Coup d'état (French Edition)
Postface
Parfois, votre pays vous demande de le quitter. Il me semble que nous
avons atteint ce stade. Certains parlent d’exil, et, maladroits, en font une
scène. Ce fut le cas de mon ami Maxime Nicolle, que je ne connaissais
encore pas. Il fut l’objet de bien des sarcasmes, lorsqu’il annonça qu’il
quitterait le pays si rien ne changeait. « Mais vas-y, pars », clama la
bourgeoisie, en chœur, riant à sa propre victoire. Maigres furent les voix qui
le recouvrirent de leur amour, à cet instant, et l’implorèrent, comme elles le
devaient, de demeurer. C’était comme si on ne l’entendait pas, cette
déchirure interne, qui faisait que ce que vous aviez servi, ce qui vous avait
nourri, cette terre qui vous avait élevé et enfanté, grandi, vous rejetait sec et
sans appel. Ou comme si, justement, on l’entendait trop, et, trop éloigné de
ce sentiment et de ce rapport au politique, on ne pouvait que la
déconsidérer.
Ce sont des cristallisations, progressives, qui amènent à ces énonciations,
et auxquelles l’on ne peut rien. On peut entendre ce qui nous vient, ou se
taire – puisque parole et écoute sont liées. On peut attendre que la terre
assoiffée qui nous avait adopté se fasse tout à fait vengeresse et nous
engloutisse, ou y échapper. On peut chercher à être absorbé, devenir terre
parmi la terre, ou encore, ailleurs, un instant, papillonner.
Ce sont des choix éloignés de l’éthique et de la morale, qui ont trait à
l’accouplement, à la volonté de tendre ou de détendre, de pénétrer ou de se
retirer. Personne ne juge, personne ne pourra juger du désir, de la capacité à
aimer. Il en va de notre rapport à la terre, notre terre.
Qu’est-ce qui fermente le rejet ? Ce sont parfois des strates accumulées,
saturantes, qui nous semblent alors trop profondes à creuser. Ce sont parfois des pics abrupts, de violentes résurgences, enfin, des accroissements ou
agrégats contre lesquels rien ne peut être fait.
C’est, en ce qui me concerne, l’appel d’un ailleurs fécondé il y a cinq ou
six ans, le jour où une femme que j’aimais me quitta brusquement. Alors la
terre oui, se scinda et s’effrita, s’éboulant et dévoilant de dévorantes
entrailles à fleur de ciel. L’on brusqua tous les diables, qui surgirent : ils
m’enserrèrent et m’entourèrent, ils dansèrent et, dans ce que l’on appelle
l’angoisse, m’errèrent. M’errèrent oui, puisque mû par une force incertaine
et à peine connue, je me vis par eux projeté dans les rues d’une ville qui,
sans attache soudain ni sol, n’avait plus lieu ni point.
Je n’étais plus rien qu’une âme déchue, l’un de ces esprits vaudouisés
que l’on peine à remarquer, et qui s’épuisa à force de marcher, quêtant un
repos qui jamais ne venait. Je ne dormais plus, je ne regardais plus, mon
âme était sèche et j’étais là oui, écreusé et ébouillanté, les pensées
accumulantes, effilochées, surgissantes de profondeurs inconnues, rimant à
qui le voudrait.
Incapable d’aimer, désespéré de m’offrir, ressemblant à ces spectres
jusqu’alors fréquentés sans les voir. Et dans ce premier assourdissement, ce
sourd avertissement, les drames qui suivraient. L’âme asséchée, la
découverte d’un monde, celui des morts-vivants, qui parfois toute une vie,
la traversent sans jamais l’éprouver.
La chaleur partout manqua. Cette chaleur qui jusque-là m’avait
empourpré, me donnant cet air enfantin qui soudain me quittait.
Alors, la lutte. La mort ou la lutte, pour retrouver cette âme et cet amour
échoués.
Alors la mort et la lutte, par le corps, cette résistance qui bientôt nous
lierait.
Six ans plus tard, le rejet. Sous forme de doux avertissement : une femme
et je peine à l’énoncer, qui me prévient silencieusement, par l’économie de
ses gestes et ses regards apaisés : « Pars, pars. »
Puis plus durement, de la façon que l’on sait.
Partir. Non pour fuir – en cela, pour cela, je suis là. Mais parce que l’on
s’y voit requis. Exil ou avanie.
Je reste là. Mes terres, espagnoles et portugaises, sont trop sœurs et trop
proches de celle qui m’a façonné pour me distancer. La France, pas assez
lointaine et trop aimée.
Je sais ce qu’il en irait que de n’embrasser le nouveau monde, disons, ces
lieux où l’Hexagone et la métropole s’enlacent encore, où, juridiquement,
l’on peut encore être « propre à la France », propre à ses empires, sans pour
autant ne plus frémir à ses côtés.
Tenir près ou loin, comme nombre avant moi. Mi-ailleurs, mi-là.
Là, trop là.
Je vous ai parcourus ces dernières années, de fond en comble, fréquentés,
accompagnés, parfois protégés. Côte à côte, nous avons, ensemble, lutté,
oui, ce sont des termes que l’on peut utiliser, et cela nous a coûté.
Ensemble, nous avons germé, fleuri, dépéri. Peu ont subsisté.
Je vous aime, et déjà vous me manquez. Dans les rythmes de vos
présences maintenues et préservées, malgré le silence qui parfois
s’incrustait.
Vous m’avez offert un miracle. Celui de vous avoir rencontrés, et à
travers vous, une France que, depuis l’enfance, j’avais toujours rêvée.
Vous en êtes la fierté et la beauté. Persistez et luttez. Vous avez les
instruments, maintenant, pour les dévaster.
De loin ou de près, dans l’indéterminé.
Pensées.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Coup d'état (French Edition)
Juan Branco
Des livres comme celui-ci
-
Hanouna French E
-
Considerations politiques sur les coups d'estat
-
L'anarchie et l'eglise
-
Macky Sall face
-
Contre letat isl
-
Lettre ouverte à Jacques Chirac
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.