Calliandra 01 Le rubis de Rome

Amandine Clemente · Chapitre 13 sur 16

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Calliandra 01 Le rubis de Rome

XI. Une nouvelle recrue

 

— Certains disent de toi que tu ne te relèveras pas. Que tu as combattu auprès de la fille de Pluton, pensant pouvoir rivaliser avec l’instrument de la vengeance des Dieux et que tu le paieras de ta vie. Que je suis maudite et que c’est de ma faute si tu te trouves entre la vie et la mort. Les autres gladiateurs n’osent plus me regarder, ni s’entraîner avec moi. Ils disent que je porte malheur et qu’il serait bien plus judicieux de m’offrir en sacrifice. Je suis seule sans toi. Je me sens perdue. Mère est de plus en plus faible, ses forces l’abandonnent peu à peu et toi, tu ne te réveilles toujours pas. Que dois-je faire pour que tu ouvres les yeux ? Dis-moi ! Que dois-je faire ?

Calliandra se jeta sur Tibalte et empoigna ses épaules pour le secouer. Elle avait envie d’hurler à déchirer les cieux, à faire trembler Rome tout entière afin de voir son ami sortir de la torpeur qui le maintenait dans un mutisme absolu depuis plusieurs jours déjà. Elle avait tant versé de larmes qu’il ne lui restait plus rien. Les autres la tenaient pour responsable, Prudens n’avait de cesse de la dévisager de manière hostile et tous complotaient lorsqu’elle avait le dos tourné. Spiculus avait bien tenté de les raisonner, mais Pothélée était malade, Tibalte, aux portes de la mort et Verus avait péri dans l’arène. Il y avait trop de cadavres sur le chemin de Calliandra pour que cela ne paraisse pas suspect.

— Tu portes la mort dans tes entrailles et la couleur du sang sur tes cheveux, lui avait dit Flamma tandis qu’elle s’entraînait au palus. Tibalte a eu tort de poser les yeux sur toi. Voilà où cela l’a mené.

La gladiatrice était restée silencieuse en pensant qu’il n’avait peut-être pas tort.

Martial avait gagné beaucoup d’argent grâce à l’inauguration des jeux du Colisée et avait donc décidé de recruter de nouveaux gladiateurs. Il savait que le marché aux esclaves de Capoue regorgeait de diamants bruts qui ne demandaient qu’à être taillés pour laisser éclater au grand jour leur véritable valeur. Il décida de s’y rendre, accompagné de quelques-uns de ses soldats, et proposa à Calliandra de l’accompagner afin de l’éloigner du ludus et des rumeurs. Elle accepta sans l’ombre d’une hésitation lorsque Martial lui précisa que Pothélée pourrait se joindre à eux pour ce voyage. Tullia en était folle de rage, mais elle dut ravaler sa colère face à la détermination de son époux.

— Tu traites tes esclaves comme des citoyens romains ! Tu devrais faire attention, on pourrait imaginer que tu es un homme faible ou que l'une des deux a tes faveurs, avait répliqué Tullia, l'air arrogant.

— Tu sais très bien que Calliandra n'est pas une esclave, avait répondu Martial, en élevant la voix.

— Tu couches avec cette Pothélée ? C'est ça ? Cela ne m'étonnerait même pas, ce ne serait pas la première fois que tu ferais preuve de lâcheté et de faiblesse !

Martial s'était approché d'elle, la mâchoire serrée, exaspéré de l'entendre distiller son venin et l'avait giflée. C'était la première fois qu'il levait la main sur son épouse, il n'était pas un homme violent, mais la fatigue et la rancœur furent plus fortes. Il n'avait pas envie de céder une nouvelle fois à ses caprices. Tullia avait posé sa main sur sa joue et avait fait quelques pas en arrière, surprise et humiliée. Elle l'avait regardé un instant dans les yeux puis lui avait tourné le dos en jurant tout bas.

Il avait été convenu que le voyage durerait dix jours environ. Il fallait compter le trajet, les différentes haltes, la journée à Capoue et le retour. Ils voyageraient léger, deux soldats à cheval assureraient leur défense en cas d'attaque, aidés de Calliandra qui avait eu l'autorisation de prendre ses armes. Martial conduirait la carruca, un chariot destiné aux voyageurs romains qui pouvait accueillir deux passagers à l'arrière et un à l'avant pour diriger les chevaux.

Le jour du départ, Calliandra resta un long moment auprès de Tibalte, espérant le voir enfin ouvrir les yeux. Malgré toutes ses supplications, il ne se réveilla pas et elle dut se résigner à lui dire adieu, incertaine de l'avenir. Elle posa sa main sur son front et la fit glisser sur ses pommettes puis sur ses lèvres. Sa peau était si froide qu'elle en eut des frissons. Il semblait plongé dans un sommeil serein, les bras le long du corps, le visage légèrement tourné sur le côté, parfaitement immobile. Le silence n'était troublé que par la présence d'Eaclès qui se penchait sur lui régulièrement pour appliquer sur sa plaie un onguent qui sentait fort. Calliandra lui posait sans cesse la même question et il lui donnait toujours la même réponse :

— A-t-il une chance de s'en sortir ?

— Seuls les Dieux le savent.

Calliandra prit sa main dans la sienne et la porta à sa joue. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait effectué ce geste, tendrement, patiemment. Mais les visites se terminaient toutes de la même façon : Tibalte demeurait inconscient et le chagrin ressenti n'en était que plus intense à chaque fois.

— Je pars quelques jours avec Martial et ma mère, expliqua Calliandra, sans lâcher sa main. Nous allons à Capoue, Martial souhaite recruter de nouveaux gladiateurs. Je crois qu'il veut m'éloigner du ludus également. J'aurais tant voulu que tu te réveilles. Je pars le cœur meurtri, mais sache que je penserai à toi. Si par malheur les Dieux décidaient de t'arracher au monde des mortels pour te conduire sur l'autre rive, je ne t'oublierais pas, jamais. Je n'aurais de cesse de saigner en songeant à toi et le temps ne pourra rien y faire. La plaie demeurera béante tant que je demeurerai en vie. Mais j’aimerais te demander quelque chose. Je te supplie de tout mon être de te battre, de ne pas baisser les bras, de rester fort parce que je t’attends désespérément et je n’imagine pas cet endroit sans toi. C’est toi qui es venu vers moi, c’est toi qui as cherché à créer ces liens qui me tenaillent désormais. Tu ne peux pas exiger de moi d’oublier tout cela. Je t’en prie, Tibalte, je t’en supplie. Ne me laisse pas.

Elle se pencha pour déposer un baiser sur son front, une larme roula sur sa joue et glissa sur la paupière du celte. Un léger frémissement parcourut ses doigts, ses lèvres s’entrouvrirent légèrement et un son à peine audible sortit de sa gorge. Calliandra sursauta, persuadée d’être victime d’une hallucination. Elle se raidit et attendit une autre preuve qui viendrait lui confirmer qu’elle n’était pas devenue complètement folle, que Tibalte avait bel et bien bougé. Les secondes s’égrenèrent au rythme des battements de son cœur, mais rien ne se produisit. Il resta parfaitement immobile et Calliandra en conclut qu’elle avait imaginé tout cela. Ses épaules plièrent sous le poids de la fatalité, elle salua Eaclès et quitta la pièce pour rejoindre sa mère dans la cour.

— Du nouveau ? lui demanda Pothélée en rangeant dans le chariot un sac de provisions.

— Non, malheureusement, répondit Calliandra. Il est toujours inconscient.

Pothélée ne trouva rien à répondre qui aurait pu apaiser la tristesse qui accablait sa fille. Elle continua d’entasser les sacs à l’arrière du chariot et Calliandra lui prêta main forte. Spiculus vint les rejoindre et tendit ses épées à la gladiatrice.

— Fais attention à eux. Protège-les bien, les routes ne sont jamais sûres et les gîtes accueillent bien plus de voleurs qu’il n’y paraît.

— Je veillerai sur eux, doctore. Tu peux me faire confiance.

— En ton absence, je parlerai aux hommes. Je leur ferai entendre raison et toutes ces choses qui sont dites sur toi ne seront plus qu’un mauvais souvenir. Je suis certain que Tibalte ne va pas tarder à se réveiller. Il sera remis à ton retour.

— J’espère que tu dis vrai. Les Dieux sont témoins de mes prières.

Spiculus hocha la tête et fit le tour de la carruca pour serrer Pothélée dans ses bras. Sa gentillesse naturelle et sa bienveillance lui avaient valu l’affection d’un grand nombre de personnes au sein de la villa. Pothélée était un modèle de loyauté et de sincérité. Beaucoup l’appréciaient pour cela. Le doctore salua ensuite son maître en lui souhaitant un bon voyage.

Les soldats ouvrirent les grilles d’entrée du ludus et le charriot se mit en route. Calliandra s’assit à l’avant, auprès de Martial qui ne put s’empêcher de lui sourire, un vent de liberté soufflant sur leur chemin. Ils étaient heureux de quitter la demeure pour quelques jours, s’éloigner des souvenirs, des mensonges, des blessures et des regrets. Les deux cavaliers qui les accompagnaient se trouvaient à une bonne distance de la carruca, ouvrant la route, anticipant une éventuelle rencontre fâcheuse, leur donnant ainsi l’illusion d’être seuls, réunis. Pothélée était à l’arrière et se laissait bercer par le bringuebalement du chariot qui atteignit la célèbre voie Appienne permettant de rejoindre Capoue. La route était assez large pour permettre le croisement de deux chariots et était pavée de grandes dalles de basalte bombées. De nombreux monuments funéraires ainsi que de riches demeures longeaient cette voie qui avait été le triste témoin de la chute de Spartacus et de son armée. Les esclaves rebelles qui avaient participé et survécu à la révolte menée par le Thrace avaient été crucifiés le long de la voie Appienne, gorgeant ses pavés de sang et de souvenirs lugubres.

Lorsque le soleil se mit à décliner, il fut convenu de s’arrêter dans une auberge pour passer la nuit. Les soldats confièrent les chevaux à l’homme qui tenait l’écurie puis se postèrent devant le chariot pour assurer sa surveillance afin de dissuader les voleurs de s’approcher.

— Ils ne vont pas se reposer ? demanda Calliandra en désignant les deux romains d’un mouvement de la tête.

— Ils se relaieront, expliqua Martial. Ils sont payés pour cela.

L’auberge était tenue par un couple, Lucius Calidius Eroticus et Fannia Voluptas. Des noms particulièrement révélateurs de la réputation des gîtes que les voyageurs pouvaient trouver sur leur route. Les auberges étaient, pour la plupart, des établissements décriés, considérés comme infâmes, dirigés par des hommes malhonnêtes aux origines méconnues, dans lesquels les femmes qui servaient étaient volontiers perçues comme des prostituées. Le confort n’était que très limité et la propreté des lieux laissait à désirer. Cependant, il était fortement déconseillé de voyager de nuit et donc nécessaire de s’arrêter pour trouver un abri.

Lorsqu’ils franchirent l’entrée de l’auberge, les clients présents cessèrent leur bavardage et toutes les têtes se tournèrent vers eux. Un léger chuchotement se répandit puis s’intensifia au bout de quelques secondes. Tous les yeux étaient rivés sur Calliandra et Martial se plaça devant elle pour que cessent ces regards gênants.

— Bienvenus voyageurs, dit une voix grave et rocailleuse dans leur dos.

Martial se retourna et aperçut le tenancier qui se tenait derrière une large planche de bois sur laquelle étaient disposés des pichets. Il se dirigea vers lui et les deux hommes discutèrent un instant, à l’abri des oreilles indiscrètes. Le tenancier lui indiqua une table d’un geste de la main et Martial invita Pothélée et Calliandra à le suivre pour s’y installer. La nourriture servie était peu ragoûtante, mais il fallait bien manger et reprendre des forces pour la suite du voyage. Le vin n'était pas de meilleure qualité. Il réchauffait pourtant assez les corps pour rester appréciable. Une femme s'approcha de leur table et se proposa de remplir leur coupe presque vide. Martial acquiesça poliment.

— Tu es la gladiatrice dont tout le monde parle ? demanda la jeune femme d'un ton bourru qui déplut fortement à Calliandra.

— Il paraît, répondit-elle, sarcastique. Ce n'est pas nécessaire de me dévisager comme cela, ajouta-t-elle, agacée.

La femme haussa les épaules d'un air dédaigneux et tourna les talons, sa longue tresse blonde se balançant sur ses hanches.

Une fois le repas terminé, Pothélée et Calliandra rejoignirent leur chambre pour quelques heures de repos avant de reprendre la route. Martial décida de rester encore un peu dans la grande salle à manger, il avait encore soif et l’ivresse du voyage ne lui donnait guère envie d’aller dormir. Il voulait profiter de cette liberté, loin des murs du ludus, pour se détendre et apprécier la solitude. Il eut la surprise de voir Pothélée redescendre quelques minutes après son départ. Elle lui expliqua que Calliandra s’était endormie très rapidement et qu’elle-même n’avait pas encore sommeil. Ils partagèrent ainsi une autre coupe de vin et discutèrent longuement, se remémorant les souvenirs partagés, la naissance de Calliandra, ses premiers mots, ses premières larmes, ses premiers pas, tant de choses vécues ensemble gravitant autour d’un seul être, à leurs yeux, exceptionnel. Ils évoquèrent également l’arrivée de Pothélée au ludus. Elle était encore jeune, un peu moins d’une vingtaine d’années, une longue chevelure ébène encadrait son visage fin et délicat. Son regard si sombre avait attiré l’attention de Martial qui avait décidé, ce jour-là, de se rendre au marché des esclaves au centre de la cité. Le Forum était noir de monde, les marchands vantaient la qualité de leurs produits, mais leur physionomie n’incitait pas à la confiance. Martial ne possédait pas grand-chose, mais Tullia désirait ardemment une esclave personnelle et Pothélée ne représentait pas une dépense excessive. Elle parlait bien, semblait avoir de l’esprit et se montrait docile. Le marchant expliqua au laniste qu’elle avait été récupérée en mer, sur un navire à la dérive dont il ignorait la provenance, d’où le prix attractif de cette esclave aux origines obscures. Avec le temps, Pothélée s’était confiée à son maître et lui avait révélé être l’épouse d’un chef guerrier Thrace vaincu par les romains et mort sur le champ de bataille. Il avait poussé sa femme à quitter les terres, sachant la défaite inéluctable, mais le navire avait essuyé des tempêtes et avait dû lutter contre le déchaînement des flots avant d’être arrêté dans sa course folle par les romains. Elle avait été emmenée à Rome pour être vendue comme une vulgaire marchandise tandis qu’elle pleurait encore son défunt mari. Le temps s’était écoulé et Pothélée avait su panser ses blessures. Elle appréciait son maître pour sa gentillesse et savait que tous les romains n’étaient pas ainsi avec leurs esclaves. Elle avait fini par accepter sa condition et Tullia était contente d’elle. Le travail demandé était épuisant, mais elle avait entendu parler d’un affranchissement possible au bout de plusieurs années de services et de labeur. Sa persévérance redoublait à la pensée de cette liberté. Puis vint Calliandra et la liberté tant convoitée devint secondaire. Le bonheur portait un nom désormais. Un peu avant la naissance de la gladiatrice, Martial s’était rapproché de l’esclave de Tullia qu’il jugeait bienveillante et particulièrement instruite. Elle lui rappelait Mélinda. Avec elle, il pouvait discuter, se confier, partager. Un soir, la discussion était devenue particulièrement intime, bousculant les rapports, déjà très compromis, maître-esclave. Pothélée avait accepté le baiser de Martial sans bouger avant de l’inviter à poursuivre en glissant ses mains dans ses cheveux. Ils savaient tous les deux qu’il ne s’agissait pas seulement d’un plaisir charnel et que les interdits venaient d’être réduits en poussière. Ils éprouvaient l’un pour l’autre un sentiment sincère et dangereux qu’il faudrait dissimuler aux yeux des autres. Faire semblant, mentir, Martial en avait tristement l’habitude et cela le fatiguait. Cependant, il ne pouvait pas prendre le risque d’être découvert et de susciter les foudres de la jalousie de Tullia qui ne manquerait d’en faire payer le prix à son esclave.

L’évocation des souvenirs provoqua en eux un sentiment étrange, mélange de joie et de tristesse et raviva la flamme d’un désir qu’ils avaient pris soin d’éteindre après cette nuit, luttant contre l’évidence et la passion. Ils n’avaient jamais cessé d’échanger des regards emplis de tendresse ou de partager des confidences, mais n’avaient plus bravé les interdits. Ce soir pourtant, ils étaient seuls, loin du ludus et de Tullia, libres d’agir à leur guise sans crainte des jugements. Ce fut donc ensemble qu’ils rejoignirent la chambre de Martial avant de fermer la porte derrière eux sans l’ombre d’un remord ou d’une hésitation.

Calliandra se réveilla à l’aube et fut surprise de constater qu’elle était seule. La pièce dégageait une odeur de bois humide particulièrement désagréable. Elle se leva rapidement, s’habilla et descendit. Les tenanciers étaient déjà levés, mais les tables demeuraient vides, les clients dormaient encore.

— En voilà une bien matinale, lança la femme en apercevant Calliandra dans les escaliers. Vous êtes de drôles de personnes tous les trois, ajouta-t-elle.

— Peut-on savoir pourquoi ? demanda la gladiatrice.

— Un romain qui paie une chambre pour ses esclaves, ce n’est déjà pas commun, mais qui, en plus de cela, invite l’une d’elles à dormir dans sa couche ! On aura tout vu.

Calliandra savait désormais où se trouver sa mère et cette perspective la fit sourire. Elle planta son regard dans celui de la tenancière avant de répondre :

— Non, croyez-moi, vous n’avez encore rien vu.

Martial et Pothélée apparurent à ce moment-là. Pensant être les premiers, ils arrivèrent les mains enlacées, un sourire sincère sur le visage, le regard encore une peu embrumé. En constatant la présence de Calliandra et du couple, ils s’écartèrent l’un de l’autre et rejoignirent la table sans dire un mot. Pothélée déposa un baiser sur le front de sa fille et s’assit à ses côtés. Ils demandèrent une tranche de pain chacun, de l’eau et des fruits, mangèrent en silence et quittèrent l’auberge.

À l’arrière du chariot, Martial entendit le rire de Pothélée résonner. Un son cristallin qui lui fit du bien. Calliandra et elle avaient décidé de passer un petit moment ensemble durant le voyage, mais le contenu de leur discussion restait un mystère. Martial ne regrettait pas ce qu’il s’était passé la nuit dernière. Pour la première fois depuis la mort de Mélinda, le sentiment de culpabilité qui oppressait sa poitrine s’était allégé entre les bras aimants de Pothélée. L’envie de fuir avec elles et de ne jamais plus revenir au ludus lui traversa l’esprit. Le spectre de la folie rôdait autour de la carruca et il semblait particulièrement enivrant. L’intervention d’un des soldats sortit Martial de ses songes. Il sursauta en entendant l’homme s’adresser à lui :

— Il faudrait vous arrêter. La nuit ne va pas tarder.

Martial n’avait pas vu la journée défiler. Ils avaient fait une halte pour le repas de midi et ne s’étaient plus arrêtés depuis. Il regarda à l’arrière du chariot et découvrit que les deux femmes s’étaient endormies, l’une contre l’autre.

— On continue. Nous verrons s’il est nécessaire de s’arrêter plus tard, ordonna Martial.

— La route n’est pas sûre la nuit, rétorqua le soldat.

— Qui commande déjà ? demanda Martial, étonné par l’insistance du jeune homme.

— Vous, bien sûr, pardonnez cet emportement. Je crains pour votre sécurité.

Le chariot continua d’avancer malgré la nuit qui commençait à tomber. Le silence n’était troublé que par les bruits des sabots et des roues sur les pavés. La route semblait si calme, si paisible, déserte. La fraîcheur du soir était la bienvenue après une journée de chaleur intense sous un soleil de plomb. Les chevaux eux-mêmes paraissaient apprécier le changement de température, ils avaient légèrement accéléré leur rythme. Le voyage serait sans doute moins long que prévu jusqu’à Capoue s’il n’était pas nécessaire de faire une halte cette nuit.

Tandis que Martial commençait à se détendre, le dos appuyé contre le banc sur lequel il était assis pour diriger les chevaux, les deux soldats, qui le devançaient toujours, s’immobilisèrent. L’un d’eux descendit de sa monture et quitta la route. Celui qui était resté faisait des grands signes pour indiquer à Martial d’immobiliser la carruca. Il exécuta la consigne, fit ralentir les chevaux et attendit. De longues minutes passèrent avant que la silhouette du soldat ne réapparaisse sur la voie. L’homme tanguait nettement, Martial aperçut son deuxième soldat se précipiter vers lui pour le soutenir avant qu’il ne s’écroule sur le sol. Il quitta le chariot et courut dans leur direction.

— C’est un piège, hurla le blessé avant de perdre connaissance.

C’était trop tard, un groupe d’hommes armés vint se poster autour du chariot et trois autres encerclèrent Martial et ses soldats.

— Qui êtes-vous ? cria Martial en saisissant la dague qu’il avait accrochée à sa ceinture.

— Tu penses pouvoir vaincre dix hommes avec cette petite lame ? Regarde ton soldat. Il a oublié quelque chose sur son chemin.

L’homme qui venait de prendre la parole et qui semblait être le chef de la troupe, jeta un bras encore tout sanguinolent au visage de Martial qui s’écarta promptement. Il fixa le membre sectionné dont les os étaient visibles et se tourna vers le soldat qui gisait sur les pavés, inconscient.

— Je pense qu’il ne pourra plus jamais combattre, celui-ci, ajouta-t-il, amusé de voir la détresse s’emparer du regard du laniste. Bien. Faisons les présentations maintenant. Je suis Onéaclus, voleur à mes heures perdues, marchand et négociateur de talent, croyez-moi. Mes hommes et moi avons la fâcheuse habitude d’arrêter les voyageurs imprudents afin de leur dérober leurs biens. Généralement, nous ne rencontrons pas de résistance. Nous sommes toujours plus nombreux et plus impitoyables, vous comprenez ?

La situation semblait beaucoup amuser Onéaclus. Il prenait plaisir à expliquer les choses avec ironie et désinvolture pour déstabiliser Martial et le soldat romain.

— Nous allons donc vous dépouiller en commençant par votre chariot et ensuite, nous nous occuperons de vous. Des questions ?

— Oui, une seule. Comment désirez-vous mourir ?

Le brigand se figea en entendant une voix derrière son dos. Il se retourna lentement et découvrit une jeune femme qui tenait une épée dans chaque main. Ses yeux lançaient des éclairs, ses bras étaient tâchés de sang et, à ses pieds, gisait la tête d’un de ses hommes.

— La fille de Pluton, murmura Onéaclus en reculant. Comment est-ce…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase, Calliandra bondit sur lui en poussant un cri. Le soldat réagit enfin et se jeta sur un des compagnons d’infortune d’Onéaclus en repoussant Martial pour qu’il s’éloigne de la scène du combat.

— Tu te bats plutôt bien pour un voleur tout droit sorti de la fange de Rome, dit Calliandra en assénant un violent coup de pied à son adversaire qui trébucha.

Onéaclus était rapide et agile. Il se releva immédiatement, prêt à parer les attaques de la gladiatrice qui fit un bond en arrière avant de s’élancer vers lui. Elle bondit une nouvelle fois, mais le brigand la retint par la jambe, la projetant violemment au sol. Calliandra roula sur le côté et l’attira vers le chariot. Elle avait besoin d’un support pour surprendre son adversaire qui paraissait bien plus averti que certains gladiateurs.

— Alors ma belle, on essaie de s’enfuir ? demanda Onéaclus en la suivant.

Calliandra ordonna à sa mère de rester à l’intérieur du chariot et de n’en sortir sous aucun prétexte. Lorsque le brigand manqua d’entailler le bras de la gladiatrice, Pothélée poussa un cri et voulut intervenir.

— Recule ! cria Calliandra en frappant au visage Onéaclus pour l’écarter. Reste à l’intérieur.

Pothélée ne fut pas assez rapide, la main de l’homme entoura son poignet, il l’attira vers lui et la jeta contre le chariot, effrayant les chevaux qui commencèrent à s’agiter. Ils avancèrent et Calliandra, qui était perchée sur le toit de la carruca, perdit l’équilibre. Elle s’écrasa sur le cadavre d’un des criminels qu’elle avait abattus un peu plus tôt lorsqu’elle avait compris qu’ils étaient en train de se faire attaquer. Onéaclus saisit Pothélée à la gorge, l’obligeant à se relever et pressa la lame de son couteau sur sa jugulaire.

— Qu’est-ce qu’elle a l’intention de faire maintenant, la célèbre progéniture de Pluton ? lança-t-il en présentant son trophée, une lueur de joie dans les yeux.

Pothélée se débattit et donna un coup de coude dans les côtes du brigand qui fit l’erreur de lâcher sa proie. Calliandra se jeta sur lui, le fit basculer en arrière et cogna sa tête à plusieurs reprises contre les pavés. Lorsqu’il fut assez étourdi, elle se redressa, posa son pied sur son torse et croisa ses épées sur son cou, menaçant de faire sauter sa tête.

— Arrête, cria Martial. Ne fais pas ça.

Calliandra hésita quelques secondes, mais finit par détendre ses muscles sans pour autant lâcher prise. Martial vint la rejoindre, accompagné du soldat qui semblait ne souffrir que de quelques égratignures superficielles.

— Tu disais être un négociateur de talent, rappela le laniste en se penchant sur Onéaclus. Nous t’écoutons. Qu’as-tu à négocier contre ta vie ?

— Un bras ? proposa le brigand en étouffant un rire sarcastique. Je vous suis redevable d’un bras, je l’avoue.

— Il a un sacré sens de l’humour pour un cadavre en devenir, cracha Calliandra. Je peux le raccourcir d’une tête maintenant ? demanda-t-elle à Martial.

— Non, attendez, les interrompit Onéaclus. J’ai quelque chose à proposer.

— J’ai hâte de savoir ce qu’une merde pareille a à nous offrir, dit le soldat, visiblement très rancunier. Il a tué Hostus, il doit mourir !

— Laissons-lui une chance de réparer cette erreur, tempéra Martial.

— Vous êtes laniste, n’est-ce pas ? commença le brigand, la voix mal assurée. Martial Benus. Votre nom est devenu célèbre grâce à la petite rouquine qui vit dans votre ludus.

— Je ne suis pas rousse, le coupa Calliandra en pressant davantage ses épées contre son cou.

— On se calme, on se calme, s’excusa Onéaclus en levant les mains. Je pense que si vous ne m’avez pas encore égorgé, c’est parce que vous avez remarqué mon habileté au combat. Je suis pratiquement certain que vous vous dirigiez vers Capoue pour acheter de nouveaux gladiateurs. Je vous propose de devenir l’un de vos hommes en échange de la vie sauve. Qu’en pensez-vous ? Vous n’auriez rien besoin de débourser.

— Je m’attendais à cette proposition, sourit Martial. Vous n’êtes pas très surprenant.

— Je le découpe alors ? demanda Calliandra.

— Non, on va le garder, répondit le laniste. Attachez-le et mettez-le sur le cheval de Hostus.

— Quel dommage, murmura la gladiatrice à l'oreille du captif. J'aurais beaucoup aimé que ta tête rejoigne celle de tes amis.

— Comment as-tu fait pour massacrer autant d'hommes en si peu de temps et aussi discrètement ? demanda Onéaclus qui semblait véritablement fasciné.

— Je suis la fille de Pluton, répondit Calliandra en le redressant pour attacher ses mains dans son dos.

— Ramène le corps de Hostus à Rome afin d’organiser les funérailles, ordonna Martial au second soldat. Nous ne pouvons pas le laisser ici. Calliandra et Onéaclus se chargeront de notre protection.

Le soldat s’exécuta et chargea le corps sur son cheval.

— Sois prudent. J’espère que nous nous reverrons à notre retour, ajouta-t-il en hochant la tête pour lui faire signe de partir.

Le cheval partit au galop et, très vite, la silhouette du soldat disparut dans l’obscurité de la nuit.

Il fallut compter quatre jours pour atteindre Capoue, Martial ayant préféré s’arrêter chaque soir dans une auberge par crainte d’une nouvelle attaque. Lorsqu’ils arrivèrent sur les lieux, Calliandra fut étonnée de découvrir une cité si développée. Elle n’avait jamais franchi les murs de Rome et ne possédait que des connaissances théoriques sur les autres villes de l’empire, connaissances apportées par Martial qui veillait toujours à instruire sa petite-fille. Capoue était traversée de petites rues étroites qui s’entremêlaient et qui aboutissaient sur des places où des édifices avaient été construits. Elle comptait plusieurs temples ainsi que de riches demeures, mais nombreux étaient ceux qui semblaient vivre dans la misère. La ville avait mauvaise réputation, les mœurs des habitants étaient très critiquées, les maisons de plaisir florissaient à l’abri des ruelles sombres et la violence imbibait toutes les artères de la cité. Les femmes portaient leur tunique de manière négligée, les épaules dénudées, la chevelure libre et des couleurs outrancières ornaient leur visage. Joues, paupières, lèvres, elles étaient toutes fardées. Les hommes juraient, prenant les Dieux à partie, s'interpellant d'une ruelle à une autre. Quelques citoyens sortaient du lot, vêtus de longues toges bordées de bandes pourpres, affichant des parures de bijoux raffinés, devisant calmement en marchant sans se soucier des cris ou de la vulgarité des autres hommes. Les délices de Capoue n’étaient pas une légende inventée par Hannibal Barca, il semblait aisé de perdre un temps précieux dans les plaisirs de la chair et des sens dans cette cité qui regorgeait de tentations.

De nombreux citoyens dévisagèrent Calliandra lorsque cette dernière apparut aux côtés de Martial. Il n’était pas facile de se frayer un chemin dans la foule et le groupe avait décidé de laisser les chevaux aux portes de la ville et de progresser à pied. Onéaclus marchait devant, les bras attachés dans le dos, ce qui était courant pour un esclave. Les regards se posèrent sans gêne et sans retenue sur la gladiatrice qui avançait ses épées à la main, en scrutant chaque recoin de la ville avec curiosité. Des chuchotements s’élevèrent sur son passage et la rumeur s’étendit comme une traînée de poudre : tous connaissaient la légende de la gladiatrice à la chevelure de flammes dont on narrait désormais les exploits dans l’arène du Colisée. Quatre hommes qui portaient une litière protégée par un long voile couleur parme reçurent l’ordre de s’arrêter. La personne qu’ils transportaient laissa entrevoir son visage et un sourire discret éclaira son visage. Il s’agissait d’une jeune femme à l’air mutin. Elle avait les cheveux élégamment relevés en un chignon travaillé et quelques boucles s’échappaient des rubans blancs. Ses yeux couleur miel apportaient beaucoup de douceur à ce visage si fin aux traits délicats. Ses pommettes avaient été mises en valeur par un beige rosé qui accentuait toute la fraîcheur de sa jeunesse et l’espièglerie qui l’accompagnait. Elle descendit de la litière et ouvrit les bras en se dirigeant vers Martial.

— Martial, quelle surprise, chantonna-t-elle en l’étreignant rapidement. Je vois que vous nous ramenez un précieux cadeau, ajouta-t-elle en posant ses yeux sur Calliandra. Elle va combattre à Capoue ?

— Je suis ravi de te revoir Marciella. Tu as bien grandi. Tu n’étais qu’une enfant lors de notre dernière rencontre, répondit Martial. J’ignorais que vous vous étiez installés dans cette ville.

— Vous connaissez mon père, il va là où le vent lui est favorable, dit-elle sans quitter des yeux la gladiatrice.

— Ma gladiatrice m’accompagne seulement dans ce voyage pour me protéger, précisa Martial en prenant conscience de l’insistance de Marciella. Je suis venu acheter quelques esclaves. Le marché de Capoue est réputé.

— Quel dommage. J’aurais voulu vérifier la véracité des rumeurs qui courent sur le rubis de Rome. Venez ce soir. Mon père sera très heureux de vous recevoir. Vous voyez la villa qui surplombe la colline ? demanda la jeune femme en pointant du doigt une superbe demeure d’un blanc éclatant qui dominait la cité et semblait la défier. Nous vivons là. Je m’en vais avertir père de votre venue prochaine.

Marciella n’attendit pas la réponse du laniste et rejoignit sa litière avant de donner l’ordre aux porteurs d’avancer.

— Qui est-ce ? demanda Calliandra en regardant la jeune femme s’éloigner.

— La fille d’un ami. Elle n’était qu’une enfant capricieuse la dernière fois que je l’ai vue. Son père est laniste. Je ne pensais pas qu’il quitterait Rome pour Capoue.

— Irons-nous les voir ce soir ?

— Marciella ne m’a pas vraiment laissé le temps de refuser. Nous en profiterons pour rester dormir avant de reprendre la route. Allons au marché maintenant, j’ai hâte de découvrir ce que cette bonne Capoue a à nous offrir.

Le centre de la cité était encore plus bruyant que les ruelles éparses qui y menaient. La foule était réunie en une masse compacte autour des étals. Les marchands d’esclaves, qui se trouvaient au cœur du marché, étaient considérés comme de vulgaires trafiquants ayant acheté des hommes aux pirates ou aux soldats victorieux de guerre et désireux de se débarrasser de leurs prisonniers. Ils jouissaient d’une réputation exécrable, mais cela ne les empêchait pas d’attirer des clients, parfois très riches. Ils étaient appelés des mangons. Les habitants de la ville s’écartèrent lorsque Calliandra traversa le marché, suivie de près par sa mère. Une fois de plus, les regards semblaient vouloir s’accrocher à elle, en faire une captive pour apaiser le fort appétit de la curiosité.

— Tu as vu ses cheveux ? demanda une femme à l’oreille de son amie. Il paraît qu’elle est née comme ça.

Tous ces murmures commençaient sérieusement à devenir désagréables pour la gladiatrice qui ne savait plus comment s’y prendre pour devenir invisible aux yeux des autres.

— Ta réputation n’est plus à faire, s’amusa Onéaclus en constatant le malaise de Calliandra qui lui jeta un regard mauvais.

Martial cessa d’avancer et observa les esclaves du premier marchand. Pothélée baissa la tête, dégoûtée par cet ignoble spectacle que tous jugeaient naturel et acceptable sans voir l’immonde cruauté qu’il renfermait. Les hommes et les femmes se tenaient debout, entièrement dévêtus et le mangon vantait leurs qualités comme s’ils n’étaient que du bétail :

— Voyez quelle peau blanche ! Il est beau des pieds à la tête. C'est un valet précieux, il comprend un geste, un coup d'œil. La langue grecque lui est familière. Il en est pénétré. 

Le pauvre homme qui venait d’être présenté était fluet et de petite taille. Le dos courbé, les jambes bleuies par les coups qu’il avait dû recevoir, le visage apeuré.

— C’est horrible, murmura Calliandra en saisissant le bras de Martial.

Elle avait eu le temps d’observer les esclaves, de graver leur visage dans son esprit et était persuadée que cette vision ne la quitterait plus jamais. Un enfant qui pleurait en réclamant sa mère venait d’être vendu. Une femme, encore jeune, fut jetée dans les bras d’un citoyen gras et laid, visiblement ravi de sa nouvelle acquisition qui se débattait malgré les chaînes qui l’enserraient.

— L’esclavage est, à bien des égards, discutable, expliqua le laniste. Cependant, il fait partie de notre vie. Les romains ne peuvent concevoir une autre manière de faire. Certains traitent leurs esclaves avec respect, il ne faut pas se fier au spectacle peu ragoûtant que les mangons proposent.

— Je crains de ne connaître que trop peu de romains comme vous, dit Pothélée d’une voix à peine audible.

— Continuons, ce marchand n’a pas de gladiateur potentiel, affirma Martial.

Malgré le nombre d’esclaves exposés, le laniste ne parvint pas à se décider pour l’un d’entre eux. Les hommes n’étaient pas taillés pour le combat, la plupart étaient destinés aux tâches domestiques ou encore intellectuelles, ils étaient bien trop frêles pour espérer survivre dans une arène et Martial ne décela chez eux aucun talent pour le maniement des armes. Un des marchands avait bien essayé de vanter les mérites d’un prisonnier gaulois, mais ce dernier n’avait pas réussi à rester sur ses deux jambes plus d’une seconde face à Calliandra. Martial avait demandé à vérifier les dires du mangon et avait eu raison de n’avoir qu’une confiance très limitée en lui.

Le soir venu, il fallut quitter le marché les mains vides. Martial s’était sûrement montré difficile, mais la démonstration d’Onéaclus face à la gladiatrice avait fait grimper le niveau d’exigence du laniste qui ne regrettait plus du tout de lui avoir laissé la vie sauve. Ils regagnèrent le chariot aux portes de la cité et se dirigèrent vers la villa familiale de Marciella où son père, Sextus Volusius, les attendait avec impatience. Martial savait pertinemment qu’il n’était pas judicieux de se rendre chez son ancien ami, mais refuser une invitation comme celle-ci serait une véritable offense. Le laniste craignait de voir Calliandra et Pothélée maltraitées par le maître des lieux. Elles n’étaient censées être que des esclaves et seraient donc traitées de la sorte par Sextus qui ne comprendrait pas que Martial réclame des faveurs particulières pour les deux femmes.

— Qu’est-ce qui vous rend d’humeur aussi morose ? demanda Onéaclus après avoir lu de la contrariété sur le visage de Martial.

— Rien qui ne te concerne, esclave. Ne pense pas avoir le droit de discuter avec moi. Tu as tué un de mes soldats, rétorqua le laniste d’un ton sec et cassant.

— Vous avez peur pour la petite. Vous avez toujours peur pour elle. Je l’ai remarqué. J’ai vu sa main saisir votre bras au marché. Elle n’est pas une simple esclave, n’est-ce pas ? Une maîtresse peut-être ?

Martial sentit une vague de colère déferler en lui. Il immobilisa le chariot et précipita le brigand, solidement attaché sur le cheval de Hostus, au sol en le tirant par la manche de sa tunique. Il le roua de coups, fit éclater toute la violence dont il était capable sur le corps endolori d’Onéaclus qui ne pouvait pas se défendre. Calliandra, alertée par les cris, s’interposa entre les deux hommes et tenta de faire entendre raison à Martial qui semblait trop aveuglé par la colère pour l’écouter. Elle finit par le tirer en arrière pour l’éloigner du prisonnier et Pothélée vint lui prêter main forte.

— Occupe-toi d’Onéaclus, je reste avec Martial, murmura sa mère en entraînant le laniste à l’arrière du chariot.

Calliandra trancha les liens qui maintenaient les mains du brigand et lui tendit la sienne pour l’aider à se relever. Il la saisit et la remercia d’un mouvement de la tête. Il ne semblait ni apeuré ni en colère, seulement surpris par la réaction de son nouveau maître.

— Qu’as-tu dit pour le mettre dans cet état ? demanda Calliandra. Je ne l’ai jamais vu comme ça. Il est si calme habituellement.

— Les romains ne sont pas dignes de confiance. Ne te fie pas aux apparences, répondit Onéaclus. Ton maître est comme les autres.

— Tu as bien dû dire quelque chose. Il n’est pas un homme violent.

Le brigand haussa les épaules en essuyant le sang sur ses lèvres du revers de la main. Martial reprit sa place à l’avant du chariot et ils se remirent en route en silence. Pothélée fit un signe à sa fille pour lui signifier que la tempête était passée, mais la gladiatrice préféra monter à cheval avec Onéaclus afin de le tenir à distance des ennuis.

— Ce n’est pas désagréable de se laisser conduire, chuchota-t-il dans son cou.

Calliandra lui asséna un coup de coude dans les côtes, mais ne put s’empêcher de sourire.

— Garde ta bouche fermée, c’est préférable, rétorqua-t-elle.

— Je peux te poser une dernière question ?

— Comme si j’avais réellement le choix.

— Qui es-tu pour lui ? demanda Onéaclus en désignant Martial du menton.

— Une gladiatrice. Rien de plus.

— Je me contenterai de ce mensonge, se résigna le brigand.

Onéaclus n’était pas homme à se laisser abattre. Il avait appris que la vie n’était qu’un jeu, qu’il ne fallait pas la prendre trop au sérieux et que la notion de liberté n’était qu’une vaste escroquerie. Il ne ressentait ni colère ni peine face à sa nouvelle condition, songeant aux années passées à voler ou piller pour survivre qui ne valaient sûrement pas mieux que celles à venir. Il était le fruit du hasard et de son infortune, ne croyait pas en ces Dieux que les romains vénéraient et n’avait aucun objectif précis à atteindre. Son existence n’était qu’une succession d’épreuves dont il parvenait toujours à sortir indemne. Calliandra lui donnait à peu près le même âge que Tibalte et trouvait qu’il lui ressemblait un peu. Il lui était difficile d’établir une telle comparaison sans en ressentir la brûlure de la peine et de la peur. Elle craignait le retour au ludus et ne voulait pas savoir si son ami avait succombé à ses blessures, préférant l’espoir et le rêve à la cruauté de la réalité.

— Attention, cria Onéaclus en prenant des mains de Calliandra la bride destinée à diriger le cheval.

La gladiatrice sursauta et prit alors conscience que leur monture se dirigeait tout droit vers le ravin qui bordait le chemin emprunté pour rejoindre la villa. Onéaclus parvint à faire dévier le cheval juste à temps.

— Ce n’est pas le moment de dormir, dit-il.

Calliandra observa le paysage. Ils s’étaient éloignés de la ville qu’ils pouvaient apercevoir en contrebas et se dirigeaient dans les hauteurs de Capoue où les collines dominaient l’ensemble. La route était assez étroite et plus ils progressaient, plus le fossé qui la longeait devenait important.

— Je ne dormais pas. J’étais seulement en train de penser à quelqu’un, se justifia-t-elle.

— Tout va bien ? leur cria Martial dont le chariot avançait plus lentement que leur cheval.

Calliandra acquiesça et lui fit signe de ne pas s’inquiéter.

— Tu peux rejoindre ton maître, proposa Onéaclus. Je ne vais pas m’enfuir.

— Il en est hors de question. Je reste et tu te tais. C’est tout ce qu’on te demande.

— Tu as très mauvais caractère, on te l’a déjà dit ?

Immédiatement, le visage de Tibalte se dessina dans l’esprit de Calliandra. Il était le seul à tenir ce genre de propos pour l’agacer ou la mettre en colère. Tout était bon pour provoquer les foudres de la gladiatrice. Cela l’amusait beaucoup.

— Oui, un ami me l’a déjà dit et plusieurs fois d’ailleurs, répondit-elle en souriant, le regard triste.

Onéaclus comprit qu’elle évoquait là un souvenir douloureux et n’insista pas. Il lui tendit la bride et ils poursuivirent leur route en direction de la demeure de Marciella.

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