Coup d'état (French Edition)
PREMIÈRE PARTIE. Pourquoi ?
PREMIÈRE PARTIE
Pourquoi ?
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I. La guerre
Nous vivons les prolégomènes d’une guerre. Celle-ci aura une cause
unique : la répartition des ressources imposée par la transition de notre
modèle énergétique.
Les classes dominantes s’affairent, inquiètes seulement d’une chose : que
la fin d’un modèle de production fondé sur les énergies fossiles amène à
une nouvelle répartition des ressources défavorable à leurs intérêts.
Ces classes, qui se sont gavées de l’exploitation des masses, faisant du
charbon la clef de leur ascension, avant que les coulées de pétrole et les
flambées de gaz ne viennent les installer en une « abondance » qui toujours
aux damnés de la terre a manqué, paniquent aujourd’hui à l’idée de perdre
leurs privilèges, et de se voir à leur tour soumises à l’économie de la rareté.
Ces seigneurs de la terre redoutent de se voir transformés en serfs ou
décapités.
Cette peur est notre force. Cette peur dit notre force. De la même façon
que je ne peux plus mettre les pieds dans un lieu de pouvoir sans que l’on
me prévienne des dangers qu’il y a à me recevoir, l’on s’assure que je
respecterai leur confidentialité, que je ne vais pas les enregistrer ou autre
forme de trahison fantasmée, les classes dominantes observent les classes
dominées, qui les entourent et les encerclent, les agitations dont elles
sentent que rien ne saurait les interdire, avec la certitude qu’elles pourront à
tout moment contre eux se retourner.
Qu’elles sont susceptibles, désormais, à tout moment, de se voir
renversées.
Sentez et mesurez cette peur, palpez-la, saisissez-la. Ils ne nous regardent
ni ne nous reçoivent pas souvent, nous les croisons chaque fois moins, c’est
d’ailleurs, dans l’ivresse et la décadence, la meilleure façon de conjurer les sorts, que de s’aveugler et penser ainsi invisibiliser l’ennemi, de s’en
éloigner.
Mais ils sont là, à portée, et ce ne sont pas les quelques mètres de grilles
et de barbelés qui vont les protéger. Prenez leurs mains, forcez leurs yeux,
enjoignez-les à sur vous s’arrêter.
Et alors vous le sentirez, ce tremblement de celui qui se sait menacé, et
qui, à votre merci, se pense condamné.
Certes, il y a encore des lignes de CRS, des files de policiers, des agents
de renseignement et tout un appareil de pouvoir symbolique et réel prêt à
tout pour les protéger.
Mais ces lignes de front s’effritent, s’effilochent, présentent des failles et
des fissures toujours plus grandes, toujours plus faciles à infiltrer.
Nous n’avons jamais été aussi près.
C’est à une lutte matérielle et existentielle que nous devons nous
préparer. Notre capacité à nous lier, et à nous aimer, s’est vue
progressivement déterminée, en nos sociétés, par notre capacité à
consommer. Celle-là même qu’il s’agit, en toute hâte, soudain, de rationner
et de limiter, après avoir bouché nos horizons et épuisé nos psychés.
La question de la définition des règles d’engagement se pose. Notre
ennemi nous craint car il sait ce qui pourrait lui être reproché. Ses abus
systématiques, son indifférence aux autres, les rivières de sueur et de sang
qu’il a fait couler chez ceux dont il craint aujourd’hui qu’ils débordent et
menacent leurs privilèges par les siècles accumulés.
L’espace public est vérolé, gangrené par des êtres sans scrupule, tirant
profit du mot, payés pour exciter ou contaminer, détruire ou encenser. Le
droit, instrumentalisé, manipulé, violenté. Les institutions, désuètes et
déphasées. La presse, la justice, le politique, spectacles du passé. Voilà à
quoi ressemble Paris. Une scène où, moribonds, les acteurs errent, sans
prise ni accroche sur ceux qu’autrefois ils envoûtaient.
Les rangs ne sont pas encore formés, les lieux et moyens à mobiliser, le
moment enfin n’ont pas encore été déterminés. Alors on se renifle, se défie,
tente de s’approcher, négocier, échanger. Peut-on encore transiger, arriver à
une paix négociée ?
Il y a de quoi rire : au moment où les ressources commencent à leur
manquer ; au moment où ils ne peuvent matériellement plus nous acheter,
les voilà qui se débattent et quêtent au fond de leurs bourses et trésors de
quoi, encore un instant, faire perdurer l’existant, nous offrir de quoi nous
calmer, et d’ainsi nous endormir, et trônant sur nos os usés, demeurer en les
positions que nous nous apprêtons à leur arracher.
Les voilà qui tremblent, donc, en leurs palais et jets privés. En leurs
écoles privées, leurs jardins privatisés, leurs gated communities à
l’impossible accès.
Reste à nous mobiliser. À nous décider, après avoir passé des décennies
sur des faux fronts, divisés, à nous réunir et les attaquer. Les éliminer.
Les voilà qui tremblent, oui, à la pensée que des révoltes pourraient venir
s’installer sur leur pas de porte, et troubler le stratagème qu’ils avaient
tardivement formulé, et qu’ils tentent, maladroitement, depuis quelques
années, d’appliquer : faire payer à ceux-là mêmes qui depuis deux siècles
sont exploités, le coût du passage à un nouveau modèle productif qui à
nouveau, les soumettra et les écrasera. S’assurer que tous les
investissements nécessaires au passage d’un monde à l’autre seront, une
nouvelle fois, tirés de l’exploitation de la chair et de l’esprit de ceux qui ne
cessent de les nourrir et les gaver.
Garantir aux grandes familles qui trônent en nos sommets d’y demeurer,
à la veille de grandes explosions que personne ne pense sérieusement éviter.
Car on ne change pas de modèle productif et économique sans rompre les
modèles politiques, notre rapport à la territorialité, aux formes de
gouvernementalité, nos façons de penser et de nous comporter.
Ce qu’ils ne peuvent concevoir. Ce qui pourtant, ne cesse de les inquiéter.
C’est que la fin des rois approche, et la lame sanglante, sur leur nuque
fraîche et préservée, s’apprête à tomber.
La bourgeoisie qui a aboli la guillotine s’apprête à la voir resurgir pour
elle, et non pour au peuple s’attaquer.
Les gilets jaunes ont été les lumineux éclaireurs de cette lutte qui sera
mondiale et que personne ne saura éviter. Alors qu’on cherchait à faire
payer aux classes populaires françaises la transition d’un modèle de société fondé sur les énergies fossiles et le nucléaire à un autre fondé sur le tout
électrique et les énergies dites renouvelables, qui exigent une autre forme
d’exploitation de la nature et des êtres humains, le peuple français s’est
levé.
Il l’a fait dans l’unanimité, atteignant rapidement 85 % de soutien
populaire, inédit, historique, soutien qui disait que ce à quoi nous étions
confrontés, c’était bien, pour la première fois, à une lutte intégrale, absolue,
entre pouvoir et société.
Ce que cela nous disait, c’était que nous étions bien face à une
transformation qui tout menaçait d’emporter.
Les puissants d’alors se dénommaient Emmanuel Macron et Alexis
Kohler, ou encore Laurent Martel. Nous tenons à le rappeler, car si leurs
noms sont promis aux poubelles d’une Histoire qui ne les a jamais
considérés qu’avec le savoureux rictus de qui les sait n’être que pantins
inanimés, êtres sans pensées offerts à des forces telluriques dont ils n’auront
jamais la capacité à même les deviner, l’Histoire est aussi affaire de corps,
vérolés et incapables certes, mais toujours nécessaires à dire et contrôler.
On ne fait marcher l’Histoire que sur les corps de ceux qui, faisant office
d’agents de l’existant, tentent de l’empêcher d’avancer.
Ces êtres donc, sur lesquels il n’est pas nécessaire de s’exprimer, avaient
cherché à faire de la France un laboratoire de réformes pensées en d’autres
territoires. Des groupes de réflexion, des universitaires asservis et vendus à
des forces économiques inquiètes du mur de financements qui s’apprêtait,
avaient conçu cet outil qu’ils leur avaient refourgué. Cet outil, c’était la taxe
carbone.
Nos technocrates asservis avaient suivi, ravis de trouver là un moyen
efficace afin de contenter à peu de frais ceux qui les avaient propulsés, les
oligarques et cette classe dominante dont ils s’étaient faits les enfants,
vendant leur corps et leur pensée en échange d’une promotion sociale
inespérée au regard de leurs maigres capacités.
Placés à la tête d’un pays, voilà qu’ils avaient cependant à rembourser le
crédit qu’on leur avait avancé. Tâche qui est peu aisée, car après vous êtes
présenté comme l’élu de tout un peuple, le Français, il faut désormais justifier ce qui va vous amener à le trahir, et une nouvelle fois, l’épuiser,
participant à la longue litanie « d’hommes d’État » dont la seule fonction
aura été, en le gérant, d’en assurer le pillage minutieux.
Voilà donc que ces êtres, qui avaient promis des milliards à leurs
promoteurs par l’instauration d’une baisse des prélèvements sur leurs
profits – le fameux CICE –, cherchaient à financer la mesure. C’est-à-dire à
la faire payer au reste de la population. Voilà qu’en parallèle, ils devaient,
de façon plus structurelle, s’assurer que leurs promoteurs ne soient jamais
mis en difficulté par la crise écologique et énergétique qui s’annonçait, et
continuent de trôner au sommet de la société.
Voilà donc que, sacrés par l’onction populaire, ils trouvèrent opportun
d’inventer un mécanisme permettant de lier les deux problématiques et, tout
en assurant un transfert de ressources de la quasi-totalité de la population à
l’égard d’un certain nombre d’happy few, de contraindre la capacité des
premiers à consommer de l’énergie. Ils proposaient ainsi l’instauration
d’une taxe carburant censée accroître le coût des déplacements des
populations, afin de les contraindre à réduire ceux-ci, tout en dégageant
quelques milliards d’excédents directement attribués au financement du
CICE.
Ignoraient-ils que nos sociétés ont été structurées par leurs décisions et
celles de leurs ancêtres, c’est-à-dire celles de nos dominants et leurs
fantoches, depuis plusieurs siècles, autour d’un modèle de production,
circulation et consommation reposant sur les matières fossiles ? Qu’en
conséquence, un changement de norme ne suffirait à changer les
comportements individuels et collectifs ? Que l’architecture, l’urbanisme,
les transports, les industries, les commerces, ont épousé les contraintes et
avantages successivement imposés par leur choix de fonder notre
développement sur l’exploitation du charbon, dans un premier temps, puis
du pétrole, du gaz et du nucléaire ? Que la quasi-totalité des profits tirés de
ce développement et de l’exploitation de ces sources d’énergie avait d’ores
et déjà été concentrée en les quelques mains qu’ils cherchaient par leur
mesure à favoriser, et qu’il n’y avait par conséquent nulle possibilité pour le reste de la société de supporter un taux de charge supplémentaire, et de voir
accrus les coûts que pour eux ce modèle induisait ?
Avaient-ils conscience au demeurant, de ce que les peuples ne sont pas
aussi bêtes qu’ils pourraient le penser, et que cette grossière tentative de
déguiser leurs intentions ne résisterait pas à l’évidence, à savoir qu’il
s’agissait d’une spoliation pure et dure qui ne reposait sur aucun
fondement ?
C’est ainsi que, malgré leur contrôle quasi absolu sur l’espace public et
les sphères médiatiques, qui fit qu’aucune contestation institutionnelle
n’émergea dans l’espace représentatif, nos dirigeants firent émerger un
monstre, un monstre d’autant plus terrifiant qu’il lia, pour la première fois,
des sphères de la société française dont ils s’étaient assurés jusqu’alors que
jamais elles ne communiqueraient.
Chargés de toujours plus accaparer – piller – les ressources que l’État
concentre entre ses mains en les prenant au sein de l’ensemble de la
population, pour les rendre aux classes les plus favorisées, les personnages
que nous venons de citer venaient d’atteindre l’une des limites de leur
modèle, sans le concevoir et l’imaginer. Il faut rappeler les faces emplies de
stupeur, livides et inquiètes, de ces pantomimes sans idées, incapables de
comprendre ce qui leur arrivait, alors que le peuple, jusqu’aux portes de
leur palais, se déversait, prêt à les égorger.
Nous avions révélé avec l’aide de Wikileaks que la taxe carburant avait
pour seul objectif d’accroître la contrainte sur les populations pour les
forcer à changer de comportement, et pour fonction de financer le CICE, un
dispositif fiscal en faveur des actionnaires coûtant des milliards d’euros
chaque année à l’État, élaboré par Jérôme Cahuzac et Emmanuel Macron
sous le quinquennat de François Hollande afin d’obtenir le soutien des
classes dominantes.
Cette disposition, que l’on présentait comme écologiste, avait pour
finalité de faire peser sur l’ensemble de la population le coût de la transition
énergétique, en accroissant leur coût d’usage des transports et du chauffage,
en « orientant » les populations vers de nouvelles formes d’existence, et
dans le même temps en accroissant les ressources des classes favorisées afin de les aider, sans efforts, à se maintenir au sommet de cette société,
appauvrissant ceux qui déjà de tout manquaient, au profit de ceux qui déjà
tout avaient.
L’État ne tarda pas à reculer, abandonnant la taxe face à la révolte
naissante, qui menaçait de se transformer en révolution, et distribuant des
prébendes pour les calmer.
Cette spoliation pure et simple avait été appliquée par les
« contremaîtres » de la mondialisation, cette classe oligarchisée qui tire
bénéfice de notre insertion au sein du système-monde créé par les États-
Unis après 1945, et qui a aboli les frontières du commerce et de la
production. Elle se faisait au détriment, non plus seulement de nos esclaves,
sis à des milliers de kilomètres de nos territoires, en des États-usines où la
misère côtoie la liberté la plus absolue d’exploitation, mais aussi des
abandonnés de nos sociétés, ces laissés-pour-compte de la mondialisation
qui peuplent nos classes populaires et moyennes, privées de sens et
d’engagement, sises en des territoires qui ne sont plus considérés que
comme des ressources à exploiter, et qui ne disposent d’aucune forme
d’autonomie ou de souveraineté.
Ces populations, que l’on a fragilisées en pompant toutes ces formes de
structure traditionnelle qui leur permettaient d’encaisser les coups toujours
plus nombreux portés par des classes dominantes ensauvagées, ne
pouvaient s’autoriser cette perte de revenus supplémentaire, qui obérait leur
horizon et oblitérait leur capacité à l’émancipation. Prises entre le marteau
et l’enclume, reconnaissantes à nos oligarques et contremaîtres de ne pas
avoir (encore) été réduits à l’état de purs esclaves, elles n’en avaient pas
moins l’incapacité d’adapter leurs comportements, et commençaient à
saturer, existentiellement, de la morgue et du mépris toujours plus évidents
que nos dominants commençaient à montrer à leur égard, comme oublieux,
en leurs pantoufles dorées, de ce qu’ils leur devaient. Ces êtres, peuple de
France, conditionnaient leur consentement à un système par ailleurs parent
de toutes les laideurs du quotidien, à la préservation d’une condition
matérielle et symbolique suffisamment valorisante et différenciante des
principales victimes de celui-ci.
Les voilà pourtant qui se voyaient menacés de déclassement, d’un
nouveau déclassement qui toujours plus, y compris existentiellement,
s’approchait.
Les Français qui, minoritaires, tirent eux pleinement profit de ce
système-monde enfanté par la mondialisation, les fameux contremaîtres que
nous mentionnions, composèrent les 15 % de notre population qui
soutinrent le gouvernement. Peuplant les grandes villes et s’alliant aux
notabilités de province, ils se considèrent encore comme les dominants d’un
espace qui certes laisse des millions de personnes sur le côté, trop formées
pour être parfaitement exploitées, mais les tient soumises et corvéables, en
une forme de déréliction, de dépravation matérielle et d’absence de sens
particulièrement délétère et dévastatrice, puisque déliée d’espoir, mais tout
de même addictogène et en conséquence difficile à sevrer. Contrairement à
nos frères du Bangladesh et du Sud-Est asiatique, mis en tension par la peur
de la faim et excités par la perspective d’une rapide amélioration de leurs
conditions de vie, les classes populaires françaises sont prises dans un étau
délétère et moribond, fruit de la socialisation résiduelle d’une part des
bénéfices de leurs maîtres qui les maintient en un entre-deux malsain et
improductif ; stabilisés en un environnement culturel et social dévasté par la
compromission de leurs « élites » mais nourris par une avalanche de
produits consommables sans prix ; et paralysés enfin par leur incapacité
conséquente à construire des horizons identificatoires, les fondements et
structures traditionnels de leurs sociétés ayant été dévastés. Pris en des
trappes à la pauvreté, il ne leur reste plus que la subversion et la révolte
passionnées.
Le rôle des contremaîtres est de s’assurer que les anciens serfs, laissés au
monde privé de fonctions, ne se fassent la garde avancée du prolétariat
mondialisé. C’est ce qui explique que demeure une forme de conflictualité
politique, toujours renouvelée, au sein de notre pays, les contremaîtres se
voyant régulièrement rappelés à la nécessité de laisser un minimum de
marge de manœuvre et de capacités de consommation à leurs dominés, qui
leur permettent de se maintenir en un état intermédiaire, entre leurs maîtres
inatteignables, nimbés d’une aura artificielle, et leurs esclaves, chargés, à des milliers de kilomètres d’eux, de produire ce qui, par la capacité à
consommer que leur asservissement nourrit, permettra de stabiliser nos
contrées. C’est ce qui explique également que tout cela se fasse sans
naturalité, nos contremaîtres n’ayant eux-mêmes accès qu’à une part
résiduelle des ressources produites à l’échelle nationale et a fortiori
mondiale, et devant mordre sur les marges de ce qu’ils sont chargés de faire
remonter auprès de leurs maîtres à chaque fois que leurs dominés se
rebellent et exigent que soit respecté le contrat tacite qui les unit au
système, et leur permet de survivre.
C’est ce qui explique enfin la scission partielle de l’espace politique
français, lorsque après un moment d’unanimisme sur la taxe carburant, une
rupture entre une classe moyenne – encore attachée aux avantages que leur
asservissement à la mondialisation produit – et les classes populaires est
intervenue, permettant la reconstitution du bloc bourgeois, éphémèrement
battu, celui-ci ayant compris que toute bascule en un autre monde obérerait
définitivement leur capacité à piller, les années passées à jouer le rôle de
contremaîtres coloniaux les ayant progressivement dépourvus de toute
forme de pensée et d’intellectualité, de technicité et de créativité, en somme
de talent qui justifierait leur maintien au sommet de la société. Sommés de
choisir entre leur attachement à la nation et à leur territoire, ils ont accepté
de s’aligner du côté de l’empire, de ceux chargés de le financer, et nous ont
cruellement abandonnés, ne se maintenant qu’en capitaines fantoches d’un
navire appelé à couler.
On le sent cependant, les équilibres sur lesquels repose ce système, et sa
tentative de perpétuation, sont particulièrement fragiles et dépendent parfois
de manœuvres in extremis particulièrement dangereuses, comme le pacte de
corruption auquel le régime se verrait obligé de se soumettre avec les forces
de l’ordre au pic de la révolte jaune, afin de s’assurer de la fidélité de ses
soldats à un moment où tout menaçait de définitivement sombrer.
Ayant contemplé l’abîme, les gouvernants français, comprenant sinon les
enjeux, du moins l’urgence qui traverse la société, auront décidé, face à
l’accroissement des contraintes et des difficultés à arbitrer, de gaver de
subventions leurs populations pour tenter d’éviter l’inévitable : que celles-ci se soulèvent et annihilent les piliers d’un système qui, après avoir assuré
l’exploitation deux siècles durant des chairs et esprits de ceux qui
constituaient notre société, avait détricoté un univers de contraintes et
d’interdépendances patiemment construit à travers les siècles jusqu’à nous
offrir un semblant de stabilité, nous précipitant en une course au néant,
poulets laissés sans tête et pourtant encore dotés quelques instants de tous
leurs autres organes fonctionnels.
Depuis, la chose s’est aggravée, et face aux contradictions intrinsèques à
leurs modèles économiques et politiques, nos dirigeants ont tenté de
mobiliser des instruments plus discrets, mais aussi plus difficiles à
contrôler, facteurs d’instabilité et aux effets secondaires particulièrement
inquiétants. Parmi eux, la politique monétaire est devenue leur préféré. En
déplaçant les enjeux symboliquement et en rendant attribuable à un facteur
partiellement extérieur et nimbé d’une forme d’aura propre à la magie
noire – l’inflation1 – le pillage des ressources des populations nécessité
pour mettre en œuvre leur dessein, ceux-ci, pris en tenaille, ont dégagé de
nouvelles marges de manœuvre, au détriment d’une part de leur corps
électoral, et surtout de leur capacité à faire illusion. C’est ainsi qu’un
déplacement des méthodes leur permet certes de gagner un peu de temps, au
prix cependant d’une déstabilisation de leur assise sociale, ce monde de
petits propriétaires qui voient leur patrimoine indirectement grignoté par
leurs décisions politiques, et qui, sans menacer de se désolidariser,
commencent à gronder 2. Ce déplacement s’opère également au détriment de
leur capacité à fabriquer de la croyance, et en conséquence de l’autorité
auprès des classes populaires – l’instrumentalisation de leur « incapacité
structurelle » et l’attribution à des facteurs extérieurs de la déplétion
effective des ressources d’une grande partie de la société leur retirant une
grande part de leur crédit. Enfin, les voilà fragilisés par la remise en
mouvement de ladite société que suscite toute politique monétaire
expansionniste, en s’exposant à des formes de révolte et de révolution
d’autant plus facilement déclenchées qu’elles sembleront s’inscrire dans le
cours naturel d’une Histoire en mouvement.
Cela nous amène à la dimension politique de la crise à laquelle nous
sommes confrontés, et qui n’est que le préambule d’une grande bascule en
gestation. Notre position, amplement détaillée en de précédents ouvrages,
est très claire : leurs privilèges, déliés d’un quelconque rapport au mérite,
sont le fruit d’accaparements injustifiés et liés à des mécanismes de
domination largement détaillés et usurpés. Ils produisent des
dysfonctionnements en cascade qu’il s’agit de réparer en leur retirant
pouvoir et ressources, et éventuellement, en les éliminant. C’est ainsi
seulement que l’on retrouvera notre souveraineté.
Leur impéritie est à la fois la cause motrice de la crise actuelle et la
raison première qui justifie de notre volonté de nous en défaire. Les êtres
auxquels nous nous opposons n’ont en effet pas seulement exploité et pillé :
ils n’ont, à aucun moment, utilisé les abondantes et magnifiques ressources
que l’exploitation des matières fossiles leur plaça entre les mains au cours
des siècles derniers pour façonner des grands mondes, penser des modèles
alternatifs et ainsi, à défaut de faire montre de justice en leur présent,
préparer l’après et démontrer leur capacité et légitimité à rester à la tête
d’un bateau qu’ils ont préféré sombrer. Cinquante ans après les premières
alertes, deux siècles après avoir été intronisés, eux qui se contentent encore
de nous exploiter doivent être débarqués.
Cela fera justice à nos prédécesseurs, qui durent lutter, et furent pour des
millions d’entre eux sacrifiés, afin d’obtenir une juste répartition des
ressources que ces flux produisaient.
Cela fera justice à l’humanité. Se débarrasser de nos maîtres et de leurs
héritiers, consistera à abattre ceux qui ont construit un modèle inégalitaire
qui, dans un premier temps, aura reposé sur l’atroce et ahurissante
dévastation de pans entiers de notre civilisation, envoyés aux mines dès
l’enfance et jusqu’à la mort pour assurer le confort de quelques-uns et
l’exploitation de tous les autres ; puis, progressivement, alors que des
matières énergétiques plus fluides et faciles d’accès étaient rendues
disponibles, comme le pétrole et le gaz, d’alimenter la mondialisation de
cette exploitation, ces énergies nouvelles les amenant à, en un premier
temps, intensifier l’exploitation de nos terres, puis délocaliser ladite exploitation, délocalisation qui leur avait permis de triturer et de se délecter
de chairs humaines, y compris d’enfants, à des milliers de kilomètres des
lieux de leur consommation, leur permettant de se protéger de tout
mouvement de révolte ou de révolution, des conséquences de leurs faits,
produisant une extension de la prédation de l’espèce humaine en des
proportions jamais atteintes.
Ainsi protégeaient-ils leurs corps en amoncelant ceux d’ouvriers et de
prolétaires, en les tenant toujours plus éloignés.
Ainsi réduisaient-ils nos vies à nous, hommes et femmes restés entre
deux eaux, à un néant insensé, flottant dans l’éther, abandonnés. Il n’y avait
pas le choix : se soumettre, jouant le rôle de kapos, abattant le sale travail
qu’ils nous demandaient, ou s’effondrer. Puisque tout nous traversait, nous
demeurions là, au milieu, voués à un ensemble vide et sans direction. La vie
perdait son sens, et le goût du monde, également.
Aujourd’hui que les limites de ce modèle s’imposent à nous, plus d’un
demi-siècle après que cela a été annoncé, ceux qui ont organisé cette atroce
et dévastatrice société où deux extrêmes nous tiennent entre leurs mains,
cherchent par tous les moyens à reproduire leur pouvoir et préserver les
ressources que nous avons pour eux engrangées.
Sont-ils ceux qui demain devront nous diriger ?
Il est évident que nous devrons les faire tomber. La chute sera atroce, car
elle sera à la hauteur des violences qu’ils ont engendrées. Il n’appartient
qu’à nous de les défaire, pour construire un monde meilleur, délesté de leur
médiocre suffisance, de leurs sourires d’exploiteurs, de leur morne
tranquillité et des laideurs qu’ils ont enfantées.
Il n’appartient qu’à nous de les faire choir et tomber. De les décapiter.
Ce livre doit être considéré comme la dernière part d’un parcours
commencé par Crépuscule et poursuivi avec Abattre l’ennemi. Il est celui
qui, après avoir dit le quoi et le pour quoi, énonce le comment.
1 L’inflation étant certes causée par leurs décisions budgétaires et les politiques monétaires expansives qui les appuient, mais gardant l’apparence d’une nature extérieure, légèrement intangible et mystérieuse, en toutes circonstances, jamais tout à fait contrôlable.
2 La lutte de 2023 contre la réforme des retraites – similaire en tout point à la réforme de la taxe carburant – les ayant solidarisés avec les classes dominées.
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