Calliandra 01 Le rubis de Rome

Amandine Clemente · Chapitre 9 sur 16

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Calliandra 01 Le rubis de Rome

VII. Un Celte nommé Tibalte

 

 

L’inauguration du Colisée avançait à grands pas. Il ne restait plus que quelques semaines avant la première entrée de Calliandra dans l’arène. L’entraînement se faisait de plus en plus intense, mais la jeune gladiatrice supportait le rythme et ne baissait jamais les bras. Elle savait que sa vie était en jeu. Elle devait revenir au ludus, elle avait fait une promesse et comptait la tenir. Martial semblait de plus en plus nerveux au fil des jours et redoublait de recommandations. Il observait tous les entraînements de ses hommes avec attention et descendait souvent à leur rencontre pour obtenir les impressions du doctore. Calliandra demeurait la source principale de ses inquiétudes. Son visage était moins doux qu’auparavant, moins serein et son comportement changea. Il laissa de côté la tendresse et l’affection pour se montrer particulièrement sévère avec sa petite-fille, bien plus qu’il ne l’était avec ses esclaves. La peur le faisait agir, Calliandra en avait conscience, mais souffrait de cette toute nouvelle distance entre elle et lui.

L’homme que devait envoyer le sénateur Rufus vint au ludus quinze jours avant le début des jeux. Il apporta avec lui un contrat qui stipulait que le sénateur s’offrait les services de quatre gladiateurs provenant de chez Benus. La somme d’argent proposée était à la hauteur des attentes du laniste et de son épouse. Les gladiateurs combattraient par paires, Tibalte serait aux côtés de Calliandra et Prudens, aux côtés de Verus. Cette décision rassura Martial, sa petite protégée ne serait donc pas seule pour son premier combat dans l’arène. Les termes du contrat spécifiaient également que Calliandra devrait se présenter sous le nom de Calliandra, le rubis de Rome et qu’elle porterait une tenue choisie par le sénateur. Le contrat fut signé et le messager repartit annoncer la nouvelle au sénateur après avoir accepté une coupe de vin. Tullia était enchantée, la fortune leur souriait enfin.

Le soir-même, Martial annonça à ses gladiateurs la nouvelle. Ceux qui n’avaient pas eu la chance d’être sélectionnés pour les jeux encouragèrent les autres sans jalousie, ni rancœur. Les gladiateurs formaient une confrérie et se devaient de se soutenir. Ils vivaient ensemble de nombreuses années, perdaient des frères dans l’arène, créaient des liens. Ils étaient liés les uns aux autres dans le sang et l’acier, liés par les cris de la foule dans la mort et la gloire. Il fut donc convenu que les entraînements s’en trouveraient modifiés. Calliandra et Tibalte combattraient ensemble face à Prudens et Verus.

— Vous devez apprendre à vous battre ensemble sans vous gêner. Créer une harmonie d’attaque et de défense pour vaincre l’adversaire. Combattre seul peut s’avérer parfois plus simple qu’à deux, expliqua Martial. Il se fait tard, vous regagnerez vos cellules à la nuit tombée. Profitez de votre temps libre comme il vous plaira. Je vous ai fait porter du vin et des fruits pour célébrer l’événement.

Les gladiateurs remercièrent le laniste et rejoignirent l’entrée de la galerie souterraine qui menait aux cellules. Des plateaux de fruits avaient été disposés dans les nombreuses alcôves ainsi que plusieurs amphores. Calliandra voulut s’éclipser pour rejoindre sa mère qui devait l’attendre dans leur cellule. Elle ne vivait pas parmi les gladiateurs pour des raisons évidentes et n’avait d’ailleurs jamais mis les pieds dans cette galerie. Tandis qu’elle s’éloignait, une voix l’interpella :

— Viens boire avec nous le moineau. On ne va pas te manger, c’est promis.

Tibalte s’approcha d’elle et lui tendit un bol en terre cuite rempli d’un liquide pourpre.

— Merci, mais je ne bois pas de vin, répondit Calliandra avant de lui tourner le dos.

Il saisit son bras pour l’empêcher de partir et l’attira doucement vers lui.

— J’aimerais que tu restes un peu. Ce n’est pas tous les jours que nous avons du temps libre. Ce serait bien que tu te familiarises avec eux aussi, ajouta-t-il en désignant les autres gladiateurs qui buvaient en riant bruyamment. Ils ne sont pas tous aussi grossiers que Prudens, rassure-toi. Il y a des hommes bien dans ce ludus.

— D’accord, répondit Calliandra en prenant le bol. Juste un peu.

La discussion revenait sans cesse sur les jeux. Le Colisée était sur toutes les lèvres et l’honneur d’y participer semblait si immense que Calliandra culpabilisa de ressentir plus de crainte que de joie. Les gladiateurs en parlaient comme d’une chose naturelle et sans autre conséquence que la gloire et la renommée, mais paraissaient oublier qu’il était possible de perdre la vie entre ces murs. La cruauté du spectacle ne leur échappait pas vraiment, ils préféraient occulter les blessures, les éclaboussures de sang, les os brisés, la chair déchiquetée sous les lames d’acier. Garder tout cela en mémoire était inutile. La peur ne rendait pas un homme plus fort, au contraire, elle le desservait. Il fallait entrer dans l’arène avec la certitude absolue d’en ressortir en un seul morceau pour avoir une chance d’y parvenir.

— Dis-moi le moineau, commença Verus qui scrutait Calliandra depuis un petit moment, pourquoi notre maître t’apprécie-t-il autant ?

— Verus, menaça Tibalte, ne commence pas.

— Pourquoi ? Tu as peur ? répliqua le mirmillon, visiblement ivre.

— Nous ne devons pas en parler, tu le sais très bien. Si des paroles indésirables venaient à être entendues par nos maîtres, tu serais cloué sur une croix. Tais-toi. Laisse Calliandra tranquille. Elle n’y est pour rien.

— Laisse, ce n’est pas grave, déclara la gladiatrice. Il a bu. Tu devrais aller te coucher, ajouta-t-elle à l’attention de Verus, ce n’est jamais une bonne chose de déterrer des secrets bien enfouis.

Les gladiateurs qui vivaient dans le ludus à la naissance de Calliandra avaient bien compris que l’enfant n’était pas de Pothélée. Ils avaient vu la femme romaine entrer dans la villa le ventre rond et en ressortir sans nouveau-né dans les bras, la silhouette affinée. Ils avaient également entendu les cris, les disputes et remarqué le changement d’attitude de leur maître suite à l’arrivée de Calliandra. Ils avaient reçu l’ordre de n’en parler à personne, mais l’histoire avait été transmise au fil des années aux nouveaux gladiateurs, prenant des allures de légendes, de récit interdit, de secret inavouable. Personne ne connaissait la vérité exacte sur cette affaire, à part les principaux intéressés, et c’était sûrement mieux ainsi.

Verus ne répondit pas. Le regard de Tibalte l’en dissuada. L’idée d’être condamné à mort pour des paroles malheureuses également. Il n’était donc pas si ivre que cela puisqu’il conservait en lui la conscience des interdits. Tullia avait été très claire à ce sujet, le silence devait être gardé à n’importe quel prix, leur nom ne pouvait souffrir le déshonneur. Si les murmures et les moqueries s’étaient atténués avec le temps, Calliandra n’était pas encore totalement acceptée dans la confrérie. L’attitude du laniste envers elle, les privilèges qui étaient les siens, la protection que lui offrait volontiers le doctore, tous ces éléments creusaient un fossé entre Calliandra et les autres esclaves. Tous ne voyaient que ce qu’ils voulaient bien voir. Les larmes, les mensonges, les trahisons, les humiliations subies depuis sa naissance, le rejet, les superstitions étaient niés ou ignorés. Pourtant, ils faisaient partie de son quotidien, elle avait dû grandir avec.

— Tu connais la vérité ? demanda Calliandra à Tibalte qui l’avait suivie lorsqu’elle avait préféré quitter le groupe pour rejoindre sa cellule.

— Beaucoup disent que tu es la fille de Martial, répondit-il. Je pense que la vérité est plus complexe. Je ne vois pas notre maître rejeter sa propre fille pour une sombre histoire de superstition. Et Tullia ne t’aurait pas laissé vivre si tu avais vraiment été le fruit des infidélités de son époux.

— La fille de Martial ? Pourquoi penser ça ?

— Il était très proche de son fils avant ta naissance. Le jour où tu es apparue, une dispute a éclaté entre eux. Certains ont pensé qu’il avait séduit la femme de son propre fils et que l’enfant n’était donc pas de Tibérius. Les Dieux auraient puni cette trahison en précipitant l’accouchement entre les murs de la villa et en donnant vie à une enfant aux cheveux couleur de flammes et Martial aurait alors décidé de faire de toi une esclave pour conserver son honneur.

— Une punition, je suis une punition, murmura Calliandra.

— Les Hommes aiment s’inventer des histoires. Il ne faut pas y faire attention.

— Je ne suis pas la fille de Martial et je ne suis pas maudite, déclara la gladiatrice avec colère.

— Je ne partage pas cette idée, la rassura Tibalte.

— Est-ce que tu veux savoir ?

— Je ne veux pas que tu t’attires des ennuis.

— Je suis la petite-fille de Martial, mes parents m’ont rejetée à la naissance, ils voulaient me tuer, mais Martial a refusé. Il m’a sauvée la vie. Tullia me déteste du plus profond de ses entrailles pourries, elle attend la mort de son époux pour m’offrir en tant qu’esclave sexuelle. Martial savait que mon chemin serait parsemé d’obstacles et c’est pour ça qu’il a voulu que je devienne gladiatrice. Pour gagner l’affection de la foule et ma liberté. Pour qu’un éventuel futur maître ne me prenne pas pour un objet de plaisir et d’asservissement, mais pour une combattante.

— Pourquoi ne pas t’affranchir ? Il en a la possibilité.

— Quelle serait ma vie dehors ? Je n’ai pas d’argent, les romains me voient comme la fille de Pluton. Libre, je suis condamnée. Esclave, je suis condamnée. Je dois me faire aimer du peuple avant d’espérer pouvoir vivre avec lui. Et il me faut assez d’argent pour acheter la liberté de ma mère aussi. Je ne partirai jamais sans elle, jamais. Martial m’a déjà proposé cette liberté, mais Tullia distille son venin partout, menaçant son propre mari de traîner son nom dans la fange. Elle refuse de voir partir son esclave personnelle et prend plaisir à fatiguer ma mère en la faisant appeler matin et soir, jour et nuit. Nous voir toutes les deux à sa merci est un trop grand bonheur pour le laisser lui glisser entre les doigts.

— Existe-t-il encore un peu d’amour entre eux ?

— Martial a dû l’aimer sincèrement pour lui trouver du charme et l’épouser. S’il l’aime encore, il ne doit s’agir que d’une ombre meurtrie, d’un reste de passion, d’un attachement vague et incertain dont les liens restent maintenus par les secrets et les mensonges qui ne doivent pas être révélés.

— Pourquoi m’avoir tout raconté ? demanda Tibalte devant l’entrée de la cellule.

Calliandra s’immobilisa et lui fit face.

— Parce que tu es le seul en qui je peux avoir confiance, répondit-elle. J’ignore pourquoi, mais je le sais. Bonne nuit le celte.

— Bonne nuit moineau.

La nuit apporta la fraîcheur dans son sillage. Cette douceur nocturne était la bienvenue. Calliandra alla se coucher, la journée serait longue demain, elle avait besoin de dormir. Elle s’allongea et sentit très vite ses paupières se faire lourdes. Elle ne pouvait plus lutter. Le sommeil l’enveloppa.

La foule scandait son nom. Les rugissements des lions la forcèrent à s’écarter très rapidement de la trappe par laquelle elle était apparue dans l’arène. Elle brandit ses deux épées au-dessus de sa tête et poussa un cri de rage. Elle était venue pour combattre, elle était venue pour gagner, elle l’avait promis, rien ne l’arrêterait. Un homme attendait au milieu de l’arène. Il portait un casque de bronze qui recouvrait entièrement son visage. Il était grand, tenait un bouclier rond sur lequel le motif de l’Homme vert était gravé, un emblème celte symbolisant la renaissance. Calliandra l’observa un long moment avant de prendre conscience qu’un trou béant traversait son ventre. Le sang se déversait en torrent. Il semblait ne plus vouloir s’arrêter de couler. Le sable fut bientôt recouvert d’une nappe vermeille. Le gladiateur vacilla et s’écroula sur le sol. Le casque roula. Tibalte tourna la tête vers Calliandra et tendit la main.

— Non ! hurla Calliandra en ouvrant les yeux, terrifiée, glacée.

Elle regarda autour d’elle, la cellule était vide, sa mère n’avait pas encore rejoint leur couche. Un vent glacial s’insinuait à travers les barreaux. La nuit était déjà bien installée. Tullia devait dormir et l’absence de Pothélée devenait inquiétante. Calliandra quitta sa cellulle et se dirigea vers le petit jardin situé à l’arrière du tablinum. Elle avança doucement, le plus discrètement possible pour ne pas être entendue. La villa était plongée dans un silence total. L’eau qui jaillissait du bassin de la fontaine éclaboussait une forme noire couchée sur le sol. Calliandra approcha en hésitant et se pencha. Elle distingua les traits du visage de Pothélée, sa longue chevelure noire s’étalait sur l’herbe, un bras tendu sur le côté, l’autre replié sous sa poitrine, elle semblait endormie, mais Calliandra comprit qu’elle était inconsciente.

— Martial !

Un cri déchirant perça le ciel. Calliandra se précipita sur sa mère et prit son visage entre ses mains.

— À l’aide, Martial ! hurla la gladiatrice en tentant de réveiller Pothélée qui respirait faiblement. Martial !

Elle glissa ses bras autour de sa taille et la souleva pour la porter à l’intérieur. Elle la coucha sur une banquette et partit chercher son grand-père. Elle savait qu’elle n’avait pas le droit de se rendre dans la chambre à coucher du couple, que Tullia serait folle de rage, mais la peur tenaillait son ventre, elle avait besoin d’aide. Elle courut aussi vite que possible, l’esprit embrumé, et heurta de plein fouet Martial qui avait entendu ses cris, persuadé qu’il s’agissait d’un rêve, mais persuadé aussi qu’il devait s’en assurer. Il avait donc quitté son lit pour vérifier et lorsqu’il croisa le regard apeuré de Calliandra, il comprit que quelque chose de grave s’était produit. Elle lui demanda de la suivre sans prendre le temps de lui expliquer pourquoi. Pothélée n’avait toujours pas ouvert les yeux, son teint était encore plus pâle, ses lèvres, bleutées.

— Je vais chercher Eaclès, dit Martial en s’éloignant précipitamment.

Le médecin veilla Pothélée toute la nuit. Il avait demandé à Calliandra de retourner dans sa cellule et d’attendre de ses nouvelles. Le sommeil ne parvint plus à gagner la gladiatrice qui demeura immobile dans son lit, épiant le moindre bruit, le moindre murmure. Tu ne saurais imaginer la violence du feu qui brûle mes entrailles en ce moment. Les paroles de sa mère lui revinrent. Désormais, elle imaginait parfaitement. Ce feu. Il la consumait tout entière.

Martial rejoignit sa petite-fille à l’aube. Il entra doucement pour ne pas la réveiller, mais la trouva assise en tailleur au milieu de la pièce.

— Tu n’as pas dormi ? lui demanda-t-il en s’asseyant à côté d’elle.

— Non, j’ai attendu Eaclès toute la nuit. Pourquoi n’est-il pas venu ?

— Ce n’est pas à lui de t’annoncer ça.

— Mère…

— Elle est réveillée, la coupa Martial. Eaclès a pris soin d’elle.

Le soulagement éprouvé libéra Calliandra d’un poids immense qui avait comprimé sa poitrine durant toutes ces heures d’attente.

— Cependant, poursuivit-il, il faut que tu saches que Pothélée souffre d’une maladie qui l’affaiblit de jour en jour. Nous ne voulions pas t’inquiéter, mais nous ne pouvons plus te le cacher. Elle ne vivra plus longtemps, Calliandra. Pothélée est condamnée. Eaclès ignore de combien de temps encore elle dispose, mais son état se dégrade rapidement.

La gladiatrice ne répondit pas. Elle replia ses genoux sous son menton et se recroquevilla. Son corps lui semblait douloureux. Elle avait étrangement froid. Un spectre traversa la cellule. Elle secoua la tête pour chasser cette hallucination. Elle voulait crier, mais aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. Elle voulait pleurer, mais plus aucune larme ne gorgeait ses yeux. Elle voulait abattre ses poings sur Martial pour lui avoir caché la vérité, mais plus aucune force ne l’habitait. Elle était vide, désespérément vide.

Tullia reçut l’ordre de ne plus faire appel à Pothélée. Martial avait été intransigeant. Elle devait se reposer. Son épouse protesta qu’une esclave presque morte n’était plus d’aucune utilité et qu’il valait mieux la libérer de ses contraintes en l’affranchissant. Martial eut envie de voir en ce geste un signe de bonté, mais Calliandra ne fut pas dupe. Séparer la mère de la fille pour mieux les affaiblir toutes les deux. Voilà ce que désirait vraiment la vipère. Pothélée refusa immédiatement cette offre. Il n’était pas envisageable de partir sans sa fille. Il n’était pas plus envisageable de partir avec elle. Elle savait qu’elle allait mourir bientôt et qu’elle ne pourrait plus veiller sur Calliandra. Elle savait aussi que Tullia n’aurait jamais permis une telle chose. Pothélée connaissait les enjeux et avait clairement deviné dans quel poison la femme de Martial avait trempé les cordes qui enchaînaient son époux : le chantage.

La vie reprit son cours au ludus entre combats singuliers et entraînements à deux. Tibalte et Calliandra formaient un duo assez équilibré qui savait dialoguer pour ne pas se gêner. Martial les regardait évoluer ensemble, de plus en plus confiant quant à leur future victoire. Il y croyait enfin. Prudens ne parvenait presque jamais à capturer Calliandra sous son filet, elle était trop rapide, trop agile, aidée de Tiblate, elle semblait même inatteignable. Le celte se déplaçait vite également, il anticipait les attaques adverses, faisait preuve d’une grande force et était très résistant. Ce n’était pas pour rien qu’il était devenu le champion de ce ludus quelques mois à peine après son arrivée. Enchaîné à dix autres condamnés à mort, il avait combattu les lions de l’arène sans trembler, tandis que ceux qui n’avaient ni son courage ni son expérience des armes, s’étaient fait dévorer lentement et dans d’atroces souffrances par les fauves. Un à un, les prisonniers étaient tombés et Tibalte avait dû se résoudre à trancher le bras des esclaves auxquels il était attaché pour se libérer. Il se souvenait encore du cri de l’un d’eux, lorsqu’un lion l’avait saisi par la tête, broyant son crâne sous des crocs plus aiguisés que des lames. Le celte n’avait pas hésité un seul instant, il avait abattu son épée sur la clavicule du pauvre malheureux. Il fallait survivre et l’homme était condamné. Il n’avait pas eu le choix. Il était sorti victorieux de ce combat et s’était tenu fièrement au centre de l’arène, le visage relevé, une lueur de défi dans les yeux. La foule avait retenu son souffle, scrutant le sol jonché de cadavres. Hommes, lions, rien n’avait pu résister à la rage de vivre du gladiateur. Martial se tenait dans les gradins ce jour-là. Il avait observé Tibalte avec un grand intérêt et s’était promis d’en faire sa prochaine recrue s’il avait la vie sauve. Ce fut le cas. La plèbe scanda le nom du gladiateur, réclamant la fin du bain de sang pour le nouveau héros du jour.

Tibalte ne ressemblait pas aux autres gladiateurs. Physiquement, il était plus fin même si sa silhouette demeurait imposante. Il avait l’aura d’un véritable guerrier, la prestance d’un chef et l’esprit aussi affuté qu’une lame. Il avait compris très vite que la puissance seule ne faisait pas la valeur d’un homme. Il savait réfléchir avant d’agir et c’était une qualité qui se faisait rare. Sur de nombreux points, il aurait fait un excellent général romain comme le disait souvent Martial. Mais, prisonnier de guerre, il avait été condamné à l’esclavage et se trouvait désormais sous le joug de la puissante Rome. C’était un homme valeureux, mais un homme asservi. Il avait eu de la chance d’être recruté par Martial. Il savait son maître bon, sans vice et ayant le sens de l’honneur. Aucun romain ne trouvait grâce à ses yeux à part lui. Et Calliandra…Le poison de Rome ne coulait pas dans leurs veines.

Deux jours avant l’inauguration du Colisée, Pothélée parvint enfin à se lever. Elle voulut aider les autres esclaves, mais Noevia lui ordonna de rester tranquille. Calliandra appuya sa demande et elle dut se résoudre à ne rien faire. Elle n’en avait pas l’habitude. Pothélée assista donc à l’entraînement de sa fille et fut surprise de la voir aussi à l’aise face à ces hommes qui semblaient la surpasser en tout. Elle prit conscience qu’elle n’était plus une enfant sur laquelle il fallait veiller ardemment et qu’elle pouvait lui faire confiance. Elle en fut soulagée. Calliandra était forte. Elle saurait survivre à sa mort. Pothélée remarqua également la distance qui séparait à ce jour le grand-père et sa petite-fille, les regards froids échangés, les silences. Ils n’étaient plus comme avant, l’insouciance s’était envolée remplacée par les mensonges trop longtemps cachés et les incompréhensions naissantes. Si Martial tentait vainement de renouer le dialogue, Calliandra ne l’encourageait pas dans cette direction, elle le fuyait, ignorait sa présence, refusait ses marques d’affection.

— Je croyais que tu n’en voulais pas à Martial pour les jeux, dit Pothélée à sa fille le soir venu, lorsqu’elles furent à l’abri des oreilles indiscrètes.

— Je ne lui en veux pas, répondit Calliandra.

— Tu ne lui parles plus, tu ne le regarde plus.

— Il aurait dû me dire que tu étais malade. Les choses auraient été différentes.

— Comment auraient-elles pu être différentes ?

— Si j’avais su, je n’aurais pas accepté d’entrer dans l’arène. Je ne t’aurais pas causé plus de peine. Tu n’avais pas besoin de ça.

— Tu n’y es pour rien. Martial n’y est pour rien. Je suis malade, il faut seulement l’accepter. Aujourd’hui, j’ai pris conscience de ta force et de ton courage. Je partirai confiante et rassurée. Martial avait raison, tu es née pour accomplir l’impossible. Un destin incroyable t’attend et je suis très fière d’être la femme qui t’a élevée.

— Mère, murmura Calliandra en baissant la tête. J’ai cru te perdre la nuit où je t’ai trouvée dans le jardin et j’ai compris à quel point ça devait être dur pour toi de me voir combattre. J’ai compris le mal que je te causais et j’en suis tellement désolée.

— Viens dans mes bras, dit Pothélée en attirant sa fille contre sa poitrine. Ne sois pas désolée. Ma vie a trouvé un sens grâce à toi.

— Je t’aime. Je reviendrai, je te l’ai promis.

— Et je te crois. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Tu ne peux pas partir avant moi. J’aimerais que tu pardonnes Martial. Il voulait te protéger. Il t’aime aussi beaucoup.

Calliandra hocha la tête, essayant d’empêcher ses larmes de couler.

— Oui, mère. Tout ce que tu voudras.

Pothélée releva le visage de sa fille en glissant son doigt sous son menton. Elle la fixa un petit instant et sourit avant de lui demander :

— Ce gladiateur avec lequel tu t’entraînes, il a l’air gentil avec toi.

— Mère, la coupa Calliandra. Il faut vraiment parler de lui ?

— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ?

— Il est différent. Il m’accepte.

— Je vois, déclara Pothélée sans cesser de sourire avec tendresse, une lueur d’amusement dans les yeux. Je vois.

Elles s’endormirent blotties l’une contre l’autre, le souffle apaisé, le cœur un peu plus léger d’avoir comblé les silences.

La veille des jeux, les gladiateurs paraissaient plus nerveux. Prudens et Verus s’entraînaient sans relâche, Tibalte ne décrochait pratiquement pas un mot et s’acharnait sur le palus comme s’il s’agissait d’un véritable adversaire. Le doctore avait souhaité passer un moment avec Calliandra pour lui donner les derniers conseils avant le grand jour. Il tenta de lui décrire le plus fidèlement possible l’ambiance qui pouvait régner dans une arène, l’ampleur des cris de la foule, ces cris qui pouvaient glorifier ou condamner, les différentes mises en scène d’un combat, le signe qu’il fallait faire pour demander grâce.

— Regarde bien mes doigts, Calliandra. Si tu sais que tu es vaincue, que tu ne parviendras plus à te relever ou si tes forces t’abandonnent, fais ce geste, demande la vie, elle te sera peut-être accordée.

— As-tu conseillé aux autres gladiateurs la même chose ou penses-tu seulement que je suis trop faible pour avoir une chance, demanda Calliandra. Tu ne nous as pas appris à nous rendre, ni à baisser les bras. Pourquoi le faire maintenant ?

— Tous les gladiateurs connaissent ce geste et tous le feraient sans l’ombre d’une hésitation si leur vie en dépendait. Crois-moi. J’ai confiance en toi, tu as du talent, un talent inné et précieux, mais tu es jeune et tu n’as pas fini ta formation.

— Je le ferais si c’est nécessaire. J’ai bien l’intention de revenir.

Spiculus lui sourit et passa sa main dans ses cheveux. Un geste d’une tendresse déchirante que Calliandra ne soupçonnait pas chez lui. Elle n’avait jamais vu dans ses yeux cette douceur et cela lui fit mal. Elle eut l’impression qu’il lui faisait ses adieux. Tibalte passa à côté d’eux pour récupérer une deuxième épée. Il jeta un regard à Calliandra et marqua un temps d’arrêt avant de les rejoindre. Il s’accroupit et donna un petit coup d’épaule à Spiculus.

— Je vais la ramener, ne t’en fais pas. Personne ne lui fera du mal, glissa-t-il à son oreille avant de s’adresser à la gladiatrice. Viens le moineau, moi aussi j’ai encore deux ou trois conseils à te donner.

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