Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 4 sur 9

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Coup d'état (French Edition)

DEUXIÈME PARTIE. Comment ?

DEUXIÈME PARTIE

 

Comment ?

 

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I. L’élection

 

Il n’existe aucune possibilité de jouer le jeu institutionnel sans se

soumettre aux contraintes oligarchiques que nous avons préalablement

décrites. Rappelons-le : en système électif, la visibilité détermine la

capacité à attraire les votes.

Qui contrôle le visible contrôle le pouvoir. Qui contrôle les mécanismes

d’accession à la visibilité contrôle les mécanismes d’accession au pouvoir,

et donc le pouvoir lui-même et à travers lui l’accès aux ressources que

l’État collecte et prélève sur l’ensemble du territoire, ses citoyens et ses

entités économiques, avant de les redistribuer selon les priorités fixées par

le gouvernement et le parlement ; c’est-à-dire par des personnalités

cooptées à cette fin et placées en position de se faire voir, et donc élire, par

les détenteurs des leviers d’accès à la visibilité.

Cette boucle est la clef de voûte de la reproduction sociale et du maintien

de l’ordre établi en régime représentatif. Les classes dominantes s’appuient

sur toute une série de couches intermédiaires pour permettre au système de

tenir : il y a bien entendu, dans un premier temps, le contrôle sur les

modalités de formation des futurs « élus », et le contrôle sur l’agencement

symbolique du système, qui favorise tel comportement, telle valeur, telle

qualité en les rendant socialement dominants. La reproduction sociale et la

promotion de l’idéologie du mérite (sic) jouent un rôle fondamental dans ce

cadre ; ainsi, plus largement, que le contrôle des moyens de production de

tout ce qui a trait à la « culture », aux modes de vie et à l’organisation

sociale.

Si jusqu’à 90 % des élèves des très « grandes écoles françaises »1, ces

lieux où sont formées, après le baccalauréat, la quasi-totalité de nos classes

dirigeantes, sont des rejetons des classes les plus favorisées de la société 2, assurant ainsi naturellement à l’ordre établi sa reproduction ; et que le filtre

qui permet d’assurer cette reproduction est principalement mis en œuvre via

des oraux chargés d’opérer la sélection finale selon les affinités électives de

classe 3 permettant de profiler les candidats ; si, par ailleurs, le financement

des productions artistiques et culturelles fait l’objet d’un âpre encadrement,

tant étatique qu’économique, par les mêmes classes dominantes ; il reste

qu’en cette dernière espèce, la mondialisation a délayé le contrôle serré

qu’opéraient les élites sur les modes de vie et valeurs de la société en tant

qu’ensemble, se laissant absorber par des systèmes de contrôle et

d’édification non nationaux (largement états-uniens) ; et qu’en ce qui

concerne la première, celle qui a trait à la sélection scolaire, le contrôle

demeure un contrôle « de classe », générique plutôt que fondé sur des

allégeances individuées, par essence prône à l’erreur statistique et à des

transfugations potentiellement dangereuses, qui expliquent l’existence de

seconds degrés de contrôle (par exemple à la première grande école, déjà

très sélective, va se surajouter une seconde, l’ENA/ l’INSP, qui elle-même

va opérer un tri selon des critères non objectivables [via la note de stage

notamment] entre ses éléments sur-sélectionnés, pour ne donner accès aux

grands corps [Inspection générale des finances, Cour des comptes, Conseil

d’État] 4, c’est-à-dire aux maîtres des ressources d’État).

Ce système crée des êtres atrophiés, abrutis par la multiplication de rites

initiatiques, les jeux de cours, l’isolement du reste de la société et enfin,

pour les pires, les excès de laudation et en conséquence d’ego, de pouvoir et

de satisfaction personnelle qu’ils en tireront, rendus en échange détenteurs

d’un certain nombre de privilèges et d’informations sur le fonctionnement

réel de l’État, de l’économie et de la société, qui leur donneront une valeur

de marché très importante, d’où les phénomènes de pantouflage, avantages

acquis à la condition seule de leur plus absolue fidélité au système qui les a

façonnés et fomentés.

Si cependant le système est fait de façon à produire des machines

standardisées, crantant leur fidélité et considérant en conséquence comme

non nécessaire toute forme de contrôle de leurs privilèges sérieuse, il

arrive – rarement – que certains des poulets ainsi élevés en batterie échappent à leur maître, et rendus à leur pleine nature, se rendent

responsables des pires folies. On ne compte les exemples, décrits dans notre

Discours à Polytechnique et largement connus, qui amènent, dans le

meilleur des cas, aux pires excentricités – songeons à l’anniversaire

organisé par Carlos Ghosn dans le château de Versailles qu’il avait pour

l’occasion d’un événement mondain tout entièrement privatisé, domestiques

en livrée inclus –, et dans le pire, à de véritables naufrages industriels

coûtant des milliards d’euros au contribuable, comme ce fut le cas en ce qui

concerne la gestion d’AREVA par Anne Lauvergeon, se transformant alors

en dangers pour la subsistance de la République, non plus seulement d’un

point de vue symbolique, mais matériel.

La dérive est d’ailleurs telle que l’on finit par poser la problématique de

ce système de reproduction sociale et de formation non pas sous l’angle de

son efficacité, mais de celui de la justice sociale, ce qui suffit à démontrer la

place que ces usines à privilèges ont fini par occuper dans l’espace social et

les intentions qui animent ceux qui nous représentent à leur égard. La

déréliction du sentiment national et de croyance en l’État ne nous amène

plus à considérer ses branches comme nos outils et instruments, dont on

souhaiterait qu’ils soient fonctionnels et efficaces, mais comme des

machines à accaparer des ressources dont on espère au mieux la distribution

plus équitable, en toutes circonstances d’en avoir une part.

Une fois l’acculturation mise en œuvre et la première sélection de ceux

qui seront maîtres de nos ressources établie, il y a ensuite, plus

prosaïquement, l’ensemble des instruments qui vont devoir être mobilisés

afin de nourrir la machine, ou plutôt devrait-on dire, la bête

informationnelle qui s’assurera de la stabilité du système. La République

française doit composer avec une dimension « représentative », dont les

constituants sont choisis par voie d’élection. On indique représentative

entre guillemets là encore, tant le terme relève de la fable et de la croyance,

nous offrant un merveilleux exemple de la capacité de l’être humain à nier

l’évidence à l’aide de concepts et de catégorisations du réel aussi fallacieux

qu’éthérés. Rappelons à ce simple titre que le nombre d’ouvriers et

d’employés élus à l’Assemblée nationale et au Sénat ces dix dernières années, se compte en nombre simple, entre 1 et 5 % par mandat, alors qu’ils

composent encore 50 % de la population ; sans parler de ces bons gros

bourgeois du gouvernement qui en sont réduits à invoquer des aïeuls

contremaîtres pour légitimer leur ancrage dans un réel qu’ils n’ont jamais

fréquenté.

Comment faire tenir une telle fable, où l’ensemble des pouvoirs se

concentre en de si petites mains, dégradées par les reproductions

dégénérescentes successives et la perte de diversité sociale, culturelle,

génétique et pensive qui s’ensuit ?

Grâce à des êtres transformés en instruments. Au-delà des médias eux-

mêmes et de leurs journalistes, qui devront être abrutis plutôt que

commandés, s’ajoutera une myriade d’instances chargées de « nettoyer » le

réel et de rendre le laid brillant. J’en parle d’ailleurs, assurément, de

première main. Quiconque a assisté à un mariage bourgeois dans le centre

de Paris et a dû supporter le défilé de visages atteints par le lucre et le

stupre, l’insuffisance mentale et physique, l’absence, en somme, de toute

dynamique et rapport au monde que l’on pourrait considérer d’une

quelconque façon de stimulant ou de sain, sait ce que ces termes n’ont

d’euphémisant, et à quel point ils sont éloignés de toute forme de

métaphore.

Les agences de communication, cabinets de conseil et instituts de

sondage, détenus le plus souvent par les oligarques qui détiennent les

médias qui relayeront leurs productions ; les paparazzis, sources,

« plumes » et autres employés chargés d’alimenter lesdites institutions et la

machine à informer et communiquer ; les cabinets politiques divers

(ministériels, territoriaux, parlementaires) chargés de faire écran entre le

politicien et l’administration, instruisant cette dernière pour favoriser le

premier, tout en distribuant anecdotes, histoires et faits enjolivés aux

institutions précitées ; les policiers et magistrats chargés de collecter les

informations qui nourriront les membres de ces cabinets et d’abattre les

adversaires choisis par ces derniers ; les hauts fonctionnaires nommés par

les politiciens et leurs conseillers, chargés d’instruire et de superviser les

fonctionnaires mentionnés ; les intermédiaires chargés de collecter les finances et de corrompre, légalement ou illégalement, tout ce beau monde,

et d’assurer que le lien, sans être trop explicite, ne sera jamais rompu entre

ces instruments et ceux qu’ils sont censés alimenter ; les institutions écrans

chargées de masquer le financement de ces opérations ; les militants et

« bénévoles », enfin, espérant en tirer bénéfices personnels ou

symboliques ; constituent la nuée qu’il faut traverser pour tenter d’exister

politiquement en ce pays, sans s’épuiser et en préservant sa dignité, sa

sérénité et sa sincérité.

En cet immense enchevêtrement, particulièrement coûteux et où se

vautrent, quotidiennement, des dizaines de milliers d’individus formés par

la collectivité, s’épuisent les ressources publiques et se trouve la principale

source d’abaissement de notre régime.

Ce système génère et est généré par la corruption. Les politiciens se

trouvent ainsi en permanence à la recherche de ressources « détournées »

leur permettant de se positionner dans la course aux petits chevaux qu’ils

ont choisi de mener et qui leur donnera l’illusion de pouvoir et de

reconnaissance. Comme les meilleurs cyclistes, se montrant prêts à tout

pour y accéder, à commencer par « offrir » des ressources d’État, via

subventions, recrutements, ajustements réglementaires ou législatifs, à leurs

généreux bienfaiteurs, ils n’hésiteront pas à mobiliser la moindre substance

leur permettant d’accélérer leur parcours et de prendre tous les chemins de

traverse qui mèneront plus souvent à la déchéance qu’à la gloire.

Il faut grandir en ce monde, passer chaque étape, instituée de façon à

vous rendre complice et vous accoler à ces appareils de pouvoir, apprendre

à se taire, acquiescer, se mouler dans, pour en mesurer la laideur. L’opinion

publique, manipulée et abrutie par un déversoir continu de polémiques

stériles, « sujets » mis en épingle pour favoriser un tel, dégrader un autre,

incapacitée à inscrire sa réflexion dans un quelconque rapport au temps,

réduite à organiquement sentir la trahison sans ne jamais donner prise sur le

cours des événements, l’opinion publique donc, servira de variable

d’ajustement et de moyen de pression supplémentaire. Car il serait

mensonger de prétendre que cette corruption s’arrête aux membres des

classes dominantes, qui disposent au contraire de relais puissants au sein de la société, et qui réussissent parfois, bien que de plus en plus rarement, à

mobiliser d’importantes masses pour finir d’éreinter et d’écraser l’ennemi

qui aurait eu le malheur, non pas tant de s’opposer à eux que de les exposer.

Les exposer plutôt que de s’opposer, car « s’opposer », en ce système,

consiste le plus souvent à pénétrer les antichambres du pouvoir en attendant

impatient d’avoir à son tour accès auxdites ressources, en bénéficiant entre-

temps de confortables revenus et d’une visibilité qui préserve des plus sales

manœuvres. Voilà ce qui explique que le titre de « républicain » se voit

autodécerné en nos temps, par exemple, entre Édouard Philippe et Jean-Luc

Mélenchon, en une comédie dégoûtante et pourtant répétée. Dire de

quelqu’un qu’il est républicain revient aujourd’hui à dire qu’il est « des

nôtres » ; et par nôtres, il faut entendre la coterie corrompue qui se distribue

le pouvoir en agitant alternances et rituels faisandés pour distraire le peuple

et lui donner l’impression de peser.

Je n’ai que peu de doutes sur la façon dont les historiens verront tout cela

lorsqu’ils se pencheront sur notre piteuse décadence, dans les siècles à

venir. Fondement anthropologique de toute société, la corruption est aussi

ancrée dans l’homme que le pourrissement dans la chair. Elle est

l’inéluctable, la fatalité contre laquelle il est cependant impossible de se

lever sans apparaître déjà comme appartenant au règne de la nuit, d’une

mort avariée.

Elle permet cependant de tenir et de relier les êtres avilis et abaissés à un

régime où tout s’effondre. Il faut imaginer la gangue et le mucus, le stupre

et le dégoulinant, encadrés par des barreaux fermes et inaltérables, qui ne

deviennent friables que par l’oxydation interne que suscitent, sous les

peintures, ces matières accumulées. La dégradation est quotidienne :

s’oxydent au fur et à mesure les organes, remontent les gaz et les senteurs,

s’apprêtent à la brisure les poutres de fer et d’acier, dévorées par la brûlure

d’un monde qui pille ses soubassements pour se précipiter dans son

effondrement.

Quiconque s’étonne de notre absence de mention de l’écologie et du

monde, comme pensée environnant la nature, n’a en rien compris ce qui

vient d’être dit. Qu’il se reporte à Abattre l’ennemi.

*

 

 

Il n’y a être plus prostituable au sein de ce système que son petit soldat

par excellence, le gardien de la visibilité, le détenteur de ses clefs, en

d’autres termes : le journaliste français. Celui-ci, mal payé, maltraité, tire

jouissance d’être dans le secret des dieux, dans les petits papiers de ceux

qui rythment le quotidien du petit Paris ; d’enfin, faire et défaire les

réputations selon les instructions qui par d’autres seront données, ou mieux,

selon les préférences et jeux d’alliance qui, en dehors de son petit regard

étriqué et borné, seront élaborés.

Il faut une grande expérience et un plus grand savoir encore pour pouvoir

se défaire de l’ensemble des présomptions, contraintes sociales et forces qui

s’appliquent à notre volonté ; à commencer par la plus grande, qui consiste

à croire en notre libre arbitre politique intellectuel, lorsqu’on est un petit

laquais.

C’est pourquoi les journalistes sont sélectionnés parmi les individus les

plus médiocres de notre société. Citadins d’extraction moyenne, formés

dans des usines à ne rien apprendre – les écoles de journalisme et les IEP –,

recrutés à un âge où ils n’ont rien connu ni traversé, si ce n’est les tavernes

des XIe et XXe arrondissements de la capitale, encadrés par une hiérarchie où

se mêlent l’insignifiant et les êtres les plus roués, ils sont de la chair à canon

oligarchique.

Placés dans un environnement aussi concurrentiel et saturé qu’il est sous-

financé, sous-payés et précarisés, ils se montrent prêts à tout pour recevoir

une once de reconnaissance, à commencer par, donc, prostituer leur plume

et leur ersatz de pensée. Il suffit de se comporter avec eux avec quelque

éducation, en leur permettant de préserver l’illusion d’autonomie d’action et

de pensée ; de leur montrer une forme de puissance et d’assise sociale qui à

leur tour, lorsqu’ils se feront les relais de vos intérêts, leur permettront d’en tirer bénéfice, et vous voilà assuré de leur infinie reconnaissance et de leur

servilité.

Montrez-vous conscient de leur rôle parfaitement instrumental, de leur

parfaite absence d’autonomie de volonté ; tentez de le leur faire prendre

conscience, alors que vous ne seriez détenteur d’une quelconque forme de

magistère « officiel » ; et menacez un quelconque intérêt qu’ils pourraient

servir et vous voilà certain d’être voué aux pires gémonies et blacklisté,

sans qu’ils ne ressentent le besoin de se justifier.

Le régime des petites faveurs et des préférences est clef au sein du petit

Paris, chacun aimant à s’ériger en marquis de l’autre, et ainsi, se donner

l’impression, malgré des conditions matérielles pour le moins affligeantes et

un cadre de vie appauvri, de dominer. La satisfaction narcissique qui en sera

tirée, et qui explique que des dirigeants de grandes rédactions acceptent de

se faire régulièrement inviter au sein de grands hôtels et autres suzerainetés

pour être gavés par des personnes qu’ils sont censés contrôler, avant de leur

rendre l’addition par quelques mots sentis, suffira à balayer les humiliations

quotidiennes et le misérable rôle qu’ils ne cessent de jouer.

Valets d’intérêts, les plus « indépendants » restent par essence,

ontologiquement, dépendants du système dont ils prétendent se distinguer,

forcés de nourrir et de caresser leurs sources, seules à même de leur offrir

une matière à spectacle suffisante pour séduire leur lectorat et engranger des

revenus. Donner matière à penser consiste à s’éloigner du cerveau reptilien

des citoyens, et par conséquent, risquer de les perdre au profit d’une

machine à abrutir qui, elle saura engranger les bénéfices espérés.

Les grandes rédactions françaises, qui ont failli disparaître – c’est là peut-

être l’un de nos plus grands regrets, que le grand capital, allié à de

généreuses subventions d’État, les ait sauvées in extremis alors que le

marché s’apprêtait à nous en libérer –, sont ainsi des édifices branlants,

toujours menacés par la médiocrité ontologique à laquelle les vouent leurs

compromissions et la nécessité d’employer des êtres qu’il n’est pas même

nécessaire de diriger pour en faire les laquais du régime qui les a engendrés,

auxquels s’ajoutent quelques plumes et pensées plus ou moins serviles,

prêtes au compromis ou capables, dans des excès d’orgueil que le salariat saura lisser, de parfois travailler pour publier des informations qui in fine

susciteront l’intérêt du public qu’il s’agit tout de même, après tout,

d’entretenir et capter.

En somme, de branlants et toxiques édifices qui toujours alternent entre

spectaculaire et servilité, et nous n’entrerons à ce stade, par économie de

temps, sur les dépendances qui, aux grandes structures supra-oligarchiques,

comme les GAFAM, et leurs ressources publicitaires, ne cessent de les

soumettre5.

Rappelons ce simple fait : en ce qui concerne tout être humain ayant

accepté de se soumettre et de se salarier, la gamelle commande seule le

comportement. Et cette gamelle, en ce qui concerne les journalistes, nous ne

la remplissons que marginalement. C’est bien la caste de maîtres que nous

avons fréquentée et exposée qui in fine commande leurs estomacs, et qui en

conséquence, dirige leurs paroles et écrits.

Tout cela va bien au-delà des médias.

La maîtrise de nos ennemis, en un système électif et représentatif, des

différents pans du système, est ainsi plurielle. Elle touche à la fois aux

mécanismes d’approbation, de cooptation et d’intégration institutionnels ;

aux instruments de coercition et de distribution des ressources qui sont par

ce premier biais contrôlés ; enfin aux instruments de conformation,

d’adhésion et de formation du consentement. Au-delà des questions

purement matérielles, cette maîtrise exige un contrôle de la production de la

parole, de l’écrit et de l’image. Leurs armes sont le droit – c’est-à-dire le

mot – et le symbole, qui constituent les fondements des régimes

d’autorisation et d’interdiction, d’édiction des normes sociales, politiques,

économiques et juridiques qui parsèment nos sociétés et corsètent l’accès à

leurs ressources. Il ne faut y rechercher d’autre rationalité que celle qui

permet à un système de tenir. S’y ajoute le contrôle sur les récits, enfin, sur

la visibilité déjà détaillée.

Ce contrôle exige, comme on l’a dit, une grande consommation de

ressources, qui sont tirées en grande partie des moyens concentrés par

l’État, via l’impôt et les diverses taxes et cotisations qu’il est chargé de

collecter et redistribuer. Il repose en d’autres termes sur chacun d’entre nous, alors qu’il apparaît impositif et constitue, avec l’avarie du système

judiciaire, le principal ferment de toute révolution.

Il faut en effet attraire l’attention et sans cesse légitimer la domination, et

cela, dans une infinité de domaines, en déguisant les laideurs décrites de

bien des artifices qui mobiliseront artistes, intellectuels, magistrats et

décideurs qui à leur tour exigeront leur propre cour, que l’on aura à guinder

d’autant plus qu’elle sombrera dans la médiocrité.

Prenons l’exemple suivant. Pour maintenir la force et la cohérence d’un

édifice juridique, en particulier lorsque celui-ci est fondamentalement

injuste, il faut se montrer en capacité d’acheter les meilleurs esprits, et de

leur offrir une position sociale suffisamment confortable pour s’assurer

qu’ils y œuvreront avec entrain, fidélité, et se tiendront cois, tant quant au

sens profond de ce à quoi ils œuvreront, qu’au sujet des trahisons quant aux

promesses qu’ils nous feront. Pour que ce silence ne leur pèse et devienne

source de remords et culpabilité, il faudra acheter un nombre conséquent de

comparses chargés de former une cour qui, par imbrications

institutionnelles, collégialités, systèmes de validation internes mais aussi,

extérieurement, via des colloques, publications, promotions, décorations,

mondanités et récompenses, maintiendra leur aveuglement et leur

excitation. Contrôle, conformation et laudation se déclineront en autant de

mécanismes dont la seule fonction sera d’obtenir appui et validation, créant

artificiellement des édifices qui, par leur seul poids, comme les plus grandes

gourmandises, impressionneront le quidam, trop conscient de ce qu’il en

coûterait de s’y opposer, et concédant en cela à ses décisions sans ne plus

rechigner. Valider, appuyer, nourrir, renforcer les orientations prises par leur

pair, le coopter et en assurer tant la reproduction que la préservation.

S’assurer au surplus qu’à ce système dont on aura pris garde qu’il soit

fonctionnel et pleinement en accord avec nos intérêts, s’ajouteront des

mécanismes permettant en situation de crise d’obtenir que celui-ci demeure

soumis, c’est-à-dire qu’il ne dévie d’une instrumentation qu’il aura fini par

sanctifier et considérer comme fin en soi, avec le rappel à ce qu’il est : un

simple moyen. Éviter en conséquence qu’il ne devienne pouvoir en soi, ou à

l’inverse entité consciente de sa propre corruption, en d’autres mots : que trop aveugles à leurs propres étincelances et à la perfection interne de leur

fonctionnement, les magistrats ne se croient rois.

Que de ressources donc, lorsque l’on pense qu’il faut reproduire à chaque

échelle et pour tout domaine ces fonctionnements, de façon à assurer la

pérennité du pouvoir et sa capacité à s’imposer, tout en maintenant les

apparences, et la croyance de chacun de ses propres membres en sa valeur,

sa capacité à influer en son sein, et l’autonomie de sa volonté.

Que de ressources, auxquelles il faudra ajouter celles dédiées au

financement des intellectuels, universitaires, philosophes, artistes, chargés

d’habiller la mariée, en la guindant, l’illustrant, la décorant, l’expliquant, la

fondant et la légitimant par d’ineptes raisonnements, enfin, dans un rapport

de pur onanisme et de quant-à-soi, la louant, de telle façon qu’ils se

convainquent eux-mêmes et le monde de ce que tout ce beau monde,

paradoxalement, appartiendrait au domaine de l’évidence et de

l’incontestable ; nourrissant chacun de ces membres de « prêt-à-penser »

qui leur permettra non seulement de se distinguer, mais de convaincre et de

se convaincre du bien-fondé et de la dimension « idéelle » – et non

simplement prostituée – de leur destinée.

C’est ainsi que les « concepts » et autres habillages de rapports de forces

et de purs intérêts serviront de couche supplémentaire, permettant de se

défaire des complexes et scrupules que l’on avait à servir, et non exister en

une quelconque forme de souveraineté, écrasant toute contestation fondée

sur la réalité matérielle, l’évidence, au nom de grandes idées et plus

puissantes et irrésolubles encore questions.

Ne parlons pas là des rôles encore plus cruciaux et déterminants de

concepts tels que l’amour ou d’autres fictions encore dont le dévoilement

trop brusque menacerait de briser les échines sur lesquelles bien des

camarades demeurent prostrés.

 

*

Ceux qui croient encore en l’élection doivent en conséquence considérer

comme acquis qu’ils n’arriveront à rien sans s’appliquer à des prises de

judo permanentes. Il leur faudra s’accoupler à la mante qui fera tout pour

les étouffer.

À mon sens, on ne prend pas le pouvoir en se rendant dépendant de

l’existant. Autrement, on en devient l’esclave, l’instrument. C’est d’ailleurs

ce qui arriva à Napoléon, emporté par sa fougue et son élan, et qui induit en

erreur Hegel, lui faisant féconder sa brillante théorie sur l’Histoire, aveuglé

par un exemple qui n’en était pas un, cornaqué par les Fouché, Talleyrand et

autres hommes de l’ombre qui, eux, tenaient la barque que Monsieur

Bonaparte se contentait de naviguer.

Lorsqu’ils se refusèrent à lui obéir, le roi nu dut se contenter d’une île

isolée et de conter son histoire, pour tenter de se glorifier. Eux, dans leurs

bas de soie, continuaient de déguster.

La conséquence que l’on déduit de tout ce qui vient d’être exposé est

simple : il faudrait, par cette voie, pour régner, devenir putes et bourgeois.

Pourquoi pas.

C’est la stratégie qu’a suivie, par exemple, à l’orée des années 2020, la

France insoumise, bénéficiant des règles conçues par le système politique

existant pour institutionnaliser et absorber les oppositions, les faire parties

d’un même tout, et que les membres de ce parti français se seront échinés à

tordre comme ils le pouvaient. Les années passées à se voir alimentés par

les salaires indécents et revenus qui sont offerts à quiconque intègre la

bourgeoisie parlementaire ne les avaient pas encore corrompus et

commençaient à peine à produire leurs pernicieux effets lorsque la barque a

sévèrement commencé à tanguer, leur volonté hégémonique étant

parfaitement incompatible avec la place que le système leur réservait. Se

battant, encore, bien que pour peu de temps, vaillamment et brutalement,

sans égard pour les exigences de bonne tenue qui ne cessaient de leur être

rappelées, ils ont ainsi coulé.

Cela leur aura certes permis de tirer partiellement profit, bien qu’au prix

de grandes violences, des règles mises en œuvre pour protéger ceux dont il

était attendu, qu’en leur lieu et place, ils apprennent à se comporter : outre les financements massifs dont ils sont devenus destinataires, ils ont

notamment bénéficié des règles de temps de parole que sont obligés de

respecter – sous peine de sanctions administratives – les médias

radiophoniques et télévisés. Fonctionnant sous forme de balancier, ce

dispositif force à ménager des espaces à des paroles « d’opposition

intégrée », en des lieux qui leur demeurent cependant structurellement

hostiles. Cela permet aux forces politiques parlementaires d’être rudoyées,

violentées, dégradées, humiliées, mais tout de même écoutées 6.

La France insoumise a ainsi choisi ce chemin, tout en théorisant

l’insurrection citoyenne, et tentant de maintenir une certaine radicalité dont

il est parfois difficile de deviner ce qu’elle a d’apparat. Elle a tenté en

parallèle de construire un mouvement « gazeux », c’est-à-dire sans assise

territoriale, laissant à d’autres cet effort, et se concentrant sur la

construction d’une identité politique centrée autour d’un être de cour,

cultivé et rassasié par des années passées à vivre aux crochets du régime

bourgeois dans lequel il n’a jamais cessé de vouloir s’insérer : Monsieur

Mélenchon, qui a tous les caractères de l’honnête homme, à commencer par

celui d’avoir mis à profit ces temps pour enrichir son âme et construire une

pensée, mais qui, avarié par le régime parlementaire, s’est laissé aller à des

compromissions électoralistes qui lui ont aliéné une part irrévocable de la

nation.

C’est le paradoxe du système français. Jean-Luc Mélenchon,

parlementaire d’un certain âge, apparatchik que l’on pensait fat et satisfait,

ayant passé trente ans à se nourrir aux frais de la princesse, s’est montré

capable de porter, tonitruante, une voix qui a rendu pâlottes et insignifiantes

celles que l’on a tenté vainement de lui opposer.

Cet homme, doté d’une étrange force de caractère, atteint par la moindre

anicroche, prisonnier de ses passions, se comporte comme tous les hommes

repus et installés – pris par la fièvre de son caractère seulement lorsqu’il

considère que sa considération se voit affectée. Il s’inscrit ainsi en une

condition grognonne où la dépendance aux privilèges le rend esclave de

ceux auxquels il prétend se confronter, cherchant partout, dès que le rapport individuel est rétabli, une reconnaissance dont on se demande pourquoi elle

semble tant lui manquer.

Qui a été Jean-Luc Mélenchon ? Un prototype pascalien, entre-deux

glorieux et détestable, admirable en toutes circonstances dans le néant où

nous a plongés la période, instrumental et opportuniste, incapable cependant

de se défaire des afflictions qui le rongeaient et le dévoraient, et en

conséquence de nous en protéger.

Comment le juger, cet ancien sénateur bedonnant, qui s’est accroché avec

tant d’âme et de patience à nos grands auteurs et à notre petite Histoire,

pour tenter de nous représenter ? En disant la vérité : nous l’avons aimé, le

tenant à distance sans manquer de le chérir, et de s’en étonner.

Le paradoxe de cet être est celui de son positionnement : une insurrection

électorale est une antithétie qui ne peut que consumer celui qui tente de s’y

vouer. Entrer dans l’élection, c’est là la garantie pour tout homme de parti

de se retrouver absorbé par les priorités imposées par le pouvoir qu’il

prétend défier. Se construisant à son image, le parti peut faire plier l’horizon

mais jamais le rompre, il peut l’orienter, mais son destin ne saurait être

évité : il finira par l’épouser.

Faire de l’élection un outil insurrectionnel, en un contexte d’élection

présidentielle à la française, c’est se condamner à l’inconséquence qui

habite tout être se voulant indivis, fiction dont dépendent toutes les

structures de pouvoir en un tel régime.

Cela ne peut qu’amener à embrasser une quête effrénée d’incarnation

cherchant à compenser, non seulement un manque d’âme, mais aussi le

caractère profondément dysfonctionnel d’une procédure, et la nécessité de

trouver en la puissance de la volonté d’un être – nous devrions plutôt dire

d’une névrose – le carburant qui autrement manquerait.

La forme partisane ne peut garantir une forme de résistance à l’existant et

à ces mécanismes d’accouplement qu’à travers une construction territoriale

qui n’aurait pas le regard tourné vers Paris, et qui aurait à prendre assise sur

les traces qu’ont laissées les mouvements des gilets jaunes et par d’autres

mobilisations et sociétés. Sous sa forme que nous avons connue, la France

insoumise n’était qu’une tentative artificielle de prendre Paris par sa tête, qui n’aurait pu déboucher en conséquence que sur un accouplement avec

cet existant qu’elle pensait pouvoir renverser, et qu’elle aurait dû se

contenter, en cas de réussite, de réformer.

Il aurait pu en aller autrement, si les moyens octroyés par l’État à cette

forme partisane qui acceptait de participer à son « jeu » électoral, avaient

été immédiatement investis dans le quadrillage du territoire et des

institutions, faisant émerger des têtes qui, se substituant aux barons,

auraient recréé une hiérarchie pyramidale. C’est le chemin qui, adopté par

le Rassemblement national, a eu une efficace sournoise et puissante 7.

Manquer à l’ambition révolutionnaire, c’est, au-delà des probabilités de

réussite ou d’échec, amener le politique à la farce, exigeant en cas de

victoire de prolonger par d’autres moyens les décisions mises en œuvre par

ceux qui, nous précédant l’on aura prétendu combattre, se contentant in fine

de grands remplacements, en un asservissement aux caprices des notabilités

territoriales et de l’oligarchie, tenailles prêtes à fracasser les os des pieds à

la tête.

Les errances idéologiques de la France insoumise, ses fragilités

consubstantielles, les pièges dans lesquels elle n’a cessé de tomber, doivent

ainsi être considérés tant comme le fruit de ses choix stratégiques que de sa

structure de fonctionnement. L’organisation n’a jamais cessé d’être un

assemblage de militants ultra-idéologisés, à la charpente puissante, mais qui

rendent ses orientations dépendantes de petites coteries parisianisées,

progressivement éloignées du pays. C’est ce qui l’a amenée à être détestée

par une grande partie du peuple, qui n’aurait eu d’autre choix, une fois

l’organisation arrivée au pouvoir, que de la combattre ou de se résigner à sa

domination, sans jamais y adhérer ou se sentir par elle pleinement défendue

et représentée. Fait-on ainsi la politique ? Peut-être. Proposons cependant

une alternative, qui nous approchera de la grâce et de la vérité.

La forme du parti-État, portée à son pinacle par le national-socialisme et

le communisme, et dont les démocraties représentatives ont organisé la

concurrence sous des formes dérivées qui ont notamment consacré, pendant

près d’un demi-siècle, les expressions sociales-démocrates et démocrates

chrétiennes, reste certes une forme de gouvernance prédominante au sein de nos régimes politiques, mais doit être combattue et ne saurait, c’est notre

conclusion, nous servir de modèle. Elle permet de produire un

accouplement naturel et confortable entre la forme-État et des structures

intermédiaires et souples capables de « charrier » la société, autorisant des

transitions de pouvoir relativement douces et indolores, créant des sas de

décompression qui ne désengagent pas entièrement les adversaires

politiques de la vie de la cité, et partant, les désactivent politiquement.

Ces processus obèrent cependant la capacité pour ces structures à générer

de la nouveauté et à ne pas s’enkyster dans le pouvoir, les transformant

progressivement en de simples extensions de l’appareil étatique, épousant à

terme ses branches bureaucratiques et technocratiques, ce qui explique

l’épuisement général de cette forme en les sociétés occidentales où il y a un

siècle, elle naissait et s’épanouissait. Emmanuel Macron a bien saisi, en

France, de façon pratique, cette évidence, renouant avec une pratique

fasciste du pouvoir, visant à écraser toute autre forme partisane qui

permettrait d’assurer des transitions douces, instaurant de facto,

idéologiquement, un absolu partisan laissant sans espace ses adversaires et

étouffant, non pas tant la société que ses « représentants », c’est-à-dire tous

ceux ayant une vocation politique directe et immédiate ; tandis que Xi

JinPing a en Chine renoué avec un parfait parallélisme des formes

partisanes et étatiques, renforçant le doublement des hiérarchies ; et que

Donald Trump a tenté de revitaliser le fonctionnement céphalique et

agonisant de la « démocratie » états-unienne par une extension du domaine

politique inédite à l’échelle de son pays, qui l’a amené à tenter de

matérialiser ses slogans de campagne (« Drain the swamp ») en une

dramatique, et échouée, tentative de « prise de pouvoir populaire » à

l’encontre du symbole mondial des régimes représentatifs, le Capitole

accueillant Sénat et Congrès.

Les conséquences de ces tentatives variées, et cherchant toutes,

justement, à introduire des variations en des structures politiques disposant

des mêmes fondements, n’ont pas tardé à se faire sentir, et expliquent en

France les résurgences récentes de formes abâtardies dont nous venons de

nous entretenir, telle la France insoumise, cherchant à revivifier un parlementarisme horizontal impossible à mettre en œuvre, qui ne pouvait

qu’engendrer des luttes frictionnelles aux résultats marginaux, et dont la

seule conclusion effectivante n’aurait en toutes circonstances consisté qu’en

l’absorption définitive de cet « environnement gazeux » au sein de la

forme-État, accouplement délétère en ce que fractionnant et désintégrant.

Écumer les usines, les universités, les salles associatives, créer des liens

politiques en laissant en chaque ville, village, des êtres qui se chargeront de

maintenir vivant un tissu humain, via des instruments simples ;

accompagnés d’un noyau dur chargé par la suite de recenser et de peser sur

chaque épisode institutionnel et social local sans ne jamais s’asservir à des

structures concentrées, construisant ainsi une légitimité rhizomatique ne

provenant pas de la base, mais constituant une base, se voyant protégés par

cette fonction plutôt que par un grand tout qui ferait trembler celui qui trop

s’y opposerait, semble une alternative technique minimale. Elle amènerait

au déploiement d’une connaissance encyclopédique du territoire pour

chacun des intégrants de l’espace politique, permettant à chacun de ceux-ci,

par le labour effectué, de se considérer d’office comme détenteur d’une part

de souveraineté, et dès lors pouvant évacuer d’office toute revendication

ayant trait à son statut politique, au sens le plus étroit, et polluant, du terme.

C’est ainsi qu’une base politique nationale pourrait se constituer, ne

s’appuyant que sur des instruments logistiques extérieurs afin de rentrer

plus en avant dans le territoire, en faisant, pour les centralistes, des

instruments de pensée, plutôt qu’une source d’informations et de discours

qui à la représentation les rendraient. Se repaître des « remontées

d’informations » en recueillant régulièrement les faits de leur existence et

leurs expériences ne passerait ainsi pas, comme c’est le cas pour les formes-

parti et les États, par recensions, synthèses et répertoires, mais à l’inverse

par des descentes régulières exigeant de l’autre une existence, et du soi un

détachement.

Il s’agirait en somme de rompre avec la pulsion partisano-étatique, qui

consiste à mettre en place un fonctionnement associant, à l’échelle locale,

« la puissance de la volonté », qui cherchera nécessairement, pour se voir

stimulée et renouvelée, à être récompensée, à une mobilisation bureaucratique sans autre fonction que celle de répartir breloques et

ressources à ceux qui l’ont constituée. La participation à l’élection est à la

fois l’agent corrupteur et la condition de réussite d’une telle organisation,

créant une incitation sociale, institutionnelle et économique à la constitution

de groupements et féodalités.

La virtualité de la France insoumise s’accouplait à la déterritorialisation

partielle d’une économie de services où l’on n’a eu de cesse de construire

des monstres sans prise, où le sentiment politique se montrait aussi volatil

qu’inconséquent, forçant à des stratégies de séduction permanentes et

toujours renouvelées, sur lesquelles nous ne nous prononcerons. Cette

aporie, qui visait à s’attacher aux structures qui génèrent ce qui est dénoncé,

ne semblait ni remédiable ni désirable.

La soumission annoncée de ce mouvement s’est doublée en effet, pour

atteindre le niveau de « crédibilité » désiré, d’une nécessaire contention de

son discours, jeu de faux semblants reposant sur des icônes et piliers de la

société civile sans expérience politique, friables et fragiles, oscillant entre

leur incapacité naturelle à la discipline et leur soumission absolue, mélanges

d’hommes liges et tiges tremblant comme des roseaux à la moindre attaque

qui les viserait nommément. Seule la multiplication des ambitions, liée au

nombre, leur a permis, dans une course à l’échalote, de se protéger

mutuellement un temps.

C’est à ce stade que nous devons mettre dans le débat les conséquences

personnelles qu’un quelconque impétrant aurait à payer, en cas de

participation à cette « compétition électorale », comme elle est parfois

décrite. Répétons-nous : il n’existe aucune possibilité de jouer le jeu

institutionnel sans se soumettre aux contraintes que nous avons éprouvées

et décrites. Toute personne qui s’y prêtera connaîtra, à chaque étape de son

parcours, l’obstacle silencieux des relations d’intérêt que tisse tout pouvoir,

et devra alors choisir de concéder à l’adversaire ou, en se souverainisant, de

se marginaliser. À chaque étape, un carrefour. À chaque discussion, chaque

geste, un choix. À chaque pas, un tournant. Face à lui, autant de murs

invisibles qui freineront son mouvement, l’orienteront, le contiendront,

autant de strates entremêlées qui feront de leur droit au silence leur instrument. Il n’existe nulle issue à ce chemin disciplinaire, abrutissant, si

ce n’est la collectivisation de la lutte qui transformera les originaux en

soldats, les commandants en bourgeois.

Seule une personne avec une visibilité suffisante, déjà inscrite dans le

paysage politique, dotée d’une solide assise sociale et intellectuelle, peut se

constituer en clef de voûte de réseaux préexistants, pour les tenants, se

projeter à l’échelle nationale. Cette personne, au sens juridique du terme,

sera nécessairement l’enfant bâtard de compromissions et alliances, fautes

et crimes commis par d’autres qui lui auront permis, en fricotant avec le

pouvoir, d’en piller part du savoir, et par son accès aux sommets, d’expier

les péchés de ceux qui l’y auront projetée. Il faudra, en régime électif, à

défaut de moyens propres, combiner une capacité de séduction interne,

c’est-à-dire un rapport à l’élite, à une capacité à susciter un enthousiasme

renouvelé à l’extérieur de son champ sociologique. Voilà ainsi notre

impétrant chargé à chaque étape de générer gloire et admiration tout en

contenant et constituant. Le fourbe usera pour cela du verbe, seule arme à

disposition en une société déshéroïsée où l’événement est inexistant – verbe

que la presse se chargera de relayer ou de détruire minutieusement en

s’attaquant à son âme et son corps selon qu’il s’applique à complaire à ses

maîtres ou cherche à les défier, refusant de décimer les espoirs soulevés la

journée en vendant ses nuits et soirées. Alors la machine à séquencer et

affaiblir paroles et pensées, avariant le lien qui s’enfantait avec les

populations, s’enclenchera.

Nulle illusion : qui se prête à l’élection sera sacrifié ou évidé, à moins

d’un cynisme et d’une malhonnêteté qui lui permettront, cachant ses

desseins et son véritable soi, d’avancer masqué. Restera alors à déterminer

la légitimité de celui qui aura tout cela traversé, séduisant et convainquant

ceux qu’il devra par nécessité trahir et rompre une fois son couronnement

acquis, ou, du moins, se désincarnant.

L’élection nous apparaît en conséquence pour ce qu’elle est : fin d’un

chemin jamais emprunté.

1 L’École polytechnique, l’École normale supérieure et l’ENA, devenue INSP.

2 On notera avec intérêt cet aveu que le langage produit parfois, définissant les classes dominantes comme des « classes favorisées ».

3 Qui viennent se surajouter au contrôle préalable, par les classes dominantes cherchant à assurer leur reproduction, des critères et modalités de sélection retenus par la République dans le cadre de ses concours.

4 Notons qu’en ce qui concerne Polytechnique, et dans une moindre mesure l’ENS, un accès direct à l’équivalent industriel et économique de ces grands corps technocratiques, le Corps des mines, est possible, celui-ci exigeant cependant une formation interne de trois ans qui permettra de filtrer les « corpsards » et de n’attribuer de privilèges et de postes d’importance, doublés d’une accélération de carrière phénoménale, qu’aux plus fiables éléments.

5 L’émergence explosive d’Éric Zemmour – pourtant aux antipodes du logiciel idéologique des médias parisiens moyens – en 2021 en France a éphémèrement démontré l’indifférence de la troupe journalistique à l’égard de leurs effets, et la facilité avec laquelle des instruments de pouvoir – en l’occurrence, le dispositif mis en place par la famille Dassault puis Vincent Bolloré – étaient en mesure de « placer » des idéologues, c’est-à-dire des sous-fifres chargés par eux de « penser », moyennant financements et, là encore, visibilité.

6 Le Rassemblement national, sous la houlette de Florian Philippot, avait montré comment ces espaces sont des lieux de notabilisation et de conformation, la régularité de la présence sur l’antenne entraînant une égalisation des rapports et un développement de relations hors antenne, qui, sources de satisfaction sociale, amènent à une normalisation et une banalisation progressives de la parole d’opposition, et in fine de la pensée qui la sous-tend. De l’invitation à la chaîne de télévision au dîner qui vous fera, entre notables, vous écarter progressivement de ceux qui vous ont choisi…

7 Seul un dérapage ou un effondrement de la tête chercheuse du Rassemblement national, celle chargée de son incarnation, Marine Le Pen, pourrait octroyer in extremis à la France insoumise un avantage dans le cadre d’une échéance électorale présidentielle ; mais ce, pour se retrouver ensuite face à une opposition féroce et prête, littéralement, à les déchiqueter.

 

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