Coup d'état (French Edition)
III. La révolution
La révolution est un masque. D’apparence hybride, elle est une méthode
qui consiste à rendre vacant le pouvoir par la mobilisation de masses sises
en dehors de l’espace politique, tirant force de leur nombre, et, partant de ce
vide, de les transformer en supports autorisant la constitution d’une
nouvelle régimentalité politique par, alternativement, des représentants des
forces nouvellement mobilisées ou de puissances qui, tapies dans l’ombre,
s’y seront immiscées afin de rafler le fruit de mouvements éphémèrement
coagulés.
La révolution n’est, de façon plus prosaïque, qu’un processus destituant
préalable à l’inauguration d’une nouvelle régimentalité politique qui
constitue l’un des précurseurs privilégiés des coups d’État. Elle est prise
d’un paradoxe : agir suffisamment vite pour effondrer le pouvoir, sans pour
autant aboutir à une concentration des énergies qui se contentera de
reconstituer un pouvoir, c’est-à-dire d’épouser son sens littéral, qui la ferait
revenir à son point de départ.
En des territoires étatisés, elle consiste en la mobilisation, plus ou moins
instrumentale, de masses qui vont amener à la désolidarisation de parts de
l’appareil de pouvoir contesté, le renversement du gouvernement, et la
reconfiguration du politique sur le territoire concerné.
Elle exige, en toutes circonstances, l’existence préalable d’une masse qui
va se constituer politiquement par le processus révolutionnaire, avant, soit
de se désagréger, soit de devenir le support du nouveau régime politique qui
en tirera légitimité et s’appuiera sur celle-ci. Elle exige l’existence préalable
d’une société, qui va se reconstituer pour remettre en question le pouvoir
auquel elle est confrontée.
Voilà pour son en-soi.
En ce qui concerne la méthode, il n’y a pas à proprement parler d’essence
révolutionnaire, qui toujours combine des avant-gardes à des masses
constituées en tant que telles dans un face-à-face avec un appareil d’État
qu’elle va chercher à désagréger, en tirant des forces qui seront in fine
mobilisées pour donner une assise à un nouvel assemblage. Il n’y en a pas,
si ce n’est que le processus révolutionnaire est censé, d’une part,
reconstituer politiquement la masse et d’autre part destituer l’appareil de
pouvoir. La suite n’appartient plus au processus révolutionnaire en tant que
tel, bien que celui-ci puisse continuer d’y jouer un rôle : la capacité de la
masse ainsi constituée à créer de nouveaux espaces de représentation ou
d’action pour les siens, qui lui permettront de peser sur la suite, n’appartient
plus à la révolution en soi.
La révolution, en somme, est un préalable à une reconfiguration générale
des pouvoirs qui doit, a minima, produire une destitution. Dans le cas
viscontien d’un retour au même qui ne produise qu’une apparence de
changement de régime, la révolution sera présumée comme ayant eu lieu, et
ne se verra pas rétroactivement abrogée, celle-ci devant simplement être
qualifiée d’échouée ou d’avortée.
La plupart du temps, les révolutions sont essentiellement symboliques,
permettant le passage de témoin d’une classe dominante à l’autre, ce qui
entraîne à son tour la production d’une multiplicité de signes afin de
magnifier un processus qui in fine n’aura fait que s’appuyer sur les masses
mobilisées, ne le servant que très partiellement. D’un récit à l’autre, une
fantasmatique se trouve ainsi enfantée, sans que les structures
fondamentales de la production et de la distribution des ressources, enjeu
principal de toute forme de gouvernement, ne soient affectées1.
Une révolution purement destituante donnerait lieu à un morcellement et
une décomposition irrémédiable du pouvoir ainsi attaqué, produisant une
anarchisation du territoire et sa localisation subséquente, ouvrant la voie, en
cas d’archaïsation du monde, à des guerres de conquête, et dans la
perspective d’un maintien des structures économiques fondamentales, à des
guerres d’attrition, relatives à l’attribution des ressources.
Cette révolution, en ce qu’elle produirait une reconfiguration radicale,
pourrait être considérée comme étant d’essence propre. On en conçoit les
conséquences en matière de redistribution de la force et d’instabilité,
contrepoids inévitables aux bénéfices espérés en matière d’approximation
des circuits de décision et de réappropriation populaire de la notion de
pouvoir. Elle exige une désolidarisation préalable de pans entiers de la
société, prêts non seulement à survivre en dehors de l’État mais contre
l’État, et disposant en conséquence d’instruments de coercition permettant
de protéger les nouveaux territoires ainsi inaugurés, mais aussi d’en assurer
l’ordre.
On en conçoit autrement les conséquences économiques, en un système-
monde où l’interpénétration des appareils productifs rend illusoire le
maintien des « niveaux de vie » sans concentration du capital, a fortiori
dans un contexte de transition énergétique.
Il appartiendra à chacun de déterminer le sens et l’intérêt de mener à bien
un tel processus, selon sa considération des notions de pouvoir et
d’économie, mais aussi sa capacité à s’ériger en souverain sur un territoire
donné. La première des notions mentionnées, le pouvoir, nous apparaît
fondamentalement mauvaise et il pourrait apparaître sain – sauf tentative
archaïsante dont nous sommes d’ardents défenseurs, mais dont on voit mal,
en nos territoires, la compatibilité avec une géographie complètement
transformée par les exigences concentrationnaires de l’industrialisation, et
l’accoutumance des populations à ces formes de vie – de la tenir éloignée
de la majorité, tant elle ne cesse de dégrader quiconque s’en saisit.
Il faudrait mesurer notre propos. L’exaltation nocive qui consiste à
s’approcher d’un pouvoir et le ressentir en sa chair peut jouer un rôle
d’éducation populaire massif en sensibilisant chacun à sa nature, ses
contraintes et conditions d’exercice, et ainsi assurer un contrôle plus fin et
rigoureux des instances de décision qui en naîtront. La distribution du
pouvoir, même éphémère, produit des effets critiques sur les populations, et
par conséquent, sur les régimes où elle intervient. Elle donne une
inquiétante force au peuple, qui contraindrait les futurs pouvoirs, d’autant
plus prônes à les entendre qu’ils se trouveraient naturellement soumis à la crainte du goût nouvellement acquis par les classes dominées pour cette
souveraineté jusqu’alors retenue. On y voit l’intérêt, à cette crainte, sinon
suffisante, du moins nécessaire pour balancer celle que suscitent les autres
pouvoirs institués et les classes dominantes, et assurer une bonne
gouvernance, dans une perspective révolutionnaire sociale-démocrate.
Devenir classe dominante, voilà le devenir que promet la révolution au
peuple et au prolétariat qui se refuseraient à l’en-soi révolutionnaire, et ne
mobiliseraient la révolution qu’en tant qu’outil. Le fait de permettre à tout
un chacun d’un jour s’imaginer en cette position, et en conséquence laver
les humiliations subies au cours de sa destinée, nous semble justifier que
soient attribuées à la méthodologie révolutionnaire toute notre valeur et
notre considération. Elle nous amène même, en quelque sorte, à la désirer
ardemment comme la promesse d’une aube impossible mais partagée,
impossible parce que diffractée, partagée parce que diffractée, et à
considérer comme un mal mineur l’hypothèse qui n’en ferait qu’un sas
permettant une reconfiguration des pouvoirs classique, sous la forme d’un
coup d’État ou de toute autre forme de redistribution des privilèges entre
dominants.
Quant à la deuxième notion, celle d’économie, elle relève de
considérations anthropologiques qu’il ne nous appartient pas ici de juger ou
de déterminer.
En toute hypothèse, la révolution a ses conditions, et surtout ses
modalités.
1 La révolution bolchévique a ainsi simplement permis l’accélération de la transition des structures productives russes, épousant une marche par ailleurs généralisée dans l’ensemble du monde occidental ; l’apparente différenciation entre régimes « communistes » et « capitalistes » concernant la redistribution des ressources et la nature politique du régime n’ayant que des effets fort secondaires au regard de leur point de jonction principal, à savoir leur adhérence à un productivisme industriel et concurrentiel à marche forcée, permise en Europe de l’Ouest et aux États-Unis par la conception et l’adoption d’un régime électif représentatif tenu par les classes bourgeoises qui, à son tour, favorisait la concentration du capital via le contrôle indirect de la répartition des moyens de production, tandis que l’URSS et la Russie arrivaient à des résultats similaires via leur envers, à savoir la construction d’un régime électif partisan doublé d’une bureaucratie centralisée favorisant la concentration du capital via le contrôle direct de la répartition des moyens de production ; l’un et l’autre permettant de se substituer à des modèles féodaux dépassés par l’évolution desdits moyens de production et les effet induits sur les structures sociétales.
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