Café Tourmen-Thé
(Sans titre)
Chapitre 3
N oémie
Néant.
Cinq lettres.
La définition exacte de ma vie actuellement.
Depuis ma conversation avec Sébastien sur le toit du Café le soir de la fête, ses mots tournent en boucle dans ma tête, encore et encore. Ils viennent se mêler au capharnaüm intérieur que je faisais déjà fleurir depuis un moment, bien malgré moi, comme une herboriste qui aurait perdu le contrôle de ses plantes carnivores. Chaque année, à pareille date, nous montons ensemble sur le toit après la fermeture du café. Équipés d’une petite chaufferette, nous regardons le ciel en buvant des chocolats-chauds-Baileys sous une grosse couverture. C’est exactement ce que nous avions fait le tout premier soir de notre ouverture, un coup le dernier client parti. Nous savions bien qu’aucun de nous deux n’arriverait à dormir ce soir-là. Nous étions donc montés par l’escalier de secours avec en main une vieille chaufferette de brousse qui avait probablement fait la guerre. C’était un vestige laissé par les anciens propriétaires que nous avions trouvé dans un placard. Nous nous étions assis tranquillement avec nos boissons chaudes pour décortiquer ensemble ce qui venait de nous arriver. Nous étions tellement heureux, comblés. On avait 25 ans, notre propre entreprise et la vie devant nous. Depuis, la vieille chaufferette nous a lâchés et on l’a remplacée pour une toute jeune et fringante, mais nous n’avons jamais manqué une année. Il y a quatre ans, j’ai bu du chocolat-chaud-tout-court enceinte jusqu’aux yeux. L’année suivante, on a veillé sous une assourdissante pluie verglaçante et Sébastien est même venu une année avec une fin de gastro tellement la tradition nous importait. Malgré les bonnes années, les trimestres moins faciles et la très fréquente surcharge de travail, nous étions restés soudés et cette tradition était devenue le symbole de notre partenariat d’affaires. Elle était comme nous, audacieuse, authentique et réconfortante. Mais cette année, lorsque nous étions blottis l’un contre l’autre avec nos thermos fumants, notre chaufferette de compétition et notre grosse courtepointe ancestrale très certainement cousue par la grand-mère de quelqu’un d’autre, sans crier garde, quelque chose a changé. Comme si le vent avait changé de bord et que notre chaufferette ne pouvait plus rien contre cette brise glacée.
Je me remémore notre conversation pour une cent-millième fois.
— Tu sais Noémie, il va falloir qu’on en parle…
Piquée, je fis celle qui ne comprenait pas, espérant qu’il ne pensait pas à ce que je pensais.
— Hein ? Qu’on parle de quoi ? Sébastien, dis-moi pas que tu attends des jumelles ?
J’espérais que l’humour allait me sauver, mais pas cette fois on dirait.
— De quoi je parle ? T’es sérieuse ? Noé, tu m’appelles à trois heures du matin, hystérique, et tu me demandes de venir te chercher dans un bar en plein quartier gai de Montréal quand t’es censée être partie au spa et que j’ouvre le Café à 6 h alors que c’est déjà supposé être TA fin de semaine.
Ce n’était pas que je ne voulais pas lui répondre, mais je ne trouvais pas les mots. Il n’y en avait aucun qui se prêtait à cette conversation, du moins s’il y en avait, ils m’échappaient tous. Il continua donc.
— Je te récupère, ivre et en larmes, et toi tu ne me fournis aucune explication. Tu te repointes au Café le mardi matin, comme si de rien n’était, et tu continues ta vie sans m’éclairer sur ce qui peut bien se passer dans ta tête. C’est illogique. C’est comme si tu traînais constamment un énorme baluchon derrière toi, partout où tu passes et que tu niais son existence.
— Justement, tu l’as dit là… La vie continue.
— Noémie… tu sais que je t’aime, hein ? On se connaît depuis quoi, douze ans maintenant ? Tu es comme ma sœur, ma meilleure amie et tu es la mère de mes deux filleules que j’adore…
Je l’ai regardé soudain inquiète de la tournure de la conversation.
— Mais chouette, ça ne fonctionne plus du tout notre affaire.
Je tombais des nues. Voyons donc, quel était le rapport entre ma sortie secrète au bar – comment disait l’autre déjà ? Queer ? – et notre partenariat d’affaires. Il mélangeait tout. J’étais sur un boost d’adrénaline comme si je venais de caler quarante cafés.
— C’est quoi le rapport ?!
Il me regardait de ses yeux dorés pourtant je n’arrivais plus à apercevoir mon partenaire des douze dernières années dedans. Il n’y avait que le vide et le silence.
— Ben voyons, Sébastien Maltais, vas-tu ben finir par me dire ce qu’il y a ?
Il inspira à fond.
— Je veux qu’on vende le café.
Juste du vide, des yeux dorés vides et voilà que je vidais mon verre. Abasourdie.
— Je descends me faire une vodka frappée, en veux-tu une ?
J’essayais de gagner du temps. Je ne voulais pas laisser ses mots se frayer un chemin jusqu’à mon cerveau, puis devenir une réalité. Je ne voulais pas comprendre ce que je n’avais pas vu venir. Je ne voulais pas qu’il m’explique qu’il y avait un énorme éléphant dans la pièce et que j’étais la seule à ne pas l’avoir remarqué. Il me suivit en bas et il rangea la chaufferette, signe évident qu’il n’avait pas l’intention qu’on retourne se blottir dans mes illusions. Soudain, je suis passée de boostée à drôlement vide de tout.
— Quand as-tu pris ta décision ?
C’est la seule question que mon cerveau arrivait à formuler. Je ne voulais pas savoir pourquoi, ça aurait fait trop mal de l’entendre et je n’étais absolument pas prête.
— Tout à l’heure, quand je t’ai vu avec les filles.
Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.
— C’est quoi le rapport ?
— Noémie… tu n’es que l’ombre de toi-même, depuis longtemps déjà. C’était notre rêve d’avoir ce café et j’y ai vécu la plupart de mes plus beaux moments à vie. Mais, depuis un an, c’est comme devenu trop drainant pour nous.
— Nous ? Parle pour toi.
J’étais de mauvaise foi… Je refusais d’admettre qu’il avait raison. Ça aurait ouvert une brèche beaucoup trop grande en moi. Ça m’aurait obligée à réellement me regarder dans un miroir pour la première fois depuis beaucoup trop longtemps.
— Franchement, peux-tu vraiment me dire que tu es heureuse ? Que tu te sens à la hauteur dans ton rôle de mère, de conjointe, d’associée ? As-tu vraiment la vie que tu rêvais d’avoir ?
Et voilà, il m’imposait le fameux miroir que je redoutais. C’est d’ailleurs dans ce miroir que j’ai vu apparaître ce néant qui ne m’a plus quittée depuis.
— Je vois pas le rapport avec toi. Qu’est-ce que ça te change que je ne sois pas heureuse ?
— Me niaises-tu là, Noémie ? On en a traversé des choses en douze ans. On a été amoureux, on a rompu… deux fois. On a fait des voyages, on a vécu ensemble en haut même de ce café et on s’est soutenus mutuellement dans toutes les épreuves que la vie nous a apportées, toutes sans exception.
— Pis ça Sébas, PIS !!! Justement ! Je ne vois toujours pas pourquoi on vendrait le café.
Le ton avait monté entre nous. C’était une première depuis qu’on était devenus associés. Il m’excédait. Je trouvais son comportement complètement à l’ouest du problème. J’étais en colère. J’ajoutai :
— Dis-le, si c’est moi le problème !
Il était de dos et ne répondit pas.
— SÉBASTIEN MALTAIS, SOIS DONC HONNÊTE, POUR UNE FOIS.
— Tu veux que je sois honnête, Noémie ? Ben justement, si c’est drette ça que tu veux entendre, c’est toi le problème.
La colère laissait maintenant place à de l’incompréhension. Quoique, avec du recul, je crois que je ne voulais tout simplement pas assimiler le tout. Devant mon air figé, il continua un peu plus doucement, mais toujours hors de lui. Je l’avais réellement poussé à bout. Ça me rappelait nos premières disputes d’amoureux dans une autre vie.
— La vérité, c’est que ça fait un an que tu fais office de figurante au café. Tu fais tes journées entre deux coups de vent, entre deux rendez-vous pour les filles, entre deux urgences. Je n’ai plus de vie Noé. J’arrive à trente-deux ans et je n’arrive pas à rester en couple avec quelqu’un, car je vis un one man show continuel avec le café. Je m’occupe de toute la portion alimentaire, des commandes, des menus, name it! En plus, je fais de plus en plus de tâches de gestion. Je t’aime, mais j’ai pas signé pour ça et je refuse catégoriquement de te demander d’en faire plus et de priver encore plus ta famille de ta présence. Enough is enough.
— T’exagères.
Il n’exagérait pas du tout.
— Noé… je refuse de te servir un discours du genre, tu dois te reprendre en main, tu dois t’améliorer, travailler plus dur, etc. parce que ce n’est pas ce que je veux pour toi et les filles. Je veux que tu rentres chez toi le soir pour avoir le temps de leur lire une histoire avant qu’elles se couchent. Je veux que tu partes en weekend avec Antoine parce que, honnêtement, lui aussi doit en avoir assez de vivre avec un fantôme. Surtout, je veux pouvoir aller boire une bière au Vieux Pub avec ma meilleure amie, comme on faisait avant, et rire ensemble jusqu’aux petites heures. Elle me manque, ma meilleure amie, et honnêtement ça fait très longtemps que je ne l’ai pas vue.
J’étais assise sur une chaise près de la vitrine où plus aucune lumière n’illuminait la façade froide comme l’hiver. Je ne disais rien. Je n’arrivais pas à faire le point dans ma tête. Tout ce que j’avais c’est ce profond sentiment d’injustice que l’on ressent quand on se fait retirer un privilège auquel on tenait, mais qu’on n’appréciait peut-être pas à sa juste valeur. J’avais surtout le sentiment qu’on me punissait d’être devenue mère. Encore une fois, je ne possédais aucun mot dans mon registre pour expliquer à Sébastien tout ce qui se passait dans mes pensées, alors je me tus. Devant mon silence, il continua :
— Écoute, c’est pas important que tu me racontes ou non ce que tu faisais dans ce bar LGBT le mois passé. Ce que j’essaie de te dire c’est que l’état dans lequel je t’ai récupérée cette nuit-là, ça me semble simplement être le symptôme d’un mal plus grand qui prend de plus en plus de place dans ta vie, et donc indirectement dans la mienne. Je ne peux plus continuer à prendre sur moi tout ce qui se passe et, surtout, j’en peux plus de te voir aller tout croche sans pouvoir ne rien y faire. Noémie, tu vas te réveiller un matin et tu vas réaliser que tu es passée à côté de tellement de choses. Je ne veux pas être celui qui va avoir assisté à tout ça sans n’avoir rien fait, même si ça me coûte notre amitié.
J’étais toujours confinée dans mon silence, impassible et heurtée dans mon estime.
— Regarde, on va faire une affaire. On en reparle dans un mois, ok ? Tu penses à ce que je t’ai dit, tu en parles ou pas avec Antoine, comme tu veux. Tu fais les bilans nécessaires dans ta tête et moi, pendant ce temps-là, je vais sonder le terrain pour voir le potentiel de vente. Dans un mois, on se fait un 5 à 7 debriefing au Vieux Pub. Deal ?
Il attendait une réponse de ma part, mais cette dernière ne vint pas. Il quitta finalement le café sur un soupir désolé, me laissant seule à ruminer mes pensées. Sébastien me connaît tellement bien, il sait que dans ces moments-là, aucun dialogue n’est possible avec moi et que tout ce dont j’ai besoin, c’est du temps et de l’espace.
Beaucoup d’espace.
Beaucoup de temps.
N’empêche que ça fait maintenant un mois et il me semble que tout l’espace du monde me ne suffirait pas à avancer cette réflexion. Nous devons nous retrouver ce soir même au Vieux Pub et je ne suis pas plus avancée que quand il m’a laissé seule dans le noir du café le soir de la fête des cinq ans de notre entreprise.
Toujours cette même question qui me revient constamment en tête : comment met-on fin à un rêve ?
Mais surtout, comment avoue-t-on que notre vie est un échec ?
Tout ce que j’ai réussi à faire depuis un mois c’est écouter Mange, prie, aime en boucle afin de m’identifier au malheur de Liz Gilbert au début du film plutôt que d’essayer de comprendre le mien. Je faisais jouer en boucle ce passage :
J’avais activement participé à la construction de chaque étage de cette vie, alors pourquoi m’y retrouvais-je nulle part ?
Il m’était impossible de rester, mais plus encore de partir. Je ne voulais faire souffrir personne. Je voulais me faufiler discrètement par la porte de derrière, et courir sans m’arrêter, jusqu’au Groenland.
Au lieu de ça, j’ai pris une décision. J’ai prié. Vous savez, dans le genre prier Dieu. Et c’est un concept qui m’était tellement étranger que, sans mentir, j’ai failli commencer en disant : « Je suis fan de tout ce que vous faites ! »
Je me glissais dans sa déchéance. Mais, dès qu’elle se mettait à aller mieux dans le film, je l’éteignais. Je me sentais frustrée par sa quête de bonheur, comme si elle m’abandonnait à mon triste sort. Puis, je me glissais dans les lits des filles et je m’endormais avec elles quasiment chaque nuit.
Elles étaient si calmes lorsqu’elles étaient endormies.
Si Sébastien a raison, je suis vraiment une mère absente. Comment en suis-je arrivée là ? Je m’entends encore me promettre à moi-même, lorsque j’étais enceinte, que je serais un pilier pour mes enfants, un phare. Je m’étais promis que jamais mes filles ne ressentiraient de distance entre nous comme je l’ai toujours senti avec ma propre mère. J’en avais fait un espèce de mantra… et pourtant.
À 20 h, je sors rejoindre Sébastien au Vieux Pub. Je le retrouve facilement, assis à notre banquette favorite de l’époque où on traînait ici à semaine longue pendant notre jeune vingtaine. On adorait cette banquette, car c’est LA banquette d’où on peut tout voir ; les gens qui entrent, ceux au bar et la vieille table de pool. Quartier général stratégique de nos plus belles soirées, celles en couple puis ensuite celles de cruise en duo. J’ai même travaillé ici comme barmaid pendant quelque temps, quand j’étais encore à l’école. J’ai l’impression que rien n’a changé ici. Rien, sauf moi. En fait, tout a changé et, si ça se trouve, je suis la seule à ne pas m’en être rendu compte. Je m’assois à la banquette et je vois qu’il a commandé deux chocolats-chauds-Baileys. Peut-être est-ce sa façon d’agiter le drapeau blanc ? J’inspire à fond et je dépose aussi les armes, à moitié résolue.
— Alors Sébas, combien tu penses qu’on peut vendre le Tourmen-Thé ?
K ariane
Je pense souvent à mes filleules quand je suis loin de chez moi. Noémie et moi sommes tellement proches depuis notre enfance qu’elle ne pouvait pas me faire de plus beau cadeau que celui d’être la marraine de ses jumelles. Je nous revois encore à 18 ans, Noémie, José, Sébastien et moi, partir à l’aventure en roadtrip sur la côte est américaine dans notre vieille mini van surnommée Clothilde l’Aventurière. Nous n’aurions jamais pu nous projeter dans le temps et imaginer notre vie d’aujourd’hui, Sébastien et moi faisant office de guides spirituels pour deux petites âmes fragiles qui deviendront tellement fortes comme leur maman, en vieillissant. Il y a quelque chose de beau dans notre histoire commune, à tous les quatre. Elle se croise et s’entrecroise. D’abord, une amourette entre Sébastien et moi, il y a mille ans et surtout mille vies de ça. Puis, Sébastien et Noémie qui ont racheté notre café préféré et qui le gèrent ensemble, meilleurs amis et partners d’affaires des années après avoir été un couple. Finalement, José et Sébastien qui ont toujours été proches, depuis ce jour où leurs chemins se sont croisés dans la zone internationale d’un aéroport européen. Souvent, la vie fait bien les choses. Quand nous ne sommes pas en contrat quelque part, j’essaie de donner un coup de main au café tout en passant le plus de temps possible avec Seba et Agathe. J’en profite pour les kidnapper avec Sébastien et les amener faire les quatre cents coups loin de leurs parents. C’est quand même fondamental dans nos rôles de parrain et marraine. Même si je n’ai jamais voulu d’enfant, probablement à cause de la blessure que j’ai eue en voyant ma mère mourir de son cancer alors que j’étais adolescente et que j’avais tant besoin d’elle, la proximité avec mes nièces me réconcilie avec l’enfance. Je suis reconnaissante de la guérison que leur naissance m’a apportée. Aussi, ma présence permet à Noémie de prendre un peu de temps pour souffler. La pauvre court constamment après les minutes depuis des années. Je ne sais pas comment elle fait pour maintenir ce rythme effréné depuis cinq ans. Noémie a toujours été tellement forte et déterminée, je n’ai jamais douté d’elle pour quoi que ce soit, une vraie machine de guerre. Elle a la bosse des affaires, comme son père.
Depuis que Sakari a perdu son bébé, elle vient souvent à la clinique. Elle prend beaucoup d’alcool et de drogues et fait comme si rien ne s’était passé. Je crois qu’elle n’est pas capable d’affronter le deuil de son enfant et les services de soutien psychologique manquent cruellement dans notre petite communauté. Je ne suis même pas certaine qu’elle accepterait d’entreprendre une thérapie, pas tout de suite en tout cas. Pauvre petite, elle a à peine 17 ans et elle doit porter son fardeau seule, car le père de son bébé est parti travailler en ville. Je crois qu’il ne sait même pas qu’elle était enceinte. Elle a encore des traits d’enfant, sous sa longue chevelure noire et ses yeux d’ébène. José l’appelle le bébé sans nom, car sur sa fiche de soins il n’en portait pas. Il n’a même pas eu le temps d’en avoir un. Il a de la difficulté à se remettre du choc qu’il a vécu quand Sakari est arrivée avec son nouveau-né de deux jours à la clinique médicale et qu’il était pris de tremblements importants et de diarrhées. Dans un petit village comme le nôtre, les soins de première et de deuxième ligne se retrouvent souvent à être donnés dans les mêmes installations, faute de moyens. Le pauvre amour était en sevrage d’alcool et il était sévèrement déshydraté. La si jeune mère semblait totalement démunie face à son rôle et devant les souffrances de son enfant. Je ne sais pas si elle a bénéficié d’un suivi de grossesse adéquat ou même si elle était réellement consciente du mal qui affligeait son bébé. Chloé, une infirmière ici, m’a dit que les jeunes mères cachaient souvent leurs problèmes lors des suivis, craignant les services de protection de l’enfance. Elle était seule avec lui dans son tout petit lit d’hôpital et je l’ai vue essayer maladroitement de le mettre au sein alors qu’il était léthargique. Une larme roulait sur sa joue. J’avais le cœur brisé. José, lui, était en colère.
Il est toujours en colère.
Ses nuits de sommeil agité se sont transformées en insomnies et il a manqué quelques jours de travail cette semaine. Dans notre profession, exercer alors que nous n’avons pas dormi peut être extrêmement dangereux pour les patients. Une erreur de médication ou de dosage peut si vite arriver. Je l’encourage à se reposer et à profiter des heures d’ensoleillement avec Akéla dehors. Cette petite boule de poils a une joie de vivre tellement contagieuse. J’espère toujours qu’une partie de cette lumière entrera en lui afin d’estomper un peu le noir que j’y vois grandir, de jour en jour. Hier, je l’ai questionné :
— Voudrais-tu qu’on retourne à Saint-Jérôme ?
Du tac au tac, sans même lever la tête, il m’a répondu :
— On ne peut pas, Kariane, on a un contrat.
Comme si je ne savais pas que notre contrat ne finissait qu’en juin. J’avais espéré qu’avec les jours qui se remettaient à allonger et l’acclimatation, il finirait par trouver son bonheur ici comme nous l’avons trouvé partout dans le monde dans des conditions parfois beaucoup plus difficiles que ce que nous expérimentons aujourd’hui. Mais, les jours passent et les traits durs de son beau visage ne deviennent que de plus en plus creux et moroses. Je reconnais de moins en moins le José que j’ai connu, il y a douze ans, dans cet organisme de sauvegarde des tortues de mer aux îles Galápagos. C’est pourtant ce même homme qui m’a demandé en fiançailles sur la grande muraille de Chine deux ans plus tard et qui a fini par réaliser mon petit rêve frivole de me marier à Las Vegas, contre tous ses principes, à la commande à l’auto d’une église rose saumon. Nous n’avons jamais fait reconnaître notre mariage ici, mais, pour nous, il était clair que nous étions unis pour toujours. Elvis Presley a quand même sacré notre union, on ne rigole pas avec ça. Je repense à tout ce que nous avons vécu ensemble et je n’arrive pas à comprendre comment nous avons pu en arriver à cette froideur nordique, au sens propre comme au figuré. Le reste de la conversation tourne en boucle dans ma tête.
— José, si tu n’es pas heureux ici, on prend Akéla, nos bagages et on part. C’est tout. Je vois bien que, depuis la mort du bébé, tu n’arrives plus à faire tes semaines à la clinique et que tu ne dors plus la nuit.
Il est resté une minute pensif. Il n’aime pas qu’on parle de la mort de cet enfant. Puis, il m’a tout simplement lancé :
— Tu es bien toi, ici. Tu pourrais finir ton contrat et redescendre après.
J’étais figée sur place. Pour la première fois depuis mon arrivée au Nunavut, j’étais aussi glacée que la température le suggérait. Jamais, depuis plus de dix ans, nous n’avions été séparés l’un de l’autre plus que quelques nuits. Nous avons travaillé ensemble, vécu ensemble, déménagé ensemble… et voilà qu’il introduit l’idée que je pourrais rester ici, seule, sans lui. C’était vrai, j’adorais le nord, mais, sans lui, tout cela ne m’apparaissait que comme un très très grand territoire hostile et sauvage. Il avait son gros manteau ultra chaud sur le dos et s’apprêtait à sortir pour aller promener le chien quand je lui ai répondu :
— José, tu le sais, je suis bien seulement où tu es bien.
— Justement, Kariane… je ne suis plus bien nulle part.
Et il a quitté la cabane écrevisse pour s’engouffrer dans le froid hyperboréen.
Seul.
Sans Akéla.
OceanofPDF.com