Coup d'état (French Edition)

Juan Branco · Chapitre 5 sur 9

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Coup d'état (French Edition)

II. Le coup d’État

 

Par cette voie, il s’agit de se préparer, avec un noyau dur d’affidés, à une

prise de pouvoir de force qui vise à évincer les personnes qui détiennent les

lieux-clefs du pouvoir, et les remplacer.

Cette proposition présente plusieurs difficultés. Elle requiert, pour

commencer, d’avoir une idée du pouvoir et de ses lieux, c’est-à-dire de les

avoir, sinon pratiqués, du moins fréquentés. Elle exige ensuite de se

constituer en groupe prêt à saisir, par la force, la trahison ou l’usure, des

dispositifs déjà existants. En ce qu’elle expose plus qu’une quelconque

autre solution au procès en illégitimité, et à la trahison de l’Autre et des

idées, elle incite à la semblance et exige une reconfiguration majeure de

l’espace social et politique afin de l’éviter.

Il ne faut, en choisissant une telle voie, craindre d’être haï. Car si le corps

se saisit, l’âme se séduit. Or le coup d’État privilégie la prise au mot, et il

faut une estime de soi importante pour s’indifférer aux regards qui en

naîtront.

Plusieurs configurations sont possibles. Selon qu’il parte de l’extérieur

du pouvoir en place ou de l’intérieur, et selon qu’il ait pour intention

d’accélérer la chute d’un régime dépérissant, d’en perpétuer les affres en

organisant une répartition différente de ses ressources, ou enfin de stabiliser

une révolution en cours, le coup d’État apparaîtra comme plus ou moins

légitime, et requerra en conséquence des efforts plus ou moins conséquents,

tant à l’égard de l’espace du visible qu’en ce qui concerne l’exercice de

capacité de contrainte.

Qui privilégierait le coup d’État comme forme d’action doit avoir

conscience que le caractère asymétrique de celle-ci fait du geste un terreau

à dissidences, laissant aux autorités nouvellement constituées un certain nombre d’options plus ou moins opportunes afin de se maintenir, une fois le

pouvoir saisi. L’une consiste à faire rapidement usage du pouvoir de

contrainte que le coup d’État permet d’acquérir. Différentes modalités

peuvent se déployer, de la répression la plus radicale (version bolchevique,

maoïste, nazie et franquiste dans leurs versions inaugurales) à des mesures

de police faisant de cette dernière un instrument directement politique

(Salman, Poutine, Ben Ali, Pinochet, junte argentine, salazarisme, seconde

phase du franquisme ou gaullisme inaugural). L’autre, au contraire, consiste

à procéder à une répartition rapide du pouvoir, et sa redistribution auprès

des populations, la concentration ponctuelle du pouvoir n’ayant en ces

circonstances que vocation à le retirer des mains qui l’accaparaient pour le

redistribuer dans la foulée. Le coup d’État exige ainsi alternativement un art

du syncrétisme ou de l’écrasement, mais le plus souvent leur conjoint

maniement. La dernière hypothèse ne présente en réalité que peu de

possibilités de concrétisation, les pouvoirs, par essence mêlés et stratifiés,

ne se laissant pas éviscérer collectivement, en tant que Tout, et disposant

ainsi de nombreux ressorts leur permettant de se reconstituer une fois

certaines de leurs têtes décapitées, forçant les nouveaux pouvoirs à une

vigilance permanente – y compris lorsque leur intention est redistributive –,

qui les amène à la captation ou la reconstitution rapide d’appareils de

coercition chargés de les protéger des tentatives d’accaparement, la

résultante la plus courante étant que le pouvoir redevienne pouvoir, et que la

redistribution espérée laisse rapidement place à la reconstitution d’un

équivalent aux formes de gouvernement passées.

L’opportunité du coup d’État ne doit pour autant être écartée sans débat.

La difficile légitimation des pouvoirs qui en naîtraient, problématique

souvent invoquée pour s’opposer à cette modalité, nous apparaît ainsi et par

exemple comme étant de nature purement interne, propre au champ

politique et aux constructions et déconstructions des assises artificielles que

requièrent toutes formes de souveraineté. Elle ne peut avoir de conséquence

que pour ceux qui croient encore en la politique comme en un espace moral,

c’est-à-dire pour les bourgeois et ceux qui font du politique une voie

d’accession à cette condition. Seules des populations encore prises par les sortilèges propres aux régimes représentatifs présenteront alors un danger,

la contamination à laquelle elles se trouvent exposées pouvant produire de

bien malheureux effets.

Cela ne veut pas dire que l’on puisse ignorer ce facteur, et qu’il n’y ait à

gagner à déguiser un coup d’État : de Napoléon à Charles de Gaulle, c’est

d’ailleurs ce que firent tous ceux qui devinrent par la suite « grands »,

habillant institutionnellement leur geste, vernissant leurs règnes et leurs

régimes, pour contourner les contraintes propres aux accélérations des

temps et la nausée qui, encore aujourd’hui, reçoit un geste conçu, par sa

négation radicale de la figure de l’Autre, comme appartenant à l’ordre de la

pure prise.

Il ne faut pour autant confondre moyen et fin : l’habillage ne doit être

considéré que pour ce qu’il est, un instrument, rien d’autre qu’une fable

cherchant à adoucir les laideurs auxquelles nos yeux ne sont plus habitués.

En des régimes comme le nôtre, le coup d’État requiert, bien entendu, au

préalable, la capacité à épouser ou imposer une idée apte à faire corps avec

la nation et le territoire, c’est-à-dire assez efficace pour donner l’apparence

d’universel (au sens restreint) au régime qui en naîtrait, de sorte que

l’appareil d’État préexistant (techno-bureaucratique), percevant la

subjugation des citoyens, considère les « nouveaux entrants » non

seulement comme suffisamment puissants (puisqu’ils ont démis et se sont

imposés aux Autres, leurs prédécesseurs), interdisant ainsi toute velléité de

résistance, rébellion ou émancipation, mais encore suffisamment légitimes

pour justifier d’une forme de participation et d’adhésion qui permette de

maintenir toutes les structures de décision et d’organisation du territoire et

des populations.

Le dosage entre force et idée est toujours déterminé par la puissance de

cette dernière, mais aussi par la capacité du pouvoir à l’effectuer. C’est ainsi

que Staline, enfant illégitime du mouvement bolchévique, lui-même pilleur

des processus révolutionnaires russes, dut, pour assurer son pouvoir, exercer

le magistère de la force à des niveaux d’intensité inégalés, afin de combler

son absence de légitimité personnelle, mais aussi sa relative faiblesse

théorique et les apories du productivisme marxiste. Appuyé sur des auréoles empruntées et une idéologie d’une puissance inégalée, il pouvait ainsi se

permettre d’épurer régulièrement les dissidences que son pouvoir

engendrait, sans pour autant trop appauvrir son régime et l’effondrer,

s’assurant ainsi une autorité fructifère, du moins jamais entamée.

Vous devez procéder à la mise en œuvre du coup d’État en ayant une

appétence soit pour le gouvernement, soit pour le règne, selon la position

que vous occuperez au sein de la structure ainsi créée. Il vous faudra choisir

entre assécher vos entourages, au prix de l’expression régulière de votre

force et de votre autorité ; ou vous laisser entourer de jeux de cour,

d’individus asservis par des réseaux d’affidés qui chercheront à leur tour à

constituer un entourage, vous assaillant de menaces et flatteries, coups bas,

avec pour seule idée : piller.

Aimer l’idée du pouvoir, c’est-à-dire de le considérer comme un en-soi,

et non comme un moyen à d’autres fins, apparaît ainsi comme un prérequis

pour les êtres qui s’impliqueront en ce processus et chercheront, par le

gouvernement à le pérenniser. Ce désir ne peut se cimenter que sur des

idées, ou sur le plaisir pris à dominer. Aimer l’apparat, et en conséquence

régner, sera l’exigence pour ceux qui chercheront à incarner ledit pouvoir.

Sous ces deux catégories se trouveront les idéalistes et gestionnaires,

chargés d’équilibrer le régime ainsi fécondé.

Qui construit des cours doit prélever des ressources, et menace par là

même d’épuiser son pays. Les cours, jonchées de pillards, sont aussi des

lieux de création, la dégénérescence dans l’abondance diffractant les corps

et faisant pulluler les idées. Le régime ainsi restreint et asséché, pèsera

moins sur ses populations, mais les écrasera de son austérité. Qui se passe

de la compromission doit faire usage de la force, et réprimer. Il faut en effet

faire rempart et digue à l’avidité. Rechercher le consentement ou la

soumission : il n’y a guère d’autre façon de gouverner. Le tempérament de

chacun fera le reste, et veillera à ce que tout cela ait une forme de

productivité : par l’attribution de fonctions, l’exercice d’une exigence et la

construction d’une pensée, le souverain se trouvera en mesure effective de

substituer à des cours d’intérêt ne cherchant qu’à accaparer des ressources, des cours instrumentales où chacun, détenteur d’une fonction, aura à servir

le pouvoir et ses idées, plutôt que simplement le piller.

Il en va de même en ce qui concerne les régimes d’autorité, l’idée et la

vision du nouveau souverain et de ses affidés déterminant le sens et la

valeur d’un usage de la force qui ne doit jamais, sur son principe, se voir

écarté.

Le gouvernement d’un régime issu d’un coup d’État exige soit une

grande compromission – c’est alors un régime au service du capital et

asservi à des puissances étrangères qui s’imposent, la gestion étant laissée

aux mains de puissances exogènes au politique, chargé simplement de

policer la société –, soit une grande rigueur, d’un point de vue économique,

et d’alors une absolue autorité. Car en cas d’aléas, il faudra notamment se

montrer d’une absolue indépendance à l’égard de détenteurs de capital

privé, et être en mesure de s’en saisir et les assécher.

Se pose alors la question de la marginalité, cruciale en tout pouvoir issu

d’un coup d’État qui chercherait à instaurer une nouvelle politicité, et de la

capacité à la supporter.

Il ne faut en effet pas sous-estimer les puissantes emprises qui

contraignent en notre ère tout édifice politique, notamment au sein de

l’Union européenne, et qui y rendent particulièrement délicate la mise en

œuvre d’un coup d’État. Hostile aux empires et souverainistes en son sens

le plus sain, le régime que nous engendrerions susciterait par nécessité

d’importantes résistances de la part des pouvoirs qui ont pris pied sur notre

territoire, et qu’il serait nécessaire d’expulser afin de rendre à son peuple les

ressources dont jusqu’ici il se voyait privé.

Nos ennemis, pour l’empêcher, invoqueront des principes éthérés, mais

feront également usage de moyens de coercition et de déstabilisation afin

d’amoindrir l’autorité des nouveaux pouvoirs afin d’éviter toute forme de

contagion, et obtenir par la force la préservation de leurs positions de

pouvoir, et leurs intérêts. Des personnes sincères s’y laisseront prendre, et

d’autres, pour préserver leurs intérêts, feindront la sincérité.

Les populations, si elles sont laissées libres, assisteront à ce spectacle

médusées, incapables de se décider ou pire, clivées par l’affrontement de plusieurs discours sur le réel en train de se dérouler, fracturant la société.

Restreintes, elles maugréeront, s’interrogeant sur ce nouveau régime et ses

intentions.

Le coup d’État a pour conséquence naturelle et ontologique le

resserrement du pouvoir, et donc de la distribution des ressources. Bien des

personnes qui jusqu’alors dépendaient du pouvoir, et en ont tiré une

connaissance intime, parfois même des compétences, se retrouveront

soudain dépourvues d’accès à celui-ci et à ses ressources. Elles deviendront

autant d’ennemis potentiels, autant de points aveugles à surveiller et

réprimer. Leurs promesses, elles, faites au reste de la population, utilisant

les « idées » comme vernis pour les attraire, démultiplieront et diffracteront

la menace sur l’ensemble du territoire, mêlant ennemis acharnés, traîtres

ponctuels, résistants naïfs, dissidents de raison et décérébrés fanatisés. C’est

ce qui explique la tendance violente et d’apparence arbitraire de ces

régimes, et leur tendance à l’éradication de toute opposition dans leurs

premiers temps. Un deuxième facteur joue : lorsque les habits du roi

apparaissent trop neufs – dans le cas, notamment, où il n’a pas été procédé à

une répartition immédiate du pouvoir ou à la construction artificielle d’une

continuité avec le pouvoir ou régime précédent –, la tentation n’est-elle pas

naturellement pour ses sujets d’en tester les limites, afin de déterminer la

nature du nouveau cadre où tous auront à exercer leur « liberté », et la

capacité du régime ou détenteur nouveau du pouvoir à les empêcher – ils

diront bientôt, opprimer ?

De l’intérêt subséquent des déguisements ou des démonstrations

préalables d’autorité qui visent à tout cela prévenir et inhiber.

Nous l’avons rappelé. Le devenir naturel du nouveau gouvernement peut

alors consister, selon les approches qui seront adoptées, soit à la

reconstitution d’une cour – qui s’empâtera jusqu’à emporter en ses tréfonds

la citoyenneté –, soit à l’adoption d’un modèle ascétique qui ne le fera

dépendre que du peuple, en un vis-à-vis intenable dans son asymétrie, qui

explique qu’en cette dernière circonstance, les juntes précèdent souvent

l’instauration de républiques parlementaires, dont la nature représentative

leur permet de lier un régime exécutif fort à sa population, en amortissant les coups portés par le premier, et en servant de relais minimal aux

revendications de part de la seconde.

Comment tenir alors, sans sombrer en l’une ou l’autre de ces alternatives

déjà maintes fois éprouvées, et échouées ? En tenant, justement : ses

entourages, les institutions. En faisant usage de la force et de la contrainte

de façon strictement limitée à l’espace politique, et en le faisant de façon

assumée. En inquiétant enfin de telle sorte que personne ne voie de profit à

l’idée de vous trahir ou vous imiter, en somme, d’à votre tour vous

renverser.

Cela ne saurait suffire pour de tous les autres se différencier. C’est

pourquoi un coup d’État efficient est un coup d’État qui redistribue le

pouvoir, non à des corps, des individus mais au corps social en tant que bloc

ensemble, via des mécanismes de démocratie directe, non représentative, de

sélection aléatoire et régulièrement renouvelée des élites, enfin de capacités

constituantes définitivement placées dans les mains du peuple ainsi

souverainisé, capacités qui permettent à la population d’à tout moment se

saisir de son sort, transformant le gouvernement en un agent de sa volonté,

avec pour seule fonction d’orienter le débat public de façon à ne pas

entraîner de trahison ou de souillure irréversible de l’idée initiale qui aura

fondé le régime ainsi créé.

Prendre le pouvoir, pour le redonner.

Comment y procéder ? Il faut, par nécessité, s’appuyer sur des structures

étatiques déjà existantes, fortement hiérarchisées, et prêtes, sans la moindre

forme d’autonomie ou de pensée, à appliquer des ordres qui remettent en

cause fondamentalement leur cadre, ou viennent s’y substituer. Abattre

l’ennemi a proposé un guide assez détaillé des formes et des méthodes qui

pourraient être imposées au pouvoir afin, justement, de s’y imposer.

La combinatoire permettant la mise en œuvre du coup d’État peut être

moniste ou plurielle, selon que l’on décide de s’appuyer, afin de l’exécuter,

sur une seule institution – un syndicat, une armée, un parti – ou qu’il soit au

contraire procédé à une coagulation préalable de plusieurs blocs

hiérarchiques au sein de différentes structures de pouvoir – panachant des

instances provenant des différentes forces de l’ordre et composantes de la société, au préalable reliées. Cette dernière façon présente pour principal

défaut de multiplier les risques de fuite et de trahison, ainsi que de

dissensions tactiques et stratégiques, et ne devra être considérée

d’application potentielle qu’en cas d’effondrement du pouvoir dont il

s’agira d’acter la destitution. La combinatoire plurielle présente pour défaut

secondaire de menacer d’un accaparement du pouvoir par les instances

s’étant liées afin de le saisir, amenant à une compromission potentiellement

délétère du pouvoir ainsi reconstitué ; là où une perspective moniste, par la

centralisation et le surinvestissement qu’elle induira dans la figure chargée

de l’incarner, offrira une plus grande latitude politique, mais dépendra de la

capacité de ce corps à l’effectuer.

L’une ou l’autre devra en toutes circonstances permettre, soit

directement, soit par alliances naturelles et immédiates, d’assurer au

nouveau pouvoir une emprise sur l’ensemble du territoire concerné. Toute

dissension, même isolée, menacera fatalement le pouvoir nouvellement

institué, qui aura là encore, pour l’éviter et afin de s’éviter de sanguinaires

Vendée, tout intérêt à « déguiser » son action de façon à, en s’accouplant

symboliquement au régime passé afin d’en tirer légitimité, sidérer les forces

réactionnaires.

 

Il n’y a pas de différence fondamentale, dans le strict cadre de l’analyse

des processus d’accession au pouvoir, entre un coup d’État et une élection,

en particulier lorsque la première solution est mise en œuvre via une

combinatoire plurielle : le nouvel élu doit en effet « placer » ses fidèles au

sein de structures existantes, qu’il aura fédérés au cours de longues

campagnes, et qui devront avoir eu au préalable une expérience et une

légitimité suffisantes pour s’imposer aux institutions dont ils seront

nouvellement chargés. La forme partisane permet, en des régimes électifs,

de recueillir et de relier des individus provenant de diverses instances

étatiques et paraétatiques pour préparer leur accession au pouvoir en se

montrant indifférente aux modalités mises en œuvre à cette fin. Nous avons

traité, notamment dans Contre Macron, de la nature et du rôle de ces rites initiatiques que sont les élections, et leur caractère artificiel. Nous

prétendons que l’élection, en particulier en un régime comme le français où

l’administration reste inaltérée alors que ne changent que les plus

importantes incarnations du régime, elles-mêmes issues des mêmes corps

sociaux que leurs prédécesseurs, n’est qu’un coup d’État comme un autre.

Le coup d’État fait de la force son légitimant, et de l’efficace du

gouvernement qui en sera issu la condition de sa préservation. L’on peut

s’interroger, au vu des conditions énoncées, sur ce qui devrait nous amener

à le privilégier, tant les efforts, lorsque comparés à ceux qu’exige une

élection qui assure, en quelque sorte, l’assentiment préalable (même si

toujours à renouveler) des corps sociaux à la prise de pouvoir, semblent

démesurés. Ce serait oublier que ces processus électifs s’épuisent

naturellement, et ont une tendance tout aussi naturelle à produire des effets

de resserrement et d’accaparement qui à leur tour restreignent leur capacité

à produire du consentement, rendant ainsi inévitable l’exercice de la prise

mentionné.

La combinatoire plurielle est en général la plus efficace pour masquer la

nature du coup de force, contrairement à l’alternative moniste qui, elle,

signe son geste en produisant une concentration du pouvoir entre des mains

préalablement identifiées et distinguées par leur appartenance à un corps,

avant seulement dans un second temps de le distribuer.

Le coup d’État présente de nombreux avantages, à commencer par la

mise à distance de tous les marigots avec lesquels les régimes représentatifs

doivent composer. Il peut être mis en œuvre dans des pays fortement

étatisés ou au contraire ne disposant que d’un pouvoir central déliquescent,

associant alors une concentration des dispositifs d’exercice de la force sur la

capitale et les principales villes à un contrôle lâche et fondé sur des rapports

d’interdépendance sur le reste du territoire, les premiers pouvant par la suite

devenir les fournisseurs des ressources nécessaires au financement de

« guerres d’établissement » chargées d’institutionnaliser progressivement le

reste du territoire.

Pour qui a une idée précise du devenir de sa nation et des moyens à

mettre en œuvre, il s’agit même en quelque sorte de la solution idéale, n’exigeant au préalable qu’une coagulation restreinte et suffisamment

puissante, cohérente et capable de tenir la distance, d’êtres en capacité de

commander et d’être commandés. Contrairement à la révolution, le coup

d’État bien mené, c’est-à-dire avec une structure suffisamment claire et

préalablement hiérarchisée, un déguisement institutionnel permettant une

transition sans frais pour tous les serviteurs et sbires du régime précédent

qui pourraient présenter une quelconque utilité, enfin une capacité

discursive universalisante et une retenue suffisante dans l’exercice de la

force qui permettent de ne pas faire naître des légitimités concurrentes –

qu’elles soient humanistes ou partisanes –, permet sur le long terme

d’éviter les conflits de légitimité et les subséquentes dépenses d’énergie qui

menacent les processus politiques de devenir autophages.

Le coup d’État présente bien entendu quelques inconvénients, notamment

la difficulté d’assurer l’obéissance à la nouvelle autorité sans recours

excessif à la force ; ainsi – plus gênant – que le risque de dislocations

territoriales ; en conséquence de l’un ou de l’autre, le risque de guerre

civile, effective ou larvée ; auquel s’ajoute, pour les structures de pouvoir

concurrentes, la facilité de revendiquer alternativement le droit à exercer le

pouvoir ou à tenter de destituer le pouvoir, créant avec aisance une

confusion dans l’esprit public qui peut alors ouvrir la voie à la conquête

effective de ce qui était critiqué pour son insuffisante capacité au partage ou

à la représentativité. Il faut enfin prendre en considération le fait que le

coup d’État fait le plus souvent dépendre le processus révolutionnaire de

dispositifs, de corps et d’esprits par nature bourgeois, en ce qu’ils seront

choisis en raison de leur aptitude à déstabiliser puis exercer le pouvoir en

ses modalités existantes ; qu’en conséquence, l’excitation propre à cette

classe, en ce qui concerne une notion qui terrifie le reste de la population,

présente, pour cette dernière, de graves dangers de trahison, ce qui explique

les réticences des masses à l’égard de ces processus politiques dont elles

sentent le plus souvent qu’ils ne sont, en fait, pas faits pour les concerner.

Reste à en déterminer les modalités d’exécution, que l’on invite à déduire

de la suivante partie.

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