Calliandra 01 Le rubis de Rome
IV. D’acier et de sang
Calliandra…
J’attendis qu’il s’éloigne pour laisser mes larmes couler. Une par une. Puis un torrent de larmes. Incontrôlable. Les Dieux devaient bien rire. Des picotements parcouraient mon bras droit et le rendaient douloureux. Ma tête était lourde. J’avais froid près du bassin rempli d’eau. Je me sentais seule, trop frêle, une ombre. L’image de Tibalte jaillit de manière incompréhensible dans mon esprit. Sa lame dansant dans mes cheveux. Il aurait dû me trancher la gorge, me laisser agoniser sur le sable. Mes propres parents m’avaient jugée indigne d’être leur enfant. Mais une femme t’a aimée comme le sien alors que rien ne l’obligeait à le faire murmura une voix dans ma tête. Cette idée me réchauffa un peu, mais des bruits de pas vinrent me tirer de ma torpeur. J’essuyai rapidement mes yeux et me levai pour partir.
— Reste là ! ordonna la voix de Tullia. Tu sembles bien pressée de t’enfuir je ne sais où.
Elle prit place sur la banquette où se trouvait Martial un peu plus tôt et planta ses yeux reptiliens dans les miens. Elle esquissa un sourire qui me fit froid dans le dos. Un vent glacé s’abattit sur mes épaules, pesant de tout son poids sur mes os gelés. Cette femme me faisait peur. Je la savais capable du pire et je ne parvenais toujours pas à comprendre comment Martial avait réussi à en tomber amoureux. Elle était plus jeune que lui. Mais cela n’expliquait pas tout. Bien sûr, elle avait de ses yeux émeraude qui savent séduire les cœurs les plus endurcis, mais si tôt qu’elle ouvrait la bouche, le charme s’envolait. Elle portait les plus belles étoffes, savait mettre en valeur des courbes qui auraient fait pâlir Venus, cachait sa véritable nature derrière un sourire de façade. Cependant, tant de beauté se retrouvait rapidement dévastée par le champ de ruines répugnant qu’elle arborait en son sein.
— Tu as pleuré, me demanda-t-elle, adoptant un ton faussement compatissant.
— Non.
— Ne mens pas, esclave ! répondit-elle en criant.
Elle se leva et me gifla, seulement pour le plaisir de voir la trace de sa main orner ma joue. Elle recula et m’observa comme on observerait une fresque. Fière de son résultat. C’était la première fois qu’elle se permettait un tel acte. L’emprise qu’elle avait sur Martial s’était-elle répandue ? N’avait-elle plus peur des représailles ? Ou l’envie était-elle si forte qu’il aurait été inimaginable d’attendre un jour de plus pour assouvir sa soif de vengeance ?
— Lève-toi !
J’obéis, mais refusai de la quitter des yeux. Hors de question de plier devant un animal rampant lorsqu’on se destinait à voler plus haut que le Panthéon.
— Enlève-moi ça, continua-t-elle en désignant la fine tunique qui recouvrait mon corps.
Je ne voulais pas qu’elle sente que j’avais peur, que j’avais honte d’être ainsi humiliée par une catin, une charogne. Mes mains tremblaient et j’essayais de contenir la rage qui brûlait mon ventre tout en retirant mon vêtement. La tunique glissa sur le sol dans un mouvement souple et silencieux. Tullia étira ses lèvres dans un sourire malveillant et se mit à tourner lentement autour de moi.
— Sais-tu Calliandra ce qu’est un officium ? demanda-t-elle enfin en s’immobilisant derrière moi.
Une lame se mit à triturer mes entrailles. Doucement. Encore et encore.
— Tu as perdu ta langue ? ironisa Tullia en glissant un doigt sous mon menton.
Je la fixai, mais restai muette. Si les mots venaient à quitter ma bouche, même Martial ne pourrait rien faire pour empêcher ma mise à mort.
— Très bien. Je vais t’expliquer. L’officium est un devoir sexuel. L’esclave est contraint d’accepter toutes les relations sexuelles qui lui sont imposées. Sans rien dire. Sans un mot. Sans une larme. Tu as l’air assez douée pour le silence. Tu sauras t’y faire. J’ai des projets pour toi. Tu feras un bien joli cadeau. Crois-moi.
Satisfaite, elle s’éloigna et me laissa seule et nue, une haine dévorante au creux du ventre. Si une tête devait un jour tomber sous le poids de mes lames, ce serait la sienne. Sans l’ombre d’une hésitation. Je lui ferai goûter l’arôme mortifère de l’acier et du sang.
J’attendis que la colère qui défigurait certainement mon visage s’estompe un peu et, après avoir rajusté ma tunique, je me dirigeai vers le triclinium, la salle à manger où trois banquettes étaient disposées, afin de trouver ma mère. Elle était penchée sur la table et disposait des plats ornés de fruits. Son dos semblait plus courbé que d’habitude. Le travail qui lui était imposé la fatiguait de plus en plus et Tullia ne perdait jamais une occasion pour exiger d’elle des choses dérisoires et inutiles qui avaient pour seul but de ne pas la laisser se reposer une nuit complète.
— Mère, dis-je doucement pour ne pas l’effrayer.
Elle se retourna et vint à ma rencontre les bras tendus pour me serrer contre sa poitrine. Ses yeux étaient rougis, son teint blafard, quelque chose n’allait pas.
— Mon enfant, viens que je t’embrasse ma toute petite.
J’avais l’habitude de ces démonstrations d’affection. Pothélée ne possédait aucune retenue lorsqu’il s’agissait de moi. Elle était une mère attentionnée et protectrice dont l’unique préoccupation était le bien-être de son enfant. Je me blottis dans ses bras, trop heureuse de sentir sa chaleur contre ma joue avant de m’écarter pour la regarder.
— Tu te sens mal ? demandai-je, inquiète de voir une telle pâleur sur son visage.
— Ce n’est rien, répondit-elle en évinçant ma question d’un geste de la main. Je suis un peu fatiguée.
— Cette vipère t’en demande trop, m’emportai-je.
— Pas si fort ma douce, pas si fort. Nous ne sommes jamais vraiment à l’abri des oreilles indiscrètes. Depuis quand nourris-tu autant de colère envers notre maîtresse ?
— Ce n’est pas ma maîtresse ! Elle ne mérite pas d’être la tienne non plus. Tout ça n’est qu’une histoire de naissance et nous sommes nées du mauvais côté. Elle n’a rien de plus que nous, les Romains n’ont rien de plus que nous.
Pothélée se figea, une main posée sur sa poitrine. Elle me dévisagea un instant puis sourit tristement.
— Je ne t’ai pas vu grandir. Tout est allé trop vite. Aujourd’hui, tu te tiens devant moi avec tes convictions et ta colère qui bouillonne tandis qu’hier, tu n’étais qu’une enfant qui caressait mes cheveux pour trouver le sommeil. Mon petit volcan. Une vraie force de la nature. Si jeune, mais si solide déjà. Tu n’imagines pas comme je suis fière de toi. Mais sois prudente, je t’en prie. Nous ne pouvons rien faire. Il faut accepter notre condition. Martial est un homme bon et nous avons de la chance de lui appartenir.
— Mère, nous sommes des êtres humains, pas du bétail. Nous n’appartenons à personne.
— D’autres ont osé tenir le même discours ma fille. Des hommes forts, des gladiateurs entraînés à se battre. Ils ont voulu défendre leur liberté et ils sont tous morts pour elle.
— Alors ils ne sont pas morts pour rien.
— Que t’arrive-t-il Calliandra ? demanda ma mère, plus pâle encore. Pourquoi ces discours ?
— Je refuse de rester une esclave. Je veux devenir gladiatrice, me battre dans l’arène et gagner notre liberté.
— Notre liberté ? bafouilla-t-elle en reculant.
— Je ne partirai pas d’ici sans toi.
— Mais, Calliandra, tu te feras tuer dans l’arène. Tu ne peux pas combattre des titans. C’est impensable. Pourquoi, pourquoi évoques-tu une telle chose ? Qui t’a mis cette idée dans la tête ? C’est Spiculus ?
— Martial m’a tout raconté. Je sais qui je suis, qui je ne suis pas. Tu savais bien que ça allait arriver. Il te l’avait dit.
Les yeux de Pothélée se remplirent de larmes instantanément ce qui me brisa le cœur. Je ne lui faisais aucun reproche et j’avais l’impression qu’elle pensait le contraire et qu’elle vivait cet instant comme un jugement.
— Alors tu sais qui je ne suis pas également, parvint-elle à articuler entre deux respirations.
Je me précipitai vers elle pour saisir sa main.
— Je sais, oui, qui tu n’es pas. Tu n’es pas le monstre qui a jeté son nouveau-né sur le sol comme on jetterait un objet usé. Tu n’es pas l’abominable femme qui a souhaité ma mort tandis que je poussais mon premier cri. Je sais aussi qui tu es. Tu es ma mère. La femme qui a pris soin de moi, qui a soigné mes plaies, qui a bercé mon cœur et séché mes larmes. Tu es la source de tout l’amour que j’ai pu recevoir et je t’aime démesurément. Rien ne changera cela. Jamais.
— Je ne saurais endurer cette souffrance. Je ne peux t’imaginer dans une arène. Je n’étais pas d’accord avec Martial, mais mon avis importe peu. Je voulais qu’on révèle ton identité pour te permettre d’être libre, mais le déshonneur serait trop grand. Tes parents auraient traîné le nom de ton grand-père dans la boue si l’affaire avait éclaté au grand jour.
— Je sais. J’ai compris tout cela. Martial m’a tout expliqué. Je sais aussi que la couleur de mes cheveux m’a valu d’être assimilée à la fille de Pluton lui-même et qu’une Romaine ne peut décemment pas être l’engeance du Dieu des Enfers. On ne saura sans doute jamais pourquoi je suis née ainsi, mais je ne crois pas aux spéculations et puisque je suis déjà vue comme un monstre, autant aller jusqu’au bout. Et montrer à tous ce dont je suis capable. De toute façon, je n’ai pas d’autres choix.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Tullia me déteste. Je suis certaine qu’elle attend impatiemment le moment où son cher époux la quittera pour rejoindre l’autre rive afin de faire de moi ce qu’elle voudra.
— Elle t’a dit quelque chose ?
— Elle n’a pas besoin de le dire. Je le vois dans ses yeux. Plus je grandis et plus l’intérêt qu’elle porte à mon apparence est évident. Cette catin a quelque chose derrière la tête.
— Dis-moi la vérité Calliandra, exigea Pothélée, la voix grave, le regard lourd de méfiance.
— Elle m’a parlé d’un devoir lié à notre condition d’esclave. Un devoir sexuel. Elle a ajouté que je ferai un bien joli cadeau.
Ma mère fit un pas en arrière, le souffle court. Elle tenta de s’appuyer sur la table, mais son bras tremblait. Elle vacilla et je la retins en passant mes mains autour de sa taille. Elle était livide, d’une pâleur cadavérique. Mon cœur cessa un instant de battre dans ma poitrine.
— Mère, tout va bien, je suis là.
Elle porta une main à son front et j’imitai son geste. Elle était brûlante. Elle était malade.
— Mère ?
Elle perdit connaissance dans mes bras et mes cris alertèrent les autres esclaves domestiques au service de Tullia. Ils se précipitèrent pour m’aider à allonger ma mère dans un endroit plus approprié et l’une d’entre elles, Noevia, partit chercher le médecin qui, d’ordinaire, s’occupait des nombreuses blessures des gladiateurs. Eaclès était un homme discret qui parlait peu, mais qui inspirait confiance. Il semblait avoir vécu plusieurs vies déjà tant son visage était marqué. Il ne souriait jamais. Cependant, il avait les mots justes pour rassurer. Il examina Pothélée avec le plus grand soin et le masque qui figeait ses traits intensifia le feu qui brûlait ma gorge. Je le vis préparer un étrange liquide à base de suc de silphium, une plante condimentaire et médicinale, particulièrement utilisée contre la toux ou la fièvre. Il passa la main sous la tête de ma mère pour la redresser et lui faire boire sa décoction. Elle entrouvrit les yeux et les lèvres, but d’un trait et se rallongea, incapable de fournir un effort supplémentaire.
— Il n’y a rien d’autre à faire. La fièvre va tomber, dit Eaclès. Veillez sur elle cette nuit et venez me chercher si cela s’aggrave.
— Merci, répondis-je. Merci beaucoup.
Eaclès hocha la tête et s’éloigna après avoir rangé avec soin son matériel dans une bourse en poil de chèvre qu’il transportait autour de sa taille.
Lorsque Tullia se perdit dans un sommeil profond, Martial vint au chevet de Pothélée. Il ne vit pas ma silhouette dans la pénombre et se crut seul avec ma mère. Je les regardai en silence, émue, sans savoir vraiment pourquoi. Martial se pencha sur elle et murmura quelque chose à son oreille que je n’entendis pas. Je vis sa main se glisser dans la sienne et ce geste me sembla d’une tendresse incommensurable. Je n’osai pas faire le moindre bruit, j’avais peur de briser l’intimité de cet instant. Martial et ma mère échangeaient souvent des regards, mais paraissaient beaucoup moins proches qu’auparavant. Le venin de Tullia avait certainement dû ronger les quelques liens qui les unissaient depuis ma naissance pour qu’ils s’écartent ainsi l’un de l’autre. Ou peut-être les choix de Martial avaient-ils eu raison de la patience d’une mère si aimante et dévouée ?
J’entendis la respiration de Martial se faire plus douloureuse. Il se pencha une nouvelle fois pour déposer un baiser sur le front de ma mère et partit rejoindre sa couche, le visage triste.
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