avec mon père et Manon. Comme si c’était sa place. J’ai regardé l’enveloppe frêle, mais elle me renvoyait plutôt l’image d’un coffre fermé à clé sur un lourd secret. Je la regardais comme Pandore devait regarder cette fameuse jarre qui contenait tous les maux de l’humanité juste avant de se décider à l’ouvrir. Je savais que je finirais par l’ouvrir moi aussi, mais je ne suis pas aussi dupe qu’elle sur les ravages que ces mots feront assurément en moi…
Je sors de ma contemplation de la lune et me tourne difficilement sur le côté dans mon petit lit de camp. Soudain, le cœur me fait trois tours dans la poitrine. Deux petites billes noires et brillantes me fixent dans l’obscurité et j’ai d’un coup autant peur que quand Marc m’avait fait croire que mes poupées me regardaient dormir la nuit quand j’étais petite. Tout à coup, les deux petites billes s’éteignent avant de se rallumer, guettant quelque chose dans le noir.
— Agathe ?
Les petites billes se referment à nouveau.
— Tu dors pas ma puce ?
— Non.
— Viens, on va aller boire un lait chaud. On va laisser Seba dormir.
Nous sortons de la chambre sur la pointe des pieds vers la cuisine, main dans la main Agathe et moi, comme deux petites voleuses ayant peur d’être prises sur le fait. Le plus drôle, c’est que j’en viens à oublier que c’est moi l’adulte et qu’aucun parent ne va me gronder s’il me prend à descendre les escaliers en pleine nuit. Dans la cuisine, ma nièce s’assoit sur un tabouret pendant que je fais chauffer du lait dans un petit chaudron. Au moment où j’ajoute une pincée de cannelle dedans, je regarde Agathe toute ébouriffée de sa demi-nuit et je lui dis :
— Je mets une pincée de poudre de dodo dedans. C’est ma maman qui m’a appris la recette. On va bien dormir après ça, tu vas voir.
Ses deux belles grandes billes sont maintenant illuminées par le clair de lune. Elle a les mêmes yeux que sa maman. Ma nièce reste drôlement tranquille et m’épie pendant que je prépare nos tasses de lait chaud. Je m’y consacre tel un rituel sacré. Je dépose finalement une tasse devant elle.
— Attention ma puce, c’est chaud.
— Matante Kari, comment il s’appelle le bébé dans ton ventre ?
Surprise, je lui réponds la première chose qui me passe par la tête.
— Bébé-lune.
Agathe hausse les épaules et prend une petite gorgée dans sa tasse de la reine des neiges.
— C’est un beau nom.
Je dépose ma tête sur la sienne, chacune assise sur notre tabouret de l’îlot de cuisine.
— Papa va vivre dans une autre maison.
Je passe un bras autour de ses petites épaules de grande fille de bientôt cinq ans pour lui souligner ma présence bienveillante dans sa petite tempête.
— Je sais, ma cocotte. Mais papa et maman vont continuer à vous aimer fort tous les deux. Vous le savez, ça ?
Elle ne dit rien et continue à boire son lait chaud avec le plus grand sérieux du monde. Elle a aussi hérité du caractère de Noémie, c’est plus qu’évident. Elles ont beau être jumelles et avoir les mêmes yeux, la façon dont Seba pose les yeux sur le monde m’a l’air davantage teintée de l’optimisme d’Antoine, de sa légèreté. Agathe, elle, voit le monde d’une façon plus pointue, plus sensible. Puissent-elles toujours affronter le monde à deux, pour pouvoir se tenir la main et s’équilibrer dans chaque tempête. Comme pour la rassurer, je lui souffle à l’oreille :
— Tu sais, bébé-lune aussi son papa va vivre dans une autre maison quand il va arriver au monde.
— C’est vrai de vrai ?
— Oui, c’est vrai de vrai.
Ironiquement, ses yeux s’illuminent à cette idée. C’est comme si elle la trouvait normalisante et qu’elle pouvait s’identifier à elle. Je vois sa petite tête se creuser pendant que je détaille son visage. Je me demande si son cousin ou sa cousine lui ressemblera, s’il/elle aura sa profondeur, le sourire facile de sa sœur, leurs beaux cheveux châtain clair. Elle se met à bâiller lourdement.
— Matante Kari, je pense que la poudre de dodo fonctionne.
Je la recouche dans son lit et je redescends m’asseoir à l’îlot de cuisine. Je sors la lettre de José de mon sac et je la fais tourner dans mes mains, encore et encore.
Ma boîte de Pandore.
N oémie
Je gare ma voiture dans le stationnement du chalet après une heure à avoir tourné en rond dans le bois parce que mon foutu GPS ne captait pas dans cette forêt profonde et dense. Je suis surprise de voir qu’il n’y a qu’une seule autre voiture dans le stationnement et qu’elle porte une immatriculation commerciale. J’étais certaine d’être la dernière arrivée avec les mille détours que j’ai faits. Je relis encore une fois l’adresse sur l’affiche et je regarde le chalet en bois rond massif qui se dresse entre moi et le lac. Il n’y a aucun doute, il ne doit pas y avoir vingt-huit Pavillons des mésanges dans ce trou perdu.
Seigneur.
Je prends tout mon attirail et ma valise de trois tonnes et je monte péniblement les escaliers extérieurs vers la porte d’entrée. Au moment où j’atteins le point culminant de ma montée, la porte s’ouvre à la volée devant moi sans que j’aie eu le temps d’atteindre la poignée. Je perds l’équilibre en essayant de ne pas échapper mon tapis de yoga, mon traversin et le reste de mon chargement et je me retrouve en position semi-accroupie dans la dernière marche des escaliers. Une grosse voix s’élève dans la porte et j’ai de la difficulté à regarder mon interlocuteur, aveuglée par le soleil de cette fin d’après-midi.
— Madame Ouellette ?
Je tente de faire un pare-soleil de fortune avec ma main presque libre pour pouvoir regarder mon interlocuteur. Il a une grosse barbe. J’espère que ce n’est pas lui la déesse intérieure sinon je déclare forfait.
— Elle-même, dans toute sa grâce.
L’inconnu m’aide à me relever.
— J’ai essayé de vous joindre tout l’après-midi. La retraite de yoga est annulée. La professeure s’est coupé le tendon de la main en coupant un avocat.
— Ooooon.
C’est la seule chose que j’ai réussi à prononcer. Je pense que je suis encore un peu sous le choc de ma quasi-chute d’équilibriste déséquilibrée dans les escaliers. Cette fois, je laisse tomber tout mon chargement par terre, lourdement. J’abandonne. Je suis submergée d’émotions. La moitié de mon attirail fout le camp en bas des escaliers. Je suis seule au milieu de nulle part et je me sens extrêmement désarmée face à la vie. Je réalise seulement à ce moment que je me sens réellement incapable de voir Antoine demain et que l’idée de devoir rentrer chez nous de façon prématurée me terrorise. J’éclate en sanglots, comme les jumelles quand je leur dis que toutes les assiettes bleues sont au lave-vaisselle et qu’elles ne peuvent ABSOLUMENT PAS s’imaginer manger dans quelconque autre vaisselle. Le drôle de monsieur barbu me dévisage, mais je n’en ai honnêtement rien à foutre.
— Comme j’ai dit à l’autre fille en haut, le chalet est déjà payé et le traiteur a déposé tous les trucs dans la chambre froide avant que la professeure appelle pour se décommander. Ça ne me change rien si vous voulez rester, vous aurez juste à faire le ménage avant de partir dimanche et à laisser les clés dans la boite aux lettres.
Je saute au cou de l’homme qui pourrait bien s’appeler Pierre, Gilles ou Jésus sans que ça change quelque chose pour moi. Il est visiblement mal à l’aise devant mes émotions en dents de scie et exhaustives du moment. Pour se libérer de ce moment malaisant, il prend ma valise par terre et entre dans le chalet.
— Je vais vous monter ça avant de partir, j’ai pas envie que vous vous cassiez le cou.
Je ramasse le reste de mon foutoir et je le suis en courant dans les escaliers. Il dépose ma valise dans un petit dortoir de quatre lits superposés qui me fait penser aux camps de vacances où j’allais l’été quand j’étais enfant. Un sac de randonnée usé à la corde traîne dans un coin, mais je ne vois pas âme qui vive dans le chalet. L’homme-barbu-sauveur quitte les lieux avec un regard somme toute inquiet de papa-poule qui a peur de laisser ses protégées seules dans un chalet au fond d’une forêt sans réseau cellulaire. Brave homme. Je défais ma valise sur le lit, empoigne ma première bouteille de vin et pars à la recherche d’un verre quelconque pour pouvoir déposer le précieux liquide. À défaut de réenligner mes chakras de fille brisée, cette fin de semaine de retraite va assurément m’aider à décompresser de cette année qui ne finit pas. Sans cellulaire, aucun entrepreneur ne peut m’appeler pour valider des informations pour le café et Kariane et Antoine s’occupent des filles. Cerise sur le sundae, je n’ai même pas à me sentir coupable d’avoir séché les séances de yoga, elles se sont séchées toutes seules. N’empêche, il me semble que c’est insultant quand un petit fruit aussi crémeux qu’un avocat te trahit comme ça, sournoisement. J’entends Annie Pelletier qui chantonne dans mes oreilles « La vie est un sport dangereux » et je ris à l’idée que mes filles ne comprendront jamais mes références culturelles des années 1990. Peut-être même que, quand elles seront adolescentes, j’aurai droit au « t’as pas rapport ! » que je lançais moi-même à ma mère à cet âge. Bientôt, je souris à nouveau parce que je réalise que c’est la première fois que je me projette en avant depuis très, très longtemps. Je trouve une tasse « Happy camper » dans la cuisine du chalet et je sors m’asseoir dans une des grosses chaises en bois sur la terrasse. Je me sens vraiment plus zen, j’aurais dont dû faire une retraite de yoga avant.
Le soleil descend tranquillement au-dessus du lac, mais je ne compte pas les minutes qui passent. Je fais le vide. Je fais le plein.
Un petit bruit plus loin attire mon attention, à l’orée de la forêt. J’ai tout juste le temps de me dire que ça serait ben le boutte que je meure dévorée par un ours après m’être séparée et que mon commerce ait brûlé dans la même année. J’imagine qu’il y a toujours ben un maximum au nombre de badlucks qui peuvent arriver à une seule personne en si peu de temps. Au moment où je saisis ce qui reste de ma bouteille de vin, prête à me réfugier dans le chalet en quatrième vitesse avec mon précieux élixir de paix intérieure, une petite tête pink-champagne-brûlée-par-le-bleach sort de la forêt, bottes de randonnée aux pieds. Pendant que je suis estomaquée et prête à lancer un retentissant : « Are you kidding me », une Katia tout sourire marche vers moi et s’assoit dans la chaise libre à côté de moi.
— Allo, Noémie. Je me demandais justement si Gérard avait réussi à te joindre finalement.
Ainsi, l’homme à la barbe s’appelait Gérard.
— Avoir su, je t’aurais attendue pour aller marcher, le sentier est vraiment super beau.
Je regarde Katia défaire ses bottes de randonnée et enlever ses bas, à l’aise comme d’habitude. J’ai toujours les yeux aussi ronds et je n’ai pas encore dit un mot. La situation m’échappe. Bientôt, elle se retourne et me dévisage, tout à coup consciente que j’ai l’air d’avoir vu un fantôme.
— Euh, tu vas bien ?
Les mêmes mots tournent en rond dans ma tête comme un manège : « Pourquoi elle ? » J’ai l’impression d’être dans une mauvaise télé-réalité et que des téléspectateurs avides d’émotions guettent le moment où je vais me mettre à hurler et où des gardiens de sécurité vont sortir de nulle part pour me faire évacuer le plateau de tournage.
« POURQUOI ELLE ? »
Comme elle me fixe toujours, je feins la normalité.
— Oui ça va, et toi.
— Super. Au début, j’étais déçue que la fin de semaine de yoga soit annulée, surtout que je suis venue en covoiturage avec un ami et qu’il est reparti avant que j’aie eu le temps de ressortir du chalet. Gérard m’a dit qu’il avait réussi à joindre presque toutes les participantes et il m’a demandé si on se connaissait. J’étais contente, je ne savais pas que tu venais.
Insupportable, cette conversation m’est insupportable. Je n’arrive tout simplement pas à comprendre comment il peut être possible que Katia ne ressente pas au fond d’elle que je la déteste purement et simplement. Il me semble que c’est effrayant tellement c’est évident. Il manque juste le panneau dans le front. Comme je suis toujours aussi silencieuse, elle soliloque comme un poupon qui babille sans se demander si sa mère l’écoute.
— Oh nice, tu as apporté du vin. Est-ce que ça te dérange si je t’en prends un verre ? J’ai pas pensé à amener du vin en retraite de yoga une demi-seconde. T’es vraiment forte.
Elle pousse sa luck.
— Les tasses sont dans la cuisine.
Elle rentre chercher elle aussi une tasse dans l’impressionnante collection de tasses dépareillées que contient le chalet. Je profite de son absence pour pousser le plus long et le plus satisfaisant des soupirs de ma vie. Sérieux, j’ai l’impression de canaliser des vibrations OM extrêmement puissantes dans ce soupir phénoménal, jusqu’à ce que j’entende un petit raclement de gorge en arrière de moi. Je serre les lèvres, je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que mon soupir n’est malheureusement pas passé inaperçu.
— J’étais juste venue voir si tu voulais un verre d’eau.
— Non merci.
Elle reste sur le pas de la porte.
— Tsé, Noémie, tu peux me le dire si je te dérange.
Ma tête crie « TU ME DÉRANGES », mais mes lèvres ne bougent pas. Je ne suis pas un monstre quand même. Elle continue.
— J’étais juste super contente de passer une fin de semaine entre femmes.
Étrangement, ses derniers petits mots amorcent un truc en moi. Je sens une espèce de bouffée de choses vraiment pas belles remonter dans mon ventre, puis parcourir ma cage thoracique jusqu’à mon cerveau. Je suis peut-être un monstre que je me dis finalement.
— C’est quoi ton maudit problème, Katia ? Sérieux, lâche-moi avec ta fin de semaine de « femmes » là. Pis on dirait que tu me suis partout, ça en devient presque inquiétant à la longue. As-tu une fixation, coudonc ?
Je me retourne pour me retrouver face à face avec une Katia qui revêt un regard vraiment très surpris, comme si elle découvrait à l’instant même que je ne l’aimais pas du tout, alors que j’avais l’impression de lui envoyer depuis des mois des signaux vraiment très clairs qu’elle me tapait sur le système. Elle n’ose plus dire un mot, elle qui a l’habitude d’être un vrai moulin à paroles. Je retombe un bref instant dans la contemplation de ses yeux bleu tanzanite, comme la première fois que mon regard a croisé le sien tellement de mois auparavant. Elle me fait un petit sourire doux et s’approche tranquillement de ma chaise, comme on le ferait avec une bête sauvage de laquelle on a un peu peur. Lentement, elle lève un bras vers moi et sa main m’effleure l’épaule dans un geste se voulant réconfortant, j’imagine. Au lieu du soutien qu’elle m’offre, voilà que je ressens plutôt un choc électrique qui monte en moi et une très grande confusion émerge d’un coup dans ma tête. Je repense à ce rêve fait des mois plus tôt où nous étions ensemble, main dans la main et en pantalons de yoga. L’air me semble tout à coup dense, comme opaque. Je regrette d’avoir dit non à son verre d’eau et d’avoir bu presque seule une bouteille de vin rouge. Je repousse sa main d’un geste beaucoup plus brusque que nécessaire et je m’écarte d’elle afin de créer une barrière surtout psychologique entre nous. Son regard de pierres précieuses est toujours aussi doux et juvénile, mais voilà qu’il est aussi triste et gris. Comme un début de pluie pendant une belle journée de baignade l’été quand on ne sait pas trop si on doit ramasser notre stock ou si c’est juste une petite averse.
Sauf que là, c’est une pas pire tempête qui semble se préparer à l’horizon.
Katia tente un deuxième geste vers moi, mais je ne lui laisse pas le temps de m’approcher que je cours vers le sentier à l’orée des bois, celui par lequel elle est apparue juste avant de déclencher bien malgré elle toutes ces hostilités. Comble de l’ironie, il se met littéralement à pleuvoir comme si le ciel avait tellement ressenti ma colère qu’il s’était mis de la partie lui aussi. Les nuages déchargent toute la lourdeur entassée pendant cette journée humide et moi, au lieu de faire de même, je cours en gougounes comme une innocente dans un sentier rempli de souches et de cailloux. Je suis bonne comme ça au niveau de la gestion des émotions. Bien sûr, je ne cours pas très longtemps dans ce sentier rocailleux : j’ai toujours détesté le sport. Dommage, pour une fois ça m’aurait servi. J’entends les pas de Katia derrière moi et je voudrais bien lui crier dessus à nouveau parce que je suis vraiment frustrée qu’elle me suive malgré ce que je viens de lui dire, mais je suis pliée en deux et j’ai un point de côté. Très belle performance Noémie. Je la vois s’approcher, faisant semblant d’agiter un drapeau blanc imaginaire.
— Je viens en paix.
Je ne prends même pas la peine de relever la tête.
— Je voulais juste m’assurer que tu ne te casses pas quelque chose à courir en gougounes sous la pluie. Je m’en retourne au chalet. J’aimerais ben te faire le plaisir de m’en aller, mais mon lift ne revient que dimanche pis on est à 20 km de toute civilisation donc…
Je la regarde tourner les talons et repartir d’où elle est venue, impassible. J’attends un peu qu’elle ait pris de l’avance et je repars vers le chalet, honteuse tant de ma performance sportive que de mon attitude générale. Quand je monte finalement au dortoir, je vois qu’elle a pris ses choses et qu’elle s’est installée au fond du corridor opposé au mien. Bonne affaire. Je vais prendre une douche et je mets ce que j’ai de plus mou dans ma valise afin de me sentir le moindrement confortable dans toute cette lourde ambiance. Je me fais une toque mouillée sur le dessus de la tête, chose que je ne fais pratiquement jamais, puis je descends les escaliers vers la salle commune où il y a de gros fauteuils en feutre devant une cheminée éteinte. Je réalise que j’avance en âge, mais pas nécessairement en maturité. Je pense que j’utilise encore mon apparence comme une certaine barrière physique contre le monde. Malgré les horaires hautement exigeants avec lesquels j’ai jonglé dans les dernières années, j’étais toujours sur mon 31 autant au café que pendant mes journées de congé. J’avais fait moi-même tous les plans déco et marketing du Tourmen-Thé et je m’étais assurée que tout était parfait dans les moindres détails. Mes parents m’avaient bien appris l’importance plus que cruciale des apparences. J’aurais préféré qu’ils me lèguent un truc plus utile comme un don pour la musique ou whatever. Au lieu de ça, j’ai hérité d’une anxiété de performance chronique et d’une peur carabinée de ne jamais être assez : une assez bonne mère, assez belle, une assez bonne femme d’affaires, etc. En approchant lentement et à pas feutrés, je remarque que Katia est super concentrée dans la lecture d’un livre. Je m’assois sur le fauteuil devant elle, très mal à l’aise. Elle finit par lever les yeux vers moi et je lui fais un demi-sourire peu convaincant en agitant une deuxième bouteille de vin sortie tout droit de mon cellier de fortune. À ce rythme-là, ma valise sera tellement légère rendu à dimanche que le ténébreux Gérard serait rassuré de savoir que je ne risque plus rien dans les escaliers.
— Je viens en paix.