Calliandra 01 Le rubis de Rome

Amandine Clemente · Chapitre 16 sur 16

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Calliandra 01 Le rubis de Rome

XIV. Alea jacta est

 

 

Le lendemain de ce tragique événement, le sénateur Rufus se présenta au ludus comme il l’avait promis pour connaître la décision du laniste concernant le combat offert à l’empereur. Il ignorait tout du drame qui avait secoué la villa la veille et ne comprit pas l’absence de Calliandra lors de l’entretien avec son maître. Martial tentait tant bien que mal de faire bonne figure, mais il n’avait pas eu l’occasion de discuter avec la gladiatrice et refusait d’aller la déranger en des heures si sombres. Rufus faisait les cents pas dans le tablinum, les mains croisées dans le dos, l’air grave de celui qui n’apprécie pas la façon dont on le traite.

— Allez donc chercher votre esclave ! Je ne vois pas pourquoi nous perdons du temps inutilement, s’emporta le sénateur en tapant du poing sur le bureau de Martial, faisant voler quelques rouleaux.

— Tibalte serait un choix plus judicieux pour un tel combat. Il s’est proposé, tempéra le laniste.

— Mais où sommes-nous ? Depuis quand les esclaves marchandent-ils ? N’êtes-vous pas le maître des lieux ?

— Une esclave nous a quittés hier soir. Nous traversons un moment de deuil et de douleur. Je dois prendre en compte la peine de mes hommes si je veux conserver leur confiance et leur loyauté.

— Une esclave ? Et alors ? Je ne vois pas le rapport.

— Il s’agissait de la mère de Calliandra. Elle est encore prise par l’émotion et ne fournira pas le spectacle que vous espérez si je la propulse dans une arène avec un tel fardeau à porter.

— Plus rien ne semble la rattacher à ce ludus désormais, sourit Rufus.

— Détrompez-vous mon cher, répondit Martial, méfiant. Nombreux sont ceux qui tiennent à elle ici.

— Je veux la gladiatrice. Si vous me la refusez, j’appuierais les propos de la veuve de Sextus et des gardes viendront vous interroger au sujet de cette sombre affaire. Croyez-moi, il vaudrait mieux éviter ce déshonneur.

— Votre bras ne saurait être aussi long, rétorqua calmement Martial.

— Vous me sous-estimez.

La menace était claire, Rufus ne se noyait pas dans les sous-entendus. Il était prêt à tout pour obtenir ce qu’il souhaitait et ce n’était pas un laniste d’un rang inférieur au sien qui allait se mettre en travers de sa route.

— Votre champion, continua le sénateur, ce Tibalte.

— Oui.

— Que représente-t-il pour mon rubis ?

La façon dont il s’appropriait Calliandra déplaisait beaucoup à Martial. Rufus semblait persuadé que la gladiatrice lui appartenait de droit pour avoir combattu en son nom lors de l’inauguration du Colisée. Il donnait l’impression d’être celui qui l’avait découverte, entraînée et guidée vers la gloire. Un rôle qu’il n’avait jamais joué, mais dont il s’attribuait les mérites.

— Je ne vois pas en quoi cela vous concernerait ? se braqua le laniste en remettant de l’ordre sur son bureau.

— Disons que j’aime savoir où se trouvent les faiblesses des personnes qui me sont précieuses.

— Pourquoi tant d’intérêt pour elle ? Votre nouvelle et très jeune épouse ne vous suffit plus ?

— Ne devenez pas mesquin mon cher ami. Des femmes dans l’arène, il y en a. Des condamnées, des esclaves, des meurtrières. Mais des femmes qui se battent, qui affrontent leur tragique destinée une épée à la main, défiant les superstitions, les rumeurs, les Dieux eux-mêmes, il n’y en a qu’une seule et vous la possédez.

— Que feriez-vous d’un tel bijou ?

— Je renverserai Rome, répondit le sénateur sans préciser sa pensée.

— Avant de la renverser, faisons-la trembler, dit une voix dans le dos de Rufus, une voix qui lui était familière.

Calliandra venait d’entrer dans la pièce, le visage fermé, le teint encore livide. Des éclats de colère brillaient dans ses yeux et assombrissaient le vert si pur qui, d’ordinaire, les caractérisait.

— Tu as changé d’avis ? demanda Rufus, certain de la réponse.

— Les accusations contre mon maître disparaîtront ?

— Immédiatement.

— Dans ce cas, j’accepte le combat.

La gladiatrice paraissait plus déterminée que jamais à aller au bout de son engagement. Peu lui importait désormais la peur de mourir. Elle n’avait plus de promesse de retour à faire. La liberté ne l’intéressait plus. Elle n’avait aucun avenir dans ce monde où les femmes étaient asservies, considérées comme l’ombre de leur époux lorsqu’elles en avaient un ou comme des prostituées lorsqu’elles étaient seules et vulnérables. Mieux valait mourir au combat ou ne vivre que pour l’honneur de l’arène. La liberté se gravait dans le sable et se gagnait à la sueur du combat. Martial poussa un profond soupir de résignation pour souligner son désaccord. Il savait pourtant qu’il ne pouvait rien y faire. Il avait élevé Calliandra dans l’art de la gladiature et en avait fait une combattante. Le goût du sang et celui de la victoire coulaient dans ses veines et hantaient tout son être. Elle était née pour cet avenir de triomphe et de douleur. Rien d’autre ne l’animait désormais. Sa mère partie, il ne restait que la souffrance et le désir de vaincre. Que les cris de la foule et la nécessité de montrer au peuple l’étendue de ses talents comme une revanche sur la vie, sur l’abandon, les superstitions et les médisances. Rufus esquissa un sourire satisfait et défia Martial du regard.

— Tout est en ordre ? demanda-t-il.

Le laniste acquiesça, les yeux emplis de rage.

— Parfait ! conclut le sénateur en se frottant les mains. Vous devriez être content, votre gladiatrice doit être une vraie mine d’or pour ce ludus.

Martial s’imagina lui sauter à la gorge et l’étrangler à mains nues, mais il dut se contenter de hocher une nouvelle fois la tête sans dire un mot. Il croisa le regard de Calliandra et vit tout l’éclat de la détermination qui l’habitait. Il en frissonna d’horreur. L’enfant avait laissé place à la jeune femme, mais conserverait-elle longtemps cette part d’humanité qui s’assombrissait de jour en jour ? Il craignait de voir disparaître en elle tout ce qui faisait sa fragilité et son innocence. La question posée par le sénateur à propos de Tibalte ne le rassurait pas davantage. Il sentait que quelque chose se tramait dans son esprit malveillant et possessif. La situation lui échappait une nouvelle fois. Calliandra suivit le sénateur à l’extérieur et l’escorta jusqu’aux grilles sous le regard méfiant de Tibalte qui s’entraînait dans la cour. Spiculus voulut prendre le relai, mais un signe de la gladiatrice l’en dissuada et il resta auprès de ses hommes. Avant de quitter le ludus, Rufus examina son précieux rubis quelques secondes. Ils restèrent face à face, en silence, à se dévisager. Calliandra ne chercha pas fuir ou à détourner son regard, elle voulait lui montrer qu’il ne l’impressionnait pas, qu’aucun homme sur cette terre ne pouvait susciter en elle de la crainte et qu’elle était son unique maître. Cette attitude amusa Rufus qui n’en espérait pas moins de sa part. Il voulut glisser une main dans ses cheveux, mais elle recula instinctivement.

— Je ne vous appartiens pas, sénateur. Et si un jour les Dieux vous offrent la possibilité de me posséder, je me laisserais mourir dans l’arène. Une épée à la main. Et non souillée dans votre couche. Sachez-le.

— Il se pourrait que ma couche te plaise. Elle serait un lieu bien moins douloureux qu’une arène.

— Mais bien trop déshonorant.

— J’ai entendu dire que l’honneur avait déjà été entaché à Capoue, murmura Rufus.

— Je l’ai récupéré dans le sang et la vengeance. Il serait dommage d’en arriver à de telles extrémités sénateur.

— Tu me menaces, esclave ?

— Je vous avertis, conclut Calliandra avant de lui tourner le dos.

Rufus saisit son bras pour l'empêcher de partir et l'obligea à lui faire face. Son regard s'était fait menaçant et froid.

— Ne me tourne pas le dos sans mon autorisation ! vociféra-t-il, visiblement hors de lui avant de gifler la gladiatrice.

Calliandra retira son bras d'un mouvement sec. Elle savait qu'elle était allée trop loin et que sa condition ne lui permettait pas d'agir à sa guise. Elle jouait un jeu dangereux en défiant trop impunément le sénateur. Le bruit que provoqua la gifle attira l'attention de Tibalte qui voulut se précipiter vers eux. Il fut arrêté dans son élan par le doctore.

— Ne te mêle pas de ça, murmura-t-il au celte. Tu vas avoir des ennuis. Tu ne peux rien faire pour l'aider.

Tibalte serra les dents et les poings, mais finit par reculer quand il vit Calliandra baisser la tête en signe de soumission.

— Veille à ne pas outrepasser tes droits, esclave, dit Rufus, satisfait de la voir plier sous son autorité.

Un long rideau rouge cacha le visage de la gladiatrice et le sénateur ne vit donc pas le sourire qui se dessina sur ses lèvres, ce sourire qui signifiait qu'elle ne pliait pas, mais qu'elle savait que tôt ou tard, elle aurait sa vengeance.

Calliandra se perdit dans les entraînements les jours qui suivirent cette discussion. Elle s’entraînait dès l’aube et ne ranger ses armes qu’à la tombée de la nuit, refusant le repos que Spiculus lui ordonnait de prendre, refusant les longues heures d’attente, figées dans le deuil et la douleur du souvenir. Il fallait qu’elle s’occupe à n’importe quel prix, qu’elle ne pense pas, qu’elle ne ressasse pas comme une longue plainte lancinante la mort de sa mère. Elle avait du mal à trouver le sommeil, la nuit ne lui apportait aucun réconfort d’autant plus que la cellule lui paraissait affreusement vide depuis qu’elle y vivait seule. Elle s’était à nouveau murée dans le silence, évitant le dialogue et la discussion avec soin. Martial avait tenté de la raisonner à de nombreuses reprises, mais ses paroles étaient restées vaines. Le laniste semblait très contrarié par le combat qui approchait depuis qu’un messager du sénateur s’était rendu au ludus. Le contenu de leur conversation n’avait pas été ébruité, mais il était évident qu’il déplaisait fortement à Martial. Calliandra l’avait aperçu en train de s’entretenir avec sa femme, paraissant chercher du réconfort ou des conseils et elle s’était tout de suite doutée que quelque chose n’allait pas. Tullia jouait à la perfection son rôle d’épouse modèle, mais dès que son époux disparaissait, elle jetait un regard mauvais à la gladiatrice où de sombres menaces brillaient d’un éclat éblouissant. Cette vipère semblait se délecter des souffrances de Calliandra et se nourrir de son chagrin. Elle devait certainement regretter de ne pas la voir plus affaiblie, mais toujours debout et combattive malgré la peine et l’absence de Pothélée.

Le plus souvent, Spiculus demandait à Tibalte de combattre contre Calliandra lors des entraînements ce qui permettait au celte de garder un semblant de lien avec la gladiatrice qui le fuyait tout autant que les autres. Elle avait compris le mal que pouvait faire la perte d’un être cher et refusait d’être pour Tibalte la cause de tant de maux. Cette vie faite de sueur et de sang ne permettait pas aux sentiments les plus purs de s’épanouir et de demeurer vivaces. Aucune attache n’était possible, il fallait se rendre à l’évidence. Le regard des autres gladiateurs évolua progressivement. Calliandra devenait de plus en plus agile au combat et sa technique de plus en plus impressionnante. Elle forçait l’admiration et même Prudens finit par l’admettre.

— Il est loin le moineau, lâcha-t-il entre ses dents en voyant la gladiatrice s’élever dans les airs pour abattre ses pieds, jambes tendues, sur le torse du celte qui tomba en arrière.

À quelques jours du combat, Tibalte parvint tout de même à attirer la gladiatrice à l’écart du groupe avec l’accord du doctore. Ils se rendirent dans la cellule de Calliandra un peu avant la fin de l’entraînement. Dès qu’ils furent à l’abri des regards, le celte ne put s’empêcher de saisir son visage entre ses mains pour l’embrasser. Un baiser passionné et sauvage que la gladiatrice interrompit en repoussant doucement Tibalte.

— Pardonne-moi, s’excusa-t-il. Tu me manques tellement.

Calliandra s’appuya contre le mur et soupira.

— Plus rien n’a de saveur depuis qu’elle est partie. Je garde le silence parce que les mots donnent trop de réalité à sa mort. Tu ne peux plus m’aimer Tibalte. Nous sommes voués à mourir dans l’arène, tôt ou tard. Je ne veux pas te faire souffrir.

— Les jours passés auprès de ta mère ne valaient-ils pas la peine ? Aurait-il mieux valu ne jamais la connaître ?

— Bien sûr que non ! Comment peux-tu imaginer une chose pareille ?

— Pourtant c’est exactement ce que tu dis. Ne m’aime pas parce que je vais mourir. Ne t’attache pas parce que ma perte te fera souffrir. Nous allons tous mourir Calliandra, peu importe notre condition. C’est ainsi. Les jours que nous avons la chance de vivre sont comptés alors autant en faire quelque chose de bien. Je ne peux pas cesser de t’aimer juste parce que tu me le demandes. Les Dieux savent que je ne pourrai jamais cesser de t’aimer. Ils t’ont conduite jusqu’à moi pour que je t’offre ma vie entière. Prends-la sans restriction aucune et ne les courrouce pas. Je t’en prie.

Il y avait tant de douceur et de sincérité dans ses mots que Calliandra ne put retenir ses larmes. Elle éclata en sanglots, permettant à ce chagrin trop longtemps retenu, de s’écouler. Tibalte la prit dans ses bras et la serra si fort qu’elle sentit les morceaux brisés en elle se recoller lentement. Elle avait terriblement besoin de lui, de sa présence et il était inutile de lutter contre les évidences. Tout son être lui appartenait, certainement depuis toujours.

Le jour du combat arriva et Martial se montra encore plus contrarié et désemparé. Il s’agitait dans tous les sens, haussait le ton plus que de raison pour tout et n’importe quoi, ne parvenait plus à repousser les griffes de l’angoisse qui lacéraient sa peau. Il semblait porter en lui un secret inavouable qui lui faisait perdre les sens et qu’il tentait de dissimuler en fuyant le regard de Calliandra. Lorsque la gladiatrice quitta sa cellule, vêtue de la tenue offerte par Rufus, il ne put plus fuir. Elle se planta devant lui, l’air déterminé et le dévisagea en silence. Martial avait l’air profondément malheureux. La mort de Pothélée l’avait affecté, mais il ne s’agissait pas que de cela, Calliandra le savait, elle le sentait. Le laniste ne supporta pas longtemps d’être ainsi observé et se résigna à briser le silence.

— Je ne voulais pas que tu combattes. J’étais prêt à faire face aux accusations. L’épouse de Sextus n’avait aucune preuve. Tu n’aurais jamais dû accepter.

— Vous avez voulu faire de moi une gladiatrice, répondit calmement Calliandra. Je suis une gladiatrice, vous devriez être fier de moi.

— Je t’ai brisée. Je t’ai arraché ton innocence.

— Mais je suis vivante, n’est-ce pas le principal ?

— J’aurais dû vous affranchir ta mère et toi. Je me suis montré égoïste.

— Je n’ai pas d’avenir en dehors de ce ludus. Je ne connais que cela. Doutez-vous à ce point de ma victoire ? N’ai-je pas montré de quoi j’étais capable ?

— Tu ne sais pas ce qui t’attend dans l’arène.

— Vous le savez, vous ?

— Je ne peux rien dire. Ordre du sénateur. Menace du sénateur, rétorqua Martial, la mâchoire serrée. Peu importe ce qui se trouvera dans cette arène lorsque les gardes ouvriront les grilles, je te supplie de te battre, de ne pas renoncer. Ce serait une offense envers l'empereur si tu refusais le combat.

— Je ne comprends pas…

— Et je te demande par avance de me pardonner, de pardonner mon manque de courage, mes erreurs, mes faiblesses, l'interrompit Martial, incapable d'affronter les questions de la gladiatrice.

Il rejoignit l'entrée du ludus, coupant court à la discussion, laissant Calliandra dans le doute et la crainte des événements à venir. Elle chercha du regard Tibalte, mais la cour était déserte, les gladiateurs avaient certainement eu l'autorisation de prendre un peu de repos. Tullia la regardait du balcon et semblait s'amuser de la voir ainsi désemparée de ne trouver personne vers qui se réfugier avant le combat. Les deux femmes se dévisagèrent un instant puis, résignée, Calliandra suivit Martial et le doctore.

La splendeur du Colisée parvint à saisir la gladiatrice. Elle en eut le souffle coupé et s’étonna d’être encore pleine d’admiration pour un lieu qui faisait couler tant de sang sous le regard émerveillé et inconscient de la plèbe. Près de l’entrée réservée aux gladiateurs, Calliandra aperçut un homme, visiblement très pauvre, qui portait une tunique grisâtre et toute rapiécée. Il devait être âgé, de profondes rides marquaient son visage. Son teint cireux lui donnait l’air d’un vieillard malade, souffrant mille tourments. Les citoyens l’ignoraient et passaient sous ses yeux implorants sans la moindre compassion, sans même un regard parfois. Le pauvre homme tendait misérablement la main et murmurait quelques prières bien inutiles. Calliandra cessa d’avancer, incapable de rester indifférente face à ce terrible spectacle qui semblait pourtant si répandu dans la cité.

— Que fais-tu ? soupira Spiculus en suivant son regard.

— N’avons-nous pas quelques sesterces à lui donner ? demanda la gladiatrice en désignant d’un signe de tête l’homme qui mendiait.

— Ce n’est pas vraiment le moment de penser à cela, répondit le doctore. Viens, nous devons y aller.

— Je t’en prie. Je sens que ce geste pourrait bien m’attirer la faveur des Dieux.

Elle ignorait pour quelle raison, mais elle ressentait le besoin impérieux de tendre une main bienveillante à cet homme oublié de tous. Une nécessité absolue de faire le bien avant de fouler le sable de l’arène et de perdre son humanité. Spiculus haussa les épaules et se dirigea vers le mendiant pour déposer quelques pièces dans le creux de sa main.

— Les Dieux sont-ils satisfaits ? demanda-t-il en revenant vers elle.

— Infiniment.

— Puisses-tu avoir raison et sortir victorieuse de ce combat ! s’exclama le doctore, sourire aux lèvres, avant de pénétrer dans les galeries souterraines du Colisée.

Martial rejoignit les gradins très rapidement après avoir donné ses dernières recommandations à la gladiatrice. Il n’avait pas eu le courage d’attendre son entrée dans l’arène et l’avait quittée devant les lourdes grilles surveillées par les soldats romains, la confiant aux bons soins de Spiculus. Il savait qu’il ne lui apporterait rien de bien en se murant dans un mutisme qui ne faisait que refléter la peur qui rongeait ses entrailles. Ce combat ne serait pas comme les autres, un plus grand ennemi l’attendait. Un ennemi dont elle ignorait tout et qui pourrait bien causer sa perte. Le laniste savait, mais il avait gardé le silence. Il ne devait rien dire. Il ne pouvait rien dire. Il s’était donc éloigné emportant avec lui son secret, sa rage et son amertume. Son comportement n’avait pas échappé au doctore qui en était resté songeur et qui avait commencé à nourrir une certaine inquiétude pour Calliandra. Le moment était si proche, l’esprit devait se vider, les craintes disparaître. Les cris de la foule retentirent soudainement et Calliandra comprit que son adversaire venait de faire son entrée dans l’arène. Elle n’entendit pas l’habituelle voix s’élever pour faire la présentation du gladiateur et son regard chercha celui de Spiculus pour obtenir une explication. Ce dernier leva un sourcil interrogateur signifiant qu’il ignorait les raisons de cette mise en scène. Calliandra souffla à plusieurs reprises, étendit ses bras pour apaiser ses muscles tendus et saisit ses épées qu’elle avait plantées dans le sol. Elle était prête. Rien ne pouvait se mettre entre elle et la victoire. La femme disparaissait progressivement pour laisser la place à la combattante, au rubis de Rome.

— Leur montrer de quel feu brûle le rubis, répéta-t-elle tout bas pour se donner du courage.

— Reviens-nous vite, murmura Spiculus en posant une main encourageante sur son épaule.

Les hurlements avaient cessé et le silence qui s’était installé semblait lourd et pesant. La foule l’attendait dans un calme solennel et inquiétant. Quelque chose se brisa dans la poitrine de Calliandra, un pressentiment terrible l’envahit. Elle tenta de se reprendre, mais ce sentiment indéfinissable refusait de la quitter. Les soldats s’écartèrent et l’un d’entre eux ouvrit les grilles avec une lenteur désespérante. Calliandra ferma les yeux et s’élança. Dès qu’elle foula le sable, les hurlements reprirent de plus belle, envahissant l’air, montant jusqu’aux cieux. La plèbe scandait son nom. Elle cessa sa course et ouvrit les yeux pour observer les gradins. Elle scruta la foule quelques secondes puis se décida enfin à faire face à son adversaire. Lorsque son regard croisa le sien, elle manqua de défaillir et sentit ses jambes fléchirent sous son poids. Ses épées parurent soudainement trop lourdes pour être maniées. La chaleur disparut instantanément et un vent glacial s’abattit. Calliandra fit trois pas en arrière comme pour fuir l’évidence. Elle tourna le dos au gladiateur qui n’avait pas cessé de la regarder et chercha du réconfort dans les yeux du doctore qui s’était accroché aux grilles et avait collé son visage contre les barreaux. Il baissa la tête et posa son front contre l’acier. Calliandra aurait juré avoir aperçu une larme couler sur sa joue. Elle comprit qu’il ne pourrait rien faire pour elle.

La voix qui faisait défaut pour l’entrée du premier gladiateur s’éleva enfin, grave, profonde, fatale :

— Les Dieux honorent notre empereur en ce jour de gloire et lui présentent un combat digne de sa grandeur. Calliandra, le rubis de Rome, la légendaire fille de Pluton, affrontera l’indomptable celte, le champion invaincu, Tibalte.

Le Colisée tout entier trembla sous le soulèvement de la foule devenue incontrôlable. L’empereur se leva et s’approcha en invitant le sénateur Rufus à se joindre à lui. Ce dernier planta son regard dans celui de la gladiatrice et esquissa un sourire satisfait. Calliandra reporta son attention sur Tibalte, qui se tenait face à elle, un glaive à la main. Il ne possédait pas de bouclier ni de casque. La volonté de Rufus était claire. Le celte devait mourir et sa mort devait avoir le visage de Calliandra.

Les deux gladiateurs s’observèrent en silence. La foule retrouva progressivement son calme et finit par retenir son souffle dans l’attente du combat. Tibalte ignorait tout du plan du sénateur et le poignard nommé trahison qui s’était planté dans son cœur imprimait sur tous les traits de son visage les signes du chagrin et de la colère. Calliandra sentit des larmes chaudes mourir sur ses lèvres. Rome tout entière pouvait brûler dans les flammes ardentes de sa rage, la plèbe pouvait bien se jeter sur elle comme une meute de chiens enragés, Rufus lui-même pouvait bien venir lui enfoncer une lame dans la poitrine, ce combat était au-dessus de ses forces. Elle ne pouvait pas. Son corps, son âme, son esprit refusaient. La gladiatrice pivota et fit face à l’empereur. Tibalte sortit de sa torpeur et s’approcha légèrement.

— Calliandra, implora-t-il. Je t’en supplie, tu ne peux pas défier l’autorité de Rome. Il faut te battre. Tu dois te battre. Ils te tueront. L’empereur demandera à ses soldats de nous abattre, Martial sera répudié. Calliandra !

— Je refuse de voir ton sang couler sur mes lames. Je refuse ton sacrifice, répondit-elle sans le regarder. Les Dieux ne m’ont pas mise sur ta route pour causer ta perte. Ils m’ont demandé de t’aimer et c’est tout ce que je suis capable de faire. Je refuse ce combat.

L’empereur se pencha avec précaution pour mieux observer de son balcon ce qui se tramait dans l’arène. Il croisa les yeux de Calliandra, mais cette dernière ne s’attarda pas sur lui. Elle observa Rufus qui semblait perdre ses moyens tant l’étonnement l’étouffait. Ils se jaugèrent un long moment dans un silence imperturbable. La gladiatrice fit quelques pas en avant, leva davantage la tête et jeta ses épées sur le sable en signe d’abandon. La foule poussa un profond soupir de mécontentement qui se mua en huées assourdissantes. L’empereur se mit à crier, mais les sifflements couvrirent sa voix. Les différentes grilles autour de l’arène s’ouvrirent une à une et plusieurs troupes de soldats firent une entrée fracassante. Calliandra eut le temps d’apercevoir Martial, pâle comme la mort, avant d’être encerclée. Le rubis de Rome avait cessé de briller dans la lumière et s’apprêtait à rejoindre les ténèbres.

À suivre...

 

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ISBN EBOOK : 978-2-37733-111-6

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