Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 9 sur 9

Pages du PDF

Coup d'état (French Edition)

Postface

 

Parfois, votre pays vous demande de le quitter. Il me semble que nous

avons atteint ce stade. Certains parlent d’exil, et, maladroits, en font une

scène. Ce fut le cas de mon ami Maxime Nicolle, que je ne connaissais

encore pas. Il fut l’objet de bien des sarcasmes, lorsqu’il annonça qu’il

quitterait le pays si rien ne changeait. « Mais vas-y, pars », clama la

bourgeoisie, en chœur, riant à sa propre victoire. Maigres furent les voix qui

le recouvrirent de leur amour, à cet instant, et l’implorèrent, comme elles le

devaient, de demeurer. C’était comme si on ne l’entendait pas, cette

déchirure interne, qui faisait que ce que vous aviez servi, ce qui vous avait

nourri, cette terre qui vous avait élevé et enfanté, grandi, vous rejetait sec et

sans appel. Ou comme si, justement, on l’entendait trop, et, trop éloigné de

ce sentiment et de ce rapport au politique, on ne pouvait que la

déconsidérer.

Ce sont des cristallisations, progressives, qui amènent à ces énonciations,

et auxquelles l’on ne peut rien. On peut entendre ce qui nous vient, ou se

taire – puisque parole et écoute sont liées. On peut attendre que la terre

assoiffée qui nous avait adopté se fasse tout à fait vengeresse et nous

engloutisse, ou y échapper. On peut chercher à être absorbé, devenir terre

parmi la terre, ou encore, ailleurs, un instant, papillonner.

Ce sont des choix éloignés de l’éthique et de la morale, qui ont trait à

l’accouplement, à la volonté de tendre ou de détendre, de pénétrer ou de se

retirer. Personne ne juge, personne ne pourra juger du désir, de la capacité à

aimer. Il en va de notre rapport à la terre, notre terre.

Qu’est-ce qui fermente le rejet ? Ce sont parfois des strates accumulées,

saturantes, qui nous semblent alors trop profondes à creuser. Ce sont parfois des pics abrupts, de violentes résurgences, enfin, des accroissements ou

agrégats contre lesquels rien ne peut être fait.

C’est, en ce qui me concerne, l’appel d’un ailleurs fécondé il y a cinq ou

six ans, le jour où une femme que j’aimais me quitta brusquement. Alors la

terre oui, se scinda et s’effrita, s’éboulant et dévoilant de dévorantes

entrailles à fleur de ciel. L’on brusqua tous les diables, qui surgirent : ils

m’enserrèrent et m’entourèrent, ils dansèrent et, dans ce que l’on appelle

l’angoisse, m’errèrent. M’errèrent oui, puisque mû par une force incertaine

et à peine connue, je me vis par eux projeté dans les rues d’une ville qui,

sans attache soudain ni sol, n’avait plus lieu ni point.

Je n’étais plus rien qu’une âme déchue, l’un de ces esprits vaudouisés

que l’on peine à remarquer, et qui s’épuisa à force de marcher, quêtant un

repos qui jamais ne venait. Je ne dormais plus, je ne regardais plus, mon

âme était sèche et j’étais là oui, écreusé et ébouillanté, les pensées

accumulantes, effilochées, surgissantes de profondeurs inconnues, rimant à

qui le voudrait.

Incapable d’aimer, désespéré de m’offrir, ressemblant à ces spectres

jusqu’alors fréquentés sans les voir. Et dans ce premier assourdissement, ce

sourd avertissement, les drames qui suivraient. L’âme asséchée, la

découverte d’un monde, celui des morts-vivants, qui parfois toute une vie,

la traversent sans jamais l’éprouver.

La chaleur partout manqua. Cette chaleur qui jusque-là m’avait

empourpré, me donnant cet air enfantin qui soudain me quittait.

Alors, la lutte. La mort ou la lutte, pour retrouver cette âme et cet amour

échoués.

Alors la mort et la lutte, par le corps, cette résistance qui bientôt nous

lierait.

Six ans plus tard, le rejet. Sous forme de doux avertissement : une femme

et je peine à l’énoncer, qui me prévient silencieusement, par l’économie de

ses gestes et ses regards apaisés : « Pars, pars. »

Puis plus durement, de la façon que l’on sait.

Partir. Non pour fuir – en cela, pour cela, je suis là. Mais parce que l’on

s’y voit requis. Exil ou avanie.

Je reste là. Mes terres, espagnoles et portugaises, sont trop sœurs et trop

proches de celle qui m’a façonné pour me distancer. La France, pas assez

lointaine et trop aimée.

Je sais ce qu’il en irait que de n’embrasser le nouveau monde, disons, ces

lieux où l’Hexagone et la métropole s’enlacent encore, où, juridiquement,

l’on peut encore être « propre à la France », propre à ses empires, sans pour

autant ne plus frémir à ses côtés.

Tenir près ou loin, comme nombre avant moi. Mi-ailleurs, mi-là.

Là, trop là.

Je vous ai parcourus ces dernières années, de fond en comble, fréquentés,

accompagnés, parfois protégés. Côte à côte, nous avons, ensemble, lutté,

oui, ce sont des termes que l’on peut utiliser, et cela nous a coûté.

Ensemble, nous avons germé, fleuri, dépéri. Peu ont subsisté.

Je vous aime, et déjà vous me manquez. Dans les rythmes de vos

présences maintenues et préservées, malgré le silence qui parfois

s’incrustait.

Vous m’avez offert un miracle. Celui de vous avoir rencontrés, et à

travers vous, une France que, depuis l’enfance, j’avais toujours rêvée.

Vous en êtes la fierté et la beauté. Persistez et luttez. Vous avez les

instruments, maintenant, pour les dévaster.

De loin ou de près, dans l’indéterminé.

 

Pensées.

 

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Coup d'état (French Edition)

Juan Branco

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.