Calliandra 01 Le rubis de Rome
XII. Némésis
XII. Némésis [1]
Calliandra…
Sextus, entouré de plusieurs soldats, attendait dans la cour l’arrivée de Martial. Lorsqu’il aperçut le chariot, il donna l’ordre d’ouvrir les grilles et nous les franchîmes. La villa du laniste était splendide. La cour où les gladiateurs s’entraînaient était bien plus vaste que celle que je connaissais. De nombreuses colonnes soutenaient la demeure, elles étaient toutes en marbre blanc. Sextus devait être un homme très riche malgré son métier et avait certainement dû hériter d’une belle somme d’argent pour pouvoir se permettre tant d’extravagances. Des esclaves vinrent aider Martial à porter quelques affaires à l’intérieur de la villa, d’autres se dirigèrent vers ma mère et moi pour nous demander de les suivre. Ils prirent mes épées et les lancèrent à l’arrière du chariot. Je tentai d’accrocher le regard de Martial, mais il était en grande conversation avec Sextus et ne remarqua pas notre départ forcé vers une galerie située sous la demeure et qui devait certainement conduire aux appartements des esclaves. Un soldat ouvrit une nouvelle porte aux barreaux solides et épais et nous dûmes pénétrer dans ce long couloir humide et malodorant. Le soldat nous avait suivis pour s’assurer de notre docilité et nous encourager à avancer en frottant délibérément la pointe de son épée contre le mur. Le couloir était étroit et sombre. Il débouchait sur plusieurs cellules dans lesquelles vivaient les gladiateurs de Sextus. Le soldat ouvrit l’une d’elle et poussa ma mère à l’intérieur sans ménagement.
— Les esclaves dorment ici, dit-il froidement en refermant la grille.
Pothélée saisit les barreaux entre ses mains et colla son visage contre eux.
— Calliandra ! Ma fille doit rester avec moi, cria-t-elle tandis que le romain nous poussait vers une autre cellule.
Le soldat ne réagit pas.
— Ne t’inquiète pas. Ce n’est qu’une nuit, répondis-je en essayant d’attraper sa main.
Ce geste me valut un coup dans le ventre qui coupa ma respiration.
— Ne la touche pas, intervint Onéaclus en repoussant le soldat qui répondit par la violence, menaçant le brigand de son épée.
— Entrez là-dedans, ordonna-t-il. Les gladiateurs sont répartis de ce côté. Tu es bien gladiatrice ? me demanda-t-il en affichant un petit sourire satisfait. Tu seras très bien accueillie, ça doit faire des semaines qu’ils n’ont pas touché une prostituée.
— Je veux voir mon maître, dis-je. Il doit savoir où je suis.
— Ton maître se moque bien de savoir où tu es, ricana le romain en refermant la grille sur nous. Passez une bonne nuit, chantonna-t-il avant de s’éloigner.
J’entendis ses pas résonner dans le couloir puis le silence. Je pris conscience que je m’étais accrochée aux barreaux, comme ma mère, et que je craignais le moment où j’allais me retourner et voir les visages de ceux qui étaient dans cette cage. Je sentis Onéaclus à côté de moi, sa respiration avait ralenti, il était immobile.
— J’espère que tu es bien plus qu’une simple gladiatrice pour ton maître et qu’il va vite ramener son cul pour venir te tirer de là sinon on va passer une très mauvaise soirée, murmura-t-il. Dis-moi que tu as caché une dague entre tes seins pour nous défendre.
— Je risque de te décevoir, répondis-je avant de me retourner.
Trois hommes partageaient cette cellule, dont deux qui semblaient tout droit sortis du ventre d’Echidna tant ils étaient grands, plus proches du monstre que de l’humain. J’avalai ma salive et me collai davantage contre les barreaux, nourrissant l’espoir de pouvoir me faufiler entre eux. Ils nous regardaient en silence, échangeant des sourires entendus. L’un d’eux était allongé sur une paillasse de fortune, les bras repliés sous la tête. Il se redressa lentement et apostropha le gladiateur le moins impressionnant dans un dialecte que je ne connaissais pas. L’autre se mit à rire bruyamment en me jetant un regard lubrique, me déshabillant de la tête aux pieds. Sans arme et sans espace, j’étais piégée. Je ne pouvais pas combattre ces hommes à mains nues, ils avaient l’avantage du nombre et sans aucun doute de la puissance. Mes techniques de combat ne fonctionneraient pas dans un espace aussi exigu et je n’avais malheureusement aucune dague cachée sur moi.
— Calliandra, tu m’entends ?
La voix de ma mère résonna dans la galerie. L’emplacement de nos cellules respectives nous empêchait de nous voir, mais nous pouvions communiquer, ce qui me fit du bien.
— Oui, mère. Tu vas bien ? Qui est avec toi ?
— Deux femmes. Elles sont très aimables et toi ?
— Onéaclus est avec moi. Ne t’en fais pas.
— Vous n’êtes que tous les deux ?
— Oui, répondis-je en posant ma main sur la bouche du brigand qui s’apprêtait à démentir mes propos. Tais-toi, lui murmurai-je. Je ne veux pas qu’elle s’inquiète.
— Taisez-vous, vermines ! hurla le soldat chargé de surveiller la galerie.
— Fermez-la toutes les deux ou ce trou du cul va descendre avec du renfort pour cogner au hasard et je n’aurais aucun scrupule à vous dénoncer, dit l’un des gladiateurs.
— Ravi de constater que nous parlons la même langue, intervint Onéaclus. Elles vont se taire, pas de souci. Le message est bien passé.
— Tu es qui toi, petite merde ? demanda l’un des géants avec un accent très prononcé en s’adressant à Onéaclus. Mon ami parle à la petite rouquine, alors ferme ta grande gueule.
— Moi ? Je suis Onéaclus. Absolument ravi de faire votre connaissance, ironisa-t-il, le sourire aux lèvres. Je tiens particulièrement à rectifier vos propos, cette jeune femme n’est pas rousse de toute évidence.
Le sens de l’humour d’Onéaclus n’eut pas vraiment l’effet escompté sur le titan qui se tenait en face de lui. L’atmosphère ne se détendit pas, bien au contraire, elle devint encore plus lourde. La tension était palpable.
Des bruits de pas en approche empêchèrent le géant de répliquer. Il recula dans un coin de la cellule et se laissa glisser le long du mur. La silhouette du soldat romain se dessina à travers les barreaux et son visage apparut nettement lorsqu’il glissa un plateau sous la grille.
— De la part de Martial Benus, précisa-t-il. Il voulait vous l’apporter en personne, mais nous lui avons assuré que ses trois esclaves étaient réunis et parfaitement satisfaits de leur sort, ajouta-t-il. Vous confirmez, n’est-ce pas ?
Le romain s’éloigna en laissant traîner derrière lui l’écho de son rire malsain et sadique. J’observai le plateau sur lequel étaient disposés du pain, du fromage, du raisin et du vin en songeant intérieurement que le moment était très mal choisi pour faire l’objet de privilèges. Les trois gladiateurs nous dévisagèrent puis parlèrent entre eux, utilisant cette langue qui leur semblait commune, mais qui nous était étrangère. Je décidai de briser la glace en poussant le plateau au centre de la pièce afin de leur faire comprendre mon intention de partager avec eux ce repas. Ils ne devaient pas avoir ce genre de faveur tous les jours, Sextus semblait être un maître sévère et exigeant, ayant peu de considération pour ses esclaves ou ses gladiateurs. Le gladiateur le moins imposant ne se fit pas prier et s’approcha du plateau en tendant la main vers le vin. Il en but une gorgée et poussa un soupir de satisfaction.
— Ne faîtes pas attention à eux, finit-il par dire entre deux bouchées de pain au fromage. Ils n’aiment pas partager leur cellule. Je suis Ramame et toi, tu es la célèbre fille de Pluton, n’est-ce pas ? Mes deux frères d’armes ne sont pas très causants, mais ils ont entendu parler de toi.
— Je m’appelle Calliandra, répondis-je. La femme avec laquelle je parlais est ma mère et mon père était gladiateur. Il est mort dans l’arène, mentis-je pour faire taire la rumeur. Je ne suis pas la fille de Pluton ni de qui que ce soit d’autre. C’est un surnom ridicule né d’une superstition tout aussi ridicule.
— Pourtant, tu as réellement les cheveux couleur de sang, rétorqua Ramame. Certains disent que tu es maudite et que tous ceux qui osent te combattre connaissent le goût de la mort. D’autres pensent au contraire que les Dieux t’ont choisie pour apprendre aux Hommes à ne pas vouloir s’élever au-dessus d’eux en répandant la peur autour de toi. Tu serais leur messagère en quelque sorte.
— Dans les deux cas, l’image n’est pas flatteuse, se moqua Onéaclus.
— Et tu n’as pas de père, ajouta Ramame en souriant. Tes origines demeurent très obscures d’après ce que j’ai entendu. Ne mens pas ainsi, tu le fais mal.
Je haussai les épaules et dévisageai les deux autres gladiateurs qui n’étaient toujours pas intervenus. Ils semblaient dormir, allongés sur le dos, les yeux fermés, les bras repliés sous la tête. Cette idée me soulagea, la nuit passerait vite et nous serons rapidement en route pour Rome.
— Nous devrions nous reposer un peu, dis-je à Onéaclus.
— Je vais aider notre nouvel ami à finir toutes ces bonnes choses avant, répondit-il.
Je me mis en boule dans un coin de la cellule et fermai les yeux.
La cellule était plongée dans l’obscurité la plus complète. Les lampes à huile avaient toutes été éteintes et il m’était impossible de discerner quoi que ce soit. J’avais été réveillée en sursaut par une sensation d’étouffement qui avait oppressé ma poitrine, me faisant suffoquer et m’obligeant à ouvrir les yeux dans un affolement à peine contrôlable. J’avais tenté d’hurler, mais une main, plaquée contre ma bouche, m’avait empêchée de pousser le moindre cri. Il me fallut plusieurs secondes avant de sortir de cet engourdissement naturel dans lequel le sommeil nous enveloppe. J’étais désorientée, apeurée de sentir sur mon corps des mains étrangères, peinant à comprendre où j’étais et surtout avec qui. Lorsque mes idées devinrent un peu plus claires et ordonnées, une vague de terreur déferla en moi. Je sentis que quelqu’un essayait d’arracher mes vêtements avec une brutalité animale qui me paralysa. J’avais l’impression d’être maintenue de tous les côtés, mes jambes semblaient coincées dans un étau, mes bras ne pouvaient plus bouger et mon corps était secoué, malmené. Ma voix étouffée se mêlait aux souffles bruyants de ceux qui me maintenaient asservis entre leurs doigts. J’étais certaine qu’ils étaient au moins deux, car les râles qui s’élevaient autour de moi provenaient de différents endroits. J’entendis ma tunique se déchirer et sentis le tissu glisser sur ma peau. Mes jambes retrouvèrent un semblant de liberté l’espace d’un instant et j’en profitai pour me débattre comme une acharnée, mais en vain. Des mains saisirent mes cuisses, m’obligeant à les écarter, les maintenant fermement dans cette position. Je commençais à distinguer des ombres dans la pénombre, mes yeux s’habituaient progressivement. La silhouette d’un des gladiateurs se dessina, c’était celle d’un des deux géants, mais j’étais bien incapable de savoir lequel. Au-dessus de mon visage, j’aperçus une deuxième silhouette et compris qu’elle appartenait à celui qui avait posé sa main sur ma bouche. J’essayai de le mordre et parvint à enfoncer mes canines dans sa chair. Il poussa un grognement, mais ne retira pas sa main pour autant. J’étais prise au piège, ils étaient bien plus forts que moi. L’humidité de la cellule imprégna mes os, fit frissonner tout mon corps, j’étais entièrement nue. J’essayai une nouvelle fois de mordre, de me débattre, de libérer mes bras pour me défendre en gesticulant comme une démente. Je reçus un coup sur la pommette puis un autre dans les côtes. J’avais envie d’hurler, je les aurais même implorés pour qu’ils me laissent, car je ne savais que trop bien comment tout cela allait finir. Je crus quelques secondes qu’ils avaient changé d’avis lorsque je pus enfin resserrer mes jambes et que mon corps s’écrasa sur le sol. Amère illusion. Un des gladiateurs se pressa contre moi de tout son poids en se glissant entre mes cuisses et une vive douleur m’arracha un sanglot étouffé par la paume du second. Les images du Colisée traversèrent mon esprit, celles du combat mené aux côtés de Tibalte et je ne pus retenir mes larmes. Il aurait mieux valu mourir mille fois ce jour-là plutôt que d’être ainsi salie par des bêtes qui venaient de m’arracher mon innocence et ma dignité. Une main vint se poser sur mes seins, les écrasant sans vergogne tandis que je sentais toujours aller et venir en moi avec une brutalité infâme le sexe du gladiateur. Toute envie de me débattre disparut et mes forces m’abandonnèrent. Il ne me restait plus qu’à prier pour que le monstre qui prenait du plaisir à mes dépends termine rapidement sa répugnante besogne. Je fermai les yeux, le dégoût n’allait pas tarder à me faire vomir et je laissai mes jambes retomber lamentablement sur le sol glacé comme un pantin désarticulé. Tandis que le gladiateur accélérait ses mouvements en soufflant bruyamment, j’entendis quelqu’un se déplacer sur ma droite, un mouvement rapide et discret puis un bruit sourd suivi d’un cri d’agonie à réveiller tous les morts de la cité. Je sentis un liquide chaud couler sur mon ventre et le gladiateur qui était allongé sur moi bascula sur le côté et s’écroula sans résistance. Celui qui tenait mon visage relâcha son emprise et sembla s’écarter précipitamment. Une main chercha la mienne, j’eus un mouvement de recul lorsqu’elle frôla mon épaule.
— C’est moi Calliandra, me rassura Onéaclus avant de m’aider à me relever. C’est fini, c’est fini, ajouta-t-il.
Je refusai ses bras, frissonnant encore du contact qui m’avait été imposé. Une faible lueur commença à éclairer légèrement notre cellule. Quelqu’un avait allumé une lampe à huile un peu plus loin, certainement là où ma mère dormait. Je vis le corps d’un des deux géants qui gisait sur le sol, il avait été égorgé ce qui expliquait la provenance du liquide qui avait coulé sur mon ventre. Onéaclus s’était mis derrière lui et avait tranché sa gorge sans hésitation.
— Calliandra, tout va bien ? demanda ma mère, inquiète. On a entendu du bruit.
Je ramassai les morceaux de tissu éparpillés dans la cellule, en nouai un autour de mes seins et un autre autour de mes hanches en tremblant de manière incontrôlable.
— Oui, mère. Ce n’est rien, répondis-je en tentant de maîtriser les vibrations dans ma voix.
Ramame me regardait d’un coin de la cellule et ce que je vis dans ses yeux provoqua en moi un déchirement, une fissure qui s’élargit progressivement pour devenir un fossé entre ma raison et mes émotions. Plus rien ne me retenait. Ni la peur, ni la crainte de l’après, je perdis totalement pied parce que je venais de comprendre que ce chien était au courant des événements qui se tramaient dans mon dos lorsqu’il avait partagé avec nous la nourriture offerte par Martial.
— Tu le savais ? hurlai-je, hors de moi. Tu parles leur langue ! Ils en ont discuté en riant et tu as joué les entremetteurs en obtenant notre confiance. Je vais vous tuer, lentement et dans d’atroces souffrances tous les deux. Avec quoi l’as-tu égorgé ? demandai-je à Onéaclus en me tournant vers lui.
Il me montra le couteau qu’il tenait dans les mains et répondit :
— J’en ai toujours un sur moi, bien caché.
— Rascus s’est servi de ton amie pour son plaisir personnel et toi, petite merde, tu l’as égorgé. Nous sommes quittes, intervint le gladiateur qui m’avait maintenue.
Il fixait Onéaclus d’un œil mauvais, prêt à fondre sur lui au moindre geste.
— Je pense que la demoiselle ne voit pas les choses ainsi, répliqua le brigand. Il me semble que la vengeance est encore incomplète.
Sur ces mots, Onéaclus me lança le couteau et fonça sur le gladiateur pour le renverser au sol. La bête tangua à peine sous le poids du brigand et je bondis sur lui de toutes mes forces pour atteindre son torse les deux pieds en avant. L’impact le fit basculer en arrière et il s’écrasa contre le mur avant de glisser. Je saisis l’occasion pour lui faire une profonde entaille au niveau du ventre. Il poussa un cri de fureur, mais se releva rapidement et attrapa Onéaclus par le cou avant de le soulever sans mal. Je roulai sous ses jambes et entaillai une nouvelle fois sa chair, enfonçant ma lame à l’arrière de son genou. Sa jambe touchée flancha et il lâcha prise. Onéaclus lui asséna un coup de poing dans le nez, faisant jaillir le sang. Cette vision me procura un plaisir si intense que je sentis mon corps tout entier frémir. Il me fallait du sang, plus de sang pour nettoyer la plaie qui venait de m’être infligée. Ramame n’avait pas bougé, ni pour aider son frère d’armes ni pour faire cesser le combat. Ce traître, ce lâche pensait peut-être être hors de cause. Je courus vers le coin le plus éloigné et fit signe à Onéaclus de mettre un genou à terre. Il s’exécuta et ne bougea pas lorsqu’il me vit foncer droit sur lui. Il baissa seulement la tête et posa ses mains à plat sur le sol pour ne pas perdre l’équilibre lorsque mon pied vint prendre appui sur son dos. Je sautai le plus haut possible et atterris sur les épaules du gladiateur, mes jambes autour de son cou, sa tête sur mon ventre. Je refermai mes cuisses autour de lui, immobilisant sa nuque et plantai à trois reprises ma lame dans sa bouche restée grande ouverte. Le géant plia sous la douleur et je me laissai tomber en même temps que lui. Il respirait encore lorsque je me penchai sur sa misérable carcasse en saisissant son sexe à pleine main.
— Maintenant, nous sommes quittes, lâchai-je dans un souffle avant de trancher d’un coup sec ses parties.
Le cri qu’il voulut pousser se noya dans le sang qui coulait à flots de sa gorge. Son corps fut secoué de spasme, le gladiateur sembla s’étouffer durant de longues secondes avant de laisser échapper son dernier râle. Je ne manquai rien de son agonie, le fixant jusqu’au dernier moment, jusqu’au dernier souffle de sa misérable vie. Je me tournai ensuite vers Ramame et lança mon trophée à ses pieds. Il regarda rouler sur le sol le sexe de son ami et me sourit.
— J’ai toujours su qu’il en avait une petite, dit-il calmement avant de se lever et de s’avancer vers moi.
Onéaclus vint immédiatement s’interposer entre nous deux.
— Pousse-toi, ordonnai-je. Il doit mourir lui aussi.
— La taille ne fait pas le gladiateur, répondit Ramame, toujours aussi calmement. Les hommes que vous venez d’abattre n’étaient que de vulgaires prisonniers que mon maître pensait pouvoir former à l’art de la gladiature. Ils étaient impressionnants, mais manquaient cruellement d’agilité et d’expérience. Tu m’as mal jugé, Calliandra. Je suis Ramame, le champion de Capoue, la terreur de l’arène. Pluton lui-même tremblerait devant moi.
— Je vais te crever, chien, criai-je en m’élançant vers lui.
— Arrêtez ! ordonna une voix à l’extérieur de la cellule. Arrêtez ou vous serez donnés en pâture aux lions.
Je me figeai et me retournai lentement. Derrière les barreaux se tenaient le soldat qui nous avait conduits dans la galerie ainsi que le maître des lieux, Sextus en personne. Je laissai mon couteau me glisser des mains et reculai de quelques pas pour rejoindre Onéaclus.
— Qui est responsable de ce carnage ? demanda Sextus en faisant signe au soldat d’ouvrir les grilles.
— Moi, répondis-je aussitôt afin de ne pas laisser le temps à Onéaclus de prendre la parole. Vos hommes m’ont attaquée pendant mon sommeil. Je n’ai fait que me défendre.
— Tais-toi ! Si tu n’étais pas l’esclave de mon ami, je te ferais crucifier dans la cour ! Sais-tu seulement combien j’ai payé ces hommes ? Ton maître a une dette envers moi désormais et c’est uniquement de ta faute.
À ce moment-là, un éclair traversa mon esprit. Un rayon de lucidité m’aveugla instantanément. Tout était allé beaucoup trop vite, les événements s’étaient enchaînés de manière bien trop douteuse pour n’être dus qu’au hasard. Mes jambes fléchirent légèrement sous le poids de l’évidence. Ses trois hommes dans la cellule qui ne semblaient attendre que moi, cette rencontre inopinée avec Marciella, ses yeux de vipère posés avec insistance sur moi, refusant de me quitter, de cesser leur petit jeu d’espions corrompus, cette précipitation à inviter Martial dans sa demeure familiale prétextant les bons souvenirs, la rapidité avec laquelle les esclaves de Sextus nous avaient éloignés de mon grand-père et enfin, cette distribution dans des cellules séparées et bien choisies. Tout avait été planifié par le laniste. Ne restait qu’une question. Qui avait pu les prévenir de notre venue à Capoue ? Qui avait été assez fourbe pour imaginer un plan aussi machiavélique ? Le visage de Tullia apparut sous mes yeux horrifiés et je me sentis partir, un nuage épais se mit à danser devant moi, obstruant mon champ de vision. Je perdis connaissance.
Lorsque j’ouvris les yeux, la cellule était déserte, il n’y avait plus qu’Onéaclus. Il était assis en tailleur à côté de moi et me dévisageait.
— Comment te sens-tu ? me demanda-t-il tandis que je me redressai en prenant appui sur mes coudes.
— Vide et sale. Tu n’as rien dit ?
— Non, j’ai gardé ta version des faits même si je pense que tu as tort de cacher la vérité. Martial est furieux contre toi. Furieux et inquiet.
— Laisse-moi deviner. En échange de la vie de ses hommes, Sextus a demandé à me voir combattre contre Ramame dans l’arène de Capoue, ai-je tort ?
— Tes gains rembourseront ses esclaves, en effet. Les deux gladiateurs devaient combattre aujourd’hui même.
— Comme le hasard fait bien les choses, répondis-je, sarcastique.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Ce n’était qu’un piège. Tout ça a été planifié, pensé, mis en place pour me coincer. Nous avons été manipulés par ce chien de Sextus. Pourquoi m’avoir enfermée avec toi dans cette cellule ? Pourquoi n’ai-je pas été placée avec les femmes ? Il savait qu’à deux nous avions une chance de vaincre ces hommes qui n’étaient même pas encore des gladiateurs. Sextus leur a donné l’ordre de me baiser comme une vulgaire catin uniquement pour servir ses desseins !
— Parle moins fort, Calliandra. Tu es encore choquée, tu serais prête à imaginer n’importe quoi pour trouver de nouveaux coupables et prolonger ta vengeance. Tu n’as aucune preuve de ce que tu avances.
— Ramame était au courant. Il n’a pas bougé. Il les a regardés en souriant. La femme de Martial est derrière tout ça. Elle a dû envoyer un messager à cette peste de Marciella pour la prévenir de notre arrivée.
— Pourquoi l’épouse de notre maître ferait-elle une chose pareille ?
— Elle me déteste depuis que je suis née. Elle voulait me voir morte, mais Martial n’a pas cédé à ses superstitions. Je ne peux pas t’en dire plus, mais tu dois me faire confiance, l’implorai-je.
— J’ai égorgé un homme pour te protéger, répondit Onéaclus sur un ton sérieux que je ne lui connaissais pas. Bien sûr que je te fais confiance. Mais tu dois dire toute la vérité à Martial. Si c’est pour ta mère que tu t’inquiètes, je pense qu’il saura garder le secret.
— Il ne me regardera plus de la même manière, ma mère s’en apercevra. Il y aura quelque chose de briser dans ses yeux lorsqu’il les posera sur moi. Il ne saura pas faire semblant à ce point-là et la culpabilité le dévorera. Je le connais bien.
— Tu es beaucoup plus qu’une simple gladiatrice pour lui, n’est-ce pas ?
— Oui, beaucoup plus. Je ne peux rien dire, je t’en prie, ne me pose pas davantage de questions.
— Je vais m’efforcer de respecter ton silence, mais sache que je suis d’une curiosité sans limite, rétorqua Onéaclus en souriant. Tu es attendue dans la cour, poursuivit-il. Martial m’a demandé de te remettre ceci.
Onéaclus me tendit les vêtements offerts par Rufus en l’honneur de mon premier combat dans l’arène du Colisée. Je fixai le rubis rougeoyant, la gorge serrée.
— Martial a accepté de me faire combattre contre le champion de Capoue ? Il n’a donc rien tenté pour me défendre ? demandai-je.
— Il pense que tu as tué ces hommes pour une broutille. Sextus a menacé de te faire crucifier. Comment veux-tu qu’il fasse ? Quel choix était le bon ?
— Partir d’ici et au plus vite sans laisser la possibilité à Sextus d’exiger quoi que ce soit.
— Je croyais que la fille de Pluton n’avait peur de rien, m’encouragea Onéaclus en tentant de prendre ma main.
— La fille de Pluton n’existe plus, répondis-je en le repoussant. Elle a été détruite cette nuit, mise en lambeaux comme un vulgaire bout de tissu. Je ne suis pas en état de me battre et je n’ai plus aucune raison de le faire. S’ils m’envoient dans l’arène, je me laisserais mourir sans regret, murmurai-je à bout de souffle et de force, le cœur déchiré, le corps endolori.
Je glissai contre le mur avant de me recroqueviller sur moi-même. Je sentis les bras d’Onéaclus m’entourer et nous restâmes ainsi plusieurs minutes, à l’abri du passé et de l’avenir, repliés dans un coin destiné à l’oubli où le temps avait l’autorisation de se figer.
— Tu vas te battre et tu vas gagner. Personne ne peut briser une légende et tu es une légende, Calliandra. Je t’attends dehors.
Je le regardai s’éloigner sans bouger. Je n’avais pas envie de les rejoindre, je n’avais pas envie de croiser le regard de Martial ni de lire de la satisfaction dans celui de Sextus ou de sa fille. Pourtant, quelque chose en moi s’éveilla, une flamme fragile et prudente qui ne demandait qu’à croître au creux de mon ventre. Je ne pouvais pas abandonner maintenant, pas après tout ce que j’avais déjà vécu. Je ne pouvais pas imposer cela à ma mère. Je nourrissais encore l’espoir de revoir Tibalte et de m’entraîner à ses côtés. Ma vengeance n’était pas encore assouvie. Toutes ces raisons devaient m’aider à vaincre la honte et le dégoût, elles devaient me maintenir debout et fière, me redonnaient le goût de la victoire et du sang, le goût de l’espoir. Non, je ne pouvais pas renoncer. Les plaies se referment toujours, mais le renoncement est absolu.
Martial et Sextus m’attendaient dans la cour où les gladiateurs s’entraînaient. Sextus avait opté pour un visage sévère et fermé qui feignait l’indignation et le regret, mais je devinais aisément le masque du mensonge posé sur ses traits. Je tentai de ravaler ma colère et de contrôler mon envie de lui sauter à la gorge tout en me dirigeant vers eux la tête haute, le regard fier. Il avait remporté cette première bataille, mais il ne s’agissait que d’une victoire éphémère. Il ignorait encore les foudres qui allaient s’abattre sur sa demeure. Si je devais revenir victorieuse de ce combat contre Ramame, je saurais me souvenir de cette promesse : vengeance. Tôt ou tard, sa tête serait mienne et celle de Tullia avec. Martial évita soigneusement de poser les yeux sur moi et laissa le laniste prendre la parole :
— Tu es responsable de la mort de deux gladiateurs très prometteurs. Il faut rembourser ta dette désormais et prendre leur place dans l’arène. Si tu restes en vie, tu seras libre de repartir avec ton maître, mais tes gains m’appartiendront.
— Très bien, répondis-je. Quand faut-il se rendre dans l’arène ?
— Maintenant. Ramame est déjà parti, escorté par mes soldats.
— Où est ma mère ? demandai-je dans l’espoir de l’embrasser et de la rassurer avant notre départ.
Sextus désigna le chariot du menton pour me signifier que ma mère s’y trouvait. Je passai devant lui, le défiant du regard et rejoignit Pothélée sans me retourner, ignorant la présence de Martial. Je ne devais pas lui en vouloir d’après Onéaclus, mais c’était plus fort que moi. C’était lui qui nous avait conduits ici et je n’arrivais pas à l’oublier.
En m’approchant du chariot, je vis la silhouette du brigand cacher celle de ma mère. Il se retourna et sourit en me voyant ainsi vêtue.
— Je savais bien que tu n’abandonnerais pas, dit-il avant de s’écarter pour que je puisse voir Pothélée.
Elle se précipita vers moi et se jeta dans mes bras, posant ses mains sur mes bras, mes épaules, mon cou puis mon visage. Elle cherchait une blessure, un hématome, un quelconque indice de maltraitance et sembla soulagée de ne voir que des égratignures. Elle ignorait que la plaie béante n’était pas visible à l’œil nu, mais qu’elle se trouvait bien enfouie à l’intérieur de moi.
— Je vais bien mère, la rassurai-je. Je suis désolée de t’imposer encore pareille épreuve.
— Ne dis rien, ne dis rien. Onéaclus m’a expliqué. Je sais que tu as dû te défendre.
Je jetai un regard au brigand qui me fit comprendre que mon secret n’avait pas été dévoilé. Soulagée, je reportai mon attention sur ma mère. Ses yeux avaient pris cette couleur ébène qui les caractérisait lorsqu’une tempête intérieure venait l’agiter. Elle ne paraissait ni inquiète, ni apeurée, mais animée par une colère froide et glaçante. De petites rides creusaient son front. Ses lèvres paraissaient scellées. Ses traits étaient tirés et tout son visage dégageait une expression de douleur majestueuse.
— Martial t’abandonne une nouvelle fois, chuchota-t-elle dans mon cou. Je sais que ma fille ne tue pas sans y être obligée. Ton nouvel ami est peut-être un menteur de talent, mais ne pense pas pouvoir tromper ta propre mère avec des mensonges doucereux. Si ces hommes t’ont salie, tu as eu raison. Il en reste encore un en vie. Si j’avais ta force et ton courage, je l’égorgerais moi-même. Je veux qu’il souffre comme il t’a fait souffrir. J’espère que le masque de l’agonie sera gravé sur sa peau lorsqu’il rendra son dernier souffle.
— Mère…
— Ne dis rien. Ce n’est pas à toi de me protéger, cela fait bien trop longtemps que les rôles sont inversés. Je suis ta mère, c’est à moi de veiller sur toi. Je ne veux pas que tu me regardes comme une femme fragile, dépourvue de caractère.
Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi, mais je savais ce dont elle était capable. Elle m’avait préservée de toute la cruauté des hommes durant mon enfance, veillant sur moi comme une louve, plus méfiante qu’une lionne, prête à bondir pour défendre sa progéniture. Elle n’avait pas besoin de mots pour prouver sa force et sa détermination, ses actes suffisaient. À l’entendre parler ainsi, je craignais que la bonne entente revenue entre elle et Martial ne subisse encore un coup qui lui serait fatal.
— Tu ne dois pas en vouloir à Martial. Il a été piégé. Comme nous tous.
— Je ne comprends pas.
— Esclave ! Nous y allons, cria Sextus en s’approchant des grilles.
Je serrai ma mère dans mes bras aussi fort que possible et lui glissai à l’oreille que je lui expliquerai tout dès mon retour. Elle saisit mon poignet pour m’empêcher de partir, sembla vouloir dire quelque chose, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Je hochai la tête pour lui signifier que j’avais compris et qu’elle n’avait pas besoin de parler.
— Je reviendrai, murmurai-je. Tu sais que je tiens toujours mes promesses.
Le Colisée ressemblait beaucoup à l'arène de Capoue. Leur principale différence était leur taille, évidemment. Le Colisée était un édifice sans nul autre pareil, à la démesure de Rome. L'amphithéâtre devant lequel je me trouvais n'était pas aussi impressionnant, mais sûrement m'aurait-il subjuguée si je n'avais pas déjà eu l'occasion de fouler le sable de l'arène. Martial nous accompagnait et observerait le combat des gradins. Il n'avait pas prononcé un seul mot sur le chemin et je n'avais pas cherché à provoquer une discussion. Je voulais rester concentrée sur mes objectifs, m'imprégner de la haine que j'éprouvais à l'égard de Ramame, nourrir ce sentiment comme on nourrirait un monstre dans l'espoir de le voir évoluer et grandir afin d'engloutir les derniers navires ennemis déchirés par les flots.
Les préparatifs avant mon entrée dans l’arène se déroulèrent à une vitesse vertigineuse. Mon corps était là, mais mon esprit n’appartenait déjà plus à ce monde, il divaguait, errait dans les méandres des souvenirs nocturnes qui ne cessaient de le hanter, de revenir, de l’enrouler d’une épaisse fumée noirâtre dans laquelle des visages riant aux éclats se dessinaient. Plus ils riaient fort plus la haine que je nourrissais grandissait en moi. La fatigue ne parvenait pas à traverser mes os pour les user, mon corps tout entier la rejetait, ne conservant que la rage et la soif de vengeance. Le rubis de Rome allait s’enflammer.
Tandis que le combat approchait à grands pas et que j’attendais l’ordre d’entrer pour fouler le sable, Martial vint me rejoindre pour me donner mes armes. Je fus surprise de constater qu’il ne tenait qu’une seule et unique épée entre ses doigts.
— Où est la seconde ? demandai-je.
— Il n’y en a pas, répondit-il sans me quitter des yeux.
Je relevai la tête pour le défier, mais c’était tout Capoue, cette ville maudite, que je méprisais à travers ce geste.
— Une seule épée, pas de bouclier, pas de casque, résumai-je en souriant. Rien ne m’empêchera d’éventrer ce fils de chien et je m’occuperai de son maître plus tard.
J’attendis une remarque, une réprimande, mais rien ne vint. Martial hocha seulement la tête. Lorsqu’il me tourna le dos pour rejoindre les gradins, j’aurais juré l’entendre dire : « Et ce jour-là, je t’aiderai ».
Les grilles s’ouvrirent dans les cris et je vis la silhouette de Ramame au centre de l’arène. Il levait les bras pour encourager la foule dans ses acclamations. Il était équipé d’un filet. Il s’agissait donc d’un rétiaire. Mon cœur se serra dans ma poitrine l’ombre d’un instant, mais je retrouvai vite ma contenance. J’avais une excellente raison de me battre et elle était si infaillible que la victoire m’était assurée.
Une voix s’éleva pour présenter le gladiateur, mais je ne pris pas le temps de l’écouter. Guidée par une envie irrépressible de plonger ma lame dans la chair de Ramame, je m’élançai sans réfléchir dans l’arène, avec une rapidité qui empêcha les soldats, surveillant les grilles, de m’arrêter à temps. Ils ne furent que des brindilles dans le vent et je les balayai sans difficulté. Je ne voulais pas attendre la fin d’un discours qui n’avait aucun sens ni aucun intérêt, l’issue était toujours la même, il fallait se battre, il fallait divertir une foule avide de violence, il fallait mourir. Autant le faire en beauté, sans règle et sans artifice, dans ce chaos grotesque que les citoyens aimaient tant. Le cri qui sortit de ma gorge alerta Ramame de mon arrivée précoce. Il sembla surpris de me voir fondre sur lui et marqua un temps d’hésitation, cherchant du regard quelqu’un qui m’ordonnerait de retourner sagement dans la galerie. Personne ne dit mot et je poursuivis ma course effrénée en pointant ma lame dans sa direction, ignorant les huées de la foule, insensible aux hurlements frénétiques provoqués par l’imminence des hostilités. Plus rien n’existait autour de moi, j’étais seule face à Ramame, le reste n’avait plus aucune importance. Le premier coup porté atteignit son épaule gauche, la lame entailla profondément sa peau, un filet de sang coula le long de son bras. Il recula, jurant entre ses dents. Il avait été pris par surprise, ce qui pouvait paraître déloyal, mais il connaissait maintenant le goût amer de la traîtrise.
— Petite garce, siffla-t-il.
Je ne répondis pas et m’élançai une nouvelle fois vers lui sans réfléchir, sans hésiter. Je ne voulais pas lui laisser l’occasion de me jeter au visage son filet de pêcheur. Il contra mes attaques avec son trident et nous restâmes un long moment à nous affronter ainsi dans une proximité inquiétante. Le fer croisait le fer dans des éclats sonores étincelants.
Ramame aurait tout aussi bien pu manier une épée avec talent. Son trident semblait ne rien peser entre ses mains et il parvenait à le déplacer avec agilité et souplesse. Mes attaques ne provoquaient aucun mouvement de recul, il restait solidement camper sur ses jambes, les pieds ancrés au sol et ne bougeait que pour tourner autour de moi, se moquant presque de mes efforts et de mon épuisement à venir.
— Alors petite, tu es fatiguée ? La nuit a été dure ? osa-t-il me demander en affichant un sourire triomphant.
La haine qui consumait mes entrailles s’intensifia et se mit à hurler « vengeance » si fort, que même Ramame l’entendit. Mon visage avait dû se transformer, car je vis dans ses yeux passer l’ombre du regret à peine avait-il achevé sa phrase. Je me figeai sur place, parfaitement immobile à quelques centimètres de lui. Mon attitude le désarçonna et il m’imita, cherchant visiblement à comprendre où je voulais en venir. Au bout de plusieurs secondes, qui parurent interminables, et voyant que je n’esquissais toujours pas le moindre mouvement, il se décida à agir le premier. Après avoir laissé deux hommes abuser de moi, il venait de commettre sa deuxième plus grosse erreur. Il était tombé dans mon piège et avait eu précisément la réaction que j’attendais. Ramame se précipita sur moi, brandissant son trident d’une main, son filet dans l’autre et j’attendis qu’il me frôle pour rouler à terre entre ses jambes avant de me relever dans son dos. Il cessa sa course en avant, ses pieds glissèrent sur le sable, soulevant un nuage de poussière. Il se retourna en hurlant et se rua dans ma direction. Je m’éloignai en courant, l’obligeant à me suivre vers les gradins qui étaient surélevés afin de permettre une meilleure visibilité. Un mur encerclait donc l’arène et, arrivée face à lui, j’accélérai, Ramame toujours sur mes pas. Je m’élançai vers le mur, pris appui dessus et exécutai un saut arrière. Je vis le gladiateur lever la tête pour me suivre du regard. J’atterris, jambes fléchies, juste en face de lui et brandit mon épée vers son abdomen. Sans l’ombre d’une hésitation, je l’enfonçai aussi profondément que possible dans sa chair, faisant glisser la lame d'une hanche à l'autre. Un trou béant ouvrit son ventre en deux, Ramame tomba à genoux, la bouche ouverte, figée dans un cri. Sa tête était au niveau de ma poitrine, je dus me baisser pour laisser mon épée enfoncée dans ses entrailles. Ses yeux m'implorèrent de retirer l'acier qui le brûlait et je lui souris.
— Tu n'imagines pas à quel point cette vision de toi à mes genoux, baignant dans ton propre sang, me procure du plaisir, lui dis-je en me penchant à son oreille avant de plonger mon autre main au creux de son ventre, élargissant davantage sa blessure, et de saisir entre mes doigts ses tripes pour les lui arracher.
Ce geste déclencha une ovation dans les gradins. La foule hurla d'une même voix mon nom. Ramame s'écroula sur le sol de l'arène, le visage contre terre, sans vie. Il y avait du sang partout, sur le sable, sur nos armes, sur mes bras. Il me fallut un certain temps pour me rendre compte que je tenais toujours les boyaux du gladiateur dans ma main. Je levai le poing pour les exposer en signe de victoire puis les jetai sur le cadavre.
— Maintenant tu sais de quel feu se consume le rubis de Rome, murmurai-je en fixant Ramame qui ne pouvait plus m'entendre.
Comme pour mon entrée dans l'arène, je n'attendis pas de recevoir l'autorisation d'en sortir et rejoignit la galerie sans un regard en arrière. Je tenais ma vengeance. Ceux qui m'avaient déshonorée avaient péri. Il ne restait de ce sombre souvenir que des cendres.
1 Dans la Grèce antique la vengeance, la némésis, fut d'abord une idée morale. Elle devint ensuite une véritable divinité, Némésis, la déesse de l'équité, qui agissait chaque fois que la démesure des mortels, l'hybris, mettait l'équilibre de l'univers en danger. Pour reprendre une définition du dictionnaire d'Anatole BAILLY, Némésis était « la déesse de la justice distributive, qui châtie l'excès de bonheur ou d'orgueil ». Némésis n'accomplissait donc pas des vengeances aveugles ; elle n'avait en fait qu'une fonction essentielle : empêcher les orgueilleux mortels de devenir les égaux des dieux.
OceanofPDF.com