Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 6 sur 9

Pages du PDF

Coup d'état (French Edition)

III. La révolution

 

La révolution est un masque. D’apparence hybride, elle est une méthode

qui consiste à rendre vacant le pouvoir par la mobilisation de masses sises

en dehors de l’espace politique, tirant force de leur nombre, et, partant de ce

vide, de les transformer en supports autorisant la constitution d’une

nouvelle régimentalité politique par, alternativement, des représentants des

forces nouvellement mobilisées ou de puissances qui, tapies dans l’ombre,

s’y seront immiscées afin de rafler le fruit de mouvements éphémèrement

coagulés.

La révolution n’est, de façon plus prosaïque, qu’un processus destituant

préalable à l’inauguration d’une nouvelle régimentalité politique qui

constitue l’un des précurseurs privilégiés des coups d’État. Elle est prise

d’un paradoxe : agir suffisamment vite pour effondrer le pouvoir, sans pour

autant aboutir à une concentration des énergies qui se contentera de

reconstituer un pouvoir, c’est-à-dire d’épouser son sens littéral, qui la ferait

revenir à son point de départ.

En des territoires étatisés, elle consiste en la mobilisation, plus ou moins

instrumentale, de masses qui vont amener à la désolidarisation de parts de

l’appareil de pouvoir contesté, le renversement du gouvernement, et la

reconfiguration du politique sur le territoire concerné.

Elle exige, en toutes circonstances, l’existence préalable d’une masse qui

va se constituer politiquement par le processus révolutionnaire, avant, soit

de se désagréger, soit de devenir le support du nouveau régime politique qui

en tirera légitimité et s’appuiera sur celle-ci. Elle exige l’existence préalable

d’une société, qui va se reconstituer pour remettre en question le pouvoir

auquel elle est confrontée.

Voilà pour son en-soi.

En ce qui concerne la méthode, il n’y a pas à proprement parler d’essence

révolutionnaire, qui toujours combine des avant-gardes à des masses

constituées en tant que telles dans un face-à-face avec un appareil d’État

qu’elle va chercher à désagréger, en tirant des forces qui seront in fine

mobilisées pour donner une assise à un nouvel assemblage. Il n’y en a pas,

si ce n’est que le processus révolutionnaire est censé, d’une part,

reconstituer politiquement la masse et d’autre part destituer l’appareil de

pouvoir. La suite n’appartient plus au processus révolutionnaire en tant que

tel, bien que celui-ci puisse continuer d’y jouer un rôle : la capacité de la

masse ainsi constituée à créer de nouveaux espaces de représentation ou

d’action pour les siens, qui lui permettront de peser sur la suite, n’appartient

plus à la révolution en soi.

La révolution, en somme, est un préalable à une reconfiguration générale

des pouvoirs qui doit, a minima, produire une destitution. Dans le cas

viscontien d’un retour au même qui ne produise qu’une apparence de

changement de régime, la révolution sera présumée comme ayant eu lieu, et

ne se verra pas rétroactivement abrogée, celle-ci devant simplement être

qualifiée d’échouée ou d’avortée.

La plupart du temps, les révolutions sont essentiellement symboliques,

permettant le passage de témoin d’une classe dominante à l’autre, ce qui

entraîne à son tour la production d’une multiplicité de signes afin de

magnifier un processus qui in fine n’aura fait que s’appuyer sur les masses

mobilisées, ne le servant que très partiellement. D’un récit à l’autre, une

fantasmatique se trouve ainsi enfantée, sans que les structures

fondamentales de la production et de la distribution des ressources, enjeu

principal de toute forme de gouvernement, ne soient affectées1.

Une révolution purement destituante donnerait lieu à un morcellement et

une décomposition irrémédiable du pouvoir ainsi attaqué, produisant une

anarchisation du territoire et sa localisation subséquente, ouvrant la voie, en

cas d’archaïsation du monde, à des guerres de conquête, et dans la

perspective d’un maintien des structures économiques fondamentales, à des

guerres d’attrition, relatives à l’attribution des ressources.

Cette révolution, en ce qu’elle produirait une reconfiguration radicale,

pourrait être considérée comme étant d’essence propre. On en conçoit les

conséquences en matière de redistribution de la force et d’instabilité,

contrepoids inévitables aux bénéfices espérés en matière d’approximation

des circuits de décision et de réappropriation populaire de la notion de

pouvoir. Elle exige une désolidarisation préalable de pans entiers de la

société, prêts non seulement à survivre en dehors de l’État mais contre

l’État, et disposant en conséquence d’instruments de coercition permettant

de protéger les nouveaux territoires ainsi inaugurés, mais aussi d’en assurer

l’ordre.

On en conçoit autrement les conséquences économiques, en un système-

monde où l’interpénétration des appareils productifs rend illusoire le

maintien des « niveaux de vie » sans concentration du capital, a fortiori

dans un contexte de transition énergétique.

Il appartiendra à chacun de déterminer le sens et l’intérêt de mener à bien

un tel processus, selon sa considération des notions de pouvoir et

d’économie, mais aussi sa capacité à s’ériger en souverain sur un territoire

donné. La première des notions mentionnées, le pouvoir, nous apparaît

fondamentalement mauvaise et il pourrait apparaître sain – sauf tentative

archaïsante dont nous sommes d’ardents défenseurs, mais dont on voit mal,

en nos territoires, la compatibilité avec une géographie complètement

transformée par les exigences concentrationnaires de l’industrialisation, et

l’accoutumance des populations à ces formes de vie – de la tenir éloignée

de la majorité, tant elle ne cesse de dégrader quiconque s’en saisit.

Il faudrait mesurer notre propos. L’exaltation nocive qui consiste à

s’approcher d’un pouvoir et le ressentir en sa chair peut jouer un rôle

d’éducation populaire massif en sensibilisant chacun à sa nature, ses

contraintes et conditions d’exercice, et ainsi assurer un contrôle plus fin et

rigoureux des instances de décision qui en naîtront. La distribution du

pouvoir, même éphémère, produit des effets critiques sur les populations, et

par conséquent, sur les régimes où elle intervient. Elle donne une

inquiétante force au peuple, qui contraindrait les futurs pouvoirs, d’autant

plus prônes à les entendre qu’ils se trouveraient naturellement soumis à la crainte du goût nouvellement acquis par les classes dominées pour cette

souveraineté jusqu’alors retenue. On y voit l’intérêt, à cette crainte, sinon

suffisante, du moins nécessaire pour balancer celle que suscitent les autres

pouvoirs institués et les classes dominantes, et assurer une bonne

gouvernance, dans une perspective révolutionnaire sociale-démocrate.

Devenir classe dominante, voilà le devenir que promet la révolution au

peuple et au prolétariat qui se refuseraient à l’en-soi révolutionnaire, et ne

mobiliseraient la révolution qu’en tant qu’outil. Le fait de permettre à tout

un chacun d’un jour s’imaginer en cette position, et en conséquence laver

les humiliations subies au cours de sa destinée, nous semble justifier que

soient attribuées à la méthodologie révolutionnaire toute notre valeur et

notre considération. Elle nous amène même, en quelque sorte, à la désirer

ardemment comme la promesse d’une aube impossible mais partagée,

impossible parce que diffractée, partagée parce que diffractée, et à

considérer comme un mal mineur l’hypothèse qui n’en ferait qu’un sas

permettant une reconfiguration des pouvoirs classique, sous la forme d’un

coup d’État ou de toute autre forme de redistribution des privilèges entre

dominants.

Quant à la deuxième notion, celle d’économie, elle relève de

considérations anthropologiques qu’il ne nous appartient pas ici de juger ou

de déterminer.

En toute hypothèse, la révolution a ses conditions, et surtout ses

modalités.

 

1 La révolution bolchévique a ainsi simplement permis l’accélération de la transition des structures productives russes, épousant une marche par ailleurs généralisée dans l’ensemble du monde occidental ; l’apparente différenciation entre régimes « communistes » et « capitalistes » concernant la redistribution des ressources et la nature politique du régime n’ayant que des effets fort secondaires au regard de leur point de jonction principal, à savoir leur adhérence à un productivisme industriel et concurrentiel à marche forcée, permise en Europe de l’Ouest et aux États-Unis par la conception et l’adoption d’un régime électif représentatif tenu par les classes bourgeoises qui, à son tour, favorisait la concentration du capital via le contrôle indirect de la répartition des moyens de production, tandis que l’URSS et la Russie arrivaient à des résultats similaires via leur envers, à savoir la construction d’un régime électif partisan doublé d’une bureaucratie centralisée favorisant la concentration du capital via le contrôle direct de la répartition des moyens de production ; l’un et l’autre permettant de se substituer à des modèles féodaux dépassés par l’évolution desdits moyens de production et les effet induits sur les structures sociétales.

 

OceanofPDF.com