Café Tourmen-Thé
(Sans titre)
Elle sourit. On va peut-être réussir à faire un peu semblant que tout est normal. Dans un nouvel élan de normalité, je lui tends du vin dans une tasse brune et turquoise tout droit sortie d’une autre époque et je lui demande ce qu’elle lit. Elle me répond, mais le titre ne me dit rien du tout. Je ne me souviens pas l’avoir vu non plus dans mes dernières visites à ma librairie de quartier.
— C’est un essai féministe. Ça parle des constructions de l’amour.
Je prends une grande gorgée de vin, ne trouvant pas quoi redire. Je ne suis clairement pas la bonne candidate pour avoir une discussion à ce sujet considérant le fait que ma vie sentimentale actuelle est un vrai chaos. Nous nous faisons toujours face, silencieuses et toutes petites dans nos grands fauteuils capitonnés. Je me lève finalement d’un bond, ne pouvant plus tolérer cet espace sans mots et sans fondements.
— Bon ben, je vais te laisser lire. Si jamais tu veux d’autre vin je vais être sur le perron.
Et je quitte rapidement la grande salle pour mettre fin à ce très mauvais film muet dans lequel nous jouions.
La fin de semaine promet d’être longue.
Chapitre 17
N oémie
Je me réveille avec un hangover pas joli joli et je réalise que le dortoir n’a aucun rideau, nada. Je pense que c’est pour cette raison là qu’on n’amène pas de bouteilles de vin en retraite de yoga. Je rigole en me disant que si je devais faire le chien tête en bas ce matin, je m’effondrerais probablement sur le plancher tête première sans pratiquer aucun réflexe de défense. J’en suis là.
— Noémie, rigole moins fort, j’ai mal à la tête.
Mon rire reprend de plus belle quand je réalise que Katia est couchée dans le lit superposé au-dessus du mien. Je me souviens les étonnantes contorsions qu’elle a dû faire, en pleine nuit et sans lumières, pour y grimper et j’éclate littéralement de rire cette fois ce qui fait monter mon mal de tête de huit crans. Un oreiller s’envole du deuxième étage pour atterrir en plein dans mon visage au rez-de-chaussée de notre lit à deux étages avec des matelas durs comme de la roche. Je me relève péniblement de là, outrageusement décidée à lui renvoyer son projectile, mais d’un coup la tête me tourne et je me recouche aussi péniblement qu’ont été les vains efforts que j’ai faits pour me lever. Je soupire.
— My god, j’ai pu vingt ans.
Cette fois, c’est Katia qui rigole, mais le son est étouffé par la couverture qu’elle a sur la tête pour se protéger du rayon de soleil qui pointe directement dans ses yeux. Elle rétorque :
— C’est beau ça, deux vieilles matantes en lendemain de brosse dans des lits superposés. Très jetset.
Elle se lève et descend du lit en se laissant littéralement glisser mollement en bas, les pieds devant. Je suis surprise de voir qu’elle tient debout toute seule. Je suis presque jalouse de sa capacité à se porter sur ses deux pieds alors que la position assise m’a semblé inatteignable quelques instants plus tôt. Elle dit :
— Je vais dans la cuisine voir s’ils ont du café et pas juste des trucs détox de yogi. Je vais te demander de prier de toutes tes forces pour que ma quête soit un succès.
— Wow Katia, l’alcool ne te fait pas. On dirait que j’ai pris possession de ton corps, t’aimes ça d’habitude toutes ces petites herbes et infusions-là toi.
— Ouais ben pas à matin, fille. Ce matin, c’est définitivement un cas de caféine.
Elle quitte le dortoir et je l’entends descendre les escaliers vers la cuisine. J’ai encore un sourire aux lèvres. Après m’être installée sur le perron devant le lac hier soir, Katia est venue me rejoindre avec un gros sac de couchage qu’elle a offert d’étendre de biais sur nos deux chaises pour qu’on n’ait pas froid.
— À moins que tu sois mal à l’aise là…
Je n’ai rien dit et j’ai tiré un bout du sac de couchage sur moi.
— Merci, je commençais à être gelée.
Nous avons regardé un moment le lac en silence avant que je finisse moi-même par briser cette quiétude, à mon grand étonnement. C’est sorti en un souffle.
— Je m’excuse de ma réaction quand tu m’as touchée.
Katia est restée silencieuse encore un moment, clairement sur ses gardes. J’imagine que ce devait être difficile pour elle de voir exactement s’il y avait une limite à ne pas franchir ou si tout ce qu’elle disait se retrouvait automatiquement en zone rouge avec moi. Après un moment, elle m’a quand même posé une question franche et directe.
— Est-ce que tu es mal à l’aise avec moi parce que je suis lesbienne ?
Sur le coup, j’étais offusquée. Je me disais : « Voyons donc, elle a donc ben pas rapport, on est pas dans les années 40. » Je lui ai d’ailleurs répondu une phrase probablement pas vraiment plus mature que ça. Devant ma réaction d’adolescente sur la défensive, elle a renchéri :
— Ben, si c’est pas ça… Est-ce que c’est possible que tu sois mal à l’aise en général avec les femmes ?
La première pensée qui m’est venue à l’esprit c’est qu’au final elle aimait vraiment me provoquer et que surfer sur des terrains glissants était son sport favori. Toujours sur le même ton excédé de fille de 15 ans qui répond à ses parents qu’elle trouve gossants, je lui ai dit :
— T’as donc ben pas rapport. Pis pourquoi tu insistes toujours sur le mot « femme » ? Voyons, on a pas 50 ans, tu peux dire fille comme tout le monde.
Elle n’a pas répondu à mes attaques. Premièrement, elle devait se dire que c’était un discours peu convaincant surtout avec le ton que j’avais employé. Aussi, elle s’est sûrement dit qu’effectivement, la zone à haut risque de glissement de terrain était partout autour de nous. Je me suis sentie obligée de renchérir, comme dans un débat télévisé :
— En plus, je suis genre fusionnelle avec Kariane, super proche d’Ève pis j’ai deux filles. J’ai ben de la misère à comprendre d’où tu sors tes grandes idées.
Après un nouveau moment de silence, elle a amené la conversation sur un territoire que je ne pensais jamais explorer avec elle.
— J’ai une autre question un peu bizarre pour toi, tant qu’à être dans les tensions et tout. Ça fait longtemps que je me la pose.
À ce moment, j’ai prié Dieu, Allah, Bouddha et Ronald McDonald pour qu’elle ne me demande pas ce que je faisais seule dans un bar gai de Montréal une certaine nuit d’automne… TOUT, mais pas ça.
— Pourquoi tu détestes ma sœur Clara ?
Ouff. À côté de mes appréhensions, sa question m’est apparue comme un voyage dans le sud. Je n’avais même pas besoin de réfléchir.
— Ta sœur est sortie avec ma cousine quand on avait genre 17-18 ans et elle lui a brisé le cœur, littéralement. On aurait même dit qu’elle y prenait plaisir, genre continuellement.
J’ai vu que Katia était pensive, mais moi je prenais un vilain plaisir à vider mon sac alors que je me retenais depuis des mois de le faire, en fait depuis la seconde même où Sébastien m’avait annoncé que Clara et elle voulaient racheter le café. Alors j’ai continué :
— Elle l’a plantée là dans l’Ouest canadien alors qu’elles devaient rentrer au Québec ensemble et elle ne lui a jamais redonné de nouvelles après. Y’a fallu que je ramasse la personne que j’aime le plus au monde à la petite cuillère pis c’était à cause de ta sœur.
Bon, c’est sûr que j’en beurrais peut-être un peu épais. C’est vrai que Clara n’était pas particulièrement gentille avec Kariane quand elles sortaient ensemble, mais à cette époque, ma cousine traînait depuis un moment un baluchon de tristesse par-dessus son épaule peu importe où elle allait. N’empêche, Clara avait été le catalyseur de tout ça et on ne fait pas de mal à mon âme sœur en s’en tirant indemne. Ce n’est pas comme ça chez les filles Ouellette. Pendant que je continuais à me pomper moi-même dans mes vieilles rengaines, Katia m’a répondu :
— Mais là, ça doit faire au moins douze ans de ça, non ?
— Treize ans.
— Bon, pis tu l’haïs encore ?
Je n’ai rien répondu. Je savais qu’elle avait raison et je réalisais tout juste le ridicule de mon comportement des derniers mois envers elles. Elle a hésité un moment, fixant le lac calme.
— Cet été-là, pendant que Clara était en voyage, mon père a quitté ma mère et il est parti de la maison sans plus jamais nous donner de nouvelles.
Estomaquée, je me suis tournée vers elle et je pense que j’espérais qu’elle crie « C’est une blague ! » Malheureusement pour moi, il n’y avait ni rire, ni sourire, ni aucune forme d’espièglerie. Je n’ai rien dit sur le coup, je me doutais bien que me confondre en excuses à ce stade n’était ni indiqué ni utile. Si j’avais dû passer une forme ou une autre de contrôle ou d’examen par rapport aux échanges sociaux et aux relations interpersonnelles cette journée-là, je pense que j’aurais été recalée sévèrement sans pouvoir porter ma cause en appel. Échec, échec, échec. Je n’ai donc rien trouvé de mieux à faire que de dire :
— Je vais aller chercher une autre bouteille.
N’empêche, nous étions au chalet depuis moins de six heures et nous entamions déjà notre troisième bouteille de vin. Je me demande solidement quelle couleur avaient nos auras à ce moment précis. Pendant que je montais les escaliers, je tournais en boucle dans ma tête ses paroles : « Est-ce que c’est possible que tu sois mal à l’aise avec les femmes ? » Je me rappelle que mon égo criait très très fort dans ma tête qu’elle était totalement conne de dire des affaires de même alors qu’elle ne me connaissait pas du tout. Avant cette année, ma vie allait très bien. Ça peut arriver à tout le monde une mauvaise passe, voyons donc. Quand je suis redescendue et que je me suis réinstallée dans le calme de la nuit de Rivière-Rouge avec nos tasses de vin à nouveau pleines, j’ai réalisé que le visage de Katia étincelait de petites larmes tranquilles. J’étais mal à l’aise, bien sûr. Extrêmement mal à l’aise. Comme je n’arrivais pas à dire quelque chose d’intelligent, je me suis alors surprise à lui prendre la main et à la serrer fort. Comme pour justifier quelque chose, j’ai fait à Katia une confession que j’avais tellement enfouie loin en moi que j’ai été la première étonnée de l’entendre franchir mes lèvres.
— Je ne suis pas très proche de ma mère.
Katia m’a serré à son tour fort la main, je crois que c’était sa façon silencieuse de m’encourager à continuer sur ma lancée. Alors les mots ont continué à sortir, un peu carrés, mais ils étaient là. C’était l’essentiel.
— Je veux dire, ma mère est ben fine là, pis elle a toujours été présente. Je ne compare vraiment pas nos situations. Sauf que, quand j’étais petite, j’étais comme leur parfaite fille unique et ils avaient vraiment beaucoup d’attentes envers moi. J’avais l’air d’une poupée bout’chou avec mes longs cheveux blonds et mes grands yeux bleus. Je pense que ma mère m’a un peu « idéalisée ». Genre, comme si j’étais un bibelot.
Je me suis tournée vers Katia, comme pour chercher un encouragement dans son regard… la force de déterrer encore des choses. Je me souviens de m’être dit que si Florence m’avait offert un petit moscato avant notre première séance de thérapie, je ne l’aurais peut-être pas envoyée promener et je serais peut-être bien plus équilibrée aujourd’hui. Définitivement, il faudrait que je lui fasse la suggestion de la vinithérapie.
— Ouais bien c’est ça, j’ai fait ma crise d’adolescence un peu tard, disons. À 18 ans, j’ai laissé mon petit chum de secondaire, j’ai lâché mon DEP pour travailler dans un bar et j’ai déménagé en haut du Café Tao avec Kariane. Sérieux, depuis ce jour là on dirait que chacune de mes décisions est une profonde déception pour elle. Il ne reste pas grand chose d’une quelconque relation mère-fille entre nous deux.
Elle a lâché doucement ma main et s’est redressée sur sa chaise, toujours face au lac. Elle me semblait pensive et moi je trouvais que j’avais essoré le sujet de mon manque de relation avec ma mère. En même temps, j’avais de la difficulté à comprendre pourquoi j’étais allée là, de prime à bord. Elle m’a alors posé une question qui m’a encore plus chamboulée dans mes émotions.
— Pis, comment tu te sens toi dans ton rôle de mère ?
Je ne suis quand même pas complètement à l’ouest, je sais très bien que nous reproduisons certains patterns que nous vivons avec nos propres parents. Je ne pense pas que sa question m’ait déstabilisée parce que je ne la comprenais pas, mais bien parce que j’avais toujours bien pris soin de l’isoler très loin dans un coin de ma tête pour être certaine de ne jamais avoir à la croiser dans un corridor sombre. J’ai construit l’entièreté de ma vie de mère sur un seul mantra : ne jamais être comme la mienne. J’ai pris non pas deux ou trois, mais bien un typhon d’inspiration avant de même penser à être capable de placer quelques mots pour répondre à cette question très lourde de sens. Je ne sais pas si Katia avait idée d’à quel point c’était difficile pour moi d’aller là, mais elle restait immobile à fixer le ciel sans me mettre de pression d’aucune façon, patiente comme un printemps qui ne compte pas les jours avant le dégel.
— Je pense que, dans l’action, je suis une bonne mère.
— Qu’est-ce que tu veux dire Noé quand tu dis « dans l’action » ?
C’est drôle parce que ma seule confidente depuis l’adolescence a été Kariane. Comme nous sommes quasiment le prolongement l’une de l’autre, j’étais déstabilisée de devoir expliquer ma pensée. En même temps, ça me forçait à analyser réellement ce qui m’habitait et je réalisais que c’était un exercice que je ne faisais réellement pas assez souvent.
— Dans le sens où je suis toujours à tourbillonner autour d’elles. Je gère la garderie, les rendez-vous chez le docteur, les vêtements, les repas, whatever. Je les borde, je m’assure qu’elles ne manquent de rien. Je travaille fort pour qu’elles aient tout ce dont elles ont besoin.
En répondant à sa question, je réalisais de plus en plus l’ampleur de ce que j’étais en train de dire. Le plus effrayant, c’est que j’étais en train de comprendre des choses que je n’avais jamais réalisées avant. Katia n’a pas eu besoin de répondre quoi que ce soit, j’ai repris la parole à peine avais-je fini de parler.
— Fuck.
— Quoi fuck ?
— Ben là Katia, je viens de réaliser que je suis en train de devenir ma mère.
Je lui ai lancé un regard complètement paniqué qui devait avoir l’air encore plus inquiétant dans la pénombre après trois bouteilles de vin.
— Sérieux, il faut que ça change. Je refuse que mes filles grandissent avec l’impression qu’elles doivent toujours tout faire parfaitement pour mériter mon amour et mon temps.
Katia a mis sa main sur mon épaule, comme pour me dire « Hey je suis là, tout va bien ». Je ne l’ai pas repoussée. Je trouvais ce geste réconfortant, comme un bouillon de poulet quand on a super froid en plein mois de février. J’ai fait une veine tentative pour décentrer l’attention de sur moi.
— Hey ! J’ai l’impression de monopoliser toute l’attention ! C’est assez le Noémie-drama pour ce soir ! Toi, Katia, t’aurais pas un petit quelque chose de fucké en dedans de toi qui rendrait tous mes problèmes un peu plus normaux ?
Katia a éclaté de rire et son beau rire juvénile a pris écho dans le lac tranquille des Hautes-Laurentides. C’est exactement ce dont nous avions besoin pour briser la lourdeur du moment précédent et chasser le spectre de toutes les lourdes réflexions qui allaient s’ajouter à celles de l’échec de ma relation avec Antoine dans les prochaines semaines et les prochains mois. Elle a pris la parole, optimiste comme toujours.
— Ben moi, j’ai toujours travaillé dans la restauration ici et là. Je suis une touche-à-tout. C’est pour ça que, quand Clara m’a offert de reprendre la gestion du café avec elle, ça m’a tout de suite tenté. J’aime beaucoup ma sœur et j’avais envie de construire quelque chose de solide pour une fois. J’avais vraiment l’impression d’être rendue là. Pis sinon, ben le café que je m’apprêtais à gérer a brûlé.
Nous avons toutes les deux eu un petit rire amer et j’ai réalisé, à cet instant-là, comment ce feu avait affecté Clara et Katia aussi. Elles se retrouvaient à attendre un projet qui ne reviendrait peut-être jamais avec deux proprios qui leur envoyaient des signaux contraires et très durs à déchiffrer. Pauvres elles. Imperturbable, Katia a continué.
— Sinon, je suis lesbienne et je l’ai su dès l’adolescence, sans grand parcours torturé ni rien. Un beau petit bonheur très ordinaire sauf que je suis encore à la recherche de la femme de ma vie. En attendant, je fais la tournée des bars en espérant trouver une pépite d’or. Mais bon, ça, tu le sais déjà.
Nous y étions donc arrivées, après tout ce temps. La conversation que je ne voulais pas avoir parmi toutes les autres. J’ai eu un petit frisson qui n’avait rien à voir avec la température extérieure. Je ne savais toujours pas quoi dire et le malaise me gagnait quand Katia a disparu à l’intérieur sans dire un mot. Elle est revenue quelques minutes plus tard avec deux bières en canette à la main. Elle m’en a tendu une avant de dire :
— J’ai trouvé la cachette secrète de Gérard. Tu déduiras ça de mes dettes d’alcool.
J’ai ri un peu, mais ce n’était pas réellement un rire sincère. Je sais qu’elle l’a perçu. Elle m’a alors dit :
— Tu sais Noémie, tu n’es pas obligée de m’en parler si tu n’es pas à l’aise.
Je le savais, mais quelque chose d’autre que le vin cette fois me poussait à le dire, à me libérer un peu de ce secret qui me triturait les entrailles depuis des mois. J’avais ressenti un léger soulagement après en avoir parlé à Ève, mais je n’avais pas réellement vidé mon sac et le soulagement n’avait été que momentané. J’ai pris tout ce qui me restait de courage et d’envie d’aller mieux et j’ai synthétisé le mieux possible ce que je comprenais de la situation pour arriver à l’expliquer à cette personne que je détestais encore pour mourir quelques heures auparavant.
— Depuis environ un an, j’ai réalisé qu’il m’arrivait d’avoir des attirances pour… des femmes.
Le plus dur était fait, j’ai alors continué.
— Au début, je n’en ai pas fait de cas, mais au fil des mois c’est arrivé de plus en plus souvent et ça s’est mis à m’obséder. Je ne comprenais pas d’où ça venait. Alors, un soir, je suis sortie dans un bar du quartier gai pour la première fois de ma vie… On dirait que je pensais que j’aurais un déclic, que ça m’apporterait des réponses mais, finalement, je me sentais vraiment pas à ma place et après j’étais juste encore plus mélangée. Alors, j’ai enfoui ça quelque part et j’en ai jamais parlé à personne sauf à Ève.
— Est-ce que c’est pour ça qu’Antoine et toi vous vous êtes laissés ?
— Ben non ! Ça n’a aucun rapport. En fait, c’est plus compliqué que ça. Antoine et moi, on arrivait plus à trouver nos places dans notre couple et on n’était plus vraiment heureux ensemble. Je pense que ça faisait longtemps, avec du recul.
— Je comprends. C’était plus un symptôme qu’autre chose.
Tandis que tranquillement nos canettes de Labatt 50 s’évaporaient devant nous, nous avions les yeux un peu lourds et la bouche de plus en plus pâteuse. J’ai dit à Katia :
— Je t’avertis, je prends le lit du bas.
C’était vraiment une blague poche considérant que nous avions un dortoir pour nous seules et que personne n’aurait à dormir dans un lit superposé, mais sur le moment je pense que c’était la blague la plus drôle de toute l’histoire des soirées en chalet du monde entier. Nous avons ri vraiment trop longtemps avant que le calme ne revienne. Je lui ai dit :
— Qu’est-ce que tu voulais dire tantôt, quand tu as dit que c’était plus un symptôme qu’autre chose ?
Katia m’a alors dit une dernière chose sur le bord du perron avant que nous tentions l’ascension des escaliers exigus du chalet vers les dortoirs dans une très difficile mise en marche :
— Tsé Noé, ça se peut-tu que tu capotes juste un peu trop avec tout ça ? Je veux dire, qu’est-ce que ça ferait si t’avais des attirances envers les femmes, les hommes ou même les castors ? T’as le droit d’apprendre à te connaître pis faire tes propres choix. Pis si t’étais pas heureuse avec ton Antoine là, peut-être ben que t’avais juste besoin de te rappeler qu’il existe des milliards d’autres êtres humains sur la terre. On dirait que ton cerveau l’avait juste compris ben longtemps avant toi et qu’il s’est mis à te suggérer quarante mille scénarios probables juste pour que tu te sortes la tête du sable. Laisse-toi donc exister maudite autruche.
J’ai tourné la tête vers elle et je lui ai fait un sourire sincère à travers mes yeux remplis de larmes.
— T’as le droit de rouler carré, Noémie. Pis hey… t’es PAS un bibelot.
Au final, la personne la plus improbable du monde dans le contexte le plus improbable du monde m’aura apporté la clé pour ouvrir la maudite porte qui m’empêchait de commencer à guérir. Mon dieu que ça peut être étrange la vie.
Je sors de mes réflexions comme on prend une grande respiration en ressortant de l’eau après un plongeon quand j’entends la voix victorieuse de Katia en bas des escaliers.
— VICTOIRE ! LE CAFÉ EST PARTI. Je t’attends en bas.
Nous nous installons à nouveau dehors dans nos chaises respectives de la veille, mais nous sommes beaucoup moins bavardes, chacune le nez dans notre précieuse décoction contre les lendemains de veille. J’apprends à apprécier sa présence maintenant tranquille. Un petit sourire se glisse même sur mon visage, comme un bon pressentiment.
Tout à coup, nous entendons une voiture arriver devant le chalet et les portières claquer dans un vacarme épouvantable. Alarmées, nous nous rendons à l’avant pour remarquer que la belle voiture sport de Sébastien, qui n’est absolument pas conçue pour les escapades dans les profondes forêts mixtes laurentiennes, est garée toute croche devant le Pavillon des mésanges. La voiture est vide, mais voilà que j’entends des voix familières hurler mon nom à l’intérieur. Je regarde Katia, éberluée.
— Ben voyons.
En entrant, je tombe sur une Ève au bord de la crise de nerfs qui me saute dans les bras.
— Oh, mon dieu Noémie, on a eu tellement peur. On était sûrs qu’il t’était arrivé quelque chose.
Sébastien dévale les escaliers deux par deux et me saute lui aussi au cou. Il renchérit :
— Quand Kariane et Antoine nous ont dit qu’ils avaient eu le message du club de yoga comme quoi la retraite était annulée, mais qu’ils n’avaient pas eu de tes nouvelles et que tu ne répondais pas sur ton cellulaire, on a fait la route qui nous séparait d’ici d’une traite pour venir s’assurer que t’étais pas morte. Voyons donc nous faire des peurs de même.
Je réalise tout à coup que j’ai été complètement irresponsable de rester au chalet et de n’avoir avisé personne du changement de plan. Dans ma tête, retraite ou pas, j’étais ici. Je ne pensais jamais que le club de yoga aurait laissé un message à la maison. D’un coup, je relève la tête et je fais face à mes deux interlocuteurs toujours occupés à reprendre leur souffle. Ma bouche s’ouvre toute grande de surprise et j’oublie complètement leurs reproches.
— Oh, mon, dieu. Vous êtes revenus ensemble.
K ariane
« Allo tempête,
J’ai l’impression de ne pas t’avoir appelée comme ça depuis des années. L’avais-tu remarqué ?
Je ne sais pas quand est-ce que le brouillard a vraiment commencé à s’installer dans ma tête. J’aime penser que c’est la faute du nord, du bébé sans nom et de l’isolement, mais je te mentirais si je te disais que je ne sens pas le froid me gagner tranquillement depuis beaucoup plus longtemps que ça… un temps indéfini.
Je te connais, tu te diras que tu aurais dû voir les ténèbres dans mes sourires, sentir les tremblements dans mes caresses. Tu te diras que c’était ta responsabilité, mais ce ne l’était pas. C’était la mienne.
C’était ma responsabilité de te protéger.
Et, je n’ai pas réussi.
Quand je me suis réveillé à la clinique et que j’ai appris qu’on t’avait transférée à Iqaluit pour être opérée, les derniers renforts qui retenaient le barrage à l’intérieur de moi se sont effondrés. J’étais brisé et j’ai compris à ce moment que je ne serais plus jamais capable de recoller les lambeaux de ma vie parce qu’ils s’étaient lacérés si insidieusement au fil du temps qu’ils étaient irréparables.
Kariane, j’ai toujours traîné dans mon cœur cette douleur immense même si par moment j’arrivais à mieux vivre avec elle. Il m’arrivait de voir du beau, de me laisser imprégner par des moments, mais rapidement le chaos dans ma tête revenait même si je faisais tout ce qui était en mon possible pour le camoufler. Je te regardais fleurir en tous lieux et en toutes occasions et j’avais momentanément l’impression d’être heureux moi aussi, mais en réalité je ne goûtais toujours qu’à ce bonheur à travers toi et dès que tu sortais de mon champ de vision, le mal reprenait toute la place et me coupait de mon oxygène.
J’ai demandé à Simon de me congédier de la clinique pour vol de médicaments et de me renvoyer au Québec par le premier avion. Je ne me sentais pas capable de me tenir devant toi après t’avoir laissée seule à cet unique moment où tu avais réellement eu besoin de moi depuis toutes ces années que je te connais. Par contre, jamais je n’aurais pu penser que tu portais notre enfant à ce moment… Ça m’a anéanti d’imaginer comment tu as dû te sentir seule au milieu des banquises.
Je vous ai abandonnés.
Je t’ai toujours appelé tempête, mais j’avais tort. Tu n’as rien d’une simple tempête, tu es un séisme. Ça m’a pris des années à le comprendre, mais quand j’ai compris mes fondations étaient déjà ébranlées. C’est une question de magnitude, tu vibres à une fréquence que personne d’autre ne peut atteindre, ta fréquence à toi. Kariane, tes vibrations m’ont gardé en vie pendant des années, mais mon corps ne pouvait plus le supporter. Tu es un soleil. L’univers entier a envie de tourner autour de toi et de vivre dans tes rayons, mais peu importe la force avec laquelle le soleil tire sur la lune, cette dernière restera toujours dans la noirceur et il ne pourra jamais partager sa lumière avec elle. Même tout l’amour du monde ne peut rien changer à ça.
Je sens au fond de moi que cette enfant sera une fille, comme s’il ne pouvait pas en être autrement. Tu l’élèveras comme toutes les femmes Ouellette. Elle sera forte, intelligente et indépendante. Elle brillera parmi les foules peu importe leur densité. Notre fille grandira entourée de ses cousines, de ses grands-parents et de tout le monde formidable qui gravitera toujours dans votre champ d’attraction. Vous serez toujours heureuses et ensemble. C’est écrit dans le ciel.
Si j’ai raison et que c’est une fille, j’aimerais que tu l’appelles Isabela comme cette île des Galápagos où nous nous sommes rencontrés. C’est la seule chose que je demande et ce sera la partie de moi qui vivra pour toujours en elle, livrée à travers la plus formidable des mères que la terre n’aura jamais portée.
J’ai l’impression que tout ce que tu as vécu dans ta vie t’amène vers notre Isabela. Tu pourras lui donner le nom de ta mère comme deuxième prénom afin qu’elle veille elle aussi sur ce petit ange pour toujours.
Kariane, marche sans te retourner.
Je veillerai toujours sur vous.
José
Ton Gilligan
OceanofPDF.com