Calliandra 01 Le rubis de Rome
X. Des lauriers de sang
Calliandra…
Tibalte était sérieusement touché au flanc droit. Il sembla prendre conscience de sa blessure une fois arrivé dans la galerie. Il m'aida à m'asseoir contre le mur et s'éloigna, une main posée sur le côté de son ventre, une grimace de douleur sur le visage.
— Tibalte, parvins-je à murmurer, à demi consciente, la vue brouillée par une épaisse fumée blanchâtre.
Le sang sur mes lèvres avait un goût de métal. Je sentis les mains de Martial se poser sur mes joues.
— Calliandra, tu m'entends ? me demanda-t-il.
Je n'arrivais plus à garder les yeux ouverts, j'avais terriblement mal à la tête et mon corps tout entier semblait endoloris. La voix de Martial résonna en écho, elle me parut si lointaine.
— Elle a pris un coup très violent à l'arrière du crâne, dit Spiculus en me hissant dans ses bras. Tibalte a besoin de soins, il faut rentrer au plus vite, maître, ajouta-t-il.
Je perdis connaissance à la sortie du Colisée, incapable de lutter davantage contre l'engourdissement qui m'avait envahie et paralysée.
Lorsque j'ouvris enfin les yeux, je me trouvais dans la salle où Eaclès avait pour habitude de soigner les blessures des gladiateurs. Il y faisait froid et l'humidité transperça mes os. Je regardai autour moi, les voûtes me donnaient l'impression d'être dans un cachot et l'odeur du sang ne me quittait pas. Je me redressai vivement, un léger vertige me contraignit à ralentir mes gestes, et je m'assis au bord de la banquette sur laquelle j'avais été couchée. Je passai une main sur mes lèvres, elles paraissaient enflées, ma pommette droite me faisait mal, mais la douleur était bien plus intense au niveau de mon épaule gauche, là où le rétiaire était parvenu à m'atteindre. Je tentai de regarder et aperçus une longue balafre qui n'avait pas encore cicatrisé. La plaie suintait encore et la scène me revint en mémoire. J'étais prise au piège du filet, j'avais tenté de fuir, mais mes mouvements étaient restreints et Achillia m'avait blessée avec son poignard. Les cris de la foule surgirent aussi comme si elle était encore présente dans la pièce. Le peuple avait hurlé à ce moment-là, il voulait du sang, il voulait voir la mort et peu importait qui elle emmenait tant qu'elle était là.
— Allonge-toi, ordonna Eaclès en entrant dans la pièce par une petite porte en bois qui grinçait. Je dois cautériser ta plaie. Je l'ai nettoyée, mais ce n'est pas suffisant, elle est trop profonde et risque de s'infecter.
— Il en est hors de question !
— Je crois que tu ne vas pas avoir le choix. Tu veux que je fasse venir quelqu'un pour te tenir ?
— Non, répondis-je en m'allongeant.
Eaclès sortit la lame qu'il avait mise au feu et s'approcha de la banquette. Il voulut attacher mes bras et mes jambes, mais je lui fis la promesse de ne pas bouger. Je ne voulais pas être enchaînée, je pouvais supporter la douleur, elle ne durerait pas longtemps. Lorsque l'acier brûlant entra en contact avec ma peau, le cri qui sortit de ma gorge résonna dans toute la pièce. Mes ongles entaillèrent le tissu qui recouvrait la banquette et mes membres se contractèrent violemment. Le coup de poignard m'avait paru bien plus agréable en comparaison.
— J'ai connu des gladiateurs plus virulents, dit calmement Eaclès en retirant la lame. C'est terminé. Je vais te passer un onguent appelé barbarum. Il est astringent et antiseptique. Tu ne devrais plus ressentir la moindre douleur d'ici deux jours. Tu reprendras l'entraînement à ce moment-là.
— Merci, parvins-je à formuler entre mes dents. Comment va Tibalte ? Je ne le vois pas ici, c'est bon signe.
— Tu connais le celte ! Cette brute n'a pas voulu que je l'examine. Il m'a dit qu'il n'avait rien. Il est certainement en train de célébrer sa victoire avec du vin et des femmes. Martial serait prêt à élever une statue en son honneur tant il lui est reconnaissant d'avoir empêché le rétiaire de trancher ton joli cou.
— Il avait l'air sérieusement blessé pourtant.
— Ne t'en fais pas pour lui. Tu devrais plutôt aller rassurer Pothélée. Elle est venue te voir une dizaine de fois, j’ai dû lui interdire l’accès de la salle. Elle était très inquiète et m’a même menacé.
— Ma mère ? Elle est la douceur incarnée.
— Apparemment pas quand il s’agit de sa fille.
Je quittai Eaclès pour rejoindre ma cellule, le cœur un peu lourd de savoir Tibalte dans la sienne en bonne compagnie. La nuit commençait à recouvrir de son voile sombre la villa, je portais toujours la tenue que le sénateur m’avait offerte et je me sentais sale. Je n’avais qu’une seule envie : faire partir cette odeur de sang qui refusait de me laisser en paix. Je constatai avec surprise que la cellule était vide et décidai de me rendre dans l’atrium pour trouver ma mère, la prendre dans mes bras, lui montrer la force de mes promesses. En montant les escaliers qui menaient aux pièces principales de la demeure, j’entendis provenir de la galerie, où étaient parqués les gladiateurs, des rires bruyants et des obscénités en tout genre ainsi que des voix féminines. L’étau qui enserrait ma poitrine se referma davantage. Tibalte ne devait même plus penser au combat que nous avions partagé, perdu dans la chaleur d’une femme qui vantait sûrement ses mérites entre deux baisers.
Une fois en haut, j'eus la surprise de découvrir la salle principale déserte. La villa semblait inhabitée. Une odeur florale attira mon attention, elle provenait de la partie thermale de la demeure. Je n'y avais jamais mis les pieds, cet endroit était surtout le lieu de prédilection de Tullia qui aimait se prélasser dans un bain chaud durant des heures, accompagnée d'une esclave. Une main se posa sur mon épaule, me faisant sursauter.
— Ma fille.
Je me retournai, émue aux larmes d'entendre la voix de ma mère. Face à Achillia, j'avais cru un instant ne plus jamais la revoir et cette idée m'avait été si douloureuse, si insupportable.
— Je t'avais promis de revenir, murmurai-je en agrippant ses mains pour les serrer entre les miennes.
Pothélée voulut me prendre dans ses bras, mais je grimaçai lorsqu'elle effleura mon épaule.
— Pardon, dit-elle en reculant. Tu as mal ? Eaclès n'a pas voulu que je reste avec toi. Cet idiot m'a accusé de troubler ton repos.
— Cet idiot s'est très bien occupé de mes blessures. Il ne faut pas être trop dure avec lui, mère.
— Tu as sûrement raison, mais je ne voulais pas que tu penses que je t'avais abandonnée.
— Je ne penserai jamais une chose pareille.
— Viens, Martial m'a laissé organiser une surprise pour toi, pour te récompenser. Il m'a dit que tu étais une grande gladiatrice et qu'il était fier de toi.
— Est-ce tout ce qu'il t'a dit ?
— Je n'ai pas demandé à connaître les détails du combat. Tu es vivante, c'est tout ce qui m'importe.
Je fus soulagée d'entendre cette réponse.
Nous traversâmes l'atrium et ma mère se dirigea vers la salle d'eau. Elle s'effaça pour me laisser entrer la première et je découvris une petite pièce au centre de laquelle un bassin avait été creusé. Il était rempli d'une eau encore fumante, des fleurs baignaient à la surface, dégageant un parfum délicat. Des colonnes de marbre rose entouraient le bassin, ornements subtils et raffinés, preuve d'une situation financière confortable. Une statue en marbre de Carrare représentant Vénus venait compléter l'élégance et le raffinement de cette pièce. Des vêtements propres avaient été disposés à côté des marches qui permettaient de rentrer dans l'eau.
— Tout ceci est pour moi ? demandai-je.
— Oui. Est-ce que cela te fait plaisir ?
— Énormément.
— Tiens, ajouta ma mère en me tendant un petit coffre en bois sur lequel était gravé mon nom. Martial m'a demandé de te le remettre, ouvre-le.
Je me précipitai sur l'objet et l'arrachai presque des mains de Pothélée tant j'étais curieuse de découvrir ce qu'il renfermait. Je n'avais jamais eu de boîte à bijoux ni même de biens personnels. Elle rit devant mon empressement et se pencha sur le coffre pour regarder avec moi ce qu'il y avait à l'intérieur. Nous poussâmes toutes deux un soupir d'émerveillement en découvrant un collier d’émeraudes d'une beauté saisissante. Je le pris délicatement entre mes doigts et posai le coffre à mes pieds. Le collier devait compter quarante perles alignées les unes contre les autres, d’un vert éclatant et d’une finesse remarquable. Il n’était pas voyant, ni excessif, mais fin et discret, bien éloigné des bijoux que portait habituellement Tullia.
— Il est sublime, déclarai-je. Je ne mérite pas tant.
— Il est assorti à tes yeux, précisa ma mère en touchant une perle du bout de l’ongle. Je vais te laisser profiter de ce moment. Tu en as sûrement besoin. Je vais aider Tullia à se préparer pour la nuit.
— Elle ne sait pas se déshabiller toute seule ? demandai-je, ironique.
— Calliandra…
— Oui, oui je sais. Je n’en dis pas plus. Merci pour tous ces présents, mère. Je remercierai Martial lorsque je le verrai.
Je ne m’étais jamais sentie aussi bien qu’après le bain que je venais de prendre. Ma peau avait retrouvé sa couleur dorée, mes cheveux, leur rouge vif et l’odeur du sang avait disparu. Je portais la tunique blanche qui avait été prévue à cet effet et j’avais attaché le collier autour de mon cou. Mon épaule me faisait toujours souffrir, mais mes muscles étaient détendus et mon corps moins endolori. J’empruntai une nouvelle fois les marches qui menaient à ma cellule et découvris Tibalte assis sur le muret en pierre qui longeait l’aire d’entraînement. Il tenait un pot en terre cuite, qui faisait office de récipient, entre les mains. Il le porta à ses lèvres et avala une gorgée de son contenu.
— Encore en train de boire ? demandai-je dans son dos.
Il se retourna et me sourit. Une chaleur étrange envahit tout mon être.
— Je fête notre victoire, moineau. Je bois en l’honneur de notre combat. Tu te joins à nous ?
— Je ne mettrai pas un orteil dans votre cage aux fauves remplie de prostituées, répondis-je en lui rendant son sourire.
— Les femmes ont été escortées en dehors du ludus par les soldats. Elles sont toutes parties. Prudens en aurait volontiers gardé une, mais les règles sont les règles.
— Tu es sorti de ta tanière parce que tu t’ennuyais ? Peut-être aurais-tu voulu qu’elles restent toi aussi ?
— Est-ce un reproche, Calliandra ? me demanda-t-il en s’approchant de moi, son visage à quelques centimètres du mien.
— Pas du tout. Une simple réflexion.
— Tu es jalouse ?
— Jalouse ? Tu as une bien trop haute opinion de toi-même.
Il se mit à rire et m’invita à s’asseoir à côté de lui. Je le rejoignis et acceptai de boire dans son verre de fortune une gorgée de vin.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de te remercier. Tu m’as sauvé la vie. Je ne l’oublierai jamais. Sans toi, je ne serais plus là.
J’avais du mal à soutenir son regard. Il m’intimidait et le remercier n’était pas la chose la plus aisée à faire. Je me sentais vulnérable en prononçant ces mots. Son sourire arrogant s’effaça et il prit ma main dans la sienne. Ses yeux restèrent rivés sur les miens, deux lames de métal brillantes et tranchantes au milieu de la nuit.
— Ce collier te va bien, répondit-il seulement en faisant glisser ses doigts dessus.
— Martial a préféré les bijoux aux catins pour me récompenser. Un choix judicieux, tu ne trouves pas ?
Ma remarque ne parvint pas à lui redonner le sourire. Il attrapa une mèche de mes cheveux et l’observa avec intérêt avant de la laisser retomber sur mon épaule.
— Fascinante petite chose, murmura-t-il.
Je sentis sa main écarter le col de ma tunique et la suivis du regard. Il fit glisser le tissu sur mon bras et fixa ma blessure avant d’ajouter, plus fort cette fois :
— Il n’a pas assez souffert pour ce qu’il t’a fait.
— Ce n’est qu’une entaille. Cela aurait pu être bien plus grave si tu n’avais pas été là.
— Jupiter lui-même ne saurait m’empêcher de te protéger. Je serai toujours là.
Il se pencha sur moi et frôla mes lèvres avant de se redresser.
— Tu devrais aller dormir, me dit-il en se levant. Tu as besoin de repos.
Quelque chose passa dans ses yeux, un voile furtif, une ombre. Il jeta le reste du vin dans le sable.
— Bonne nuit, Calliandra.
Je le regardai s’éloigner sans trop comprendre ce qu’il venait de se passer. Tandis qu’il franchissait l’entrée de la galerie, je le vis appuyer sa main sur son flanc et vaciller légèrement. Son corps bascula en avant et disparut dans l’obscurité. Je me levai précipitamment et courus dans sa direction. Des voix s’élevèrent et j’entendis Spiculus ordonner à un autre gladiateur de l’aider. Je les vis surgir en haut des escaliers, portant Tibalte à bout de bras. Il semblait inconscient. Ils passèrent devant moi et j’aperçus la blessure du celte qui s’était mise à saigner abondamment. Des perles de sueur recouvraient son front, son teint était devenu livide. Ils le déposèrent délicatement sur le sol.
— Va chercher Eaclès, ordonna le doctore à Flamma.
— Pourquoi ne l’as-tu pas obligé à voir le médecin en rentrant ? demandai-je à Spiculus, consciente de lui faire un reproche qu’il ne méritait pas.
— Il n’a rien voulu entendre et il avait l’air d’aller bien, se défendit-il en s’agenouillant à côté de lui.
Je l’imitai et poser ma main sur son front. Tibalte bougea légèrement la tête et murmura des mots incompréhensibles. Spiculus semblait très inquiet, ça ne lui ressemblait pas de laisser entrevoir ainsi ses émotions.
— Il est brûlant, dis-je, la voix tremblante.
Flamma réapparut accompagné de Martial et du médecin. Je m’écartai et les laissai emporter Tibalte sans réagir. Je ne pouvais pas leur faire perdre de temps avec des questions inutiles qui retarderaient les soins dont il avait besoin. Je regagnai ma cellule à contrecœur, songeant à cette nuit qui serait interminable et au sommeil que je ne trouverai pas.
Le lendemain, ce fut Martial qui vint me réveiller. J’étais parvenue à fermer les yeux quelques heures, à bout de forces, épuisée par le combat, la douleur et la peur de voir le celte succomber à sa blessure et à sa bêtise. J’étais en colère contre lui, c’était le seul sentiment derrière lequel je pouvais cacher mon inquiétude et mes angoisses. Je me levai et frottai mes yeux. Ma mère avait déjà quitté la cellule.
— Tullia n’a aucune considération pour ma mère. Elle sait qu’elle est souffrante, mais elle la réclame à l’aube ! crachai-je au visage de Martial.
— Ta mère est auprès de Tibalte. Elle voulait connaître son état.
Je baissai la tête, confuse et honteuse.
— Comment va-t-il ? demandai-je en redoutant cruellement la réponse.
— Il ne s’est toujours pas réveillé. Eaclès dit que sa blessure est profonde et qu’elle s’est infectée. Pour être honnête Calliandra, je suis venu te dire de ne pas trop espérer. Je sais que tu es attachée à cet homme et que vous êtes amis. Malheureusement, les amitiés ne perdurent pas dans ce monde de fous, crois-moi. Gladiateurs ou hommes libres, nous sommes tous dans le même bateau. La mort est notre lot commun.
— Certains ont la chance de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions que d’autres, répondis-je. Je peux le voir ?
— Bien sûr.
Je me levai pour me précipiter dehors, mais le poids du collier autour de mon cou raviva les souvenirs de la veille. Je m’arrêtai et m’adressai à Martial qui se tenait toujours devant l’entrée de ma cellule.
— Merci pour le collier. Il est sublime. Ça me touche beaucoup.
— Il appartenait à ta grand-mère. Une femme remarquable. Tu lui ressembles à bien des égards.
C’était la première fois qu’il me parlait d’elle. L’évocation de son souvenir semblait douloureuse. Il étira ses lèvres dans un sourire triste et m’invita à m’asseoir à côté de lui. Il semblait prêt à me confier la vérité sur elle, chose qu’il avait toujours refusée auparavant, fuyant mes questions, évitant la conversation. Je le rejoignis sans hésiter, j’avais besoin de savoir.
— Je vais te dire des choses qui ne joueront pas en ma faveur, Calliandra. Mais je suis prêt à être honnête et à assumer les choix faits jadis. Je te demanderai seulement de m’écouter sans m’arrêter. Si tu venais à m’interrompre, même les Dieux savent que je n’aurais plus la force de poursuivre.
Je hochai la tête et gardai les lèvres serrées. J’avais peur de briser cet instant et de dire quelque chose qui aurait pu l’inciter à revenir sur sa décision.
— Elle s’appelait Mélinda, elle était incroyablement belle. Je l’ai rencontrée lors des premiers jeux auxquels mes gladiateurs ont participé. Elle était la fille d’un riche politicien romain et j’en suis tombé amoureux dès le premier regard. Cet homme avait engagé mes titans pour qu’ils combattent dans une arène de fortune, bien moins prestigieuse que le Colisée, tu imagines bien. J’ai tout fait pour la revoir par la suite, toutes les excuses étaient bonnes pour rendre visite à son père qui était perspicace et a bien compris les raisons de ma présence. Il m’a donné sa fille en mariage peu avant sa mort et je lui ai promis de prendre soin d’elle. Mais je n’ai pas tenu cette promesse. Mélinda était une femme parfaite, une épouse parfaite, aimante et dévouée, une mère bienveillante et protectrice. Je n’ai pas été à la hauteur. Je ne la méritais pas. Aucun homme sur cette terre ne peut se vanter d’avoir connu une femme comme ta grand-mère. Aucun. Encore moins d’en avoir possédé une. Elle m’aimait d’un amour démesuré, vantait sans arrêt mes qualités et m’élevait au-dessus des Dieux. J’étais jeune et ignorant de la chance que j’avais. Un soir, nous avons été invités chez un ancien ami de son défunt père. Il y avait du beau monde, tu peux me croire. De ces hommes bien hypocrites et corruptibles et de ces femmes apprêtées et séduisantes qui vous assujettissent en un regard. J’ai succombé aux courbes de Tullia, plaisir de la chair bien éphémère et irréfléchi. Mélinda nous a trouvés enlacés comme deux jeunes amants dans une pièce à l’abri des convives. Je me souviendrai toujours de l’expression d’horreur qui a défiguré son visage. Elle qui était si pure, si fidèle et qui croyait au mariage ainsi qu’aux vertus qu’il confère aux époux. Elle a porté une main sur son cœur et a fermé la porte. Elle ne m’a plus jamais adressé la parole à partir de cette nuit-là, souffrant mille tourments qu’elle gardait muets. Son état de santé s’est dégradé quelques jours après cet événement et elle est morte le mois suivant. C’est moi qui l’ai tuée. J’ai épousé Tullia par la suite pour tenter d’apaiser le feu de la culpabilité qui me brûlait de l’intérieur. Je me suis imaginé une histoire d’amour dévorante contre laquelle je n’avais pas su résister seulement pour me répéter sans cesse que Mélinda n’était pas morte pour une coucherie d’une nuit, une faiblesse ridicule et impardonnable. Je me suis menti à moi-même pour cacher le monstre que j’étais. En réalité, je n’ai jamais aimé Tullia d’un amour vrai et sincère. J’ai seulement voulu son corps. Mon fils m’a pardonné avec le temps, il était encore enfant et n’a pas pu comprendre toute la vérité. Tu sais tout. Je ne suis pas un homme bon et les erreurs du passé restent gravées dans ma mémoire au fer rouge, torturant chaque jour mon esprit malade. Etrangement, Tullia a toujours su se montrer douce avec mon fils. Ils ont été proches par le passé et c’est sans doute pour cette raison qu’elle ne t’apprécie guère. Elle s’est rangée du côté de Tibérius. J’aime encore assez mon fils pour protéger son honneur et tenir secrète l’infamie dont il s’est rendu coupable. Pourtant, force est de constater que Tullia a eu beaucoup d’influence sur lui, elle l’a élevé à sa façon et il a fini par épouser une femme qui lui ressemble : dure, intelligente et assez subtile pour être dangereuse. Oseras-tu encore me regarder de la même manière maintenant ?
Je levai les yeux vers lui et cherchai son regard. Il tourna la tête et attendit que je prenne la parole.
— Vous êtes un homme bon. N’en doutez jamais.
— Lorsque tu es née, j’ai compris que les Dieux me donnaient une seconde chance. J’ai peur de les avoir déçus eux aussi.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Tu aurais dû naître romaine et libre. Te voilà sans origine et esclave.
— Ce n’est pas votre faute. Tibérius et Litia sont les seuls responsables. Je comprends le sentiment de culpabilité qui vous ronge, mais les erreurs de mon père ne sont pas vos erreurs et la mort de Mélinda n’est pas liée à votre faiblesse. On ne meurt pas de chagrin.
Martial sourit et saisit mon menton entre ses doigts avant de répondre, le visage sombre :
— Si, Calliandra. On peut mourir d’avoir trop aimé et d’être trop déçu. On peut mourir d’un coup de poignard invisible porté au cœur par la personne en qui on avait le plus confiance. On peut mourir d’une rivière de larmes devenue intarissable. Mélinda est partie à cause de moi et jamais je ne me le pardonnerai. Si ton cœur doit trembler pour le celte, je t’en prie, fais attention aux souffrances engendrées par les trop grandes passions.
— Je serais bien incapable de parler de lui comme vous parlez d’elle.
— Les mots ne signifient rien. Lorsqu’on aime, ils sont inutiles. Le corps et l’esprit parlent d’eux-mêmes.
Martial se releva et me tendit la main pour m’aider. Mon épaule était encore douloureuse, mais la peur de perdre Tibalte l’était bien plus.
— Eaclès pense que tu seras vite rétablie.
— Ce n’est qu’une légère entaille. Rien de bien sérieux. Nous n’avons pas tous eu cette chance, malheureusement.
Ma mère entra dans la cellule à ce moment-là, le dos courbé et les yeux rougis par la fatigue. Elle s’arrêta en apercevant Martial et s’excusa d’un geste de la main.
— Non, non, tu peux rester, la rassura-t-il en s’avançant vers elle. Je m’apprêtais à partir. Comment va le celte ?
— Il ne s’est pas encore réveillé et Eaclès commence à perdre espoir. Sa survie tiendrait du miracle selon lui, ajouta-t-elle à voix basse.
— Il est solide. C’est le champion de ce ludus. Peut-être gagnera-t-il ce combat comme il a gagné tous les autres.
J’aperçus la main de Martial frôler celle de ma mère en sortant. Ils échangèrent un regard qui semblait signifier beaucoup. Leurs doigts s’entrelacèrent une seconde avant de se défaire et Martial quitta la cellule d’un pas lent.
OceanofPDF.com