Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 2 sur 9

Pages du PDF

Coup d'état (French Edition)

II. Le contrôle

 

Commençons par une idée simple : le pouvoir nous échappe, et il nous

échappe car il est entre les mains de personnes qui, n’agissant que par

intérêt, ne nous voient que comme chair à piller. Ces personnes, terrorisées

à l’idée de perdre leurs privilèges et la position que la société semblait, pour

l’éternité, leur avoir octroyés, s’agitent et s’excitent, prêtes à tout pour en

nos cimes demeurer.

La monopolisation de l’usage de la force par le pouvoir s’accompagne

d’un accroissement de son usage qui nous rend chaque fois plus

vulnérables. L’État accroît sa capacité de contrainte à mesure que ses

ressources se réduisent. Et ses ressources se réduisent à mesure que ses

classes dominantes, gavées par le pillage, oublient ce qu’exige de diriger et

de commander, de produire, s’enfonçant dans un rôle d’intermédiaires, de

gatekeepers, plongeant dans la lassitude de la corruption et accroissant en

conséquence leurs prélèvements sur le reste de la population.

Tandis qu’hôpitaux, recherche, police, justice, enseignement vont à vau-

l’eau, la concentration de richesses explose et fait de Bernard Arnault,

médiocre satrape chargé de vêtir et d’habiller la vacuité des dominants,

l’homme le plus riche du monde et de notre pays, décidant qui régnera.

C’est ainsi qu’ils sont devenus si nombreux et infatués, si laids, que leur

garde-robe est devenue le maire de leurs palais.

Le luxe régente nos sociétés, ce qui les embourbe en un régime de

colonialité.

 

*

Nos exigences sont simples. Services publics, démocratie directe,

redistribution, sécurité, honneur, justice, dignité, liberté. Souveraineté.

Deux strates imbriquées en particulier contrôlent notre espace politique,

et empêchent l’avènement de nos aspirations. Elles composent ce que l’on

appelle un système oligarchique, au sein duquel des individus enrichis par

l’État se sont saisis du contrôle de l’espace public et des médias, pour

s’assurer en retour de l’accès aux ressources de l’État.

Cela crée un cercle vertueux, pour eux. En un système électif et

représentatif, qui contrôle l’espace public contrôle le politique, et par voie

de fait, l’État. Nos politiciens, soigneusement sélectionnés et façonnés,

décident d’où proviennent et où vont les richesses collectées par l’État.

Résultat ? Ceux qui accaparent monnayent leur soutien à ceux qui

détiennent les clefs du coffre, qui les leur offrent en échange de visibilité,

protection, et ressources dérivées.

En un tel système, les politiciens deviennent les valets, certes couvés et

protégés, de ceux qu’ils sont censés contrôler. L’imbrication au sein de

l’État des sphères oligarchiques et technocratiques et l’alliance de

différentes strates de la société permettent d’offrir une pérennité à ce

fonctionnement.

Notre but ? Rompre avec ce système et récupérer leur butin.

Ce qui vient d’être décrit, et que nous avions détaillé dans Crépuscule,

n’est que le versant strictement interne de ce fonctionnement oligarchique.

Car la France ne fonctionne pas en vase clos, et une part croissante de ses

ressources provient de la capacité de ses élites à s’insérer dans des systèmes

conçus et élaborés à l’étranger.

Il y a ainsi, reliée à cette oligarchie nationale, la nourrissant et la

surplombant, une superstrate composée de ce que naguère l’on disait le

grand capital. Celle-ci est née avec les révolutions technologiques du

dernier siècle, qui ont assuré aux États-Unis d’Amérique un contrôle

phénoménal sur l’espace public de ce qui fut un jour qualifié de monde

libre. Ce contrôle s’est accru ces dernières années, et a rendu serviles nos élites, désormais directement dépendantes de leurs oncles américains pour

se perpétuer. Si des stratégies d’influence, de compromission et de

corruption ont toujours existé et ont été mises en œuvre par les grandes

puissances, nous assistons aujourd’hui à une intégration impériale bien plus

puissante que ce que le siècle dernier avait permis d’envisager.

Aux questions sur lesquelles nous ne reviendrons pas, de domination

monétaire et militaire, commerciale, culturelle et industrielle, s’ajoute, ou

plutôt parachève celle qui a trait à l’espace public. Leurs outils, vous l’aurez

compris, sont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et assimilés)

et leurs extensions naturelles, la NSA et les Five Eyes. Ces instruments sont

chargés de collecter pour les États-Unis d’Amérique et leurs alliés

l’ensemble des éléments concernant notre vie privée, de les rapatrier et d’en

faire des instruments au service de leurs intérêts, mais aussi d’orienter notre

débat public, permettant d’assurer un contrôle effectif tant sur les modalités

d’échange que sur les contenus échangés.

Mille tensions habitent ces espaces, en perpétuelle réinvention, et dont

les limites et les fonctionnements font l’objet de constantes négociations. Ils

orientent cependant nos désirs et nos pulsions, et déterminent par là même

le devenir de notre nation. Rouages et relais de nos désirs, nos représentants

se soumettent à ce nouvel ordre, complémentaire du fonctionnement

oligarchique interne que nous venons de décrire.

Les politiciens ont une fonction très claire. Ils sont chargés de tenir

territoires et populations, avec l’aide et le relais des notabilités locales qui, à

leur tour, à l’échelle des bourgs et des régions, des plaines et des

départements, s’assurent que rien, en bas, ne sera en mouvement.

C’est ce qui explique le millefeuille électif qui combine autant de

modalités d’accès à une parcelle de pouvoir, rémunérée de façon à vêtir

d’intérêt des lieux mornes et dont la seule utilité est d’assurer un contrôle

effectif de notre nation.

Les modalités par lesquelles il leur est offert un accès à une parcelle de

nos ressources – ce que l’on appelle pouvoir – sont le fruit de siècles

d’élaboration, négociations et reconfigurations visant à trouver de fins

équilibres contentant les différentes classes dominantes, et suffisant à tenir les populations et assurer leur exploitation. Elles ont permis d’assurer une

représentativité des différentes strates de pouvoir qui traversent la société,

et des couches sociales qui ont la capacité à se faire représenter. Les

révolutions technologiques, et l’infiltration soudaine d’une oligarchie

extérieure, elle aussi avide d’accaparement, au sein de notre territoire

national – les GAFAM, au-delà d’agir comme des agents d’influence de

première ampleur, captant une part importante de la plus-value créée au sein

de nos sociétés –, bouleversent ces équilibres et provoquent une instabilité,

potentiellement source de révolutions.

Strates nationales et internationales sont particulièrement imbriquées au

sein du petit Paris, ce dernier ayant la charge d’adapter et d’ajuster les

modèles de gouvernance nationale afin d’en assurer une pleine continuité,

et surtout la perpétuation du modèle d’exploitation qui permettra

d’organiser la redistribution continue de la valeur ajoutée captée par l’État

et ses agents. Nos élites sont payées pour s’en assurer, et communiquent

régulièrement avec leurs différents interlocuteurs étrangers, les uns

dépendants des autres, se répartissant les parts du gâteau et assurant

l’asservissement d’une grande part de la population mondiale.

Revenons à la question plus spécifique du contrôle de l’espace public.

Celui-ci a deux pans.

D’une part, le contrôle de la révolte. Tout dirigeant politique, tout

révolutionnaire en puissance, voit, depuis sa naissance, capté et stocké

l’ensemble des informations concernant sa vie privée, celle de ses proches,

ses communications, déplacements, lieux de vie, relations, interactions, de

façon irrémédiable et irrésoluble, pour peu qu’il soit né après l’invention

des réseaux sociaux et des téléphones portables dits « intelligents », dont les

systèmes d’exploitation présentent des portes dérobées au profit des

services de renseignement.

Ce panoptique permet de surveiller en temps réel, mais aussi et peut-être

plus gravement d’avoir accès rétroactivement à toutes les informations

concernant un individu quelconque que l’on considérerait menaçant pour

l’ordre existant, le contrôle des services de renseignement en leur

dimension politique étant quasiment inexistant. Il résulte de la combinaison d’algorithmes et de monstrueux instruments permettant le filtrage, la

captation, le stockage et enfin l’analyse, en permanence et en direct, du

moindre de nos mouvements, un appareil de contrôle sous-estimé

permettant le cas échéant à l’immense dispositif de contrainte créé par les

États-Unis et ses alliés de se déployer pour nous empêcher à temps de nous

révolter.

Ces informations sont partagées par plusieurs réseaux, dont le plus

important est celui du premier cercle d’alliés des États-Unis, Five Eyes,

avec lequel ce partage est quasi automatique, puis sur la base de protocoles

d’échanges et de services rendus avec d’autres puissances, dont la française.

C’est non seulement notre souveraineté, mais la possibilité d’une

souveraineté, qui se voit ainsi mordue au flanc, menacée, voire déchiquetée.

Ce serait là, à ce seul titre, une raison suffisante pour se révolter.

Un second pan s’y ajoute, ou plutôt, s’y accole. Il s’agit de la

manipulation de l’espace public. En offrant à des opérateurs privés la

possibilité de déterminer quelle information sera publiée, mise en avant et

enfin consommée, nos « États libéraux » ont transformé définitivement les

régimes représentatifs qui trouvaient leur fondement dans la généralisation

au XIXe siècle des assemblées délibérantes et de la presse de masse. Outils

hybrides, combinant la capacité de massification de la radio et la télévision

et déplaçant l’asymétrie entre citoyen et producteur de contenu vers le

diffuseur – changeant en conséquence les enjeux relatifs aux modalités de

contrôle démocratique –, les réseaux sociaux contrôlés par les GAFAM et

leurs concurrents étrangers se sont offert le cœur même de la démocratie,

l’agora, qui jusqu’alors appartenait à des élites nationales puis, depuis la

satellisation de la télévision, des conglomérats partiellement

internationalisés.

Plus de contrôle citoyen, plus de règles maintenant l’apparence d’un

contrôle indirect par les représentants du peuple. Voilà donc que ce sont des

organismes privés, fécondés par et pour une puissance étrangère, qui

décident ce qui peut être lu ou vu, et donc la possibilité même que l’on a de

se faire une idée, une opinion – façonnant ainsi notre regard sur le monde,

mais aussi et plus gravement, en des systèmes électifs comme le nôtre, notre capacité à décider pour qui voter, ou comment s’engager. Il s’agit

d’une rupture ontologique : alors que la fiction que l’on nous vendait

consistait à soumettre l’espace public à des considérations liées au bien

commun, détachées de tout enjeu économique ou financier privé –

maintenant ce que l’on appellera l’illusion démocratique –, voilà

maintenant les plateformes qui, se prétendant parfaitement aveugles au

contenu qu’elles accueillent, ne s’intéressent qu’à la capacité de ses agents

à viraliser leur contenu, signant ainsi l’accouplement parfait du politique et

de la main invisible du marché, aveuglant le premier et consacrant la

seconde.

La manipulation est double : algorithmique pour la quasi-totalité des

contenus, elle a alors vocation à nous faire consommer le plus possible, et

donc à favoriser les contenus qui sollicitent le plus nos pulsions, de façon à

nous inciter à rester le plus longtemps possible sur les plateformes dont le

modèle économique est publicitaire et ainsi leur permettre de générer du

revenu. Nous avons décrit les effets que cela produisait sur les mouvements

politiques dans Abattre l’ennemi, et les difficultés d’élaboration et de

pérennisation qui s’en déduisent. Cet effet est d’apparence neutre

politiquement. Il peut, en certains cas – et cela l’a été pour les gilets

jaunes –, favoriser ou éteindre indirectement des mouvements sociaux. Il

favorise les forces les plus réactives, capables de s’adapter à la moindre

variation algorithmique et aux évolutions de règles de fonctionnement qui

demeurent secrètes pour le reste des gens.

Politique ensuite, via des dispositifs de censure qui, parfois sur demande

de l’État, parfois sur impulsion de la société, le plus souvent enfin du fait

d’intérêts privés et de l’agenda de la puissance émettrice, inhibent,

interdisent, amoindrissent arbitrairement des paroles, en deçà ou au-delà de

ce que la loi, c’est-à-dire, en théorie, l’expression de la volonté générale,

requiert.

La combinaison de ces deux formes de contrôle et d’espionnage massif

auxquelles se livrent ces plateformes – de façon ontologique, puisque c’est

de cet espionnage (sur lequel les États n’ont ensuite plus qu’à se brancher)

qu’elles tirent leurs revenus publicitaires – achève de transformer en outil de contrôle un outil d’émancipation qui promettait nous libérer des tutelles

politiques et de l’État, horizontalisant le débat public, détruisant les

intermédiaires patiemment constitués, nourris et blanchis par la bourgeoisie

afin de contrôler nos pensées et le système politique qui en découlait, créant

en somme une agora qui échapperait pour la première fois aux griffes de

nos ennemis.

Certes, la plateforme sans contenu n’est rien, et aucune plateforme ne

peut survivre exclusivement en s’appuyant sur la contribution volontaire, et

gratuite, de ses membres, sauf à piller des ressources extérieures, comme le

fait Wikipedia 1. C’est pourquoi ces plateformes et instruments se sont alliés

aux classes dominantes qui contrôlent les producteurs de contenu – les

oligarques propriétaires de médias – afin d’alimenter leur insatiable appétit,

et que se sont progressivement reconstituées des « élites algorithmiques »

chargées de nous distraire et de nous endormir, de nous orienter, enfin,

progressivement, de nous formater. Ne vous étonnez pas de trouver dans les

actionnaires des principales machines à produire du contenu en France,

comme Brut, les mêmes oligarques qui les médias traditionnels avariaient :

Xavier Niel ainsi qu’une douzaine d’alliés qui tous proviennent du monde

précédent, et y placent ainsi à des fins de pérennisation les profits des

systèmes précédents produits.

Qu’est-ce qu’une pensée déterminée par le marché ? Un néant, une

affaire de pur intérêt. Nous voilà prisonniers et manipulés, dépendants de

l’information produite, manipulée, orientée pour à notre tour nous

manipuler, orienter, en tant que sujet docile et désouverainisé, vers la

défense des intérêts de ceux qui tout cela sont chargés d’orchestrer. Là où

nous nous pensions libérés par le choix de la pilule rouge, voilà que nous ne

faisons que nous plonger en une nouvelle matrice, illustrant le dilemme

impossible, ou choix fictionnel, proposé à Neo dans Matrix, qui, malgré les

apparences, ne se verra jamais proposer de s’émanciper, mais d’incarner la

soumission du spectateur à la croyance en le système que lui proposera à

partir de cet instant le film dans lequel il se trouvait plongé, en une mise en

abyme sidérante invitant à faire le choix de la crédulité, de la croyance en une fiction nouvelle qui se substituera à la précédente, et qui alimentera

notre passivité.

Nous voilà pris entre le marteau et l’enclume, transportés d’un monde à

l’autre où ce qui semblait permettre notre activation citoyenne n’apparaît

plus que comme une façon d’affiner le contrôle qui nous est imposé, nous

débattant entre l’illusoire mais attirante espérance de devenir des porteurs

de flambeau, capables, en agissant avec intelligence, sérieux, et rapidité, de

nous émanciper ; et la conviction que ce monde-là irrémédiablement nous

absorbera, après s’être convaincus que de toute façon il ne saurait nous

affecter.

 

*

 

Pourquoi la révolution ? Point de romantisme. Simplement, parce qu’à

force de coups, surveillances, humiliations, trahisons, instrumentalisations

provenant de cette chose que l’on dit État et qui à nous se doit, nous avons

compris que la démocratie et l’État de droit ne sont que de vastes fictions

chargées, par leurs ritualisations et spectacularisations successives,

d’alimenter le consentement à notre propre asservissement.

Parce que nous refusons de voir notre dignité bafouée. Parce que nous

avons des devenirs à féconder, et que nous honnissons un monde où la

jeunesse, sacrifiée, se voit promettre laideur, exploitation, et d’infinies

reproductions.

Parce que nos édifices politiques s’effondrent, que le désir s’abat, et que,

forcées à un changement de modèle énergétique, voyant s’effondrer leurs

modèles productifs, les classes dominantes cherchent par tous les moyens à

nous faire payer cette transition2. D’où le mélange de corruption et de

répression qui s’accroît à mesure que nos croyances s’affaissent et que nous

prenons le chemin de la révolution. Parce que l’État est une idée archaïque

qui ne fait que sombrer. Habitué à prélever nos ressources sans difficulté, en

faisant porter sur nous des contraintes réglementaires et impositives d’une lourdeur croissante, il ne semble obnubilé que par la satisfaction des

nécessités de nos maîtres. Sans égard pour notre puissance de vivre, il

domestique et broie. L’enfer bureaucratique dans lequel doit se plonger tout

être qui chercherait à fertiliser le monde n’est que l’un des nombreux

versants d’une civilisation décadente qui étouffe tout instinct vital,

s’immisçant en chaque être afin d’y prélever sa dîme et le laissant hagard et

étouffé, incapable de s’orienter.

Assommons les pauvres, semblent-ils clamer. Empêchons-les d’aimer.

Alimentons leurs guerres. Et assurons-nous que jamais ils ne puissent

s’émanciper.

 

*

 

Sortons de notre naïveté, infantile idéalisme qui nous a offerts aux gaz

lacrymogènes, aux matraques et aux tirs de LBD. Qui s’engage en esthète

doit désormais se voir renvoyé à son rôle de troufion sacrificiel, mascotte à

agiter. Le héros et le martyr ne nous servent qu’en tant que matière à

posters, et non comme forces sociales capables de nous accompagner.

Le pouvoir est un inéluctable. Sur la terre des hommes, il ne peut y être

échappé.

C’est donc contre eux, pour s’en défaire et les achever, pour nous

reconstituer, qu’il nous faut maintenant nous mobiliser.

Nous avons un système à abattre, un ennemi à achever.

L’en-soi de la révolution est un privilège bourgeois, propre aux étudiants

qui, en mai 68, singeaient la révolte tout en laissant le pouvoir s’enfuir et se

reconstituer à quelques pas de là, tandis que les ouvriers, eux, loin du petit

Paris, engageaient le bras de fer, s’apprêtant à une aventure que leurs

centrales syndicales leur voleraient, espérant en vain que leurs frères

d’armes prendraient le relais.

Ils furent oubliés, puis écrasés.

Nous sommes les fils de ces gens-là.

Nous devons accepter l’idée du pouvoir, c’est-à-dire accepter que nous

serons appelés à nous faire les porteurs des laideurs de notre société, que

nous nous trouverons au sommet de tranchées d’où, nécessairement, il y

aura à frapper, et que nous périrons humiliés ou honorés, en toutes

circonstances, instruments porteurs des maux d’une nouvelle société.

Nous ne serons pas seulement les torches, mais ceux qui les porteront, et

ceux qui les alimenteront.

Prendre le pouvoir pour protéger notre peuple et le reconstituer.

Fabriquer le bastion qui lui a tant manqué. Recomposer avec nos corps et

esprits les murailles ruinées, année après année démantelées, d’une terre

effondrée. Accepter cette charge.

Par notre geste, rompre avec l’inéluctable et le fatal. Montrer à la société

humaine, par-delà les frontières, qu’il est possible de rêver et de nous mener

loin, loin des laideurs de notre contemporanéité.

 

*

 

Quelles sont les coordonnées de la situation ?

Partout des étaux qui nous enserrent, des barrières et des murs qui

affrontent l’espoir et cherchent à l’épuiser. Partout le manque d’air,

l’indigence et la cruauté, en une indifférence aux maux qui ne cessent de

nous accabler.

Partout des appareils de pouvoir, conspirant et se nourrissant de notre

haine, pour préserver leurs intérêts.

Nulle part l’idée.

Jeunesse et vitalité absentes, exclues de tout, saturées de cris jamais

portés, qui disent :

Laissez-nous exister !

Partout, des victimes, laissées à l’abandon en des paysages dévastés.

Nous défaire de notre allergie à cette notion qu’est le pouvoir consiste à

accepter la damnation qui habite toute société humaine. À prendre au sérieux les cris qui sont portés.

Nous l’avons dit et redit : chacun doit s’interroger sur le rôle qu’il estime

devoir jouer en la société. Émancipé, libéré de toutes les tutelles qui se sont

sur lui apposées depuis sa conception, chacun a pour mission de renouer

avec son moi profond et son désir d’équité :

Qui voudrais-je être ? Qui aurais-je voulu être ? Qui aurais-je été ?

Ensuite : qu’est-ce qui doit changer pour que le possible devienne réalité,

pour moi et ceux qui vont me succéder ?

Quel rôle, enfin, devrais-je occuper, révolutionnairement, puis

institutionnellement, pour féconder ce devenir ?

Ce traité est un traité de responsabilité. Il appelle chaque âme insurgée à

se saisir pleinement de ses responsabilités, et à se considérer, non comme le

fantassin, mais comme le détenteur entier du devenir de nos sociétés.

Ensuite, seulement, se regrouper, partager ces désirs et ces potentialités,

pour concevoir, imaginer les meilleures formes d’organisation qui nous

régénéreront.

Organiser des instances qui seront chargées de trancher entre les

contradictions, répartir privilèges et bénéfices, charges et obligations.

Constituer un peuple.

S’y offrir. Puis avancer, armés de cette force, pour trancher la gorge de

ceux qui chercheraient à s’y opposer.

Faire rendre gorge, oui, à ceux qui chercheraient à en profiter.

À qui trahirait.

Voilà comment l’on forge de nouvelles sociétés. Avec l’énergie sincère de

ceux qui, coude-à-coude, s’allient pour construire et enfanter, et qui n’ont

pas peur de verser le sang de ceux qui les ont précédés ou menacent de les

achever.

Avec les terres, par la force et l’intelligence, la puissance, unies, puis

fertilisées.

Le pouvoir s’effraye de la justice. Il pense que le juste ne le serait s’il

disposait de la force. Il pense que, comme lui, il se contenterait alors d’en

exercer les prérogatives, sans chercher à élaborer.

Le pouvoir nous croit à son image. Il croit que la justice est symptôme

d’impuissance, nécessité d’équilibre face à un impondérable. Il n’est pas

avare en contradictions, car lorsqu’il est interrogé quant à la force, toujours

à réinaugurer, questionner, et dont l’en puissance ne cesse de faiblir puis de

renaître, il affirme qu’elle serait ce qui dépend de la justice pour perdurer.

La justice lui apparaît ainsi comme ce qui crée le constant en un monde

dont les forces ne cessent de sombrer et de renaître.

Elle serait l’instrument de l’existant, et la meilleure approche de

l’éternité. Prostituée lorsque approchée du pouvoir, qui avide l’attend pour

la consommer, impuissante et inutile lorsqu’elle s’en éloigne, et donc

vaillamment méprisée.

Nous ne sommes pas eux. Pour nous, la justice est la mère de toutes les

révoltes, car elle est la fille aînée de tous les pouvoirs. Qui cherche à s’en

saisir passe sur son corps défunt.

Elle est le cadavre à féconder, condition à l’engendrement de toutes nos

beautés.

La vérité irrite le corps en l’exposant nu, et par conséquent, se voit

toujours étouffée sous des apparats divers, récits et fictions, artificialités

visant à protéger la dignité de celui qui du pouvoir s’est approché. Nos

puissants nous disent : ce masque apposé sur le réel, vous ne devez le

craindre, en ce qu’il sert l’intérêt de la communauté.

Cela, nous ne devrons le craindre, tant que l’absence de vérité ne se

transformera en atteinte à nos intérêts.

Putes et prostitués3, voilà ce que vous êtes. Voilà ce que vous êtes, êtres

aux chairs vendues et aux esprits oblitérés, vous qui contrairement à

d’autres ne prenez pas de risque, ni n’avez le courage dérivé de l’assumer.

Qu’importe d’avoir accès aux couches ou à la chair, si bien les couches

épousent la chair, nous disent-ils, tandis qu’ils voient les masses les

encercler et s’apprêter à les dénuder, à révéler au monde la véritable nature

de ces êtres que leurs officiers et tristes satrapes, Pinault, Arnault, avaient

tenté de masquer.

S’organiser pour qu’enfin resurgisse la beauté, et des cendres corrompues

de l’existant, se régénèrent des mondes qu’ils pensaient à jamais enterrés.

S’organiser pour éviter que la lutte ne devienne moyen, satisfaction en

soi.

Décapiter l’hydre, et au monde à nouveau s’accoler. La force seule fera

jaillir la vérité. Et la vérité seule fera notre fierté. Point plus d’insincérités.

L’homme consent au pouvoir et à la hiérarchie tant que le pouvoir et la

hiérarchie, croyant en eux-mêmes, nourrissent un édifice où chacun

trouvera à se placer, et lui démontrent à tout instant sa valeur, et sa capacité.

L’homme consent au pouvoir et à la hiérarchie tant que l’un et l’autre se

montrent capables de leurs propres prétentions et du respect de leurs

propres échelles de dignité.

L’homme consent au pouvoir et à la hiérarchie jusqu’à ce que, vautrée

dans la médiocrité, sa tutelle ne lui laisse lieu et moyens de lui-même

s’organiser et d’échapper à sa contrainte, quelle que soit la dîme à ce titre

prélevée.

Courage au pouvoir qui à ces exigences ne se soumettra.

Courage au pouvoir qui s’entêtera, s’il se montre incapable de préserver

cette liberté, en croyant à la valeur de ses étoffes et apparats.

 

1 La plateforme s’est constituée à partir du pillage des encyclopédies classiques, qui, écrites par des spécialistes, proposaient une perspective profonde et hiérarchisée sur l’information. Tout en permettant une circulation beaucoup plus large de l’information, Wikipedia a ainsi détruit leur modèle économique et, partant, la constitution de ces savoirs qui remontait aux Lumières. C’est ainsi que la quasi-totalité des articles de « l’encyclopédie » en ligne de qualité, proposant des approches synthétiques et approfondies, sont issus de ces encyclopédies classiques. Tout sujet d’actualité est quant à lui passé à la moulinette de façon particulièrement superficielle et souvent anarchique, du fait notamment de règles inadaptées (qui, en interdisant tout travail « original », empêchent de présenter des synthèses des travaux intellectuels ou des œuvres, par exemple, se contentant d’énumérations vides), mais aussi d’un travail de sape consciencieusement mené par de nombreux appareils de pouvoir (agences de communication, services de renseignement…) qui profitent de l’impuissance choisie de la communauté wikipedienne, minée par des luttes intestines propres à tout appareil de pouvoir anarchisant et à laquelle se greffent de façon régulière des personnes aux comportements parasitiques, opportunistes, ou manquant simplement d’expérience et de hauteur de vue. Les premières victimes en sont les corps les plus éloignés des appareils de pouvoir – et les plus exposés – qui ne disposent d’aucun instrument pour contrer les offensives les concernant, et qui voient leurs combats, et leurs idées, discrédités par ricochet (un article contenant une information erronée ou distordue provenant d’un média de peu de valeur devenant, par son introduction sur Wikipedia, une source « sanctionnée », au sens de légitimée), ou, dans le meilleur des cas, réduits à leur surface sociale.

2 C’est en conséquence sans surprise que ce que les bas du front qualifient de « pensées complotistes » (ou fake news, dont la viralité massive s’explique, d’une part, par la préférence qu’octroient des agoras maintenant déterminées par des algorithmes cherchant à accroître les phénomènes d’autovalidation, et d’autre part parce qu’elles apportent une réponse à des anxiétés et angoisses irrésolubles produites par le comportement des classes dominantes et auxquelles une réponse ne peut être octroyée que par la lutte ou la fiction) se multiplie à l’égard des conséquences climatiques de notre modèle productif. Le peuple, sentant l’entourloupe, cherche à en déterminer l’origine et croit la trouver dans le phénomène qui est invoqué par les classes dominantes pour justifier leur spoliation. Il faut leur répondre : qu’importe le vrai, et l’illusion d’une compréhension ou de la découverte de cette vérité qui viendrait « rassurer » et apaiser l’âme après qu’elle a été triturée par l’accroissement des contraintes productives pesant sur le corps. Ce qui compte, c’est d’interdire le mouvement initial, cet accroissement des contraintes, qui, incomprises puisqu’injustifiées, produisent les tourments de l’âme.

3 Qu’on se détrompe sur l’usage de ce terme : la personne qui, contrainte ou déterminée, ouvre son corps à l’étranger contre monnaie, a un rapport à la dignité qui toujours manquera à celui qui, vendant son âme et sa plume, s’offrira au pouvoir sans jamais l’assumer.

 

OceanofPDF.com