Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 3 sur 9

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Coup d'état (French Edition)

III. La France

 

À qui s’adresser ? À une idée ? Ou au peuple bouillant, qui s’apprête à se

déverser ?

La France est un agrégat, précieux et unique, une entité vénérable et qu’il

nous faut respecter. Elle a généré, à travers les siècles, des instruments

techniques et de pensée qui ont permis de façonner le monde – c’est-à-dire

de projeter un regard sur le réel, à travers un langage capable de le dire et de

le décrire, puis de s’en saisir.

La France est un héritage, notre héritage, un bien précieux et envié.

Vaillante, elle – puisqu’elle s’est choisie le genre féminin, en sa langue, à

partir d’une dynastie qui a consacré la loi salique – a souvent concédé,

dépéri, préservant néanmoins, face aux assauts et offensives successives,

ses vertus, ces siècles de coutumes et de pensées, gestes et vécus agrégés

qui encore la rendent distincte et reconnaissable au reste d’un monde

toujours plus uniformisé. Fragile et modeste, contenue et proportionnée, la

France est une idée qui s’est accouplée à tous les mouvements de l’Histoire,

présentant une menace toujours renouvelée pour les forces brutes qui

cherchaient à l’en évincer. Elle présente aujourd’hui encore un obstacle trop

rude aux prédateurs qui partout rôdent et fourbissent l’espoir d’en faire une

proie, proie à déguster pour ceux qui sont sans idées et qui ne cherchent

qu’à consommer.

La France n’est pas cela car elle s’est faite elle-même, sensuelle et

raffinée, profonde et redoutable, jusqu’à construire ses propres richesses et

souverainetés, exploitant, pillant, dévastant, à commencer par ses propres

populations, lorsqu’elle le désirait, exposant les siens comme les autres à

ses mouvements, ses emportements et parfois, ses errements.

La France est un agrégat fait unité, entaché de laideurs et

compromissions, vilénies et criminalités. Faut-il le masquer ? Pourquoi ?

Elle a parfois resurgi, souvent déçu. Mais elle nous terrifie aujourd’hui car

elle semble renoncer.

Qui n’a cru, en son enfance, aux récits qu’on lui contait à son sujet, pour

se voir, l’âge avancé, pris par le ressentiment et le goût amer de celui qui

s’estime abandonné, ou pire, instrumentalisé ?

Qu’as-tu fait, France, de ces corps et esprits que tes terres ont fermentés ?

Combien en as-tu inutilement sacrifié, combien d’autres en as-tu

gratuitement exploité, de combien t’es-tu jouée ?

Tu demeures, aujourd’hui, France. Syncrétique et plurielle qui de fille de

l’Église est devenue mère de la République, hésitant et dansant sur les

charbons ardents d’un réel qui ne cesse de te réclamer. Où es-tu, France, toi

qui es montée jusque l’idée, construisant un rapport au Tout, devenant

chose, entrant en rapport avec les divinités, où es-tu et que désires-tu ?

Toi que le quotidien menace de décomposition, de renvoi à l’éclat fractal

de milliers d’identités sous ton nom et ton autorité agrégées, toi qui te vois

menacée d’absorption par des monstres informes et uniformes, toi qui

dévores tes enfants à un rythme effréné, qui es-tu et que souhaites-tu ?

Qui es-tu, et comment t’embrasser, te raviver, faire ressortir de tes

entrailles le suc qui si longtemps nous sustenta, germant tes plaines et

abreuvant tes versants ?

Nous qui sommes nés et avons grandi en cette société politique que tu

nous as léguée, qui embrasse les siècles et associe paroles, corps et idées.

Toi qui tiens encore, maladroite, accueille nos paroles et nos corps

déglingués, avec la sagesse de l’âge et l’expérience à la peau tannée.

Retrouve-nous. Protège-nous, comme tu l’as mille fois fait, de tout

asservissement, de toute privation arbitraire de notre droit à rêver.

Rends-toi à nous, et rends-nous à toi. Rends-nous.

Et partant, amène le monde, une nouvelle fois, à s’enflammer.

 

*

Que les regards se portent une nouvelle fois sur nous qui, d’un bloc, nous

serons levés.

Capables de dire non, de faire montre de notre autorité. Un peuple, faire

autorité ?

Un peuple, faire autorité.

La France, ma France, transformée en eunuque valet d’empires avariés,

doit se réveiller.

Elle qui n’est plus qu’un drap déchiré, laissant ses habitants pillés par

ceux qui sont censés la protéger, ne doit plus faire de nous des riens et des

sans terre. Elle doit redevenir cette force et puissance qui partout ne cessent

de manquer.

Car c’est à cette seule condition que nous recommencerons à rompre le

monde et ses insuffisances, que nous nous offrirons tout entiers à une idée

et que le plus profond de nos âmes commencera à s’éveiller.

À ceux qui savent ce que cela fait de voir son corps et ses terres par

d’autres souillés.

À ceux qui ont vu, dans leurs environs, croître les monstres que ce monde

générait, sans ne jamais trouver main pour les sauver.

À ceux qui se sont agenouillés devant les rois de l’instant, et qui

comprennent maintenant que l’on n’obtient rien plié.

À tous ceux qui, encore, par la flamme ardente, se sentent animés.

Levez-vous contre ces rois follets, qui des drames ne cessent

d’engendrer.

La France nous manque. Nul besoin d’héroïsme, nul besoin de sacrifice

pour en sentir l’absence. Au quotidien, le creux du monde nous empèse et

nous écarte, nous désolidarise et nous renvoie à une solitude toujours plus

embarrassée.

À quoi bon s’engager, lutter, s’offrir à l’autre, lorsque rien n’est plus à

protéger, lorsque tout est offert au marché ?

Ce manque, nous l’éprouvons à chaque fois que nous devons, pour nous

distinguer, nous habiller, nous informer, nous distraire, consommer des produits fabriqués ailleurs, par des esclaves de notre modernité, soumis à

des valeurs importées, rendus incapables de par nous-mêmes créer, de voir

le fruit de notre travail, cette monnaie censée par nous-mêmes se voir

capitaliser, demeurer à nos côtés, plutôt que fuir en d’autres contrées.

Cette absence, nous la sentons, à chaque fois que, tournant notre regard

vers ceux qui, ayant notre âge et peuplant notre territoire, nous apparaissent

copies frelatées, nous voyant renvoyés à des icônes et référents, à des

milliers de kilomètres de chez nous élaborés.

Cette absence, nous la ressentons à chaque fois que nous manquons à

aimer.

Nous l’éprouvons tous, ce sentiment d’être dépossédés, lorsque nous

voyons nos abords, par d’autres exploités, peu à peu conformés, enlaidis et

avilis, rendus mêmes, sans que plus rien ne nous rattache à eux, à ce qui

d’antan formait notre identité.

Nous l’éprouvons tous, lorsque nous découvrons que nos maîtres, faisant

semblance, ne sont plus que des subordonnés, perdant par là même toute

autorité, agents d’un système les dépassant, où les valeurs, les références,

tout se trouve par d’autres façonné. Lorsque nous les voyons projetés loin

de nous, en quête d’impossible reconnaissance, s’enrichissant de ce que

l’on se soit soumis à leurs propres vassalités.

Nous l’éprouvons, ce manque de souveraineté, comme l’éprouvèrent les

peuples par nos soins colonisés ; les serfs par leurs seigneurs dominés ; les

ouvriers, par le grand capital, exploités.

Nous qui avions longtemps cru tirer bénéfice de ce renoncement à ce qui

nous avait enfantés, nous trouvons désormais prisonniers d’un système qui

a creusé notre âme et notre avidité jusqu’à nous évider.

Nous, qui avons été, ne sommes plus que des putains patentées, vendues

à ceux-là mêmes dont nous espérions tirer profit, condamnées par ceux qui

nous ont réellement acquis.

Nous vivons aujourd’hui en un système, et cela n’a jamais été ainsi

formulé, où nos élites n’ont plus pour seule fonction que celle d’ouvrir et

d’éventrer nos terres à des puissances extérieures, d’en assurer la garde

tandis qu’elles se voient soigneusement pénétrées, asséchées, violées, et qui se voient pour cela grassement rémunérées. Tandis que l’on nous tient cois,

gardés, asservis aux nouvelles valeurs que ces « élites » sont chargées de

véhiculer, voyant nos terres et campagnes pillées, voilà que nous nous

trouvons exigés à cette place intermédiaire, inférieure mais non tout à fait

dernière, chargés d’assurer l’exploitation de ceux qui, plus bas encore,

auront à pourvoir aux besoins premiers de l’ensemble de la chaîne

alimentaire, et qui sur nous reporteront leurs yeux désirants et apeurés, en

ce qu’ils nous verront comme les contremaîtres chargés de consommer leurs

vies, et d’en redistribuer les fruits.

Notre intégration pleine et parfaite à ce système, qui, en purs chiffres

comptables, ne cesse de nous alimenter, est ce qui explique qu’autant de

désœuvrés et de désaffectés, trop abaissés pour jouer le rôle de

contremaîtres, trop élevés pour s’y soumettre, se trouvent laissés là, sur le

côté, dans la déshérence la plus absolue, gisant dans le creux de ce

purgatoire que l’on nomme modernité.

Perte de sens, bullshit jobs ou encore crise d’identité : qu’importent les

termes dont il est fait usage pour tenter de comprendre ce qui se joue. Tous

ne s’appliquent qu’à qualifier les conséquences, plutôt que de s’attacher à

analyser la raison systémique qui nous y mène, revers d’une médaille

partagée, raison dont le nom, indicible et inavouable, inassumable, est celui

qui d’antan fit notre fierté :

Colonialité.

Colons et colonisés, nous sommes devenus les contremaîtres d’un

système déterritorialisé qui, des paradis oligarchisés aux infernaux ateliers

du Sud-Est asiatique, nous a placés, en tant qu’entité territoriale et

populaire, nous, Français, en un entre-deux bâtard, désolidarisés de ceux

chargés de nous gouverner, pris en tenaille, incapacités à nous rebeller et

nous émanciper.

Sans valeur, pillés, nous avons progressivement sombré en la médiocrité.

Et les yeux, de nous, se sont détournés.

Toute société coloniale est par essence une société déstructurée, où la

perte de sens n’est que l’enfant du pillage de celle-ci par ses dirigeants, qui en conséquence réduisent à néant toute norme sociale et toute adhésion

fondées sur une quelconque forme de partage qui ne soit intéressée.

Toute société coloniale est par essence une société décadente, aveugle à

ses propres torts et méfaits.

Car toute société coloniale est une société où, pour survivre, il faut se

dégrader. C’est ainsi qu’en colonialité, pour pourvoir à sa propre

subsistance, il faut non seulement s’aveugler sur sa condition vassalisée,

mais au surplus persécuter quiconque oserait lever le voile sur des

conditions auxquelles l’on a tôt fait de se soumettre, par peur de perdre les

petits privilèges qui nous ont été accordés.

Une société coloniale est une société sans grâce, empêtrée dans son

mépris de soi, compromise par son envie permanente de se dévaster.

Nous avons accepté de devenir les contremaîtres d’un système qui, loin

de nous, à des milliers de kilomètres, fait rêver ses classes les plus asservies

en construisant auprès de ses bidonvilles des centres commerciaux que l’on

aurait tort de mépriser, villages Potemkine chargés d’y attraire une classe

moyenne naissante, qui trouvera matière à se distinguer en ressemblant à

ses maîtres et qui, dans la satisfaction de ses désirs et pulsions, y puisera

l’énergie pour reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui

leur sont imposés – évitant la conséquence autrement attendue en toute

psyché normale et sans système de récompense mimétisé de cet ordre,

c’est-à-dire l’épuisement rapide de ses sujets.

Il n’y a pas de grâce, aujourd’hui et en nos sociétés, à dominer. Nos plus

grands seigneurs ne sont plus eux-mêmes qu’un peuple de consommateurs,

différenciés seulement de nous par des degrés, par leur capacité à atteindre,

dans la démesure et la voracité, des niveaux de consommation qui nous

demeurent interdits. Plus rien ne nous en distingue, si ce n’est une unité de

mesure. Et cela dit tout de notre pauvreté.

Le système de production économique et marchand dans lequel nous

nous insérons craint l’épuisement du désir et de la pulsion qui en découlera

inévitablement, et cherche par tous les moyens à les faire persévérer. La

marchandise ne s’y distingue en rien du corps ou de l’idée. Le

consommable n’a pour seule fonction que de stimuler, et en stimulant, d’assurer la reproduction des moyens de domination, en organisant une

impression artificielle de rareté, et un besoin de la combler. Quel que soit le

niveau de ressources disponible, l’abondance est par système réservée à une

minorité, de façon à tenir en désir le reste de la société.

Il apparaît que par ailleurs cette abondance – d’autant plus excessive et

scénifiée qu’à défaut de système symbolique de distribution de la valeur,

elle est la seule marque de distinction qui demeure accessible – devient de

plus en plus difficile à générer1.

En tout système colonial, il faut nourrir le ventre gras du potentat chargé

d’ouvrir les portes et défaire les murailles qui protégeaient son peuple de

qui cherche à l’asservir et le piller. Nos dirigeants, d’antan nous

appartenant, tirent désormais majoritairement dîme de ce qu’ils permettent

à des tiers l’exploitation des Français. Ils sont pour cela lourdement

rémunérés et récompensés, empêtrés en un système complexe de

reconnaissance et de corruption qu’ils ne sont même plus en capacité de

penser, et qui les amène simplement à considérer comme inéluctables les

mécanismes ainsi déployés.

Ils sont payés, le plus souvent sans s’y intéresser, pour nous vendre et

nous exploiter, et doivent, pour y arriver, maintenir l’apparence de la

souveraineté.

C’est pour cela qu’ils se montrent si féroces face à qui, rompant le moule,

dénoncerait la gangue dans laquelle ils se sont enferrés.

Ils ne veulent pas voir leurs fers. Ils veulent se croire dignes et armés.

Ils ne sont que putes, prostitués.

Mais ils doivent cependant se convaincre pour nous convaincre qu’ils ne

l’ont jamais été.

Préserver notre pureté consistera, une fois au pouvoir, à laver les yeux de

ceux qui se seront ainsi empêtrés, et trancher la gorge de ceux qui, le regard

éclairci, continueront de nier.

Nier qu’ils nous ont trompés. Nier qu’ils nous ont pillés. Nier que, plus

grave encore, ils se sont et nous ont ainsi abaissés.

Servir la patrie consiste à refuser de se vendre à qui ne serait notre

compatriote ; ériger notre pair en absolu et s’assurer qu’à son tour, il s’offrira ainsi à cette idée qui nous a réunis.

Se rendre à ceux qui nous ont consacrés. Voilà la condition de la dignité,

le sens de la souveraineté.

 

*

 

Pourquoi s’engager en cette voie, qui à mille hydres et cent mille

ennemis nous exposera ?

Afin d’éprouver, peut-être, en ce désert qu’est devenue notre ère,

ensemble et fugacement, la jouissance qui consiste à dépendre d’un autre à

égalité, à se lier à l’autre au nom d’une idée, et ainsi faire société, sans

jamais se soumettre ou s’asservir autrement que dans l’expression de notre

volonté.

Afin d’éprouver peut-être cette jouissance qui consiste à se tenir à mille

lieues de l’onanisme de ceux que nous avons défiés, cette fierté qui

consiste, seuls, aux côtés de ceux que nous avons décidé d’aimer, à tenir

droit et à marcher.

Bien ou mal nés, la vie nous a amenés à tenir en ennemis ceux qui

survivent en faisant commerce de notre chair, ceux qui, par leur accès aux

ressources de l’État et à sa capacité à contraindre, ne survivent qu’à coups

d’humiliation de nos pairs et de corruption de nos ennemis.

Nous sommes ceux qui tiennent en ennemis ceux qui tiennent par la

concupiscence et arborent vides des figures délavées, fruits du néant et au

néant condamnés.

Nous sommes ceux qui meurent de honte de se voir ainsi représentés par

des êtres qui, de toute leur vie, n’ont su que piller, dont les mains bleues et

immaculées, se rabougrissent le temps passant, incapables d’engendrer la

moindre beauté, forcés de recourir à mille artifices pour masquer le teint

cadavérique qu’ils s’échinent à arborer.

Nous sommes ceux qui savent ce que cela coûte, que de passer sa vie à

produire, avant de se voir retirer ses ressources par des êtres sans âme ni pensée, pour en d’autres mains les voir détournées pour d’autres corps et

âmes acheter et exploiter.

Nous sommes ceux qui savent que le sentiment de dégoût qui naît à

l’idée de vies ainsi volées n’a rien à voir avec un quelconque isme, mais

avec un sentiment fondamental, propre à l’âme humaine, qui consiste à

alléger sa peine en dissolvant ce qui à l’autre nous rattache et nous relie, et

dans cette solitude nouvelle, se morfondre dans l’oubli.

Nous savons ce que cela fait, que d’être dirigés par ces petits marquis,

avachis en des palais que notre sang et notre sueur ont construits.

Nous sommes ceux qui tiennent en horreur les Grands.

Lorsqu’ils oublient que de notre sang ils sont nés, et qu’au sacrifice ils

sont voués.

Nous sommes ceux qui jouissent à l’idée qu’à la peur ils soient à nouveau

confrontés, et que dans ce tremblement rejaillisse l’altérité.

Nous ne sommes pas faits pour exercer le pouvoir. Nous le savons sale et

laid. Instrumental. Nous savons ce que recouvrent ces étoffes, fards et

accessoires. Nous savons qu’ils ne servent qu’à masquer les amas de glaires

et muqueuses, pisse et chiures, sang et humeurs, que ces palais ne cessent

d’engendrer.

Nous savons de quoi sont faits les parfums qu’exigent les pouvoirs pour

recouvrir l’odeur de fumier qu’ils ne cessent d’exhaler.

Nous nous savons enfin condition de leur vie, à ces dégénérés aux

prognathismes prononcés, réduits à toujours plus d’efforts pour tenter de

masquer les effets produits par leur consanguinité, dépendants de la vitalité

que nous sommes seuls encore à engendrer.

Nos visages, nos corps, contre leurs fracas et leurs apparats.

 

*

 

Nous avons besoin d’un pays qui non seulement demeure, mais retrouve

sa grandeur. Des critères objectifs permettent de le justifier, et d’arguer que la permanence de notre civilisation, de tout ce qu’elle a permis d’accumuler,

n’est pas que caprice ou affaire de pur intérêt, et justifie qu’un effort

collectif soit mené. Nous ne croyons pas aux fables humanistes, à

l’engagement désintéressé de tiers, mais en nos pairs et en leur capacité à

s’engager. Notre devenir vital, matériel et spirituel, dépend de notre

capacité à reconstituer la société, à la couver et à la régénérer. De sa

renaissance dépendra, pour des millions d’êtres humains, la possibilité d’à

d’autres se lier sans dominer, c’est-à-dire aimer et engendrer.

Nous avons longtemps été naïfs. Longtemps cru que la pureté loin du

pouvoir nous enjoignait de demeurer. Longtemps cru que des représentants,

encravatés ou non, suffiraient à défendre nos intérêts. Longtemps cru qu’il

suffirait de déporter sur eux nos saletés. Jérémie pourtant nous prévenait.

Ceux qui usurpent nos paroles pour les pourrir sur leurs lèvres fétides et

dans leur gosier de roulures, ceux qui nous empêchent de faire corps,

doivent crever.

Nous n’avons pas pris un chemin aisé. Partout le monde nous a failli.

Partout où nous posions pied, celui-ci s’ébranlait. Partout, nous qui croyions

à la pureté, qui détestions le pouvoir car nous le confondions avec ceux qui

l’incarnaient, nous sommes de ce fait laissés écraser. Éborgner. Matraquer.

Éventrer.

Ni par l’argent, ni par le pouvoir, ni par les princes, clamions-nous,

tendant la joue à qui nous frappait.

Il est temps d’en revenir. Nous ne sommes pas des Jean Huss. Fidèles à

sa mémoire, à ceux qui l’enfantèrent et qui en héritèrent, nous ferons de nos

cadavres victoires. Nous nous devons à notre patrie, mais aussi aux frères

qui, pour la leur en tout temps, se sont donnés : à nous maintenant non

seulement de nous révolter, de nous lever et de mater nos ennemis, mais

également de construire l’édifice d’où ils ne sauront nous arracher, et qui, à

tous ceux qui comme nous se seront donnés, s’offrira en identité.

Nous voulons être riches par nous, et non par emprunt, n’avoir pour juges

et bourreaux que ceux issus de nous.

Que les jugements nous transpercent, puisqu’ils viendront de nous. Qu’ils

ne laissent à l’amertume nul lieu, à l’erreur nul possible, puisqu’ils viendront de nous.

Qu’ils nous appartiennent autant que nous leur appartiendrons.

Que nous soyons, en eux, comme ils le sont, en nous.

 

*

 

Il n’y a pas plus de démocratie – pouvoir du peuple – qu’il n’y a de

république – chose de tous – en France.

Quant à la nation, c’est-à-dire ce qui nous constitue en tant que peuple,

elle périclite sous les coups de ceux qui, gavés, s’en montrent affamés et ne

cessent de la déchiqueter. Monceau de ruines, elle gît incandescente, en

notre attente. Politiquement, la notion – en tant que fait – n’est plus qu’un

substrat vide de toute réalité. En tant que symbole, elle n’est plus qu’une

peau de vache cuite et recuite, tannée jusqu’à devenir selle sur laquelle nos

ennemis se sont installés pour nous monter.

Notre démarche, qui vise à prendre le pouvoir par tous les moyens,

s’inscrit dans la légalité la plus primale. C’est-à-dire qu’elle recherche, en

les fondements de notre régime, en les profondeurs de notre Histoire, ce qui

des anfractuosités de nos terres coulera sur nos plus poreuses chairs.

L’homme qui vous parle est un spectre destiné à s’effacer. Sa fonction ?

Enflammer les êtres. Buvez mes paroles jusqu’à ce qu’elles soient épuisées.

Puis, prenez le relais.

À qui vous demandera votre identité, répondez : Qui suis-je ?

Qu’importe. Ma fonction est de vous embraser.

 

*

Nous sont ouvertes trois façons : l’élection, le coup d’État ou la

révolution.

 

1 C’est une problématique qu’un grand auteur de littérature, Georges Bataille, avait annoncée dans un ouvrage inachevé, La Souveraineté. Il prévenait des effets de perte du rapport au sacré de nos régimes politiques, et de la rupture des hiérarchies qui les avaient jusqu’ici structurés, anticipant une généralisation de la marchandisation des rapports humains qui, consacrant le règne de la bourgeoisie, ferait de l’argent notre seul instrument de distinction, amenant à un rapport de suraccumulation des biens à cette fin.

 

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