Calliandra 01 Le rubis de Rome
VI. Parmi les loups
Calliandra…
Je n’avais jamais vu ma mère verser autant de larmes et contenir autant de haine en elle. Elle passa la nuit entière à maudire les romains, les jeux, l’arène et Martial. Je regrettais mon honnêteté et tentais d’apaiser ses foudres. Elle l’aurait su, d’une manière ou d’une autre, je ne pouvais pas me taire et risquer de perdre sa confiance.
— Les hommes politiques sont tous des menteurs, des corrompus, cria-t-elle. Le sénateur Rufus ne te sauvera pas, c’est faux. Tu seras seule dans l’arène, seule à combattre contre un titan qui fera trois fois ta taille et dix fois ton poids. Il va t’écraser en un coup d’épée et personne, personne ne te sauvera ! Comment est-ce possible ? Comment ? Et Martial ? Qu’a-t-il dit pour empêcher cela ?
— Martial n’y est pour rien. Il n’a pas le choix, tu le sais bien. Il est laniste. Il a besoin des jeux pour vivre.
— Mais à quoi ressemblera sa vie, lorsqu’il errera entre ces murs avec ta mort sur la conscience ? Sa propre lignée ! Sa petite-fille pour laquelle il a sacrifié l’amour de son unique fils. Il a perdu l’esprit, il est devenu fou. Cette Tullia empoisonne ses sens. Je la maudis, je la déteste, tout est de sa faute.
— Parle moins fort, je t’en prie. Ce n’est plus le moment de haïr. C’est trop tard de toute façon. Je reviendrai vivante mère, je te le promets. Fais-moi confiance. Un combat, un seul. Après ce sera terminé.
— Ne me demande pas de rester calme quand je laisse ma fille partir vers une mort certaine. Je ne peux pas rester calme. Tu ne saurais imaginer la violence du feu qui brûle mes entrailles en ce moment. S’il t’arrivait malheur, je les tuerais. Je les tuerais lui et sa femme.
— Mère, tais-toi ! De telles menaces peuvent te coûter la vie. Laisse Martial en dehors de tout ça, je te répète qu’il n’a pas le choix.
— Comment peux-tu lui pardonner ? J’ai l’impression que tu approuves même ses décisions parfois.
J’avais envie de lui dire que j’étais née pour être gladiatrice, que jamais je n’aurais accepté le poids de l’esclavage sans l’espoir d’une liberté à gagner, que j’avais trop de colère en moi et que l’arène me permettrait de l’apaiser. Les choix de Martial ne devaient pas être le fruit du hasard, mais les commandements d’une destinée qui m’appartenait. J’étais Calliandra, l’enfant romaine devenue esclave qui réclamait vengeance.
— Essayons de dormir un peu, murmurai-je, incapable de voir son cœur de mère être davantage meurtri par des paroles qu’elle ne pourrait comprendre. Nous avons encore le temps de penser à tout ça.
L’aube pointa et, avec elle, une immense fatigue qui cloua mon corps au sol un long moment avant que ne vienne le courage de se redresser. Ma mère n’était déjà plus dans la cellule, Tullia l’avait sûrement fait mander pour une raison dérisoire. J’avais de la peine pour elle. Elle était de plus en plus faible, de plus en plus fatiguée, mais aucune compassion n’était parvenue à percer la poitrine de cette vipère. J’entendis Spiculus donner des ordres, ce qui signifiait que l’entraînement avait déjà commencé. Je vis Prudens, le rétiaire, passer devant ma cellule. Il traînait son filet derrière lui et me jeta un regard étrange, insistant, dérangeant. Je ne lui parlais pas souvent, il était froid, ne souriait jamais et s’apparentait davantage à la bête qu’à l’homme. Il ne me faisait pas peur, mais je ne l’appréciais pas. Il faisait souvent preuve de vulgarité et la réflexion n’était pas une qualité particulièrement vivace chez lui.
Je quittai ma chambre pour rejoindre la cuisine. Ma gorge était sèche, il me fallait un peu d’eau et j’avais le rare privilège de pouvoir circuler à ma guise dans la villa. Je longeai les murs pour ne pas croiser Tullia qui ne manquait pas une occasion de me rappeler que ce privilège ne durerait pas. Je fus étonnée de ne pas trouver ma mère, mais je manquais de temps et décidai de me dépêcher de rejoindre les gladiateurs. La chaleur commençait à devenir de plus en plus pesante ces derniers jours et ma tenue de combat était bien trop épaisse sous ce soleil de plomb. Martial m’avait promis de m’en fournir une nouvelle et j’attendais ce moment avec impatience. En traversant l’atrium, le petit balcon qui surplombait l’aire d’entraînement attira mon regard. Martial y montait souvent pour observer les combats et, à de nombreuses reprises, je m’étais imaginée sauter de là. Seulement pour voir si j’en étais capable. Aussi, l’envie fut plus forte que la raison et je courus en direction du balcon en criant :
— Poussez-vous en bas !
Le vent fouetta mon visage et une sensation de liberté envahit tout mon être. Mes pieds ne touchaient plus le sol, je volais, je volais enfin et me sentais incroyablement légère. J’aurais aimé que la chute ne s’arrête jamais, que le temps suspende sa perpétuelle course pour me permettre de vivre ce moment éternellement. J’effectuai une rotation puis me préparai à l’impact. Mes jambes fléchirent légèrement sous mon poids, je tendis les bras au-dessus de ma tête et gardai l’équilibre. Je fermai les yeux un instant, ivre de joie, je savais voler.
Les gladiateurs avaient cessé de s’entraîner et me fixaient. J’entendis l’un d’entre eux siffler et taper son épée contre son bouclier. Spiculus s’approcha de moi, le regard sévère et lourd de reproches.
— Tu ne m’as pas demandé l’autorisation. Tu aurais pu te blesser, gravement, me dit-il.
— Je vais bien, je n’ai rien.
— Alors le moineau, m’interpela Tibalte. Tu prends des leçons de vol ? Besoin de quitter le nid ?
— Garde tes réflexions pour toi, répondis-je en affichant mon sourire le plus sarcastique.
Prudens s’interposa entre Tibalte et moi et me jeta un regard mauvais avant de déclarer :
— Je vais lui apprendre à rester bien ancrée sur le sol.
— Qu’est-ce qu’il veut dire ? demandai-je à Spiculus, ignorant volontairement la masse de muscles qui se tenait en face de moi.
— Le rétiaire est ton plus grand ennemi dans l’arène, Calliandra. Il est fort probable que tu sois obligée d’en combattre un durant les jeux. Le sénateur trouvera cela certainement plus amusant si tu ne peux plus te déplacer librement. Ton agilité et ta souplesse sont tes points forts. Tu peux gagner en prenant un gladiateur qui n’a pas l’habitude de s’entraîner avec toi par surprise. Mais si tu te retrouves prise au piège sous un filet, tes déplacements seront limités et ta défaite inéluctable. Tu dois absolument t’entraîner à éviter un filet lancé avec adresse et précision. Prudens va t’aider. Vous commencez aujourd’hui.
— Bien, déclarai-je, consciente de la véracité des propos du doctore. Tu as raison. Ne perdons pas de temps.
Prudens s’écarta de quelques pas et j’entendis Tibalte lui glisser à l’oreille :
— Ne l’abime pas trop, ce serait dommage.
— Dommage pour qui ? demanda Prudens en lui donnant un coup d’épaule.
Les yeux de Tibalte s’assombrirent et se firent menaçants.
— Pour toi.
Je le regardai s’éloigner en direction du palus et regrettai de ne pas continuer ma formation avec lui.
Le rétiaire était le gladiateur le plus reconnaissable dans une arène. Son équipement, si différent des autres, se composait de trois armes : une dague, un trident et un filet. Je savais qu’il était impossible pour le rétiaire de capturer sous son filet une proie mobile et qu’il lui fallait d’abord immobiliser sa cible avec une de ses deux autres armes. Le filet était lourd, difficilement manipulable. Je ne devais donc donner aucune chance à Prudens de me faire tomber sur le sable. Spiculus me tendit mes épées de bois et je me mis en position. Le doctore n’eut pas l’occasion d’annoncer le début du combat, Prudens se jeta sur moi, son trident devant lui. Je roulai sur le côté et lui assénai un coup d’épée qui le surprit. J’en profitai pour abattre mon poing sur son visage et je sentis mes os craquer, ce qui m’arracha un cri de douleur. Mon geste n’eut aucun impact sur son équilibre, il saisit mon bras et me tira violemment vers lui. Je glissai entre ses jambes pour échapper à sa prise et me relevai en prenant soin de laisser une certaine distance entre nous. Je le vis sourire, chose rarissime. Il sortit sa dague du brassard qui recouvrait son bras gauche et me menaça avec. Je courus vers lui et m’élançai dans les airs juste avant l’impact. Son corps me servit de mur et je l’escaladai sans peine avant de poser mes deux mains sur ses épaules pour effectuer une rotation par-dessus sa tête. Il n’eut pas le temps de se retourner, j’abattis mes deux épées sur ses omoplates, imprimant sur sa peau deux traits rouges formant une croix. La douleur fit monter en lui une vague de colère qui se déversa dans un torrent de rage. Il agrippa mes cheveux à pleine main et me jeta sur le sol, saisit son filet et le lança sur moi. Je ne parvins pas à me relever, mes jambes pliaient sous le poids du reta qui était bien plus lourd que je ne l’avais imaginé. J’entendis Prudens ricanait. Il s’approcha lentement de moi pour faire durer le plaisir avant de me donner un violent coup de trident dans le ventre qui coupa ma respiration. Je tentai d’écarter son arme avec mon épée, mais il tourna sur lui-même pour prendre de l’élan et me frappa au visage. Je basculai et tombai sur le sol. Ma vision se fit incertaine, je distinguai plusieurs silhouettes et elles ressemblaient toutes à Prudens. Je tentai de me relever, mais le choc avait été trop brutal et je me laissai glisser sur le sable. Le rétiaire se pencha sur moi et attrapa mon menton entre les mailles du filet :
— Tu seras seule le jour du combat. Un moineau parmi les loups, me cracha-t-il au visage, satisfait de me voir à sa merci.
Il avait sans doute oublié qu’il ne fallait pas crier victoire un peu trop vite et que je n’étais pas du genre à abandonner si facilement. Je pris une poignée de sable et la jetai en direction de ses yeux qui me scrutaient avec mépris. Prudens poussa un hurlement en portant une main à son visage et recula en titubant. Je repoussai le filet de toutes mes forces, me relevai, pris le trident et le plantai sans retenue dans la cuisse du rétiaire avant de pointer mon épée sur son cou.
— Avec de vraies armes, ta cuisse serait perforée, tes os brisés et un trou béant ornerait ton cou, dis-je en posant mon pied entre ses jambes pour le dissuader de bouger.
Spiculus vint nous séparer et me prit mes épées des mains en m’affirmant que je n’en n’aurais plus besoin.
— Tu vas t’entraîner à éviter le filet. Ça te permettra de varier tes déplacements et de travailler ta vitesse et ton agilité, m’expliqua-t-il. Mettez-vous là-bas, il y a plus d’espace, ajouta le doctore en désignant un coin reculé de la cour.
Je suivis Prudens qui s’éloignait déjà et passai devant Tibalte qui ne put s’empêcher de se mettre en travers de mon chemin.
— Tu as de la ressource moineau ! Tu survivras peut-être, me dit-il avant de s’effacer pour me laisser passer.
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