Calliandra 01 Le rubis de Rome
XIII. L'autre rive
Sextus n'avait pas dit un mot sur le chemin du retour. Il venait de perdre son champion et le goût de l'humiliation semblait lui être fort désagréable. Il n'avait pas pensé une minute qu'une jeune femme puisse mettre son titan à terre aussi facilement. Calliandra était sortie victorieuse de ce combat et n'avait pas eu la moindre égratignure. Ramame s'était sans doute donné du temps pour s'amuser avec sa proie, mais il n'avait pas su voir que l'ennemie était de taille et en avait payé le prix. Martial contenait à peine sa joie, évoquant sans retenue les qualités de sa gladiatrice, la rapidité de ses déplacements, la précision de ses attaques. Il arborait un sourire qui déplaisait fortement au laniste de Capoue, mais ce dernier n'avait pas d'autre choix que de laisser repartir les voyageurs comme promis. Les gains de Calliandra remboursaient les deux prisonniers qu'elle avait tués dans la cellule avec l’aide d’Onéaclus. Sextus avait fait un marché et ne pouvait pas revenir sur cette proposition. Il fit donc bonne figure, ignorant les remarques de sa fille, Marciella, qui sembla au bord de l'hystérie lorsqu'elle les vit rentrer sans Ramame.
— La fille de Pluton a gagné ? La légende était fondée. C’est à peine croyable ! Elle a vaincu le champion de Capoue !
Le regard noir de son père ne parvint pas à freiner son enthousiasme et elle alla même jusqu’à toucher Calliandra, ses bras, ses épaules, ses cheveux en tournant autour d’elle, l’air admiratif. La gladiatrice se sentit gênée d’être l’objet d’une si vive curiosité, mais ce fut surtout le contact d’une peau étrangère qui la dégoûta le plus. Être effleurée contre sa volonté lui était devenu insupportable, intolérable.
— Je ne vais pas te manger, esclave, dit Marciella en souriant. Elle est farouche, ajouta-t-elle dans un éclat de rire.
Martial mit fin à ce petit jeu en ordonnant à Calliandra de préparer le chariot pour reprendre la route. Il ne souhaitait pas s’attarder davantage dans cette demeure qui n’avait su lui causer que des soucis. Calliandra s’exécuta, trop empressée d’échapper aux mains avides de Marciella et rejoignit la cour où Onéaclus et Pothélée l’attendaient.
— Je savais que tu reviendrais, lui lança le brigand dès qu’il l’aperçut.
Pothélée se précipita vers sa fille pour l’étreindre.
— Tu n’as rien ? lui demanda-t-elle en reculant pour mieux l’observer.
— Il ne m’a pas touchée une seule fois. Je ne lui ai laissé aucune chance, répondit la gladiatrice.
Martial vint les rejoindre, il fit signe à Pothélée de le suivre à l’arrière du chariot. Calliandra vit sa mère donner quelque chose au laniste, mais ne parvint pas à voir ce que c’était. Ils la surprirent en train de les guetter et elle leur tourna rapidement le dos. Martial s’éloigna sans un mot en direction de l’atrium et ils attendirent un long moment avant de le voir réapparaître dans la cour. Il semblait particulièrement pressé. Les soldats ouvrirent les grilles du ludus et le chariot se mit en route. Au même moment, un cri attira l’attention des gardes qui abandonnèrent leur poste pour se précipiter vers la villa. Martial ralentit et les observa avant de croiser le regard de Pothélée. Il hocha la tête comme pour lui signifier quelque chose qu’elle seule pouvait comprendre. Onéaclus descendit du cheval pour prêter main forte aux soldats, mais Martial l’interrompit :
— Remonte, nous partons.
— Il se passe quelque chose dans la villa, répondit le brigand.
— Ne discute pas, rétorqua Martial.
Onéaclus n’insista pas et fit ce que son maître lui ordonnait.
— Que se passe-t-il ? demanda Calliandra qui avait parfaitement remarqué l’étrange attitude de sa mère et de Martial.
— J’ai empoisonné Sextus, répondit calmement le laniste en encourageant les chevaux à accélérer. J’avais demandé à ta mère de me trouver de la poudre de belladone en notre absence. J’en ai versé dans la coupe de Sextus juste avant notre départ. Son cœur a dû ralentir, il s’est certainement senti mal avant de perdre connaissance. Là, maintenant, je suis presque sûr qu’il est mort. Personne n’a le droit de détruire ce qui m’est précieux, ajouta-t-il en dévisageant sa petite-fille. Souviens-toi, avant ton combat, tu m’as dit que tu aurais ta vengeance jusqu’au bout. Je t’ai répondu…
— Et ce jour-là, je t’aiderai, l’interrompit Calliandra. Vous avez tué un homme pour moi ?
— J’en tuerais des milliers si cela était nécessaire. Ces prisonniers, ce n’est pas pour une insulte qu’ils ont trouvé la mort, n’est-ce pas ? Que s’est-il réellement passé dans cette cellule ?
— Je ne veux pas en parler. Tout ceci appartient déjà au passé. Les hommes qui m’ont fait du mal sont tous morts. Rien d’autre n’est important. Vous n’avez pas peur d’être accusé de l’assassinat du laniste ?
— Personne ne m’a vu. Sa femme n’a aucune preuve, sa fille est bien trop écervelée pour avoir du raisonnement. Notre passage chez eux ne restera qu’une sombre coïncidence.
Calliandra hocha la tête. Sa mère avait eu tort de penser que Martial l’avait abandonnée une nouvelle fois. Il avait su la défendre et laver son honneur de l’injure faite entre ces murs. Cependant, la gladiatrice ne voulut pas lui parler des soupçons qu’elle avait concernant l’implication de Tullia dans cette sordide affaire. Elle savait que certains sujets ne pouvaient pas être abordés. Elle s’installa à l’arrière de la carruca, à côté de sa mère et se blottit contre elle. Elle avait besoin de sentir une main tendre et aimante caresser ses cheveux, la chaleur d’un corps qui ne l’avait jamais blessée, mais toujours soutenue et protégée. Pothélée laissa sa fille poser sa tête sur ses genoux et déposa un baiser sur sa tempe.
— Tu es toujours en colère contre Martial ? demanda Calliandra en fermant les yeux.
— Il t’expose à de trop nombreux dangers. Mais je suis fière de son geste. Dors ma chérie maintenant, dors.
Calliandra s’endormit instantanément.
Le voyage de retour parut beaucoup moins long. Il fallut faire des haltes à la nuit tombée, mais les voyageurs ne rencontrèrent aucune difficulté sur la route. Plus ils approchaient de Rome plus la gladiatrice devenait silencieuse. La crainte d’apprendre la mort de Tibalte se fit encore plus douloureuse lorsque le chariot s’aventura enfin dans la cité. Onéaclus ne parvint plus à la faire sourire et elle se recroquevilla sur elle-même pour ne plus avoir à parler jusqu’au ludus. Martial aperçut la silhouette de Tullia sur le balcon. Elle paraissait observer quelque chose dans la cour, certainement l’entraînement des gladiateurs. Les soldats qui surveillaient l’entrée reconnurent le laniste et s’empressèrent d’ouvrir pour le laisser passer. Calliandra ferma les yeux, prit une profonde inspiration et les ouvrit à nouveau. Sa mère la regardait avec tendresse, mais son visage était d’une pâleur spectrale. Le voyage avait été éprouvant pour elle.
— Mère, tu te sens bien ?
— Oui, je suis assez contente d’être arrivée. Je m’inquiète aussi tu sais. Tibalte est un homme bien.
Une main se glissa dans le chariot et Calliandra n’eut aucun mal à reconnaître son propriétaire. Onéaclus passa ensuite la tête entre les deux pans de tissu qui permettaient de protéger l’intérieur du chariot du vent, du froid ou tout simplement des regards extérieurs indésirables.
— Puis-je vous aider à descendre ? demanda-t-il en déguisant sa voix pour imiter celle d’un riche citoyen romain à l’éducation irréprochable.
— Si tu me touches, je te coupe un bras, répondit Calliandra en riant aux éclats devant la révérence exagérée du brigand.
— La demoiselle est toujours aussi charmante. Ravi de constater que tu as retrouvé l’usage de la parole. Toutefois, je crois que je préfère ton silence.
— Vous êtes insupportables tous les deux, trancha Pothélée en saisissant la main d’Onéaclus. Moi, je veux bien de ton aide. En échange, je te promets d’empêcher ma fille de te mettre en pièces.
— Quelle charmante attention, répliqua Onéaclus en aidant Pothélée à descendre du chariot.
Calliandra suivit sa mère et lorsque ses pieds foulèrent le sable de la cour d’entraînement, une sensation étrange envahit tout son être. Les gladiateurs étaient en train de se battre sous les ordres de Spiculus et les cris qu’ils poussaient parfois pour se donner du courage résonnaient. Tullia disparut du balcon et descendit à la rencontre de son époux. Elle l’embrassa du bout des lèvres et jeta un regard mauvais en direction de Calliandra. Les hommes cessèrent progressivement leur combat pour se tourner vers eux, observant avec curiosité la nouvelle recrue qui semblait déjà très à l’aise. Martial salua ses héros de l’arène et présenta Onéaclus sans mentionner qu’il s’agissait du brigand qui avait tranché le bras d’un de ses soldats. Il prétendit l’avoir acheté à Capoue et personne ne sembla remettre sa parole en doute. Seule Tullia haussa les épaules d’un air dédaigneux avant d’afficher un sourire crispé et hypocrite. Calliandra n’écoutait qu’à moitié le discours de Martial, cherchant désespérément du regard le celte. Ses yeux parcoururent la cour, mais ne trouvèrent aucune trace de Tibalte. Sa tête devint douloureuse et sa poitrine si oppressée qu’elle crut manquer d’air. Onéaclus remarqua la détresse de la gladiatrice et s’approcha d’elle discrètement.
— Quelque chose ne va pas ?
Calliandra le dévisagea comme si elle le découvrait pour la première fois. Elle semblait perdue, désemparée. Une tempête ravageait ses yeux verts. Elle avait du mal à respirer, à comprendre, à réaliser. Si le celte n’était pas là, c’est qu’il avait rejoint l’autre rive, sans elle, loin d’elle, un voyage sans retour. Ce constat lui arracha un souffle douloureux qui brûla sa gorge, ses lèvres avec une telle intensité qu’elle pâlit.
— Calliandra ? insista Onéaclus en posant sa main sur son épaule. Tu vas bien ?
— Je pensais retrouver un ami, une personne qui m’est précieuse. Je me suis bercée d’amères illusions. Il n’est plus là, murmura-t-elle en guise de réponse, les yeux perdus dans le vague.
La gladiatrice quitta la cour pour rejoindre sa cellule sans dire un mot à personne. Sa mère remarqua son départ et en comprit immédiatement la cause.
— Maître, dit-elle doucement, la tête baissée, en s’approchant d’un pas de Martial et de Tullia.
Le laniste fut surpris de l’entendre s’adresser à lui ainsi après l’intimité qu’ils avaient partagée durant ce voyage, mais il était impossible de faire autrement en présence de sa femme.
— Oui ?
— Pourrions-nous nous enquérir de l’état de santé de Tibalte ?
— Le celte va bien, intervint Tullia. Il a demandé l’autorisation de rejoindre ses quartiers pour se reposer un peu. Il est revenu à lui juste après votre départ. Un vrai miracle. Il a demandé à voir Calliandra et semblait extrêmement déçu d’avoir ainsi été abandonné. D’autant plus que c’est à cause d’elle qu’il a été blessé.
Pothélée lui aurait bien volontiers arraché la langue, mais elle s’abstint de laisser transparaître son désaccord. La nouvelle lui fit chaud au cœur et suffit à apaiser sa colère.
— Voyons ma chère épouse, tempéra Martial, personne ne l’a abandonné. Où est Calliandra ? ajouta-t-il en la cherchant dans la cour.
— Elle n’a pas vu Tibalte et le chagrin l’a envahie, répondit Pothélée. Je l’ai vu se diriger vers notre cellule. Puis-je lui annoncer cette bonne nouvelle ?
— Le celte va lui annoncer lui-même, sourit Martial en indiquant du menton l’entrée de la galerie réservée aux gladiateurs.
Tibalte se tenait debout, dans l’encadrement de la lourde porte en bois. Une barbe naissante recouvrait la moitié de son visage, ses cheveux étaient noués dans sa nuque, une longue cicatrice striait son abdomen et ses yeux perçants n’avaient rien perdu de leur éclat métallique. Il semblait encore plus confiant qu’auparavant. Il revenait d’entre les morts et ce genre de voyage pouvait, soit détruire un homme, soit forger un géant. Tibalte appartenait à la deuxième catégorie. Indéniablement. En apercevant le laniste, il inclina légèrement la tête pour le saluer et se dirigea vers lui. Martial lui fit part du plaisir qu’il avait à le voir rétabli et lui indiqua que quelqu’un attendait impatiemment de recevoir sa visite. Il n’eut pas besoin de préciser l’identité de cette personne, Tibalte comprit et rejoignit la cellule de Calliandra après avoir échangé quelques mots avec Pothélée. Cette dernière le regarda s’éloigner avec affection, elle savait ce qu’il représentait pour sa fille même si elle-même n’en avait pas encore pleinement conscience. Elle remarqua alors qu’Onéaclus n’était plus avec eux et en déduit qu’il avait certainement suivi Calliandra. Un sourire éclaira son visage. Sa fille était entourée par des personnes qui sauraient prendre soin d’elle. Elle ne devait plus s’inquiéter. Elle avait souffert de terribles maux de tête durant le voyage, mais n’en avait touché mot à personne pour ne pas susciter d’inquiétude. Une nuit, elle avait bien cru qu’elle n’y réchapperait pas tant la douleur l’avait assaillie, la clouant au sol, une nausée abominable torturant son ventre. Une violente quinte de toux avait secoué son corps et elle avait découvert avec horreur qu’elle crachait du sang. Pothélée se doutait bien que la fin était proche, qu’elle ne lutterait pas éternellement. Cette pensée lui faisait seulement moins peur désormais.
Tibalte entendit des voix s’élever de la cellule de Calliandra. La gladiatrice n’était pas seule. Il avança en hésitant, ne sachant pas qui pouvait bien se trouver en sa compagnie. Il observa discrètement l’intérieur de la pièce, sans signaler sa présence, et découvrit Calliandra blottie dans les bras d’un homme dont il ignorait l’identité. Elle semblait pleurer, car de légers soubresauts agitaient son corps. L’homme qui était avec elle passait sa main dans ses cheveux pour l’apaiser. Tibalte hésita un instant. La vision qui lui était imposée suscitait en lui des sentiments contradictoires et confus. Quelque chose lui faisait mal, mais il ne parvint pas à savoir d’où provenait la douleur. Elle irradiait sa poitrine et devenait progressivement de plus en plus intense et insupportable. Lorsqu’elle fut trop vive, il entra dans la cellule pour interrompre leur étreinte. Calliandra leva la tête doucement, essuyant ses yeux du revers de la main et crut, tout d’abord, à un songe, une apparition chimérique que son esprit avait imaginée pour panser la plaie béante qui saignait en elle. Elle dévisagea Tibalte un instant sans réagir, hypnotisée par la silhouette imposante du gladiateur puis elle s’écarta doucement d’Onéaclus. Son visage dévasté par la tristesse attendrit le celte qui se rapprocha d’elle sans la quitter des yeux. Le brigand sourit et quitta la cellule discrètement.
De longues secondes passèrent dans le silence. Les mots ne valaient rien à cet instant, l’échange de regard était bien plus révélateur. Tibalte prit la main de Calliandra dans la sienne et la porta à ses lèvres. Autour d'eux, tout avait disparu. Ils étaient seuls dans ce ludus, seuls dans ce monde cruel et injuste qui ne brillait plus que par ce qui les liait ainsi l'un à l'autre. Le cœur de Calliandra battait à tout rompre dans sa poitrine. Les mauvais souvenirs, les larmes et la peur avaient disparu au moment même où Tibalte avait surgi dans la cellule. Il avait tout balayé d'un seul coup, d'un seul regard, de sa seule présence. Une douce chaleur les enveloppa lorsqu'ils se frôlèrent en se rapprochant davantage. Tibalte eut la sensation de se noyer dans les yeux émeraude de la gladiatrice où des éclats de lumière scintillaient. Il avait l’étrange impression de la découvrir pour la première fois. Elle lui semblait changée, différente. Quelque chose se noua en lui lorsqu’il murmura :
— Tu es partie. J’ai ouvert les yeux et tu n’étais plus là.
Il se pencha sur son visage et ses lèvres trouvèrent les siennes. Il les pressa doucement d’abord puis avec plus d’intensité lorsqu’il comprit qu’elle ne le repousserait pas. L’évidence était déjà présente depuis plusieurs mois, mais ils n’avaient pas osé se l’avouer, regarder la vérité en face. Les liens qui les unissaient n’étaient pas faits que d’amitié et d’admiration. Ils avaient une profondeur pure et sincère. Tibalte encouragea Calliandra à reculer jusqu’à ce que son dos touche le mur. Il saisit ses cuisses et la souleva, une jambe de chaque côté de ses hanches. Elle noua ses bras derrière sa nuque sans quitter sa bouche. Cette scène, Tibalte se l’était imaginée à de nombreuses reprises, n’osant pas franchir le pas, trouvant la gladiatrice encore trop jeune, trop fragile. Il avait peur de la briser, mais les choses étaient différentes désormais. Il avait cru la perdre lorsque le soldat avait ramené le corps de Hostus, expliquant à Tullia qu’ils avaient essuyé une attaque. Des jours sans nouvelle, sans savoir. La brûlure cuisante du doute. La blessure qui avait bien failli lui coûter la vie. Il n’avait plus de temps à perdre. Chaque instant était précieux et il ne voulait plus attendre. Son désir s’intensifia lorsque Calliandra s’agrippa à ses cheveux, écartant son visage du sien pour lui répondre :
— Jamais je ne t’abandonnerai. Je devais partir. Les autres me jugeaient coupables. Tout était devenu trop insoutenable. J’ai cru mourir mille fois en m’éloignant de toi.
Tibalte sourit en entendant ces mots qu’il espérait tant. Une ombre vint pourtant assombrir son regard.
— Je n’ai pas aimé te voir dans les bras de cet homme. Je ne supporte pas l’idée qu’un autre puisse te toucher.
Les images de la nuit dans les geôles de Sextus surgirent dans l’esprit de Calliandra. Ces mains étrangères sur son corps, le souffle bestial de Rascus dans son cou, ses bras maintenus avec force et détermination. Tout bascula très rapidement. Le corps de Tibalte lui parut subitement dangereux, le contact avec sa peau la fit frissonner. Elle referma ses jambes instinctivement, obligeant le celte à la reposer sur le sol. Un nœud s’était formé dans sa gorge, le froid s’était abattu sur elle.
— Onéaclus est une nouvelle recrue, expliqua-t-elle en s’éloignant.
— Martial l’a acheté à Capoue ?
— C’est ce qu’il a dit aux autres, mais ce n’est pas vrai. Onéaclus est le brigand qui nous a attaqués sur la route. Ses hommes sont morts, je les ai tous tués. Je voulais le raccourcir d’une tête lui aussi, mais il a montré un certain talent au combat et a proposé un marché à Martial. Il lui a offert ses services contre la vie sauve.
— Il vous a attaqués et tu as trouvé refuge dans ses bras ? Je ne comprends pas.
— Onéaclus est un ami. Rien de plus. J’ai une dette envers lui.
Calliandra voulut quitter la cellule pour ne pas avoir à fournir de plus amples explications, mais Tibalte l’empêcha de sortir en se mettant en travers de son chemin.
— Pourquoi cherches-tu à me fuir ?
La gladiatrice prit soin d’éviter de croiser son regard, elle craignait qu’il puisse lire en elle les secrets inavouables qu’elle abritait.
— Laisse-moi passer, je t’en prie, demanda-t-elle.
— Ai-je fait quelque chose que je n’aurais pas dû faire ? Je pensais que tu avais envie de ce baiser. Je ne voulais pas te brusquer.
— Ce n’est pas toi. Tu n’as rien fait.
— Explique-moi alors pourquoi tu veux partir.
— Je ne peux pas te donner ce que tu attends. Ce que tu serais en droit d’attendre. Je ne peux plus parce que ce n’est plus en ma possession. Ils m’ont tout pris. Mon cœur, ma confiance, mon désir et mon innocence. Je suis désolée. Je n’aurais jamais dû m’éloigner de toi, répondit Calliandra, des sanglots dans la voix, le corps plié, incapable de maîtriser les sombres souvenirs qui prenaient plaisir à refaire surface à cet instant précis pour lui rappeler que plus rien ne saurait être comme avant. Tibalte posa ses mains sur ses épaules pour la redresser et l’obliger à croiser son regard.
— Je ne comprends pas de quoi tu parles, dit-il en glissant une mèche de cheveux rouge sang derrière son oreille. Je ne comprends pas. Que se passe-t-il Calliandra ? Que s’est-il passé à Capoue ?
— Ne m’oblige pas à revivre ça. Ne me torture pas, je t’en supplie, implora-t-elle avant de le forcer à s’écarter pour quitter la cellule, le laissant seul avec ses questions et ses incompréhensions.
Les mois filèrent au rythme des entraînements et des ordres de Spiculus. Martial paraissait de plus en plus contrarié par la construction du Ludus Magnus qui touchait presque à sa fin et qui ne laissait rien présager de bon pour les affaires économiques du laniste. Située à proximité du Colisée, cette caserne destinée aux gladiateurs représentait une menace pour tous les lanistes privés vers lesquels les riches citoyens de Rome avaient l’habitude de se tourner pour animer les jeux. Beaucoup craignaient de perdre une clientèle précieuse. Le sénateur Rufus avait d’ailleurs proposé à Martial de lui racheter plusieurs de ses hommes ainsi que sa précieuse gladiatrice pour les former au sein de cette école qui s’annonçait prestigieuse. Le refus avait été immédiat, mais il semblait évident qu’il allait falloir faire des compromis tôt ou tard. Onéaclus avait réussi à convaincre le doctore de son talent et de son agilité au combat. Il était parvenu à entrer dans la confrérie sans mal, mais, étant proche de Calliandra, les autres l’avaient rapidement mis à l’écart. Les superstitions demeuraient toujours, d’autant plus que la gladiatrice s’était éloignée du groupe, se murant dans un silence inquiétant, ne trouvant de plaisir que dans les combats imposés par Spiculus et les douleurs provoquées par les entraînements, douleurs qu’elle vivait comme un exutoire pour panser les plaies invisibles.
L'état de Pothélée s'était aggravé ces derniers temps, elle souffrait de plus en plus, se nourrissait peu et dormait beaucoup. Tullia le lui reprochait souvent, mais Martial ne manquait pas d'intervenir pour la défendre. Il ne voulait pas qu'elle s'éteigne dans le labeur et le conflit, aussi l'avait-il libérée de ses obligations. Elle pouvait demeurer au ludus évidemment, mais elle n'était plus une esclave. Cette liberté accordée lui permettait de ne plus avoir à subir les remarques de Tullia qui n'était plus en mesure d'exiger quoi que ce soit de sa part. Calliandra passait davantage de temps avec sa mère, elles discutaient longuement le soir, imaginant les nombreuses vies qu'elles auraient pu vivre à l'extérieur. Elles ne regrettaient rien. Le destin les avait réunies toutes les deux. Rien d'autre n'avait d'importance.
— Tu t'es éloignée de Tibalte depuis notre retour de Capoue, lui dit un soir Pothélée qui avait longuement hésité avant d'aborder le sujet.
— Je n'arrive plus à le regarder en face. Je ne comprends pas, ce n'est pas volontaire. C'est ainsi.
— Il souffre de ta distance, tu sais. Il est venu me poser des questions à plusieurs reprises. Il pense que ton cœur bat pour un autre que lui et que tu n'as pas eu le courage de le lui dire.
— Onéaclus ? C'est ridicule.
— Vous êtes amis, Tibalte est jaloux de lui. Il ne l'apprécie pas.
— Il ne le connaît pas, répondit Calliandra sur la défensive.
— Non, tu as raison. Il ne le connaîtra sans doute jamais si tu ne dis pas la vérité à Tibalte. Si tu ne lui expliques pas les raisons de ton éloignement et de l'amitié qui te lie à Onéaclus. Il aurait beaucoup plus d'estime pour lui s'il savait ce qu'il a fait pour toi, pour te défendre, te protéger. Tu es encore jeune, mais tu n'es plus une enfant. Je ne t'ai pas vu grandir, c'est mon erreur. J'aurais dû te parler davantage de ces choses-là. La jeune femme que tu es devenue est profondément et éperdument amoureuse, mais elle refuse de l'admettre, de lâcher prise et d'avoir confiance. Ne gâche pas un temps qui vous est précieux. Les choses basculent vite dans ce monde. Parle avec Tibalte, dis-lui la vérité. Tu n’es pas responsable de ce qu’ils t’ont fait, il ne te jugera pas. Il t’aime aussi
Les paroles échangées ce soir-là ne quittèrent pas l’esprit de Calliandra durant toute la nuit. Elle les repassa en boucle dans sa tête, pesant le pour et le contre, imaginant ce qu’elle pourrait dire au celte pour briser le silence qui s’était installé entre eux. Elle tremblait par avance d’avouer ce qui lui semblait inavouable, mais sa mère avait raison, elle n’y était pour rien, elle n’était pas responsable.
Le lendemain, Calliandra se rendit dans la cour pour débuter l’entraînement avec la ferme intention de lâcher prise et de dire la vérité à Tibalte. Elle le chercha du regard parmi les hommes, mais Prudens l’interrompit en lui faisant face.
— Pourquoi n’as-tu rien dit pour Capoue ? demanda-t-il sur un ton qui mêlait reproches et admiration.
Le cœur de la gladiatrice cessa de battre, elle tressaillit.
— Tu as massacré leur champion ! ajouta Prudens en sifflant. Pour une demi-portion, ce n’est pas rien.
Le soulagement fut immédiat et Calliandra put reprendre sa respiration. Prudens ne savait rien de son secret.
— Comment es-tu au courant ? Martial vous en a parlé.
— Le maître n’a pas dit un mot sur ce sujet, mais le sénateur qui n’arrête pas de rôder autour de toi en a eu vent et est venu lui demander la confirmation. Il parlait si librement que nous avons tous entendu. Il a proposé une somme indécente pour toi. La nouvelle est arrivée aux oreilles de Spiculus. Il semble très fier de toi. Fierté que tu ne mérites pas, les Dieux t’ont maudite.
— Le sénateur est là ? demanda Calliandra, ignorant la remarque blessant du rétiaire.
— Il est arrivé ce matin. Il est prêt à tout pour t’arracher aux entrailles de ce ludus.
— Je préfèrerais mourir plutôt que de lui appartenir. Où est Tibalte ?
— Tu devrais laisser le celte tranquille. Tu as trouvé une autre queue à te mettre entre les jambes maintenant, ricana Prudens en désignant Onéaclus qui s’entraînait au palus.
Des éclairs déchirèrent le ciel si calme des yeux de la gladiatrice. Les paroles de Prudens s’enfoncèrent en elle comme la lame d’une épée et une colère sourde gronda dans sa poitrine. La haine qui s’empara de son être ne pouvait être contrôlée par la simple volonté et Calliandra se jeta sur le rétiaire sans réfléchir. Il n’eut pas le temps d’anticiper son acte et tous deux roulèrent sur le sol. Elle parvint à le chevaucher et écrasa son poing sur son nez. Elle sentit un os se briser, mais ne parvint pas à distinguer s’il s’agissait de ses phalanges ou de l’arête du nez de Prudens. Au moment où le gladiateur voulut répliquer et la renverser sur le côté, il sentit des mains se glisser sous ses bras pour le soulever et l’éloigner de Calliandra. Tibalte maintenait Prudens qui se débattait, ivre de rage, tandis qu’Onéaclus s’était posté devant la gladiatrice.
— Lâche-moi ! hurla Prudens. Je vais briser sa petite gueule de chienne. Lâche-moi.
— Arrêtez !
La voix du doctore s’éleva dans le dos de Calliandra qui avait gardé les poings serrés, prête à se battre. Elle se retourna vivement, le souffle court, inquiète d’être confrontée à la déception d’un homme qu’elle estimait beaucoup et qu’elle ne voulait pas décevoir. Elle eut la surprise de constater que Spiculus n’était pas seul, le sénateur Rufus se tenait à ses côtés et affichait un sourire carnassier, satisfait du spectacle auquel il venait d’assister.
— Je suis heureux de constater que le feu brûle toujours, dit ce dernier en s’approchant d’elle. Je suis venu te féliciter pour ta victoire dans l’arène de Capoue face au champion. Notre très cher ami Sextus, qui ne fait malheureusement plus partie de ce monde, n’a certainement pas dû apprécier l’issue très inattendue de ce combat. Son épouse pleure sa perte et dit à qui veut l’entendre qu’il est mort à cause de toi. Que tu portes malheur. Elle aurait demandé à ses esclaves de purifier la villa après ton départ par crainte de voir ton ombre hanter les murs. La coïncidence est étrange, tu l’avoueras toi-même, mais je pense, bien au contraire, que tu es bénie des Dieux. Comment pourrait-il en être autrement. Ils t’apportent leur protection, c’est évident.
— Encore un cadavre sur son passage, murmura Prudens entre ses dents.
— Tais-toi, ordonna Tibalte.
— Je te veux Calliandra. Tu es la pierre précieuse qui manque à ma richesse. Et je t’aurai. Tôt ou tard ton maître rejoindra l’autre rive et sa femme devra faire des choix. Je suis prêt à lui offrir beaucoup d’argent. Elle n’hésitera pas longtemps. En attendant, il se trouve que Ramame devait combattre à Rome pour célébrer l’accession au pouvoir de notre nouvel empereur, Domitien. Ces jeux doivent rester gravés dans les mémoires. Les plus grands gladiateurs seront présents sauf celui que la fille de Pluton a tué. L’empereur risque d’être très déçu. Vois-tu où je veux en venir ?
— Je pense, répondit Calliandra qui attendait la suite de ce discours avec méfiance.
— Ton maître risque d’avoir quelques ennuis au sujet de la mort de Sextus, ajouta Rufus en souriant. Son épouse réclame justice, elle ne croit pas en une mort naturelle, d’autant plus qu’une coupe vide a été retrouvée près de son corps. Il serait gênant de voir des soldats arrêter ton maître pour le questionner. Les rumeurs se propagent si vite.
— Et vous avez le pouvoir de mettre fin aux suspicions, n’est-ce pas ? demanda Calliandra, comprenant parfaitement ce qui était volontairement tu par le sénateur.
— Exactement.
— Mon maître ne me vendra pas. Vous perdez votre temps.
— Il ne te vendra pas, en effet. Mais tu peux le convaincre de combattre à la place de Ramame en mon nom, comme la première fois. L’empereur appréciera cette audace de ma part et Martial ne sera pas entaché par la honte et le déshonneur.
— Vous parvenez toujours à vos fins, répondit la gladiatrice en le défiant du regard.
— Si tu n’étais pas si unique, je t’aurais fait fouetter pour ton insolence, rétorqua Rufus sans cesser de sourire. Mais ce caractère me plaît. Infiniment.
Rufus nourrissait un intérêt pour la gladiatrice qui devenait inquiétant et malsain. Il était évident qu’il n’y avait pas que l’art de la gladiature qu’il appréciait chez Calliandra. Le regard qu’il posait sur elle signifiait beaucoup et la jeune femme n’eut pas de mal à comprendre qu’il saurait quoi faire d’elle si elle devait lui appartenir un jour. À l’aube de ses quinze ans, la gladiatrice n’avait jamais été aussi belle. Son corps avait développé des formes féminines et voluptueuses qui ne laissaient pas les gladiateurs indifférents, ses muscles dessinés, mais fins lui donnaient une silhouette longiligne et ferme, ses cheveux avaient poussés et caressaient aisément le bas de son dos dans un océan de feu et de flammes rougeoyantes. Ses yeux n’avaient rien perdu de leur éclat émeraude et brillaient toujours avec intensité et détermination. Cette beauté sauvage et indomptable qui la caractérisait était la plus grande source d’inquiétude de Martial qui n’avait de cesse de veiller au bon comportement de ses hommes et de repousser les demandes du sénateur. Calliandra l’ignorait, mais Tibalte avait même dû se battre avec l’un de ses frères d’armes pour une allusion déplacée. Romaine, les riches citoyens de la cité, les hommes de pouvoir comme Rufus l’auraient extrêmement convoitée. Esclave, ces mêmes hommes ne pouvaient qu’espérer la souiller davantage.
Le sénateur s’approcha de la gladiatrice et posa sa main sur son épaule en faisant glisser ses doigts jusqu’à son poignet. Il fut surpris par la douceur de sa peau et répéta son geste sans se soucier du visage crispé de Calliandra. Il parcourut son bras puis remonta sur son cou avant de redescendre sur sa poitrine. Tibalte ne put résister à l’envie de faire cesser ce petit jeu dérangeant. Il s’avança et s’adressa au sénateur pour attirer son attention sur autre chose :
— Je peux combattre à la place de Ramame, sénateur. Je suis le champion de ce ludus et vous m’avez déjà vu à l’œuvre. Ce serait un honneur, ajouta-t-il précipitamment.
Rufus esquissa un sourire méprisant et écarta cette proposition d’un geste de la main avant d’ajouter en plantant ses yeux dans ceux de Calliandra :
— Je reviendrai demain pour m’enquérir de ta décision.
Spiculus escorta le sénateur jusqu’aux grilles sans dire un mot. Prudens avait eu le temps d’apaiser sa colère et il partit rejoindre les autres gladiateurs en jetant un regard mauvais à Tibalte qui avait osé prendre la défense de Calliandra.
— Que s’est-il passé entre toi et le rétiaire ? demanda Onéaclus.
— Il est trop grossier pour avoir le droit de respirer, répondit-elle, préférant rester vague sur le sujet du conflit. Merci pour ton aide.
— C’est normal.
Onéaclus laissa Calliandra et Tibalte et retourna s’entraîner au palus. Le celte ne savait pas trop s’il devait amorcer une discussion, craignant de voir la gladiatrice se défiler une nouvelle fois. Le silence avait été si pesant, si difficile à supporter durant tout ce temps qu’il n’avait plus l’espoir de pouvoir un jour le briser.
— Ce sénateur est un homme dangereux, commença-t-il. Il a mauvaise réputation. Certains disent que c’est lui qui a empoisonné sa première épouse.
— Il aurait dû épouser Tullia, ils formeraient un couple parfait, répondit Calliandra.
— Martial est-il responsable de la mort de Sextus ?
La question avait jailli sans prévenir. Le celte n’avait pas su contrôler tous les doutes qui envahissaient son esprit depuis de longues semaines. Le changement de comportement de Calliandra, son amitié sans faille avec Onéaclus, le silence de Pothélée, la mort du laniste, la haine encore plus intense que la gladiatrice nourrissait envers Tullia et que sa mère semblait désormais partager, tout cela devenait trop étrange pour ne pas susciter de questions.
— Il nous faudrait un endroit pour parler, dit Calliandra. Ma mère est dans notre cellule.
Tibalte se dirigea vers Spiculus et se pencha à son oreille. Ils échangèrent quelques mots et le doctore hocha la tête.
— Tous les gladiateurs sont dans la cour, nous serons seuls dans la galerie, expliqua Tibalte en revenant vers la gladiatrice.
Ils se dirigèrent donc vers le quartier réservé aux gladiateurs, empruntèrent les escaliers en silence, Calliandra pouvait entendre les battements de son cœur qui accéléraient de marche en marche. Tibalte l’invita à entrer dans sa cellule et ils s’assirent tous les deux au bord de la couchette en bois qui servait de lit, sur laquelle était posée une couverture de feutre.
— Je n’osais plus espérer cet instant, murmura Tibalte. Ton éloignement m’a fait beaucoup de mal. J’aimerais comprendre ce qu’il s’est passé lors de ce voyage pour que les choses changent ainsi.
— Je ne voulais pas te blesser, répondit Calliandra en cachant son visage entre ses mains.
Le celte l’empêcha de couvrir son regard en saisissant ses poignets avec douceur.
— Ne me fuis pas encore une fois, je t’en prie. Parle-moi.
— Sextus m’a obligée à passer la nuit dans une cellule avec trois de ses hommes dont Ramame. Ils parlaient une langue qu’on ne comprenait pas, Onéaclus et moi. Je me suis endormie, j’étais épuisée. Rascus a abusé de moi, son ami me tenait, Ramame savait, mais n’a pas réagi. Onéaclus a égorgé un des deux hommes, j’ai tué le second. En constatant le massacre, Sextus a estimé que j’avais une dette envers lui et il a contraint Martial à prendre la décision de me faire combattre contre Ramame. Le laniste était persuadé que je n’avais aucune chance. Ramame n’a même pas eu l’occasion de me blesser. Avant notre départ, Martial a versé de la poudre de belladone dans la coupe de Sextus. Personne ne l’a vu, personne n’a de preuve. Le plus étrange dans toute cette histoire, ce sont les circonstances de notre rencontre avec Marciella, la fille unique de Sextus. Elle semblait nous attendre et ne s’est jamais cachée de l’intérêt qu’elle me portait. Une véritable fascination. C’est elle qui a demandé à Martial de venir chez eux. Son père avait dû l’envoyer, elle ne devait pas être au courant de la suite des projets de son père.
— Comment aurait-il pu savoir que Martial se rendait à Capoue ?
— C’est là que Tullia intervient. Je pense qu’elle a envoyé un messager pour prévenir Sextus et qu’elle lui a demandé de mettre au point un plan qui causerait ma perte. Elle me déteste depuis toujours. Elle veut me voir mourir. Tullia est une amie intime de la femme du laniste. Je ne crois plus au hasard, Tibalte.
Le silence s’installa entre eux, lourd et pesant avant que Tibalte ne le brise.
— Je comprends mieux les raisons de ton éloignement. Si ces hommes n’étaient pas morts, je me serais enfui de ce ludus pour les tuer moi-même. J’ai mal jugé Onéaclus. J’étais jaloux. Je n’ai même pas cherché à comprendre ce que tu m’avais dit la dernière fois, aveuglé par la douleur que me causait ton comportement.
— Je suis tellement désolée de te décevoir ainsi.
— Tu n’as pas être désolée. Tu n’as rien fait de mal, tu n’es pas responsable. Ne pense pas un seul instant avoir cherché ce que ces hommes t’ont fait. Ne pense pas non plus que cela puisse changer les sentiments qui m’animent. Je n’ai jamais cessé de penser à toi. Je regrette tellement de ne pas avoir été avec toi durant ce voyage.
— Tu n’éprouves aucun dégoût pour moi ?
— Du dégoût ? Mais enfin comment peux-tu nourrir pareille idée ? Ce sont ces monstres qui me répugnent, pas leur victime.
Tibalte se rapprocha doucement de Calliandra et glissa sa main dans ses cheveux pour les ramener dans son dos.
— Ta beauté éclipse celle de Vénus elle-même, murmura le celte. Tu m’as tellement manqué, moineau. Tellement.
Le celte se pencha sur son visage et attendit un signe de la part de Calliandra pour pouvoir l’embrasser. Elle combla l’espace infime entre eux et leurs lèvres se rencontrèrent. La gladiatrice se laissa aller en arrière et s’allongea sur la couchette. Tibalte se glissa entre ses cuisses et souleva la tunique qui couvrait son corps. Avide de sa peau, il embrassa chaque parcelle de son cou avant de descendre vers sa poitrine. Il essayait d’être le plus doux possible pour effacer les mauvais souvenirs qui hantaient Calliandra et ne surtout pas lui rappeler ce qu’elle avait vécu. Il voulait qu’elle sache que l’amour pouvait être tendre et agréable, que les hommes n’étaient pas tous des brutes, préoccupés par leur plaisir personnel au détriment de la femme qu’ils serraient dans leurs bras. Calliandra noua ses bras autour de Tibalte et s’abandonna à lui. Elle sentit naître en elle une sensation étrange : le désir.
Lorsqu’ils se rhabillèrent, Tibalte s’inquiéta de lire de la gêne sur le visage de Calliandra. Elle tremblait en ajustant sa tunique autour de ses hanches et ses sourcils étaient froncés.
— Tu vas bien ? demanda-t-il en relevant son visage d’un doigt sous son menton.
— C’est exactement comme cela que j’aurais aimé que ça se passe la première fois, répondit-elle en fuyant son regard.
— C’est la première fois, Calliandra. La première fois que nous faisons l’amour.
— Tu as raison. Je dois oublier le reste.
— Je t’aiderai à effacer le reste. Je serai toujours là. Plus personne ne pourra te faire de mal à présent.
— Sauf dans l’arène, murmura Calliandra en repensant à l’offre du sénateur avant de se jeter dans les bras de Tibalte pour sentir sa chaleur contre sa peau.
— Martial ne te laissera plus combattre seule. Je serai à tes côtés. Je te protégerai même si tu sembles te débrouiller très bien toute seule.
La porte de la galerie s’ouvrit à ce moment-là et des pas précipités résonnèrent dans les escaliers. La personne qui courait était essoufflée et semblait très nerveuse.
— Calliandra ? appela-t-elle.
Calliandra reconnut la voix de Noevia et quitta la cellule de Tibalte précipitamment pour signaler sa présence.
— Noevia, que se passe-t-il ?
— C’est Pothélée, elle…elle…
Calliandra n’attendit pas la fin de sa phrase et s’élança dans le long couloir qui menait à l’extérieur. Un vent glacial transperça ses os quand un fatal pressentiment traversa son cœur et son esprit. Le trajet à parcourir n’était pas bien long, mais lui parut durer une éternité. Eaclès sortit de la cellule à l’instant où Calliandra arriva. Il secoua tristement la tête et posa sa main sur l’épaule de la gladiatrice avant de lui dire :
— Je ne peux plus rien faire. Reste auprès d’elle pour l’aider à quitter notre monde. Elle n’en a plus pour très longtemps. Je suis désolée, petite.
Martial sortit juste après lui, le visage dévasté par le chagrin, les yeux rougis d’avoir retenu ses larmes, la mâchoire serrée. Il ne trouva aucun mot à prononcer, la douleur était trop vive même s’il était préparé. L’affection qu’il nourrissait pour Pothélée était si forte que l’approche de sa mort lui écrasait la poitrine. Il savait qu’il n’avait pas le droit de se laisser aller, qu’il devait se montrer fort pour que Tullia ne se doute de rien, mais le masque était fragile et menaçait de se fissurer à chaque seconde. Il serra tendrement Calliandra contre lui et s’éloigna la tête baissée. La gladiatrice se précipita à l’intérieur et s’agenouilla au chevet de sa mère qui était plus pâle encore. Les couleurs semblaient avoir abandonné son visage, même ses lèvres demeuraient blanches comme les lys. Calliandra prit ses mains entre les siennes pour les réchauffer un peu et Pothélée tourna son visage vers le sien avec difficulté. En apercevant sa fille, elle sourit et il y avait tant d’amour dans ce sourire que la gladiatrice en eut le cœur brisé. Sa mère, sa tendre mère s’apprêtait à la quitter et rien au monde ne pouvait inverser la courbe du temps pour empêcher cela.
— Mère, je suis là.
— Tu as parlé à Tibalte ? Dis-moi que tu lui as parlé, que ton cœur ne saigne plus pour lui, que je peux partir sereine de savoir ma fille heureuse.
— Je lui ai parlé, mère. Mais comment être heureuse si tu n’es plus là ? demanda Calliandra en posant son visage dans le creux de son cou pour cacher les larmes qui n’allaient pas tarder à couler.
— Tu ne dois pas pleurer, je t’en prie. Je veux emporter ton sourire avec moi. Lorsque je verrai Charon m’attendre patiemment sur sa barque, je veux pouvoir avoir moins peur en songeant à ce sourire que j’aime tant et qui a illuminé mon existence.
Pothélée avait du mal à parler, cet effort semblait lui être douloureux. Calliandra caressa ses cheveux comme sa mère l’avait si souvent fait pour elle. Elle redoubla d’efforts pour ravaler ses sanglots et ne rien laisser paraître de la tempête intérieure qui agitait son âme.
— Je vais rester auprès de toi, mère. Je tiendrai ta main et je t’accompagnerai vers l’autre rive pour que le voyage se passe bien, pour que tu n’oublies pas tout l’amour qui brûle en moi. Je ne peux imaginer le reste de ma vie sans ta présence, mais je sais que tu seras toujours là, près de moi. Je te verrai dans les ombres du ciel, dans les rayons du soleil, dans la caresse du vent, dans le murmure des feuilles qui s’agitent, dans le chant des oiseaux. Tu seras partout où j’irai. Un lien si fort ne peut être rompu par la mort. Rien ne saurait nous séparer. Mère. Je t’aime tant. De toute mon âme, de tout mon cœur.
— Je t’aime aussi ma fille, répondit Pothélée dans un souffle avant de fermer les yeux.
Elle respirait faiblement et Calliandra comprit qu’elle s’était endormie. La maladie fatiguait son corps et il lui était devenu trop difficile de rester éveillée. La gladiatrice s’allongea à côté de sa mère, passa son bras sur son ventre et enroula sa jambe autour d’elle. Elle voulait lui transmettre un peu de sa chaleur, de sa présence pour qu’elle sache qu’elle n’était pas seule. Elles restèrent ainsi toute la journée. Pothélée s’éveillait parfois, mais cela ne durait guère. Son souffle devenait de plus en plus lent, de plus en plus fragile puis, à la tombée de la nuit, il cessa complètement. Calliandra s’effondra sur son corps encore tiède dans un cri qui alerta tout le ludus. Personne, cependant, n’osa briser le deuil et tous laissèrent la gladiatrice seule avec sa mère jusqu’à ce qu’elle sorte d’elle-même de la cellule, blanche comme un linge, pour annoncer la mort de Pothélée. Cette nuit-là fut la plus triste de l’histoire du ludus, les gladiateurs portèrent le corps dans la cour où il fut déposé sur un lit mortuaire surélevé par des branchages, de la paille et de larges planches de bois. Spiculus tendit un flambeau à Calliandra qui le saisit malgré les larmes qui l’aveuglaient. Au moment fatidique, elle tituba et manqua de s’écrouler sur le sol. Tibalte la retint et l’encouragea à avancer davantage. Une traînée de braises s’envola lorsque le feu fut en contact avec la paille. Il s’étendit avec rage en quelques secondes seulement et le corps de Pothélée disparut derrière un rideau de flammes.
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