Coup d'état (French Edition)
En épilogue : sur la notion d’ennemi, les intellectuels et la révolution
En épilogue :
sur la notion d’ennemi,
les intellectuels et la révolution
« Abattre ce système est une rhétorique qui est proche de celle de
Juan Branco dont l’un des livres, je crois, s’appelle Abattre
l’ennemi, donc ce n’est pas la mienne, parce que j’essaye d’être
sérieux quand je parle. »
François Bégaudeau, intellectuel
Je ne sais pas s’il n’y a pas d’ennemi, comme l’indique François
Bégaudeau, en une critique amère et peu construite d’un ouvrage qu’il n’a
pas lu, Abattre l’ennemi.
Monsieur Bégaudeau a eu le courage de soutenir Crépuscule, à l’époque
où il ne s’agissait que d’une feuille de chou, publiée sur internet, en PDF,
après avoir été rejetée par l’ensemble des maisons d’édition parisiennes,
trop inquiètes de ce qui s’y trouvait. Il l’a fait dans l’émission des Grandes
Gueules et d’autres plateaux de première importance.
Il a eu du courage oui. Alors que tous cherchaient à contourner le débat
public, classique de notre temps, il a été des seuls intellectuels, avec Denis
Robert, à se saisir à pleines mains de ce qui était appelé à devenir un
ouvrage cadre de la déconstruction de l’un des piliers de la domination du
pouvoir actuel, son emprise oligarchique sur le visible, et la façon dont sont
faits nos candidats.
Nous avons débattu ensemble, ensuite, à Avignon. Enfin, débattu. D’une
sympathie infinie, il se montrait en accord sur tout.
Puis Piotr Pavlenski a déposé une bombe dans la bourgeoisie, une vidéo
filmée par le candidat du pouvoir à la mairie de Paris dans laquelle celui-ci se caressait doucement le sexe, et Monsieur Bégaudeau s’est rigidifié.
Pourquoi ? On ne le saura jamais, de la même façon que personne n’a
encore compris comment Monsieur Pavlenski a réussi à produire une telle
fragmentation de l’élite française en pénétrant son intimité, en lui volant
une vidéo utilisée pour impressionner de jeunes étudiantes qui s’en
trouveraient, pensait-il, attirées.
Monsieur Bégaudeau, qui s’est moins indigné du piège dans lequel on me
ferait tomber un peu plus d’un an plus tard, s’est visiblement senti
concerné, touché, et a décidé de me le faire payer – payer, parce que j’avais
défendu, comme avocat, Monsieur Pavlenski, prenant, en conscience, le feu
en son lieu et nom, comme ma profession me l’exigeait, mais surtout parce
que le système oligarchique que Crépuscule venait d’émasculer, encore
sanguinolent et enragé, flairant la bonne occasion, la saisissait pour se
venger, et comme le chien contaminé, aveuglé par la douleur, m’attribuant
l’acte de mon client, tentait de me dévorer. Échouant, c’est par d’autres
voies qu’ils s’en prendraient à moi, rejoignant par les méthodes l’ennemi
qu’ils décriaient.
L’opération avait pourtant été rondement menée : alors que le procureur
de la République m’empêchait d’assister mon client en garde à vue, un faux
article était publié en une de L’Obs, propriété de Xavier Niel, prétendant
que je n’avais pas été désigné par Monsieur Pavlenski comme avocat, et
qu’en conséquence j’étais un imposteur. La répercussion serait immédiate
et, alors que les plus grandes voix du barreau de Paris, dont de véritables
autorités morales fabriquées par le système, comme Monsieur Henri
Leclerc, commençaient à s’élever pour s’indigner et me protéger,
l’offensive médiatique, menée notamment par Apolline de Malherbe au
cours d’un entretien appelé à marquer l’Histoire, écraserait toute velléité de
subversion. Faire corps derrière la bite à Griveaux, ou crever. Tel était le
mot d’ordre d’un système qui périclitait.
Ce fut la deuxième étape d’une entreprise de vulnérabilisation
commencée un an avant, en amont de la parution, justement, de Crépuscule,
alors que le PDF de rond-point en rond-point circulait, et qu’émergeait une
force sociale nouvelle : l’alliance, avec les gilets jaunes, d’une partie de la bourgeoisie que j’incarnais et d’une part de la classe sociale plus
prolétarisée, encerclée, cherchait à s’allier afin de rompre le siège auquel
elle était confrontée.
Je me souviens de Paris Match, alors et comme toujours à la pointe de
l’opportunisme, se proposant de me suivre lors de l’acte IV des gilets jaunes,
dans l’idée de faire de moi un nouveau Cohn-Bendit. Je comprenais en le
vivant ce qui avait amené ce jeune homme à, de leader révolutionnaire,
devenir la catin du système. L’ego avait transformé une révolution en
prostitution, et je déclinais sans politesse leur proposition.
Mon corps menaçait de devenir le point de jonction entre deux sphères
qui, alliées, pouvaient transformer la France et l’extraire de sa médiocrité.
Outre la mobilisation d’un certain nombre de médias téléguidés, dont
L’Express, le procureur de la République avait été saisi par la porte-parole
du groupe parlementaire majoritaire En Marche, Aurore Bergé, qui
considérait que, via Crépuscule, j’incitais à la commission de crimes et
délits – une infraction passible de cinq ans de prison – et me signalait en
conséquence au parquet afin qu’il entreprenne des poursuites à mon égard
et qu’il me fasse détenir. Le motif ? « Il y a pire que celui qui menace, que
celui qui intimide : il y a celui qui arme les esprits. » Nous étions en 2019 et
la France à cela ressemblait.
Le pouvoir est intelligent et sait qu’il ne peut abattre une cible politique
en l’attaquant directement. Il est obligé de la rendre sale, et de lui trouver
des péchés annexes qui la fragiliseront. J’ai la plus grande admiration pour
les régimes qui se confrontent à leurs adversaires politiques en les accusant
de crimes ou délits directement rattachés à leur engagement. Je préfère
mille fois le régime « autoritaire » qui vous poursuivra pour un fait
politique, à savoir par exemple l’atteinte aux intérêts de la nation, que celui
qui, comme cela est devenu commun, se prétendant démocratique, va
utiliser de stratégies d’usure et de délégitimation, tentant de vous salir pour
vous isoler, fragiliser votre parole politique. Contournant.
Je crois à la dignité du face-à-face et de la confrontation, au fait
d’assumer que dans des luttes de cet ordre, ce soit bien en tant
qu’adversaire désigné que l’on se voie ciblé. J’ai pour cela une once de respect pour Madame Bergé, dont le prénom, Aurore, résonnait de façon
sublime avec l’ouvrage qu’elle souhaitait, non faire interdire – il l’était, de
facto, déjà, aucun éditeur n’ayant eu le courage de le publier, et l’on oublie
à quel point alors, sur la macronie, l’omerta avait été jusque-là complète,
Crépuscule ayant ouvert la voie à une litanie d’ouvrages à succès s’excitant
de façon plus ou moins sincère sur un pouvoir jusque-là interdit de
critique – mais rendre instrument de la criminalisation et de l’enfermement
de son auteur, plus dangereux encore que ce qu’il avait écrit. Ce fut son
erreur. Trop dangereux, trop valorisant. Quelques semaines plus tard, les
campagnes de diffamation et de harcèlement, coordonnées, impulsées par le
pouvoir, commenceraient – lâchetés bien plus indignes et on ne peut plus
efficaces. On mobiliserait le ban et l’arrière-ban des putains de la
République, de Geoffroy de Lagasnerie à Alain Soral, réunis dans leur fier
combat pour faire taire cette voix que personne n’avait autorisée, qui ne
s’était vendue à personne pour s’exprimer et qui par cela dérangeait et
bousculait les spéculations florissantes de ceux qui, dans les ombres de ce
système que je décrivais et dévoilais, proposaient des explications infâmes
ou indigestes, partiales ou partisanes, en somme, vaines et inécessaires 1.
« L’affaire » Pavlenski, un an plus tard, était censée couronner l’offensive –
mais échouait, le piège se retournant contre ceux qui l’avaient élaboré.
Monsieur Bégaudeau, si sensible à ma critique systémique, tombait
comme bien d’autres dans le piège a posteriori, mis en œuvre par le
système que je venais pourtant d’exposer, et se révélait en quelque sorte
plus naïf qu’il n’avait voulu apparaître. C’était comme si entre sa raison et
sa sensibilité demeurait un hiatus, l’incapacitant – comme ailleurs – à une
mise en pratique de ses conclusions pensives. La praxis échappant au
bourgeois, chargé d’illuminer le peuple via ses douces pensées, renvoyait
Monsieur Bégaudeau, qui a tant fait pour adopter une posture réflexive vis-
à-vis de ses habitus de classe, à sa condition ; celle d’un citadin appartenant
à la bonne bourgeoisie, consommateur de médias oligarchisés, dépendant de
ces derniers afin de déterminer son rapport au monde et d’exercer ses
qualités d’analyse qu’il espérait complémentaires de la « chaude colère »
des gilets jaunes estimés mais renvoyés à leur incapacité à la pensée2.
Que valent ces qualités d’analyse, sur lesquelles la bourgeoisie
intellectuelle se fonde pour justifier de ses privilèges3, lorsqu’elles
dépendent de sources d’informations qui, sans orienter la pensée, la
déterminent en la fondant sur des faits biaisés ou inventés ? La chose est
diabolique, puisqu’elle permet de croire à son libre arbitre – après tout,
personne, et surtout pas ces hideux éditocrates, ne saurait se montrer en
capacité de nous façonner, nous convainquons-nous fièrement – et de
l’exercer dans un cadre si éloigné du réel qu’il est rendu ineffectif – Alain
Badiou, au sujet des gilets jaunes, tomberait dans le même panneau,
incapable de descendre dans la rue où ceux-ci s’étaient pourtant jetés pour
en juger par lui-même, avariant sa pensée en la faisant dépendre de BFM
TV, Libé et autres médias oligarchisés.
Cela m’a amené à m’interroger sur la « valeur » sociale de ces
intellectuels, qui proposent avec appétence leurs services aux fins d’une
« alliance objective » avec des classes prolétaires dont la fréquentation leur
ferait horreur, et dont la fonction apparaît finalement nulle, voire contre-
productive, se contentant de fournir du prêt-à-penser à un certain nombre
d’individus des classes moyennes, leur donnant appui pour confirmer leurs
intuitions et réajuster leurs positions éthiques, et jouant le rôle de
pourvoyeurs de « paroles justes » leur permettant de se distinguer dans
l’ensemble des forums où ils auront vocation à intervenir, en tirant des
bénéfices croissants à mesure que lesdits dires apparaîtront pertinents,
satisfaisants et donc immobilisants.
Ils jouent, en quelque sorte, le même rôle dans le domaine de l’opinion
que les journalistes dans celui de l’information. Avec Crépuscule, je
fournissais une matière à pensée informationnelle « pure », m’écartant un
instant de ces sphères, mais prêt par conséquent à me voir jugé par eux, non
à égalité, mais comme objet, ce qui est à la fois un plaisir vaniteux et
narcissique et quelque peu vexant, ceux-ci ne se rendant pas compte que
l’analyse systémique que j’avais produite s’appuyait sur un corpus
théorique non explicité, pour des raisons évidentes, mais présent à
quasiment chacune de ses lignes. Ce fut, là aussi, une erreur de jugement
qui les amena à sous-estimer la portée durable de cet ouvrage, considéré comme contextuel, et que l’intelligentsia médiatico-journaliste ne tenterait
de traiter que sous l’angle du « scoop », sans en mesurer la portée
structurelle.
Revenons à la question des intellectuels. Nous sommes encore loin du
degré de maturité démocratique idéal, par lequel chacun se trouvera en
capacité de formuler une pensée en propre, non sur son monde, mais sur le
monde. Nous ne l’atteindrons probablement jamais, le propre du
fonctionnement en société consistant à mutualiser les expériences
individuelles pour former et formuler un rapport du monde partagé, et ainsi
pallier l’impossibilité pour chacune de ses entités d’accomplir un fantasme
trop largement partagé : l’omniscience.
Nous péchons d’ailleurs, en particulier à gauche, de la dévalorisation de
ces subjectivités, sans prendre conscience que leur agrégation est l’un des
principaux vecteurs de puissance politique à notre disposition.
Nous préférons faire confiance à un certain nombre d’appareils de
pouvoir disposant de ressources suffisantes pour recueillir, concentrer,
vérifier et redistribuer des informations qui nous seront régurgitées,
agglomérats donc desdites subjectivités, nous plaçant en position passive,
de consommateurs d’un appareil productif que nous prétendons renverser –
impossible, puisque c’est ledit appareil productif qui détermine les
conditions d’exercice de nos actions et pensées ! –, espérant par là même
qu’elles nous servent pour, à notre tour, dans le meilleur des cas et à partir à
la fois de nos outils d’analyse théorique et notre expérience personnelle,
former une pensée en propre à partir de cette subjectivité agglomérée ; plus
habituellement, pour nous permettre simplement de répercuter les on-dit, en
prétendant que ceux-ci proviendraient de notre esprit, et ainsi nous faire
jouer un rôle social censé, selon, nous apaiser ou nous valoriser 4.
Pourtant, nous avons bien conscience de la petitesse de nos vies, partant
de nos regards, pensées, et en conséquence de notre incapacité à porter un
jugement objectivant et suffisamment structurel, y compris lorsque nous
sommes dotés de solides outils analytiques, sur le monde dont nos appareils
politiques se sont saisis ; je ne parle même pas de ceux qui, tenus éloignés
des écoles et universités, en tirent complexe et s’interdisent même la mobilisation de leur intuition à des fins d’analyse politique, ou seulement
ponctuellement, pour se défouler. Cela nous amène naturellement à déposer
notre confiance, en un premier niveau, à des éditorialistes, penseurs et
experts ; en un deuxième, à des porte-voix ; en un troisième, qui souvent se
confond avec le deuxième, à des puissants dont on présume qu’ils auront,
en raison de leur formation, et leur expérience, la capacité qui nous a
manqué. Et c’est ainsi que se forment les dépendances politiques, et les
régimes pyramidaux qui, faits de présomptions, nous pourriront et nous
exploiteront.
Il n’y a rien de plus malsain que l’information, en ce qu’elle nous donne
à tout moment l’impression de pouvoir juger, impression qui cède souvent,
à tort, à l’impulsion de commandement et d’imposition qui s’y rattache. En
nos sociétés, ce pouvoir, qui s’auto-attribue, est réservé à une petite caste
d’infatués qui, systématiquement louée par les camps respectifs qu’elle
nourrit, a fini par croire en elle-même, au détriment du reste de la société,
institutionnalisant les mécanismes d’écrasement dialectiques mobilisables
pour assurer le maintien de leur condition à travers, notamment, la
constitution tant des mécanismes que des concepts de « méritocratie »
républicaine, ses classements, hiérarchies symboliques et tendances
consacrées à la hiérarchisation et l’humiliation. Le dégoût de l’information,
et de sa fonction de puissance, est ce qui explique d’ailleurs la rébellion
humaniste face à la scolastique médiévale, qui s’était contentée, siècle après
siècle, de reproduire des dispositifs de pouvoir via l’usage de commentaires
qui jamais aux textes originaux n’autorisaient l’accès, privilège explosé en
vol avec l’invention de l’imprimerie.
L’affaire est simplement résumable. Tout commentaire est une clôture au
service d’un pouvoir. Monsieur Bégaudeau, en digne héritier de la
scolastique, prétend produire une (pensée) critique (le discours étant
toujours pouvoir) là où il ne fait que reproduire et contenir un pouvoir
parallèle. Il s’apprête, sauf changement de pied, à se voir, comme tous les
intellectuels, dévasté par l’évolution, une nouvelle fois, des mécanismes
d’accès à l’information et une nouvelle phase de son universalisation,
l’imprimerie substituée par l’informatique, le papier par l’écran, la caste de clercs qui s’était jusqu’ici formée s’effondrant au profit de nouveaux
intermédiaires aux plus amples fonctions, l’expansion du savoir se faisant
toujours au détriment de ceux qui, assis sur un privilège, se satisfaisaient de
le contrôler pour distiller leur puissance de juger.
Ces pensées me sont venues en admirant Monsieur Bégaudeau au sein de
la chaîne d’extrême droite Livre Noir, qui avait été lancée quelques mois
auparavant et m’avait utilisé comme l’un de ses produits d’appel, à un
moment où j’avais compris que, mon être social étant « achevé », il faudrait
jouer, et jouer opportunément de ces contournements et marginalités.
Monsieur Bégaudeau, qui lui ne s’y voyait pas exigé, avait visiblement
décidé de sa venue en ce média par réaction, du moins partiellement, à mon
propre passage, et finirait par décocher une flèche révélant le sens de sa
démarche au cours de sa propre intervention 5. Interrogé sur la question des
« migrants » – terme horrible –, il répondrait d’une façon fort cordiale sur le
fond, ajoutant qu’il aurait aimé que je tienne des propos de cette radicalité
sur ce même fauteuil, insinuant en somme que je m’étais offert en une
forme de complaisance à un ennemi partagé – la puissance invitante – ainsi
désigné.
En d’autres termes, que je m’étais prostitué.
Il se trouve qu’en dehors de ma vie politique et médiatique, j’avais passé
l’essentiel de ces cinq dernières années – et cela continue d’ailleurs – à
l’élaboration d’une très complexe procédure devant la Cour pénale
internationale visant à déterminer les responsabilités dans la mort de
cinquante mille personnes, que Monsieur Bégaudeau qualifie donc de
« migrants », en Méditerranée centrale. Ce travail, mené silencieusement et
pro bono avec l’aide d’un ami et d’une poignée de volontaires, a permis
d’établir que des crimes contre l’humanité ont été commis de façon
systématique dans le cadre d’une attaque organisée contre une population
civile par des dirigeants de l’Union européenne dans la zone en question,
créant le hiatus « tragique » où nous nous étions trouvés projetés, réifiant
les positions et alimentant les lignes de tension qui divisent notre société à
ce sujet. En deux rapports totalisant un peu plus de mille deux cents pages,
nous avons patiemment agencé des milliers d’éléments de preuve concernant des centaines de politiciens, technocrates et membres
d’organisations internationales qui s’en étaient rendus complices.
Ce travail, dont la première partie a été publiée et la seconde s’apprête à
l’être, a, par sa formalisation parfaite « au regard des exigences du
pouvoir », sécrété quelques tremblements en nos dirigeants indigents,
voyant la menace de la prison, encore fort virtuelle, s’approcher de
quelques pas, sur un sujet où l’impunité semblait assurée à coups de
discours stigmatisants et de dialectisations artificielles. Puisque tous
mouraient et que les autres étaient condamnés à la marginalité, tout leur
avait semblé autorisé. Loin des discours angéliques d’ONG ne comprenant
pas le rôle qui leur était attribué dans la mise en place de fausses
oppositions discursives, nous déconstruisions les mécanismes de pouvoir
qui avaient rendu le sujet inflammable et les populations prisonnières
d’instrumentalisations politiciennes, de sorte que les ministères des Affaires
étrangères français, espagnol et allemand s’étaient sentis obligés de réagir
immédiatement, dans le cadre de communications officielles transpirant la
peur, tandis que la Commission, via son alors porte-parole et depuis vice-
président, se voyait forcée à des démentis embarrassés et à des changements
d’orientation immédiats. Le Bundestag, le Congreso, la House of Commons
en débattaient, des technocrates nous approchaient pour réfléchir leur
niveau d’exposition, la Turquie et la Russie nous approchaient pour voir s’il
n’y avait bénéfice à tirer.
Ce travail, encore en cours, n’avait non pas tant consisté en un effort de
conceptualisation mais de renversement et de l’application d’une
technique – en l’occurrence juridique –, fruit de ma formation, utilisée afin
de « saisir » le réel pour l’enserrer en ces formes et mots propres au pouvoir
afin de produire des effets politiques en son sein et le forcer à un
réajustement. Il se nourrissait à la fois d’une plongée et d’une
compréhension internes des mécanismes de celui-ci et d’une distanciation
permise par des instruments politiques qui trouvaient, par cette
confrontation, une dimension productive. Comme Crépuscule, il s’agissait
de mêler théorie, technique et praxis, dans le but de résoudre l’une des
apories les plus violentes de nos sociétés, en ce qu’elle déchire celles-ci, créant des divisions artificielles et les déstructurant, via une proposition qui
échappait à cette aporie idéologique consistant à chercher à ce que la
morale se substitue à la politique, disposition trompeuse qui devrait toujours
inquiéter celui qui se la voit proposer.
Cet effort intense avait un objectif : extraits d’une quelconque forme
idéologique préexistante, déterminer les responsabilités politiques ayant
amené à commission de violences de masse, toujours fruit de crises
identitaires massives instrumentalisées par des pouvoirs avariés. En reliant
les responsabilités entre crises de 2008 et 2011, guerre libyenne,
fonctionnement institutionnel d’États contemporains et d’une
agglomération d’institutions internationales – l’Union européenne –
déliquescentes, cyniques et prêtes à faire de la mort leur marchepied, nous
déconstruisions la structuration dialectique du débat public sur les questions
« migratoires », fondé sur des polarités artificielles délétères pour la société,
avec pour objectif, en utilisant l’arme de l’adversaire – le droit pénal –, de
rompre tant avec les logiques de bouc émissaire que de cosmopolitisme
désincarné, renvoyant les politiciens et hauts fonctionnaires à leur
responsabilité légale, au sein d’un ordre qu’ils avaient eux-mêmes élaboré.
En leur faisant craindre la prison, à partir de l’interprétation de règles qu’ils
avaient eux-mêmes instituées, nous assainissions le rapport à ces enjeux, les
rendant à la fois non confrontationnels, non discursivables en un sens
abstrayant, et enfin non effectivables en matière de violence politique.
La chose n’est ni aisée ni achevée, mais elle permet de mesurer la
distance avec l’intellectualisation politique que nous proposent des figures
satisfaites d’édicter des commandements censés permettre à chacun de
penser et dire ce qui est juste, et se tenir coi.
Tandis que nous travaillions les pouvoirs, Monsieur Bégaudeau donc
édictait, et en cela, cherchait à s’instituer en pouvoir. Vaguement, proposant
du prêt-à-penser, avec l’efficace purement individualiste et autocentrée que
l’on sait.
Sortant du cadre de la disputatio par proxys, quelque peu émasculée,
qu’il me proposait, j’ai, plus fermement cette fois, demandé : quelle est
l’utilité de ces paroles, si ce n’est qu’elles nous permettent de confirmer nos propres orientations et biais politiques ou éthiques, en nous offrant la
possibilité d’absorber formulation codifiée selon les rites et critères
bourgeois, ce qui permet d’offrir à celui qui les fournit une position
d’autorité, et aux spectateurs comme à l’énonciateur d’en tirer une
satisfaction narcissique parfaitement improductive, dans son énonciation
initiale, et dans ses reproductions successives, de discussion de café en
dîner ?
La réponse se trouve évidemment dans la question ainsi formulée.
Ces considérations acrimonieuses et d’apparence bourgeoises ne sont pas
sans intérêt dans la réflexivité qu’exige toute forme de proposition, à
commencer par les propos ici partagés. Dans le cadre de sa vendetta
inassumée, sorte de timide et frustre énonciation mi-refoulée, Monsieur
Bégaudeau – que je tiens par ailleurs en la plus grande estime, pour diverses
raisons, y compris et peut-être avant tout du fait de sa plus complète
émasculation, et du fait qu’en conséquence, il n’ait jamais tant cherché,
comme d’autres, à m’éliminer de l’espace social, qu’à vider son sac sur
moi, à m’utiliser à des fins de pure réflexivité, sans pour autant chercher à
m’enterrer – affirmait, dans un nouvel entretien, quelques mois plus tard et
courant 2022 (on le retrouvera sans difficulté sur You Tube en tapant ces
deux mots-clefs) que, contrairement à ce que j’affirmais, il n’y avait pas
« d’ennemi » à abattre. L’on conçoit d’une part que Monsieur Bégaudeau,
qui a toujours vécu protégé, sans pour autant être toujours favorisé 6,
n’éprouve les rapports de classe que comme une abstraction, et aveuglé par
les grands mouvements de l’Histoire, ne soit en mesure de concevoir que
ces mouvements s’inscrivent nécessairement dans des corps qui, par leurs
passions, sont chargés de les porter et les reproduire. On mesure par
ailleurs, ce disant à quel point il révèle que sa position est ineffective
politiquement : c’est ainsi qu’elle manque à ce point de produire des
résultats, malgré son importante audience, qu’elle n’a jamais semblé
inquiéter quiconque de ceux qu’il prétendait ou semblait simplement cibler.
Sniper du néant, ses paroles se perdaient en ce néant même qu’il prétendait
déranger.
Mais il y a plus intéressant. Nous défendons tous un ordre. Lorsque je
m’attaque, par exemple, à François Ruffin, je le fais sur le fondement de
notre différence de classe, qui s’imprime dans son rapport à la « création »
(sic), à la façon de s’exprimer et enfin de porter ses revendications. Empli
de respect à son égard lorsqu’il porte pour la première fois la parole des
femmes de ménage à l’Assemblée – avant que le génie de Jean-Luc
Mélenchon et de Sophia Chikirou ne permettent, enfin, à des femmes de
ménage d’effectivement y entrer, non nommées mais pleinement et
souverainement en tant qu’élues –, je me lasse bientôt avant de
profondément condamner un spectacle névrotique où l’inanité côtoie le
guignol et finit par écraser toute forme de sincérité et d’effectivité, le jeu
prenant le pas sur l’enjeu. Je commence même à le percevoir comme un
danger pour les causes que je pensais communes lorsque, profitant d’un
affaiblissement temporaire de Jean-Luc Mélenchon, je le vois mobiliser ses
réseaux bourgeois – très installés au sein des grandes rédactions
parisiennes, et précautionneusement cultivés, en lesquelles il apparaît
comme un dépotoir parfait 7 – afin de se présenter en alternative et tenter de
le remplacer. Une petite coterie de soldats de l’oligarchie se met
immédiatement en branle au service de celui qui flatte leur sensibilité –
catholique sociale, pour Sophie de Ravinel au Figaro, pseudo-anarchiste
pour le sous-intellectuel « de gauche » Abel Mestre au Monde… –, avec
l’accord bienveillant de leur hiérarchie et de leurs propriétaires, trop
soulagés de faire de l’inconséquent second un potentiel rival et obstacle aux
velléités de pouvoir de ce qu’ils craignent être leur futur grand timonier.
Tous se retrouvent dans cette condition sociale, celle d’une bourgeoisie
anémiée et quelque peu rétive, incertaine en son positionnement
intermédiaire, légèrement déclassée. Les organes de pouvoir eux y trouvent
bonheur pour une seule raison : ils savent Monsieur Ruffin structurellement
incapable d’incarner la fonction présidentielle en Ve République, et y voient
en conséquence un formidable instrument de marginalisation politique pour
le camp sur lequel il aspire à dominer. Eux comme le gouvernement le
percevant dévoré par la névrose et l’angoisse, fragile y compris intimement,
s’appuyant sur une mécanique éculée qui dépend toujours du pouvoir pour se mettre en branle, dupant les Français qui, s’identifiant à lui via des
mécanismes toujours plus grotesques, sont prêts à toutes les aventures, ils
font leur la leçon de Lénine pour la renverser, qui rappelait qu’il était
« décisif de rejeter ceux qui pensent que la politique est affaire de tricks
bordant la déception », rappelant que « les classes sociales ne peuvent être
manipulées » ; toute forme de compromission, d’arrangement ou de jeu de
dupes, comme Monsieur Ruffin aime les mettre en œuvre, se retournant
nécessairement au service des dominants.
C’est ainsi que lorsque je le revoyais, pour la deuxième fois en quelques
années, mettre en scène un simulacre de confrontation avec Emmanuel
Macron, où faisant mine de clamer sa sincérité devant les caméras, il ne
faisait que renforcer le président, je m’étais décidé à intervenir. Je disposais
en effet de bandes audio diffusées sur Radio Nova mais alors passées
inaperçues et qui avaient été enregistrées avec l’accord de Monsieur Ruffin
lui-même, dans l’un de ces travestissements dont il est friand. Sur celles-ci
l’on entendait Monsieur Ruffin se mettre d’accord, loin des caméras, avec
Emmanuel Macron, sur une stratégie à mettre en œuvre communément pour
mettre en scène leur opposition devant les Français. Il s’agissait pour l’un et
pour l’autre de se montrer devant les caméras, en désaccord apparent, avec
pour témoins les ouvriers d’Ecopla que Monsieur Ruffin accompagnait
alors. Le prétexte ? Faire connaître la cause de ces derniers – devenus les
idiots utiles et consentants d’une manœuvre dont ils ne bénéficieraient in
fine en rien et sombreraient, non sans avoir servi de chair et d’appât aux
électeurs de ces deux personnalités politiques, qui les auraient
instrumentalisés et qui quelques mois plus tard accéderaient respectivement
aux fonctions de député et président à leur détriment.
Nul besoin de Lénine pour voir, non seulement la laideur, mais
l’ineffectivité parfaite de telles manœuvres, en rien subversives et
parfaitement spectaculaires au sens le plus dégoûtant du terme, non tant
pour les salariés concernés que pour les classes laborieuses de tout le pays.
Pour qui a été élevé au cœur du pouvoir, et qui a fréquenté tous ces lieux de
socialisation dont la seule fonction est d’apprendre à déguiser les
sentiments, la pilule m’apparaissait difficile à avaler. Je connaissais trop bien ces arènes pour reconnaître à cette forme d’action une forme
d’effectivité transgressive dans le politique contemporain et n’y voir autre
chose qu’une stratégie douce et infusante de promotion personnelle ; non
seulement m’était-il insupportable de le savoir, mais plus encore, sachant le
décalage entre les mots et le réel, de me voir recommander de ne pas
l’exposer, en somme, de me faire complice de ce que le plus j’abhorrais.
Mais au surplus parce qu’y compris dans la perspective d’une adhésion au
système existant, la médiocrité de la mise en scène apparaît ce qui
incapacite justement Monsieur Ruffin à devenir un jour le président qu’il
rêve d’incarner.
Lorsque donc, la seconde fois, Monsieur Ruffin s’arrange derrière les
fagots avec Monsieur Macron pour mettre en scène leur supposée rivalité,
avec les ouvriers de Whirlpool cette fois, et qu’il clame au surplus qu’il ne
supporte pas qu’on remette en cause sa sincérité, face au regard amusé
d’Emmanuel Macron qui, lui, sait, il devient impossible de ne pas l’exposer.
L’ouragan qui s’en est suivi manquera de nous intéresser. L’on paye
toujours pour ce que l’on révèle de l’autre, en particulier lorsqu’il s’agit des
masques secrets dont il a fait ses instruments. La première fois, Monsieur
Ruffin lui-même s’était tendu son propre piège, enregistrant ses manigances
dans l’espoir d’en tirer un profit au carré, mettant en scène sa mise en
scène, sans prendre conscience qu’elle se faisait au détriment des Français.
La seconde scellait un tombeau qu’il avait lui-même préparé. L’homme qui,
pour des raisons qui lui appartiennent, a réinauguré une forme politique de
la supplique, se définissant en rapport aux dominants, en une position
assumée de souffrance qui lui permet de récolter suffrages et identifications
aux dépens des populations qu’il est censé défendre, vouées à, dans le
meilleur des cas, obtenir l’aumône de ceux qui l’exploitent, avait fait de la
mise en scène d’une fragilité frôlant le victimaire son meilleur outil,
condescendant avec les « petites gens » ainsi traitées, incapable de leur
rendre une forme de dignité, les abaissant en prétendant les défendre et se
positionnant, toujours, en une position de supériorité efforcée qui n’a rien
que la vanité et la recherche de soi comme moteurs, offrant de pitoyables
spectacles délétères pour la cause collective de façon récurrente, comme on le verrait, notamment, lorsqu’il demanderait la démission d’Emmanuel
Macron, gelé et tremblant face à l’Élysée, en une lecture de communiqué
qui définitivement le décrédibiliserait, sans trop atteindre au mouvement en
ce que justement, l’ayant tenu à distance et ayant refusé son soutien lors de
son passage sur les ronds-points amiénois, ce dernier s’en était protégé.
Ce qui est important dans cette anecdote n’a cependant pas tant trait à cet
homme, que l’Histoire effacera, qu’au rappel, plus structurant, que nous
sommes toujours porteurs, incarnants, d’un ordre qu’inconsciemment, nous
avons incorporé. En m’attaquant sauvagement à François Ruffin, censé
porter des idées proches des miennes, je défendais un territoire, un terrain,
qu’il tentait d’empiéter, regardant d’en haut, en bourgeois, celui qui d’en
bas pouvait être admiré. Élevé dans l’exigence la plus extrême, considérant
intolérable que l’on puisse s’élever, au cœur de ce système, sans défendre
lesdites valeurs de sincérité qui seules sont à même de déstabiliser la nature
même du pouvoir auquel l’on s’oppose, je ne supportais l’insincérité qu’il
ne soit pas même capable de feindre avec une puissance suffisante pour,
suscitant une forme de volupté, au moins réussir à nous tromper, comme
nos camarades de collège tant le faisaient.
En se compromettant avec l’individu qu’il prétendait combattre, au nom
de causes qui seraient supposément supérieures, Monsieur Ruffin m’était
apparu pour ce qu’il était, réactivant des logiques de classe dont il est
impossible, ou du moins fort difficile, de s’extraire : un petit bourgeois à
l’aigreur plus forte que la valeur, élevé dans un milieu social légèrement
plus favorisé que le sien (celui du lycée privée de La Providence, centre de
pouvoir jésuite dont serait issu Monsieur Macron), le plaçant en tension vis-
à-vis d’un monde dont il ne détenait pas les codes, suscitant d’une part une
immense frustration, et d’autre part la nécessité de se construire en
distinction des classes prolétaires auxquelles le regard de ses camarades de
classe ne cessait de le renvoyer. Marqué par cette humiliation, Monsieur
Ruffin a visiblement cherché à en renverser le stigmate (ce qui est une
disposition favorable) mais aussi et peut-être surtout à utiliser la cause de
ceux qu’il aura prétendu depuis défendre pour se réimposer dans l’espace
social à partir d’une position de dominant, obtenue par l’écoute et la considération des petits bourgeois qu’il prétendait tant décrier, en
instrumentalisant les plus fragiles – comme en son film, sa création comme
il aime tant, une nouvelle fois, vaniteusement et piteusement le décrire,
Merci Patron – à son profit. Ce qui lui importe n’est plus tant les ouvriers
d’Ecopla ou de Whirlpool qui, subjugués et asservis, verront leurs destins
fracassés sur l’ambition combinée de Monsieur Ruffin et de Monsieur
Macron sans se montrer en mesure de leur résister ; mais que les bourgeois
le considèrent comme une menace pour leurs intérêts, le considèrent en
conséquence, et lui offrent cette revanche longtemps recherchée, les classes
populaires qu’il a toujours utilisées et scénifiées lui servant de support,
d’objet plutôt que de sujet, à cette fin.
Monsieur Ruffin aura en cela incarné l’une des plus signifiantes
impostures de notre temps, disant quelque chose de l’époque et de la société
qui va bien au-delà des mièvreries politiques qu’il aura pu disséminer.
Incarnant le prolétariat sur les plateaux de télévision, tout en le laissant
majoritairement indifférent, voire suspicieux et irrité, tentant d’arracher –
avec une bien plus grande efficace – le soutien de la petite bourgeoisie
intellectuelle, sensible aux faibles et efforcées tentatives d’élaboration qu’il
aura tenté, de façon maladroite, de porter au sein des agoras qu’il avait en
commun avec Clémentine Autain, sœur jumelle et antithétique, incapacitée
elle aussi à une élaboration en propre, mais dotée d’un capital symbolique
qui lui permettait, à partir d’une position d’apparence diamétralement
opposée, de séduire les mêmes publics, et de nourrir les mêmes ambitions
que lui, au sein d’une gauche de gouvernement qui n’avait en tête que le
pouvoir sans ne jamais réussir à convaincre qu’il faille l’en approcher.
La chose a de quoi servir de leçon de façon pérenne et détachée des
limites que les personnages ont incarnées. Les tactiques mises en œuvre par
Monsieur Ruffin sont détestables en ce qu’elles révèlent une incapacité que
seul un plus grand bourgeois que lui pouvait, au sein de l’espace social
« légitime », identifier comme désactivante et dangereuse politiquement,
puisque la position qu’il cherchait à occuper dépendait de sa capacité à
soumettre et absorber lesdites classes, et que le prolétariat était sans accès
quelconque à la délibération censée lui servir de vecteur. Ce dernier était d’ailleurs référencé par Monsieur Ruffin dans l’espace médiatique
traditionnel, en toutes circonstances, de façon minorante et surplombante,
par notamment l’usage systématique des seuls prénoms ; mais aussi par une
vulgarisation volontaire et artificielle de son langage, support d’un rapport
similaire à celui qu’un homme de droite, Nicolas Sarkozy, avait mis en
œuvre à l’égard de ses électeurs ; accompagnée d’une simplicité artificielle
là aussi mise en scène, et une tentative obsessionnelle et paradoxale,
contradictoire, et toujours insuffisante, de distinction, qui passait
notamment par des présentations successives en tant qu’« artiste », ou
« intellectuel » ; d’une dégradation enfin des valeurs esthétiques et
culturelles, à commencer par le langage, sur lesquelles notre pays prend
pourtant appui, afin de créer de faux rapports d’égalité – dans un rapport
segmentant au politique faisant de ses livres des adresses aux bourgeoisies
intellectuelles et de ses adresses au peuple, reçues bien plus fragilement, des
formats adaptés à une supposée incapacité à la complexité des classes
prolétaires – dans lesquels il se trouvait toujours, in fine, protégé et en
position de supériorité – ce qui expliquerait l’échec flagrant de sa tentative
d’instrumentalisation du mouvement des gilets jaunes, indifférents et
suspicieux, comme toute classe dominée vis-à-vis de ces faux héros dont
elle sut toujours l’accouplement naturel au système supposément décrié,
renforçant le pouvoir des classes dominantes en prétendant le dénoncer.
Nous avons dit, en d’autres textes, comment bourgeoisies de droite et de
gauche se retrouvaient en un rapport surplombant au peuple, qui prenait
pour la première la forme d’un discours ontologisant sur leur supériorité, et
pour la seconde sur la nécessité de leur subsistance en tant que classe
privilégiée afin de guider le peuple aveugle à ses propres intérêts. Nous leur
vouons un égal mépris, et incitons les lecteurs à se faire attentifs aux gênes
d’apparence superficiellement politiques, liées à des habitus dirait
Bourdieu, révélatrices en général de profonds enracinements sociaux. Nous
sommes tous des « incorporants » d’idées, de forces et d’engagements.
Lorsque je défendais son camp de Monsieur Ruffin, c’était tant par un souci
d’efficace – je savais alors Monsieur Mélenchon bien plus capable de porter
leur cause dans le système existant – que par des impératifs éthiques qui avaient trait à mon éducation, ma classe – dont je ne me suis défait que
politiquement, en ce qu’elle m’apparaît corrompue et médiocre, et non dans
son horizon éthique, les valeurs postulées qu’elle est censée revendiquer –,
et qui nécessairement continuaient de me déterminer politiquement. En
d’autres termes, je prenais ma classe au mot, et la mettais au défi de faire
usage de ses pouvoirs, privilèges et fonctions, non pour écraser ceux qui se
trouvaient « en dessous » d’elle, mais pour s’exiger et se montrer à la
hauteur de ses légendes, ce qu’elle ne ferait jamais.
Une fois dégagé le ciel obscur des faux prophètes et autres produits
d’appel de la bourgeoisie, reste à explorer la notion « d’ennemi ».
Il me serait aisé de répliquer à celui qui se croit sans ennemi que le
pouvoir, lui, a une idée très claire de qui sont les siens. La tangibilité de la
lutte qui échappe à Monsieur Bégaudeau – qui se contente d’énoncer des
prédicats depuis les divers fauteuils où il a passé sa vie – ne devrait pas
l’aveugler quant au fait que d’autres, en d’autres lieux, se sont vus
directement confrontés à cette violence, et, comme c’est le cas de Julian
Assange ou Bakounine en son temps, tout en ne faisant usage que de mots,
se sont trouvés pour cela grand part de leur vie en prison, dont quatre
années pleines au sein d’une prison antiterroriste en ce qui concerne le
fondateur de WikiLeaks, et plus de vingt ans pour le leader anarchiste.
Il apparaît intéressant de s’interroger sur les méthodes mises en œuvre,
non donc par nos « ennemis », selon Monsieur Bégaudeau, mais contre
ceux que cet indicible considère comme ses ennemis, afin de déterminer sa
nature, et en conséquence, si nous pouvons le considérer ainsi. Cela nous
permettra de configurer le champ des luttes présent au sein du système
délibératif d’assemblée que l’on dit être démocratie représentative, et qui
représente plutôt un État de droit autoritaire dénué de toute légitimité
populaire et ayant fait de la loi et des magistrats des instruments de
coercition plutôt que d’expression de la volonté populaire et de contrôle de
son application.
En ces domaines où tant la justice que la loi échappent à la volonté
populaire, l’instrument de marginalisation le plus commun est devenu, dans
le monde occidental, celui qui a trait à l’accusation de violences sexuelles.
Difficile à instrumentaliser en des systèmes de droit stables et assurés,
puisqu’ayant trait à des faits intervenant dans l’espace intime et ne laissant
guère de possibilité de se voir prouvés ou même devinés, cet outil est
d’autant plus efficace qu’il laisse toujours derrière lui, y compris lorsque la
vérité est établie, un soupçon ou un doute sur celui qui s’est vu viser. Son
objectif est par ailleurs d’atteindre, non pas seulement la figure et
l’incarnation symbolique de l’individu ciblé, mais la chair la plus profonde,
troublant à la fois sa fonction sociale, ses rapports interindividuels, son
rapport au désir, et en conséquence, sa capacité à perdurer. En des systèmes
intermédiaires, ce stigmate peut par ailleurs faire l’objet d’un usage
politique d’autant plus aisé que ses effets sont longtemps restés
inconséquents d’un point de vue judiciaire, apparaissant à ce titre comme
l’outil idéal pour salir, encrotter, entraver, sans pour autant produire des
conséquences réellement embarrassantes pour le pouvoir en ce qu’elles lui
seraient directement attribuables – tel un enfermement.
L’inefficacité – ontologique, contrairement à ce que certains mouvements
veulent croire – de l’appareil judiciaire à l’égard des violences sexuelles
présente un autre avantage, qui n’est pas des moindres : puisque l’impunité
et l’arbitraire judiciaire règnent par définition en ces matières, celui qui se
voit accusé ne sera jamais tout à fait blanchi, le soupçon demeurant sinon
éternellement, du moins durablement. Allons plus loin, et rappelons
qu’apparaissant comme l’instrument subversif de classe par excellence, le
désir étant le plus souvent asymétrique aux rapports de pouvoir, celui-ci a
pu apparaître à certains comme une arme dans la lutte particulièrement
efficace, oubliant à quel point le capital pouvait l’affecter, et acheter toute
forme d’instrument humain afin d’en faire des bombes téléguidées.
Il devrait être étonnant, en cette configuration, pour qui croit encore en
son utilité, qu’une certaine intellectualité bourgeoise ait trouvé à s’indigner
de ce que des êtres comme Monsieur Pavlenski aient exposé la bourgeoisie
dans sa chair nue, et l’aient fait en s’appuyant sur des éléments tangibles, permettant de déconstruire les discours qu’ils tenaient sur leur rapport à la
famille, la fidélité, etc., et se soit montrée en parallèle parfaitement
indifférente face à ces comportements antisociaux – et profondément
bourgeois – consistant à instrumentaliser une cause légitime à des fins
politiques, à travers des accusations invérifiables et infondées – en somme,
des mensonges éhontés.
Étonnant sans l’être, bien entendu, car cela répond en fait à un profond
habitus qui fait, justement, de la maîtrise de l’insincérité et de son
utilisation à des fins de domination, les caractéristiques principales de cette
classe sociale, révélant des césures qui jusque-là demeuraient masquées.
Ce mouvement s’accompagne ces dernières années d’une véritable
mobilisation de la société civile – en particulier dans les espaces bourgeois,
où elle a pris une dimension névrotique et parfaitement destructrice – visant
à faire reconnaître le droit des femmes et accompagner les transformations
que la modernité impose aux relations entre sexes par le truchement du
judiciaire et en particulier du pénal. Cette mobilisation a elle-même enfanté
une sorte de « prise de conscience judiciaire » particulièrement paradoxale
et boiteuse, par laquelle une attention particulièrement forte est attribuée à
toute affaire « à fort enjeu », tandis que les autres, et surtout celles enfantées
par les rapports de force sociaux, continuent de dépérir dans le néant et
l’indifférence de l’appareil étatique, toujours réticent aux
instrumentalisations qui lui seront imposées lorsqu’il commencerait à
mettre le nez dans ce qui, jusqu’à il y a peu, restait considéré comme
l’espace de l’indéterminable, celui de l’intimité.
C’est ainsi qu’alors que les relations de genre au sein des classes
populaires ne font l’objet d’aucune considération de la part du peuple de
gauche, indifférent au sort de nos sœurs pauvres – disons les termes –,
pourtant structurellement exposées aux conséquences de la violence de
classe et leur pénétration au sein du foyer, une chasse aux sorcières, dont
l’objectif est de procéder à une épuration de ses éléments les plus
dangereux, intervient dans la sphère de la représentation.
C’est ainsi qu’alors que les femmes, au sein des espaces populaires,
gardent une conscience aiguë des conséquences des luttes de classes, l’origine sociale de bien des violences sexuelles et la nécessité de procéder
à une amélioration des conditions de vie et des changements de structure
afin d’y mettre fin – ce qui explique le rôle cardinal qu’elles ont joué au
sein des gilets jaunes, n’en déplaise à ceux qui y verront une genrification
des fonctions –, leurs sœurs bourgeoises, qui ne se battent que pour elles, se
contentent de jeux de quilles dont elles sont les instruments, sans bénéfice
établi pour la société ou pour l’évolution réelle des rapports entre sexes.
Certes, les avancées technologiques ont permis de faciliter de façon
massive la récolte de la preuve, et d’accélérer la répression. Il n’en reste pas
moins que cette évolution est sans commune mesure avec les obstacles qui
s’opposent à la judiciarisation de l’intime, posant des difficultés
ontologiques et amenant rapidement à des formes d’aporie. Il n’est de
comptabilité totale et absolue – et heureusement – entre les sphères
étatiques et privées (ce qui rend ces dernières si précieuses) et il n’est en
rien acquis – euphémisme – que l’étatisation d’un espace supplémentaire au
sein de nos vies soit bienvenue, ni qu’elle puisse, comme le droit pénal en
général, apporter un quelconque bénéfice au sein de la société.
Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo ont été d’autant plus détestés,
choquant l’espace bourgeois, qu’ils ont creusé une voie alternative, bien
plus efficace, lorsque cette dernière, victime de quelque mauvais
comportement, a trouvé appui en son compagnon pour voir rétablie sa
dignité, sans avoir à en passer par une victimisation dégradante, qui fait
parfois assimiler, par les soi-disant rédempteurs, les femmes à une forme de
bétail là encore minorisé, comme le fit si bien Mediapart en alignant vingt
plaignantes sur une estrade au sujet d’une star de la télévision et leur
demandant, l’une après l’autre, d’énoncer leurs états de se (r) vices à
l’égard d’une personnalité médiatique, à la chaîne, entraînant une
désindividualisation qui, par l’effet de masse recherché par le média,
toujours à la recherche du spectaculaire, finissait de les dégrader en
prétendant les sauver.
Étrange alliance objective, qui a fait de ce qui n’était jusqu’ici qu’une
arme politique comme une autre, relativement bénigne en ses conséquences
attribuables aux autorités – même si elle détruisait durablement la personne visée –, une machine de guerre particulièrement dangereuse et au
maniement incertain. La France insoumise en sait quelque chose, Monsieur
Mélenchon appelant à la démission immédiate de Damien Abad, se voyant
immédiatement flingué en retour avec les affaires que l’on sait. L’on
passera sur les effets catastrophants de ces jeux de quilles pour les
mouvements féministes et la cause des victimes de violence sexuelle,
hommes ou femmes, réduites à servir d’instruments à des règlements de
compte s’achevant la plupart du temps en eau de boudin, décrédibilisant par
ricochet les paroles sincères de celles et ceux qui cherchent à faire
reconnaître ce qui leur est véritablement arrivé, confrontés à des murs
toujours plus épais à mesure que les impostures se multiplient.
Insistons surtout sur un point : tout homme ou femme, dès lors qu’il ou
elle s’attaque à une figure du pouvoir ayant ou non été aimée – les
accusations touchant aux personnalités les plus spectaculaires concernant,
quasi systématiquement, des rapports consentis qui seraient devenus, à la
lueur d’on ne sait quel facteur, non consentis en chemin –, devient à son
tour facteur de pouvoir, quel que soit le réel traversé. Le nier serait tout
aussi naïf et malsain que ceux qui y opposent la perspective inverse,
consistant à complotiser tout fait social, et tout événement qui toucherait
une personnalité. Il est non seulement parfaitement possible de se
transformer en force sociale ou politique par le truchement de
l’instrumentalisation des mœurs : il s’agit, dans les faits, pour toute une
catégorie de la population, de la façon la plus effective, d’un point de vue
social, d’accroître de façon extraordinaire les puissances inédites que vous
offre le fait d’avoir partagé la vie d’une personne disposant elle
d’importants capitaux à piller. Vous voilà soudain à égalité, brûlant les
marches et mobilisant cet instrument juridique à des fins peu avouées.
Qu’importe que vous soyez téléguidé, sincère ou stipendié : les forces qui
vous animent sont alors nécessairement, y compris lorsque seule votre
intention y amène, instrumentales, et à tout instant menaçant d’être
instrumentalisées. C’est ce qui en fait une arme de transgression sociale si
puissante, et potentiellement intéressante. Inverser la présomption sur
l’invérifiable, c’est cependant ouvrir la voie à une multiplication de comportements opportunistes et antisociaux, comme j’y ai assisté en tant
qu’avocat, m’étant retrouvé à devoir sortir de garde à vue un individu
tremblant dont l’accusatrice admettrait par la suite – par message
enregistré ! – n’avoir cherché qu’à « l’emmerder ». Il faut une foi en
l’humain dont le pénaliste est fort dépourvu pour croire qu’un quelconque
des effets préventifs espérés par des croyances de principe pourra
compenser la masse d’instrumentalisations qui ont déjà cours et ne
cesseront d’avancer, grignotant jusqu’à dévaster les rapports humains, leur
retirant toute forme de spontanéité et créant une angoisse latente, au sein de
la société, du « piège » impossible à éviter.
Comment lutter contre ces phénomènes ? En cessant de fantasmer
l’ennemi, ce droit pénal fait pour dévaster, en exigeant à défaut la preuve,
en se refusant à la spectacularisation, et en transformant enfin l’appareil
judiciaire de façon à ce qu’il ne soit plus structurellement en capacité, ni de
se voir instrumentalisé, ni de protéger de façon indécente, comme il le fait
trop souvent, les puissances sociales qui l’ont fécondé.
*
J’invite Monsieur Bégaudeau à s’interroger. Si les corps qui portent le
« système », pour lui simples expressions de rapports de classe, ne sont pas
des ennemis à nommer, désigner et abattre 8, pourquoi ceux-ci font-ils de
nous, avec une telle constance, violence et efficacité, leurs ennemis
nommés, désignés et abattus ? Quel profond mystère aurions-nous
découvert qui échapperait à notre adversaire, pourtant systématiquement
victorieux des confrontations qui à lui nous ont opposés ?
Pourquoi, depuis 2014, fais-je l’objet de surveillances et de violations
systématiques de mon intimité, de façon établie grâce à de valeureux
lanceurs d’alerte, ayant impliqué la CIA et la DGSI ? Pourquoi tant
d’efforts sont-ils produits pour détruire quiconque s’érigerait et menacerait
leurs intérêts ?
Ne serait-ce parce qu’il existe, en fait, des ennemis, et que ce système ne
tient que par la compromission d’un certain nombre d’individus,
soigneusement choisis, stipendiés et protégés par une myriade d’autres
individus qui composent les « classes abstraites » dont il ne cesse de
parler ? Et que, si nous sommes tous, d’évidence, les porteurs inconscients
de puissances invisibles, puisque nous tous vivons en société et sommes en
conséquence les instruments de ceux avec qui nous nous partageons et lions
des communautés d’intérêt, c’est bien à un travail précis d’identification,
non seulement des abstractions, mais de leurs incarnations concrètes, qu’il
faut s’offrir ?
Et ce travail d’identification n’est-il lui-même la condition de production
d’effets matériels de notre lutte, en attaque ou en défense ? L’établissement,
par exemple, de l’existence desdites surveillances m’ayant touché, par
lesdits lanceurs d’alerte9, ne permet-il de dévoiler par ricochet non
seulement l’existence, mais de façon précise, la portée applicative des
dispositifs de pouvoir contre lesquels nous sommes censés nous soulever,
complétant le travail « systémique » de dévoilement produit, disons, par
Edward Snowden, qui se contenta de révéler les mécanismes mis en œuvre
in abstracto, sans ne jamais en dévoiler les cibles, donnant cours à une
paranoïsation généralisée ? Et ne doit-on pas de là en déduire des couches
successives qui, alliant théorie et concept à description matérielle et enfin
incarnation des effets matériels, constituent l’arsenal nécessaire à cette lutte
de classes à laquelle Monsieur Bégaudeau prétend se vouer ?
N’est-ce pas là le sens de la phrase de Marx que je cite en exergue d’un
travail de démolition, non pas conceptuel, mais très personnel, Treize
pillards, « La théorie se change […] en force matérielle, dès qu’elle saisit
les masses. La théorie est capable de saisir les masses, dès qu’elle
argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dès qu’elle devient
radicale. Être radical, c’est saisir les choses à la racine, mais la racine, pour
l’homme, c’est l’homme lui-même » ?
Notre spécialiste de scolastique marxiste aurait-il insuffisamment lu le
maître de ses pensées, l’auteur des proses qu’il s’est chargé de commenter ?
*
Mon entreprise vise à réconcilier les luttes, et les camps qui se sont
scindés du fait notamment de leurs divergences sur de nombreuses
questions instrumentalisées.
Je n’y survivrai pas. Vous et moi le savons. Or ce que j’ai appris, c’est
que, contrairement à ce que mon camp avait tendance à penser, l’homme
compte.
Cette irrémédiabilité rend d’autant plus urgent le partage de ces mots
dotés d’une forte transitivité, dont j’ai voulu souligner le contraste avec
ceux de ces penseurs de salon qui finiront de vous désactiver, et, en se
contentant de vous donner des outils de distinction, vous vouer à ces mêmes
canapés d’où ils auront été énoncés, vous laissant satisfaits, satisfaits
d’avoir compris et prêts à mourir sans ne jamais vous être élancés.
Non seulement nous avons des ennemis, et il devient urgent de les traiter,
mais cela n’implique au surplus pas que nous ayons des amis. C’est le
tragique de la condition humaine, que d’aucuns ont tenté, par des jeux
d’équilibre et des symétries discursives, de masquer.
Ne pas l’avoir compris constitue l’erreur principielle commise par
d’autres que ceux dont nous parlons, pris la main dans le sac après avoir
tenté de disrupter deux lignes de TGV et trois épiceries, sans plus d’effet. À
nos amis est, par son titre, un contresens. Nous avons des alliés, de
circonstance, toujours prêts à trahir et à se subordonner aux classes qu’ils
prétendent attaquer, qu’il faut recouvrir de notre exigence et notre plus
grande fidélité, sans cependant jamais s’y confier.
Les êtres ne sont pas substituables. Ce prédicat est au cœur de notre lutte,
il nous impose, contrairement à eux, de ne pas tuer, et doit demeurer. Nous
ne sommes pas, comme une certaine gauche, des croyants en la valeur de la
masse et de l’indistinction. Fermes adorateurs de l’idée d’égalité, et de la
nécessité de tenir toute personne en considération identique dans les rapports interindividuels, nous croyons cependant qu’en tant qu’entité
collective, la substituabilité est un leurre, un mythe, porteur de dangers.
Et nous le croyons, non pas parce que nous considérerions supérieur et
inférieur en droit un quelconque de nos camarades – il en va différemment
de nos adversaires, j’y reviendrai – mais parce que nous nous tenons
différents et par nature autres que le même moi politique que nous
incarnions en des échéances précédentes.
Les épreuves, expériences par lesquelles nous sommes passés, nous ont
permis de comprendre un certain nombre d’erreurs, ou pour être plus clair,
un nombre certain d’erreurs, qui nous ont permis de nous déciller sur nos
propres failles, et sur ce que pouvait produire le fait d’avoir un rapport
extérieur et incomplet au monde.
Nous avons appris au travers de ces chemins que l’homme est toujours en
formation, et qu’il ne cesse d’agréger des expériences et des savoirs qui ne
sont pas remplaçables. Il dispose aussi de qualités qui, à certains âges,
disparaissent, requérant en conséquence qu’une considération individualisée
soit offerte à chacun afin de déterminer quel rôle il pourra jouer dans la plus
grande utilité.
Cela ne saurait fonder un régime juridique, même si la notion d’utilité
commune revendiquée par la Révolution française reste de pleine actualité.
Cela ne doit pas non plus produire un respect d’office, une obéissance, ou
une tendance à la soumission.
Mais cela doit nous appeler tous, à une forme d’humilité et à une écoute
profonde de ce que l’autre peut avoir à porter, du fait de son expérience
passée, sans présomption ni discrimination d’office, avant de s’autoriser à le
juger, pour autant, encore une fois, qu’il soit considéré comme étant de
notre camp, ou d’un camp adverse qui poursuivrait des objectifs pouvant
aux nôtres un temps s’associer.
Monsieur Bégaudeau ne sait pas ce que cela fait de voir rôder des
policiers, des agents de toute sorte, à toute heure, autour de son domicile et
de son cabinet. Il ne sait pas ce que cela fait d’avoir vécu cet état de fait
pendant des années sans avoir de certitudes sur ce qui se jouait, sur les
raisons des disruptions profondes et soudaines qui touchaient au professionnel, au personnel, à l’intime et sur ce que cela d’effets par
ricochet engendrerait. Sans pouvoir enfin les énoncer et ce faisant les figer
et déterminer, jusqu’à ce que par des hasards successifs, la vérité finisse par
d’autres voies émerger.
Il ne sait pas ce que cela fait de voir ses proches étrillés, dévastés, écrasés
par la violence sociale et parfois physique qui soudain se mobilise afin de
détruire quiconque déciderait d’exposer les « ennemis » qu’il se refuse à
nommer.
Il ne sait pas ce que cela fait d’être accusé de viol par une femme à qui
vous vous êtes sincèrement offert, quelques mois après qu’une première, en
pleine nuit, vous a susurré : « J’ai été envoyée. »
Non, il ne sait pas ce que ces mots, murmurés au creux de la nuit,
peuvent engendrer.
Il ne sait pas enfin ce que cela fait de se voir attaquer, délégitimer, sur
chaque ligne écrite, produite, sur chaque mot prononcé, sur chaque
expérience passée, dans un espace public avarié, parce que l’on y est, oui,
traité en ennemi, et non en adversaire, statut qui, pour le coup, lui aura
toujours été réservé.
Ce que cela fait de passer sa vie à tenter de déconstruire les stigmates que
l’on aura tenté de vous accoler. L’isolement et l’écrasement, les ruptures
que cela produit.
Les écarts ainsi nés vis-à-vis des êtres aimés.
Il ne sait pas, et je lui souhaite de ne jamais le savoir, ce que cela fait, de
ne plus s’endormir une femme entre ses bras, sans quelque part trembler.
Monsieur Bégaudeau sait bien d’autres choses. Il a la valeur des gens
cultivés, et de ceux qui, partant de leur souffrance, ont ouvert leur paume. Il
a le mouvement de charité incomplet, et je l’appelle à l’achever.
C’est un mort qui vous parle. Ne pas l’oublier. Nos classes bourgeoises
sont les mêmes qui, il y a deux siècles, n’hésitaient pas à envoyer les
enfants, à peine marchant, à la mine, aux cheminées, les servir et les
nettoyer, exploitant et écrasant toute chair qui leur tomberait sous la main
pour alimenter leur médiocrité.
Leur voracité reste intacte, et contenue par des rapports de force
incomplets, qui nous ont certes permis de partiellement nous protéger, mais
au prix d’une délocalisation de l’appareil de production en des terres où des
tiers exploités nous ont remplacés. De dominés, nous avons commencé, y
compris dans notre misère, à dominer. Aujourd’hui nos ouvriers, et les
ouvriers de nos ouvriers, se trouvent autant en Inde, au Bangladesh qu’hier
à Florange et avant-hier dans le XIe arrondissement où Monsieur Bégaudeau
et ses mêmes s’attardent tranquillement pour s’enivrer.
De misère, nous n’en éprouvons plus que de façon dérivée, et pourtant
celle-ci semble omniprésente, liée à la décadence matérielle, sociale et
spirituelle de notre société, mobilisée tout entière à l’exploitation du soi et
du tiers, privée de ses envies, ses outils et même ses instruments par
l’épuisement de ses ressources et la nécessité d’ailleurs, toujours plus loin,
aller les rechercher.
Nous serions riches, en bien des pays qui auraient conservé les leurs, de
richesses, traditions, structures et considérations que nous avons
abandonnées. Nous serions riches, et pourtant nous sommes pauvres et
misérables, collectivement, de Messieurs Arnault et Niel aux anciens
ouvriers de Roubaix qu’ils ont, il y a quarante ans déjà, condamnés à jamais
en pillant leur savoir-faire et délocalisant leurs productions.
Les Macron ressemblent aux pires portraits que Balzac et Zola ont tirés
au sujet des dominants de leur temps, mélanges d’avarie et d’avanie que
tous les efforts mis en œuvre par leurs classes et leurs soutiens n’ont jamais
réussi à masquer, répugnant instinctivement, et de façon croissante, cette
majorité de Français encore constituée de classes laborieuses qui les
tiennent, à juste raison et de façon parfaitement raisonnée, en archétypes du
détesté.
Ces êtres ne survivent que parce que la société de France s’est largement
embourgeoisée et, partant, tient le sentiment politique éloigné. Ce qui m’a
rattaché aux gilets jaunes est que nos luttes, et les risques pris par un certain
nombre de mes camarades, nous ont rendu brûlant le sentiment politique, à
moi le bourgeois jusque-là protégé – à eux qui ne l’ont jamais été.
Brûlant comme il l’est ontologiquement pour quiconque se trouverait en
nos terres dominé.
Brûlant comme il devrait toujours l’être pour quiconque l’aspirerait.
Madame Bergé eut parfaitement raison de découvrir en nos mots les
racines, au sens le plus radical du terme, de lourds et violents mouvements.
Car personne de sensé, à la lecture de ces lignes, ne saurait en l’état
demeurer.
Personne de sensé ne se montrera en mesure de résister à la nausée
profonde et à la nécessité de s’en défaire par l’action, afin de dévaster et
non plus s’intégrer à ce que ce système a enfanté.
À vous qui avez lu ces lignes circonspect, éloigné des querelles de
chapelle et des référentiels, idées, qui ont été mobilisés.
Lisez celles qui les ont précédées. Et revenez à moi en prétendant que
vous demeurerez insensible à ce que vous y découvrirez.
Vous qui m’avez lu, je sais que nous nous retrouverons un jour côte à
côte, face à ce monstre froid qui jusqu’ici nous avait tenus en respect.
Je parie cette fois, l’esprit armé, sur notre victoire. Crépuscule est arrivé
trop tard pour donner aux gilets jaunes la charpente qui leur manquait.
Tendons à maintenir vivace son aurore, de façon à embraser ensemble la
prochaine, côte à côte.
1 Ariane Chemin, Daniel Schneidermann, Claude Askolovitch, Bruno Jeudy, Sylvain Courage, Olivier Truchot, Pascal Richet, Marc-Olivier Fogiel, Pierre Haski iraient tous de leur tentative d’écraser la vague montante, avec un ridicule souvent consommé qui ferait rire les correspondants de la presse étrangère, et notamment Richard Werly du Temps qui ironiserait sur cette classe politicomédiatique qui s’inquiétait d’un jeune homme de vingt-huit ans comme s’il menaçait soudain tout un régime d’effondrement. C politique, Quotidien, Bourdin, L’Obs tenteraient tous des approches afin de publier au sujet de l’ouvrage, m’inviter, avant de renoncer sur demande expresse d’on sait quelles autorités. France Culture, harcelée par ses auditeurs, irait jusqu’à faire une émission d’une heure à mon sujet sans ma présence, comme si d’un mort il s’agissait, tandis que le présentateur de sa matinale interrogerait, plusieurs matins de suite, chacun de ses invités (Manon Aubry, Marc Endeweld, Raphaëlle Bacqué…) au sujet de Crépuscule, sans ne jamais oser m’inviter. Au cours de cette période, je fus notamment affublé dans ces médias et par ces chroniqueurs de : fasciste, homophobe, mythomane, antisémite, complotiste, agent russe, chinois ( !), sioniste, psychotique, millionnaire caché, imposteur, narcissique, arrogant et sexiste. Il ne manquait plus que violeur, mais ces affaires étant quelque peu plus compliquées à organiser, et n’étant à mobiliser qu’en cas d’extrême urgence, il faudrait attendre deux ans et l’approche des présidentielles pour que la chose soit à son tour invoquée.
2 Voir son ouvrage Notre joie ainsi que le texte qui en était issu, publié par Le Monde diplomatique de février 2022 sur l’alliance entre la « froideur » et la « justesse analytique » (sic) de François Bégaudeau et la chaude « colère » des prolétaires à qui il proposait ses services, en une réinauguration ignorante, et par cela signifiante, de débats clos un siècle plus tôt par Lénine dans sa confrontation avec les mencheviks au sujet de l’urgence révolutionnaire et de l’effectivité politique des alliances entre petite bourgeoisie et prolétariat.
3 Ce qui la rend, malgré toutes ses prétentions, ontologiquement réactionnaire et conservatrice, la révolution n’étant pas même un horizon lointain, mais une sorte de fétiche à agiter pour se soulager, rien n’étant fait, au-delà de quelques jeux de dialectique de salon onanique, ni pour la préparer ni pour s’y préparer.
4 On voit bien le piège de la « démocratie représentative » qui, par la formation collective d’opinions, fait jouer aux intellectuels un rôle particulièrement valorisant, dont la seule fonction in fine est, lorsqu’on le regarde avec mansuétude, d’alléger nos peines et nos souffrances et de renforcer nos fronts dialectiques à l’égard des politiciens ; et lorsque l’on est plus sévère, d’alimenter la fiction délibérative qui fait tenir les puissances productives chargées de nous exploiter.
5 Il en décrocherait quelques autres dans les mois qui suivraient, signant la dimension névrotique de sa geste.
6 C’est là une distinction fondamentale, et productrice d’effets potentiellement paradoxaux. C’est ainsi que se voir sis en les cimes d’une société, comme ce fut le cas lors de mon enfance, peut être particulièrement exposant et éreintant d’un point de vue analytique et critique, dès lors qu’il est tenté d’en adopter les perspectives, créant une friction entre mot et réel que le petit bourgeois, se contentant de conceptualiser des rapports de classe dont il est finalement, par sa condition, protégé (puisque ne se situant en aucun de leurs extrêmes), n’aura à éprouver. Les cimes sociétales, au sens le plus neutre du terme, sont des lieux de grande violence, notamment symbolique, où s’éprouvent tous les mécanismes de domination. Il n’y a nulle victimité à en tirer, bien évidemment, tant les récompenses sont manifestes pour qui s’y voue. Mais s’y trouver permet probablement d’éprouver de façon fine certains mécanismes qui demeureront pour d’autres abstractions.
7 Il n’y a rien de plus frustrant pour un bourgeois moyen comme l’est le journaliste d’une grande rédaction que de ne pas pouvoir se distinguer, et mobiliser son capital symbolique à des fins de valorisation sociale, en montrant un intérêt pour ceux qui sont structurellement atteints et dévastés par sa fonction, les organes dans lesquels il exerce et les propriétaires dont il est le salarié. Ruffin leur permet, sans risque – puisqu’il ne saurait sérieusement menacer autre chose que l’ego à fleur de peau des tenants de ce système –, de se mettre en valeur, tout en offrant aux médias concernés la possibilité de montrer une apparence d’objectivité. Le Monde est spécialiste de ces opérations, et n’hésita pas, via Nicolas Truong (remplacé depuis en cette fonction symbolique par Abel Mestre, l’un plus inénarrable que l’autre), à ouvrir ses tribunes aux lumineux bourgeois défroqués du Comité invisible, lorsque ceux-ci gisaient en prison pour une drôlerie que Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie avaient décidé d’instrumentaliser, servant le dessein de ces derniers et marginalisant ceux qui pouvaient véritablement les menacer en mettant en scène une prose aussi enfiévrée que sans portée.
8 Tandis que le système ne serait qu’une abstraction inconséquente tant qu’il n’est pas inscrit dans une « conceptualité ».
9 Et des médias ennemis qui ne résistèrent cependant pas à l’attrait du spectaculaire, en l’occurrence la production de nombreuses vidéos de moi et Julian Assange captées par des dispositifs espions dont il serait par la suite établi, notamment par El País et The Guardian, qu’ils avaient été disposés par la CIA – et l’on n’oserait l’écrire si des sources du pouvoir ne l’avaient pas confirmé ; vidéos qui certes révélaient l’existence de cette surveillance, mais, par leur publication, atteignaient également à notre intimité et notre force sociale, leur permettant de trouver suffisant intérêt à les publier.
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