Coup d'état (French Edition)
II. Le coup d’État
Par cette voie, il s’agit de se préparer, avec un noyau dur d’affidés, à une
prise de pouvoir de force qui vise à évincer les personnes qui détiennent les
lieux-clefs du pouvoir, et les remplacer.
Cette proposition présente plusieurs difficultés. Elle requiert, pour
commencer, d’avoir une idée du pouvoir et de ses lieux, c’est-à-dire de les
avoir, sinon pratiqués, du moins fréquentés. Elle exige ensuite de se
constituer en groupe prêt à saisir, par la force, la trahison ou l’usure, des
dispositifs déjà existants. En ce qu’elle expose plus qu’une quelconque
autre solution au procès en illégitimité, et à la trahison de l’Autre et des
idées, elle incite à la semblance et exige une reconfiguration majeure de
l’espace social et politique afin de l’éviter.
Il ne faut, en choisissant une telle voie, craindre d’être haï. Car si le corps
se saisit, l’âme se séduit. Or le coup d’État privilégie la prise au mot, et il
faut une estime de soi importante pour s’indifférer aux regards qui en
naîtront.
Plusieurs configurations sont possibles. Selon qu’il parte de l’extérieur
du pouvoir en place ou de l’intérieur, et selon qu’il ait pour intention
d’accélérer la chute d’un régime dépérissant, d’en perpétuer les affres en
organisant une répartition différente de ses ressources, ou enfin de stabiliser
une révolution en cours, le coup d’État apparaîtra comme plus ou moins
légitime, et requerra en conséquence des efforts plus ou moins conséquents,
tant à l’égard de l’espace du visible qu’en ce qui concerne l’exercice de
capacité de contrainte.
Qui privilégierait le coup d’État comme forme d’action doit avoir
conscience que le caractère asymétrique de celle-ci fait du geste un terreau
à dissidences, laissant aux autorités nouvellement constituées un certain nombre d’options plus ou moins opportunes afin de se maintenir, une fois le
pouvoir saisi. L’une consiste à faire rapidement usage du pouvoir de
contrainte que le coup d’État permet d’acquérir. Différentes modalités
peuvent se déployer, de la répression la plus radicale (version bolchevique,
maoïste, nazie et franquiste dans leurs versions inaugurales) à des mesures
de police faisant de cette dernière un instrument directement politique
(Salman, Poutine, Ben Ali, Pinochet, junte argentine, salazarisme, seconde
phase du franquisme ou gaullisme inaugural). L’autre, au contraire, consiste
à procéder à une répartition rapide du pouvoir, et sa redistribution auprès
des populations, la concentration ponctuelle du pouvoir n’ayant en ces
circonstances que vocation à le retirer des mains qui l’accaparaient pour le
redistribuer dans la foulée. Le coup d’État exige ainsi alternativement un art
du syncrétisme ou de l’écrasement, mais le plus souvent leur conjoint
maniement. La dernière hypothèse ne présente en réalité que peu de
possibilités de concrétisation, les pouvoirs, par essence mêlés et stratifiés,
ne se laissant pas éviscérer collectivement, en tant que Tout, et disposant
ainsi de nombreux ressorts leur permettant de se reconstituer une fois
certaines de leurs têtes décapitées, forçant les nouveaux pouvoirs à une
vigilance permanente – y compris lorsque leur intention est redistributive –,
qui les amène à la captation ou la reconstitution rapide d’appareils de
coercition chargés de les protéger des tentatives d’accaparement, la
résultante la plus courante étant que le pouvoir redevienne pouvoir, et que la
redistribution espérée laisse rapidement place à la reconstitution d’un
équivalent aux formes de gouvernement passées.
L’opportunité du coup d’État ne doit pour autant être écartée sans débat.
La difficile légitimation des pouvoirs qui en naîtraient, problématique
souvent invoquée pour s’opposer à cette modalité, nous apparaît ainsi et par
exemple comme étant de nature purement interne, propre au champ
politique et aux constructions et déconstructions des assises artificielles que
requièrent toutes formes de souveraineté. Elle ne peut avoir de conséquence
que pour ceux qui croient encore en la politique comme en un espace moral,
c’est-à-dire pour les bourgeois et ceux qui font du politique une voie
d’accession à cette condition. Seules des populations encore prises par les sortilèges propres aux régimes représentatifs présenteront alors un danger,
la contamination à laquelle elles se trouvent exposées pouvant produire de
bien malheureux effets.
Cela ne veut pas dire que l’on puisse ignorer ce facteur, et qu’il n’y ait à
gagner à déguiser un coup d’État : de Napoléon à Charles de Gaulle, c’est
d’ailleurs ce que firent tous ceux qui devinrent par la suite « grands »,
habillant institutionnellement leur geste, vernissant leurs règnes et leurs
régimes, pour contourner les contraintes propres aux accélérations des
temps et la nausée qui, encore aujourd’hui, reçoit un geste conçu, par sa
négation radicale de la figure de l’Autre, comme appartenant à l’ordre de la
pure prise.
Il ne faut pour autant confondre moyen et fin : l’habillage ne doit être
considéré que pour ce qu’il est, un instrument, rien d’autre qu’une fable
cherchant à adoucir les laideurs auxquelles nos yeux ne sont plus habitués.
En des régimes comme le nôtre, le coup d’État requiert, bien entendu, au
préalable, la capacité à épouser ou imposer une idée apte à faire corps avec
la nation et le territoire, c’est-à-dire assez efficace pour donner l’apparence
d’universel (au sens restreint) au régime qui en naîtrait, de sorte que
l’appareil d’État préexistant (techno-bureaucratique), percevant la
subjugation des citoyens, considère les « nouveaux entrants » non
seulement comme suffisamment puissants (puisqu’ils ont démis et se sont
imposés aux Autres, leurs prédécesseurs), interdisant ainsi toute velléité de
résistance, rébellion ou émancipation, mais encore suffisamment légitimes
pour justifier d’une forme de participation et d’adhésion qui permette de
maintenir toutes les structures de décision et d’organisation du territoire et
des populations.
Le dosage entre force et idée est toujours déterminé par la puissance de
cette dernière, mais aussi par la capacité du pouvoir à l’effectuer. C’est ainsi
que Staline, enfant illégitime du mouvement bolchévique, lui-même pilleur
des processus révolutionnaires russes, dut, pour assurer son pouvoir, exercer
le magistère de la force à des niveaux d’intensité inégalés, afin de combler
son absence de légitimité personnelle, mais aussi sa relative faiblesse
théorique et les apories du productivisme marxiste. Appuyé sur des auréoles empruntées et une idéologie d’une puissance inégalée, il pouvait ainsi se
permettre d’épurer régulièrement les dissidences que son pouvoir
engendrait, sans pour autant trop appauvrir son régime et l’effondrer,
s’assurant ainsi une autorité fructifère, du moins jamais entamée.
Vous devez procéder à la mise en œuvre du coup d’État en ayant une
appétence soit pour le gouvernement, soit pour le règne, selon la position
que vous occuperez au sein de la structure ainsi créée. Il vous faudra choisir
entre assécher vos entourages, au prix de l’expression régulière de votre
force et de votre autorité ; ou vous laisser entourer de jeux de cour,
d’individus asservis par des réseaux d’affidés qui chercheront à leur tour à
constituer un entourage, vous assaillant de menaces et flatteries, coups bas,
avec pour seule idée : piller.
Aimer l’idée du pouvoir, c’est-à-dire de le considérer comme un en-soi,
et non comme un moyen à d’autres fins, apparaît ainsi comme un prérequis
pour les êtres qui s’impliqueront en ce processus et chercheront, par le
gouvernement à le pérenniser. Ce désir ne peut se cimenter que sur des
idées, ou sur le plaisir pris à dominer. Aimer l’apparat, et en conséquence
régner, sera l’exigence pour ceux qui chercheront à incarner ledit pouvoir.
Sous ces deux catégories se trouveront les idéalistes et gestionnaires,
chargés d’équilibrer le régime ainsi fécondé.
Qui construit des cours doit prélever des ressources, et menace par là
même d’épuiser son pays. Les cours, jonchées de pillards, sont aussi des
lieux de création, la dégénérescence dans l’abondance diffractant les corps
et faisant pulluler les idées. Le régime ainsi restreint et asséché, pèsera
moins sur ses populations, mais les écrasera de son austérité. Qui se passe
de la compromission doit faire usage de la force, et réprimer. Il faut en effet
faire rempart et digue à l’avidité. Rechercher le consentement ou la
soumission : il n’y a guère d’autre façon de gouverner. Le tempérament de
chacun fera le reste, et veillera à ce que tout cela ait une forme de
productivité : par l’attribution de fonctions, l’exercice d’une exigence et la
construction d’une pensée, le souverain se trouvera en mesure effective de
substituer à des cours d’intérêt ne cherchant qu’à accaparer des ressources, des cours instrumentales où chacun, détenteur d’une fonction, aura à servir
le pouvoir et ses idées, plutôt que simplement le piller.
Il en va de même en ce qui concerne les régimes d’autorité, l’idée et la
vision du nouveau souverain et de ses affidés déterminant le sens et la
valeur d’un usage de la force qui ne doit jamais, sur son principe, se voir
écarté.
Le gouvernement d’un régime issu d’un coup d’État exige soit une
grande compromission – c’est alors un régime au service du capital et
asservi à des puissances étrangères qui s’imposent, la gestion étant laissée
aux mains de puissances exogènes au politique, chargé simplement de
policer la société –, soit une grande rigueur, d’un point de vue économique,
et d’alors une absolue autorité. Car en cas d’aléas, il faudra notamment se
montrer d’une absolue indépendance à l’égard de détenteurs de capital
privé, et être en mesure de s’en saisir et les assécher.
Se pose alors la question de la marginalité, cruciale en tout pouvoir issu
d’un coup d’État qui chercherait à instaurer une nouvelle politicité, et de la
capacité à la supporter.
Il ne faut en effet pas sous-estimer les puissantes emprises qui
contraignent en notre ère tout édifice politique, notamment au sein de
l’Union européenne, et qui y rendent particulièrement délicate la mise en
œuvre d’un coup d’État. Hostile aux empires et souverainistes en son sens
le plus sain, le régime que nous engendrerions susciterait par nécessité
d’importantes résistances de la part des pouvoirs qui ont pris pied sur notre
territoire, et qu’il serait nécessaire d’expulser afin de rendre à son peuple les
ressources dont jusqu’ici il se voyait privé.
Nos ennemis, pour l’empêcher, invoqueront des principes éthérés, mais
feront également usage de moyens de coercition et de déstabilisation afin
d’amoindrir l’autorité des nouveaux pouvoirs afin d’éviter toute forme de
contagion, et obtenir par la force la préservation de leurs positions de
pouvoir, et leurs intérêts. Des personnes sincères s’y laisseront prendre, et
d’autres, pour préserver leurs intérêts, feindront la sincérité.
Les populations, si elles sont laissées libres, assisteront à ce spectacle
médusées, incapables de se décider ou pire, clivées par l’affrontement de plusieurs discours sur le réel en train de se dérouler, fracturant la société.
Restreintes, elles maugréeront, s’interrogeant sur ce nouveau régime et ses
intentions.
Le coup d’État a pour conséquence naturelle et ontologique le
resserrement du pouvoir, et donc de la distribution des ressources. Bien des
personnes qui jusqu’alors dépendaient du pouvoir, et en ont tiré une
connaissance intime, parfois même des compétences, se retrouveront
soudain dépourvues d’accès à celui-ci et à ses ressources. Elles deviendront
autant d’ennemis potentiels, autant de points aveugles à surveiller et
réprimer. Leurs promesses, elles, faites au reste de la population, utilisant
les « idées » comme vernis pour les attraire, démultiplieront et diffracteront
la menace sur l’ensemble du territoire, mêlant ennemis acharnés, traîtres
ponctuels, résistants naïfs, dissidents de raison et décérébrés fanatisés. C’est
ce qui explique la tendance violente et d’apparence arbitraire de ces
régimes, et leur tendance à l’éradication de toute opposition dans leurs
premiers temps. Un deuxième facteur joue : lorsque les habits du roi
apparaissent trop neufs – dans le cas, notamment, où il n’a pas été procédé à
une répartition immédiate du pouvoir ou à la construction artificielle d’une
continuité avec le pouvoir ou régime précédent –, la tentation n’est-elle pas
naturellement pour ses sujets d’en tester les limites, afin de déterminer la
nature du nouveau cadre où tous auront à exercer leur « liberté », et la
capacité du régime ou détenteur nouveau du pouvoir à les empêcher – ils
diront bientôt, opprimer ?
De l’intérêt subséquent des déguisements ou des démonstrations
préalables d’autorité qui visent à tout cela prévenir et inhiber.
Nous l’avons rappelé. Le devenir naturel du nouveau gouvernement peut
alors consister, selon les approches qui seront adoptées, soit à la
reconstitution d’une cour – qui s’empâtera jusqu’à emporter en ses tréfonds
la citoyenneté –, soit à l’adoption d’un modèle ascétique qui ne le fera
dépendre que du peuple, en un vis-à-vis intenable dans son asymétrie, qui
explique qu’en cette dernière circonstance, les juntes précèdent souvent
l’instauration de républiques parlementaires, dont la nature représentative
leur permet de lier un régime exécutif fort à sa population, en amortissant les coups portés par le premier, et en servant de relais minimal aux
revendications de part de la seconde.
Comment tenir alors, sans sombrer en l’une ou l’autre de ces alternatives
déjà maintes fois éprouvées, et échouées ? En tenant, justement : ses
entourages, les institutions. En faisant usage de la force et de la contrainte
de façon strictement limitée à l’espace politique, et en le faisant de façon
assumée. En inquiétant enfin de telle sorte que personne ne voie de profit à
l’idée de vous trahir ou vous imiter, en somme, d’à votre tour vous
renverser.
Cela ne saurait suffire pour de tous les autres se différencier. C’est
pourquoi un coup d’État efficient est un coup d’État qui redistribue le
pouvoir, non à des corps, des individus mais au corps social en tant que bloc
ensemble, via des mécanismes de démocratie directe, non représentative, de
sélection aléatoire et régulièrement renouvelée des élites, enfin de capacités
constituantes définitivement placées dans les mains du peuple ainsi
souverainisé, capacités qui permettent à la population d’à tout moment se
saisir de son sort, transformant le gouvernement en un agent de sa volonté,
avec pour seule fonction d’orienter le débat public de façon à ne pas
entraîner de trahison ou de souillure irréversible de l’idée initiale qui aura
fondé le régime ainsi créé.
Prendre le pouvoir, pour le redonner.
Comment y procéder ? Il faut, par nécessité, s’appuyer sur des structures
étatiques déjà existantes, fortement hiérarchisées, et prêtes, sans la moindre
forme d’autonomie ou de pensée, à appliquer des ordres qui remettent en
cause fondamentalement leur cadre, ou viennent s’y substituer. Abattre
l’ennemi a proposé un guide assez détaillé des formes et des méthodes qui
pourraient être imposées au pouvoir afin, justement, de s’y imposer.
La combinatoire permettant la mise en œuvre du coup d’État peut être
moniste ou plurielle, selon que l’on décide de s’appuyer, afin de l’exécuter,
sur une seule institution – un syndicat, une armée, un parti – ou qu’il soit au
contraire procédé à une coagulation préalable de plusieurs blocs
hiérarchiques au sein de différentes structures de pouvoir – panachant des
instances provenant des différentes forces de l’ordre et composantes de la société, au préalable reliées. Cette dernière façon présente pour principal
défaut de multiplier les risques de fuite et de trahison, ainsi que de
dissensions tactiques et stratégiques, et ne devra être considérée
d’application potentielle qu’en cas d’effondrement du pouvoir dont il
s’agira d’acter la destitution. La combinatoire plurielle présente pour défaut
secondaire de menacer d’un accaparement du pouvoir par les instances
s’étant liées afin de le saisir, amenant à une compromission potentiellement
délétère du pouvoir ainsi reconstitué ; là où une perspective moniste, par la
centralisation et le surinvestissement qu’elle induira dans la figure chargée
de l’incarner, offrira une plus grande latitude politique, mais dépendra de la
capacité de ce corps à l’effectuer.
L’une ou l’autre devra en toutes circonstances permettre, soit
directement, soit par alliances naturelles et immédiates, d’assurer au
nouveau pouvoir une emprise sur l’ensemble du territoire concerné. Toute
dissension, même isolée, menacera fatalement le pouvoir nouvellement
institué, qui aura là encore, pour l’éviter et afin de s’éviter de sanguinaires
Vendée, tout intérêt à « déguiser » son action de façon à, en s’accouplant
symboliquement au régime passé afin d’en tirer légitimité, sidérer les forces
réactionnaires.
Il n’y a pas de différence fondamentale, dans le strict cadre de l’analyse
des processus d’accession au pouvoir, entre un coup d’État et une élection,
en particulier lorsque la première solution est mise en œuvre via une
combinatoire plurielle : le nouvel élu doit en effet « placer » ses fidèles au
sein de structures existantes, qu’il aura fédérés au cours de longues
campagnes, et qui devront avoir eu au préalable une expérience et une
légitimité suffisantes pour s’imposer aux institutions dont ils seront
nouvellement chargés. La forme partisane permet, en des régimes électifs,
de recueillir et de relier des individus provenant de diverses instances
étatiques et paraétatiques pour préparer leur accession au pouvoir en se
montrant indifférente aux modalités mises en œuvre à cette fin. Nous avons
traité, notamment dans Contre Macron, de la nature et du rôle de ces rites initiatiques que sont les élections, et leur caractère artificiel. Nous
prétendons que l’élection, en particulier en un régime comme le français où
l’administration reste inaltérée alors que ne changent que les plus
importantes incarnations du régime, elles-mêmes issues des mêmes corps
sociaux que leurs prédécesseurs, n’est qu’un coup d’État comme un autre.
Le coup d’État fait de la force son légitimant, et de l’efficace du
gouvernement qui en sera issu la condition de sa préservation. L’on peut
s’interroger, au vu des conditions énoncées, sur ce qui devrait nous amener
à le privilégier, tant les efforts, lorsque comparés à ceux qu’exige une
élection qui assure, en quelque sorte, l’assentiment préalable (même si
toujours à renouveler) des corps sociaux à la prise de pouvoir, semblent
démesurés. Ce serait oublier que ces processus électifs s’épuisent
naturellement, et ont une tendance tout aussi naturelle à produire des effets
de resserrement et d’accaparement qui à leur tour restreignent leur capacité
à produire du consentement, rendant ainsi inévitable l’exercice de la prise
mentionné.
La combinatoire plurielle est en général la plus efficace pour masquer la
nature du coup de force, contrairement à l’alternative moniste qui, elle,
signe son geste en produisant une concentration du pouvoir entre des mains
préalablement identifiées et distinguées par leur appartenance à un corps,
avant seulement dans un second temps de le distribuer.
Le coup d’État présente de nombreux avantages, à commencer par la
mise à distance de tous les marigots avec lesquels les régimes représentatifs
doivent composer. Il peut être mis en œuvre dans des pays fortement
étatisés ou au contraire ne disposant que d’un pouvoir central déliquescent,
associant alors une concentration des dispositifs d’exercice de la force sur la
capitale et les principales villes à un contrôle lâche et fondé sur des rapports
d’interdépendance sur le reste du territoire, les premiers pouvant par la suite
devenir les fournisseurs des ressources nécessaires au financement de
« guerres d’établissement » chargées d’institutionnaliser progressivement le
reste du territoire.
Pour qui a une idée précise du devenir de sa nation et des moyens à
mettre en œuvre, il s’agit même en quelque sorte de la solution idéale, n’exigeant au préalable qu’une coagulation restreinte et suffisamment
puissante, cohérente et capable de tenir la distance, d’êtres en capacité de
commander et d’être commandés. Contrairement à la révolution, le coup
d’État bien mené, c’est-à-dire avec une structure suffisamment claire et
préalablement hiérarchisée, un déguisement institutionnel permettant une
transition sans frais pour tous les serviteurs et sbires du régime précédent
qui pourraient présenter une quelconque utilité, enfin une capacité
discursive universalisante et une retenue suffisante dans l’exercice de la
force qui permettent de ne pas faire naître des légitimités concurrentes –
qu’elles soient humanistes ou partisanes –, permet sur le long terme
d’éviter les conflits de légitimité et les subséquentes dépenses d’énergie qui
menacent les processus politiques de devenir autophages.
Le coup d’État présente bien entendu quelques inconvénients, notamment
la difficulté d’assurer l’obéissance à la nouvelle autorité sans recours
excessif à la force ; ainsi – plus gênant – que le risque de dislocations
territoriales ; en conséquence de l’un ou de l’autre, le risque de guerre
civile, effective ou larvée ; auquel s’ajoute, pour les structures de pouvoir
concurrentes, la facilité de revendiquer alternativement le droit à exercer le
pouvoir ou à tenter de destituer le pouvoir, créant avec aisance une
confusion dans l’esprit public qui peut alors ouvrir la voie à la conquête
effective de ce qui était critiqué pour son insuffisante capacité au partage ou
à la représentativité. Il faut enfin prendre en considération le fait que le
coup d’État fait le plus souvent dépendre le processus révolutionnaire de
dispositifs, de corps et d’esprits par nature bourgeois, en ce qu’ils seront
choisis en raison de leur aptitude à déstabiliser puis exercer le pouvoir en
ses modalités existantes ; qu’en conséquence, l’excitation propre à cette
classe, en ce qui concerne une notion qui terrifie le reste de la population,
présente, pour cette dernière, de graves dangers de trahison, ce qui explique
les réticences des masses à l’égard de ces processus politiques dont elles
sentent le plus souvent qu’ils ne sont, en fait, pas faits pour les concerner.
Reste à en déterminer les modalités d’exécution, que l’on invite à déduire
de la suivante partie.
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