Dans la peau d'Audie
Chapitre 9
9
Je patiente dans le hall de Blue Hands lorsque la sonnerie de mon téléphone me tire de ma rêverie. Tiens donc, Isabelle ? On va venir me chercher d’une minute à l’autre et je ne veux pas me mettre en retard.
Je décide donc de ne pas répondre et de la rappeler plus tard. Mon téléphone mis en mode silencieux, je peine à garder mon sang-froid en attendant l’assistante de M. Ankrah.
Une femme rousse, d’une quarantaine d’années, vêtue dans des tons gris et aux lèvres peintes en rouge bordeaux, s’approche de moi, d’un pas décidé.
— Mlle Assouma ? demande-t-elle, un large sourire aux lèvres.
— C’est bien moi. Vous devez être Delphine ?
— C’est exact. Si vous voulez bien me suivre.
Elle me précède dans l’allée qui mène aux ascenseurs.
— J’ai cherché à vous joindre tout à l’heure, dit-elle. Je me demandais si l’horaire du rendez-vous vous convenait. Je n’ai été prévenue que ce matin et M. Ankrah a un agenda assez compliqué à gérer.
Elle a l’air sincèrement désolée.
— Ne vous en faites pas. Heureusement, je n’avais pas d’autres rendez-vous cet après-midi. Par contre, je vous ai confirmé ma présence par mail.
— Ah oui ? C’est étrange, je n’ai rien reçu… Bon, ce qui compte c’est que vous soyez là. Entrez ici, je vous prie, M. Ankrah va vous rejoindre dans quelques instants.
Nous sommes à présent dans les couloirs du dernier étage. Delphine vient d’ouvrir la porte d’une salle de réunion et je l’y succède. Ma surprise est grande lorsque je réalise que deux autres personnes, que je reconnais aussitôt pour les avoir déjà rencontrées à des conférences de presse, sont présentes dans la salle. Et moi qui pensais me retrouver en tête à tête avec M. Ankrah ! Je suis déçue, mais intriguée.
À ma droite, Natalia San Marco, de l’agence Imagini, et à côté d’elle, Sébastien Kodjo, de Good Vibes. Ces deux agences de relations presse sont concurrentes de la nôtre et je m’interroge sur leur présence ainsi que la mienne. À quoi rime tout ça ? Que peut bien manigancer M. Ankrah ?
Delphine me désigne l’un des sièges, autour de la table en forme d’arc, et devant lequel est posé un écriteau avec mon nom et celui de Sunshine Marquay. Je la remercie en affichant un sourire censé dissimuler ma perplexité puis je salue mes confrères en prenant soin de ne rien laisser paraître de mon trouble.
Quelques instants plus tard, Delphine refait son entrée dans la salle.
— M. Ankrah va avoir un petit retard, nous informe-t-elle. Désirez-vous boire quelque chose en attendant ?
Nous répondons par l’affirmative et elle nous emmène dans une pièce adjacente équipée de distributeurs et de fauteuils.
— Vous pouvez patienter ici, dit-elle une fois que nous avons nos boissons. Je reviens vous chercher tout à l’heure.
Je discute un moment avec Natalia et Sébastien puis je sors mon téléphone avec pour intention de rappeler Isabelle. Au moment de lancer l’appel, un coup de fil entrant s’affiche sur l’écran. C’est Maman ! Ce n’est pas le moment pour discuter avec elle, mais… trop tard ! Dans la précipitation, j’ai appuyé sur le mauvais bouton.
— Bonjour ma chérie ! Comment vas-tu ? Alors, quand viens-tu à la maison ?
Un sourire gêné aux lèvres, je m’excuse auprès de mes confrères pour aller discuter dans le couloir.
— Bonjour Maman… Je vais bien… Écoute, je ne sais pas encore, j’ai tellement de boulot en ce moment…
— Que fais-tu ce week-end ?
— Je… Je dois finaliser un dossier de presse et…
— Tu travailles les week-ends maintenant ? Lève un peu le pied, ma chérie… Et viens donc voir ta petite maman ! Ce n’est vraiment pas gentil de me laisser toute seule, dans cette grande maison. Tu sais bien que je n’ai que toi. Que dirait ton père s’il savait que tu délaissais ainsi ta pauvre mère ?
Je lève les yeux au ciel. Il a bon dos Papa alors qu’il n’est plus là… Mais, mon exaspération est de courte durée car Maman a un truc dans la voix qui m’inquiète. Serait-elle en train de déprimer ?
Je ne suis vraiment pas sympa. Elle doit se sentir bien seule.
— Ne sois pas fâchée, Maman. Et si je venais déjeuner samedi midi ?
— Oh, je serais si contente ! Que veux-tu que je fasse à manger ?
— Ce que tu veux, Maman. Par contre, je ne resterai pas dormir… Mais non, maman… Bien sûr que je rentrerai à Paris en train. Je n’ai pas de voiture ! Non, je…
C’est à ce moment que je le vois. Élégamment vêtu d’un costume noir sur une chemise immaculée, M. Ankrah se tient devant la salle de réunion et m’observe, l’air amusé.
Zut, depuis quand est-il là ? A-t-il écouté toute ma conversation avec Maman ?
— Je… Je dois te laisser, Maman… J’entre en réunion. Oui… Oui. D’accord. Moi aussi, Maman. Oui. À samedi !
Mon regard croise le sien, mais je n’ai pas le temps de dire un mot, car Delphine m’interpelle, accompagnée de mes confrères, et nous invite à regagner la salle de réunion. À présent, M. Ankrah se tient à l’avant de la salle, en compagnie de M. Laval et ils attendent que nous prenions place sur nos sièges.
Wow, il est tellement craquant, je pense aussitôt, avant de me pincer discrètement le bras en guise de réprimande. Ouille ! J’y suis peut-être allée un peu fort.
— Bonjour ! lance-t-il avec un sourire désarmant. Merci d’être venu malgré le short notice. Je tiens à préciser que Delphine n’y est pour rien. À sa décharge, je ne l’ai informé du rendez-vous que ce matin. Vous devez vous demander pourquoi vous êtes là, tous les trois. Eh bien, nous n’allons pas faire durer le suspense.
Il se tourne vers M. Laval, encore plus taciturne que d’habitude.
— Depuis près d’un an maintenant, dit ce dernier, Blue Hands n’a plus d’agence de relations presse officielle et au cours de cette dernière année, les agences que vous représentez ont été ponctuellement sollicitées pour entretenir notre visibilité médiatique. Cette situation n’est pas satisfaisante et il est grand temps pour nous de choisir définitivement une nouvelle agence.
Il jette un regard à M. Ankrah, qui se frotte rapidement le menton, tandis que nous sommes suspendus à ses lèvres.
— Mlle Assouma, dit-il soudain, en plongeant ces yeux d’un noir intense dans les miens.
Oups. Le stress envahit instantanément mon corps et menace de faire dresser mes cheveux sur ma tête. Au secours, Audie !
— J’ai été séduit, poursuit-il, par le travail remarquable que vous avez réalisé pour la soirée d’inauguration. Encore bravo !
J’ouvre la bouche pour le remercier, mais il ne m’en laisse pas le temps.
— Cependant, si nous devons confier nos relations presse à Sunshine Marquay, nous avons besoin d’être totalement convaincus. Selon vous, pourquoi devrions-nous choisir votre agence ?
Zut. Je n’ai pas le temps de réfléchir, mais je décide d’y aller au culot. Hors de question de me vautrer. Alors, j’invoque toute l’audace dont je me sens capable pour répondre, presque du tac au tac.
— Tout d’abord, merci de nous avoir fait confiance et de nous avoir permis de vous prouver que nous sommes capables de gérer efficacement l’image de Blue Hands. Pourquoi Sunshine Marquay ? Eh bien, si je me mettais dans la peau d’une commerciale, je vous dirais que nous sommes une agence en vogue ; de plus en plus de clients prestigieux nous font confiance ; nous avons remporté des trophées majeurs l’année dernière et notre collaboration avec Blue Hands est sur une excellente lancée ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?
Je me tais un instant tandis qu’Alexander Ankrah et M. Laval ne me quittent pas des yeux. J’espère que je leur en mets plein la vue parce que sinon, je vais être dans la panade. Il faut que je sois la plus convaincante possible !
— Mais, je ne suis pas commerciale, je reprends en arborant le sourire radieux d’Audie. Pour autant, j’ai été extrêmement honorée de monter cette soirée pour votre entreprise et je suis ravie que notre travail vous ait plu. Les retombées presse sont très importantes et je ne pense pas me tromper en affirmant que Blue Hands n’a pas été autant cité sur les réseaux sociaux et dans les revues artistiques depuis de nombreuses années. Votre entreprise dispose de nombreux atouts à travers ses galeries européennes et ouest-africaines, et les artistes de renommée qui vous font confiance. Aussi, plusieurs axes de communication peuvent être exploités. Par ailleurs, j’ai dans ce calepin – je lève le bras pour le leur montrer – d’autres idées d’événements et d’actions pour booster votre notoriété et je suis persuadée que vous serez conquis. Alors, croyez-moi, vous devez choisir Sunshine Marquay !
Je ponctue ma dernière phrase par un large sourire en observant la réaction de M. Ankrah. Les bras croisés sur la poitrine, un sourire aux creux des lèvres, son regard intense me scrute tel un laser.
— Bien, Mlle Assouma, dit-il enfin. Vos arguments sont notés. Et vous, Mlle San Marco ?
Natalia se lance à son tour dans un discours dynamique dans le but de convaincre nos interlocuteurs, mais je n’écoute que distraitement ce qu’elle dit car le stress retombe lentement en moi et je laisse échapper un soupir discret.
Ai-je été pertinente ? Bon Dieu, si je fais rater cette opportunité à Sunshine Marquay, Isabelle risque de me le faire payer très cher ! C’est là que je me souviens de son coup de fil, quelques instants plus tôt et la panique s’empare de moi.
Et si elle était au courant pour le rendez-vous ? C’est quand même étrange qu’elle m’ait appelée à cette heure-là… La voix de Sébastien m’arrache à mes réflexions et je réalise que c’est à son tour de passer cette espèce de grand oral improvisé que nous impose Blue Hands.
Je n’ai pas écouté les arguments de mes confrères et je fais de mon mieux pour garder un sourire professionnel sur mes lèvres. Mais au fond, je suis paniquée à l’idée de ce qui pourrait arriver si, par ma faute, Sunshine Marquay perdait ce client hautement stratégique. Ce n’est ni le lieu ni le moment de penser à cela ! claironne ma conscience.
— Merci à tous, fait M. Ankrah, l’air mystérieux. Nous allons en rester là pour l’instant. Delphine vous contactera avant la fin de la semaine pour vous faire part de notre décision.
Il jette un coup d’œil rapide à sa montre et affiche un air désolé.
— Maintenant, je vais devoir me sauver, car j’ai un autre rendez-vous. Merci encore d’être venus et à bientôt !
Il prend le soin de nous serrer la main, avant de quitter la pièce, et quand nos regards se croisent, j’en ai le souffle coupé. Dieu, je suis complètement séduite par cet homme. C’est dingue ! Nos mains se séparent et il quitte la pièce.
M. Laval nous raccompagne sans un mot vers les ascenseurs, où il nous remercie également, avant de tourner les talons. J’ai hâte de me retrouver seule et de digérer ce qui vient de se passer car j’ai vécu les quinze minutes les plus stressantes de ma vie ! Le stress ressenti lors de mon premier rendez-vous commercial ne représente que le dixième de celui d’aujourd’hui.
Je crois que mes confrères sont dans le même état que moi car, tandis que l’ascenseur nous emmène vers le rez-de-chaussée, nous demeurons tous silencieux, en affichant un sourire poli, mais crispé. Je prends congé d’eux à la sortie de l’ascenseur pour me diriger vers les toilettes visiteurs.
Lorsque j’en referme la porte, j’abaisse l’abattant du WC et me laisse choir, avant de me prendre la tête entre les mains.
De retour à l’agence, ma panique est relativement retombée. Après une longue réflexion, menée dans les toilettes de Blue Hands, je suis convaincue d’avoir fait de mon mieux lors du grand oral et de ne pas m’être ridiculisée.
Si nous remportons le marché, quelle satisfaction ça sera pour moi ! Mais, si nous le perdons… Eh bien, il ne me restera plus qu’à faire mes cartons et quitter Sunshine Marquay.
Ça fait des mois que je rêve de prendre la tangente, alors, peut-être est-ce le moment de passer à l’acte ? J’ai donc décidé de relativiser et c’est avec une certaine sérénité que je m’installe à mon bureau.
Tiens donc, le mail que j’ai envoyé à Delphine ce matin est resté bloqué dans ma boîte d’envoi. Ma connexion wifi s’était désactivée et je ne m’en suis pas rendue compte. Je viens à peine de la rétablir lorsque je reçois un message instantané de Gwladys, m’invitant à la retrouver dans une salle de réunion.
Je lève les yeux de l’écran et en croisant son regard, je hoche la tête en signe d’approbation.
— Sarah, il faut absolument que je te dise un truc ! dit-elle visiblement agitée, dès que je la rejoins.
— Que se passe-t-il ? je demande, intriguée.
— Isabelle est dans une colère terrible et elle va certainement te faire passer un mauvais quart d’heure !
Elle m’invite à m’asseoir puis, après s’être assurée que la porte est bien fermée, elle prend place à mes côtés en chuchotant.
— C’est Alice qui a tout manigancé !
Comme je fronce les sourcils d’étonnement, elle m’explique tout. Après que j’aie quitté l’agence pour me rendre chez Blue Hands, l’assistante de M. Ankrah a essayé de me joindre. Comme elle tombait sur ma messagerie, elle a appelé le standard de l’agence et, comme Julie était en pause déjeuner, l’appel a été redirigé.
C’est la pratique au sein de l’agence : quand Julie n’est pas là, les appels sont redirigés de poste en poste, au cas où quelqu’un d’autre pourrait les prendre, avant de basculer sur le répondeur. Et manque de bol, c’est sur Alice que c’est tombé.
Elle a dû comprendre qu’elle avait un coup à jouer contre moi, car dès qu’elle a raccroché, elle s’est précipitée dans le bureau d’Isabelle. Gwladys a assisté à la scène et, se doutant de quelque chose, s’est approchée du bureau pour écouter aux portes.
— Isabelle, a dit Alice, je viens de parler à l’assistante du PDG de Blue Hands. Elle souhaitait savoir si votre présence au rendez-vous de quatorze heures était confirmée.
— Quel rendez-vous ?
— Eh bien, elle cherchait à joindre Sarah, mais j’ai pensé que vous assistiez certainement à ce rendez-vous toutes les deux. Il s’agit tout de même d’un rendez-vous avec le PDG de Blue Hands !
Bien entendu, Isabelle a répondu qu’elle n’était absolument pas au courant et a tout de suite compris que j’y étais allée seule, sans l’informer. Elle a donc tenté de me joindre, est tombée sur ma messagerie et a réessayé plusieurs fois sans succès.
Je réalise que je n’ai reçu qu’un seul appel d’elle. Les autres ont dû se perdre pendant que j’étais dans le métro.
— Prépare des arguments solides ! me conseille Gwladys. Tu vas devoir lui donner des explications.
— Merci, lui dis-je, reconnaissante. Quant à Alice, elle ne perd rien pour attendre…
Je retourne dans l’open space la première et en m’installant à mon bureau, je remarque qu’Alice est en pleine discussion avec une collègue. Lorsque nos regards se croisent, elle sourit effrontément. Ne dit-on pas que la vengeance est un plat qui se mange froid ?
Elle ne va certainement pas l’emporter au paradis.
— Sarah ! Dans mon bureau !
La voix furieuse d’Isabelle fait trembler tout l’open space. Elle vient de rentrer d’un rendez-vous, en compagnie de Laurent qui me regarde d’un air contrit. Je m’exécute aussitôt, décidée à ne pas me laisser faire, tout en pensant au célèbre adage « advienne que pourra ».
Dès que je pénètre dans son bureau, elle explose de colère.
— Comment avez-vous osé, Sarah ? Vous rendre à un rendez-vous avec M. Ankrah, sans prendre la peine de nous informer Laurent et moi ? J’exige des explications tout de suite !
— J’ai brièvement discuté avec M. Ankrah vendredi soir, dis-je d’une voix posée, et il m’a laissée entendre qu’il souhaitait me rencontrer pour reparler de l’événement et me faire part d’autres projets. Je ne pensais pas que le rendez-vous serait si vite fixé. J’ai découvert la date et l’heure ce matin en arrivant au bureau !
— Et alors ? vocifère-t-elle. Ces excuses ne sont pas recevables ! Je n’étais pas absente ce matin, et Laurent non plus ! Pourquoi ne pas nous avoir informés ?
La voix d’Isabelle claque sèchement comme une lanière en cuir sur un sol marbré. Mais, je ne me laisse pas démonter car je ne compte pas la laisser me traiter comme une moins que rien, que je ne suis pas.
Non. Pas une fois de plus.
— Écoutez Isabelle, je viens de vous expliquer que j’ai été prise au dépourvu et je n’ai pas pensé qu’il était indispensable d’aller à ce rendez-vous avec vous-même ou Laurent. Il n’y a tout de même pas de quoi en faire un plat !
Ma voix est montée d’un cran et, désormais, mon agacement n’est pas seulement perceptible, il est carrément visible. Isabelle demeure interdite. Ses yeux lancent des éclairs, ses lèvres frémissent de rage, mais elle semble scotchée par mon attitude.
Eh oui, comment la pauvre petite chose que je suis, sa salariée de surcroît, ose-t-elle lui parler sur ce ton ?
— Je suis d’accord avec Sarah, intervient Laurent, ce qui énerve encore plus Isabelle. Peut-être devrions-nous nous enquérir du contenu de ce rendez-vous, avant de fustiger cette pauvre petite ?
— Quoi ? vocifère Isabelle. Quelle pauvre petite ? Comment oses-tu prendre la défense de cette… idiote ?
Elle lance un regard à Laurent, qui semble dire « nous règlerons nos comptes plus tard » avant de se retourner vers moi. Au prix d’un immense effort, elle parvient à articuler.
— De quoi avez-vous discuté ?
— Eh bien, il semble que M. Ankrah aime jouer, car je me suis rendue à ce rendez-vous en pensant que ce serait un tête-à-tête, mais au final, nous étions cinq. M. Ankrah, M. Laval, moi-même et deux attachés de presse des agences Imagini et Good Vibes.
Isabelle retient son souffle et Laurent fronce les sourcils. Je ne sais pas, moi-même, comment j’arrive à garder mon calme dans ce contexte complètement chaotique.
— Nous avons passé une sorte de grand oral improvisé au cours duquel chaque attaché de presse a dû essayer de les convaincre de retenir son agence comme partenaire officiel de Blue Hands pour ses relations presse.
Là, les yeux d’Isabelle s’arrondissent et sa bouche reste entrouverte. Elle n’arrive plus à la fermer ! Laurent aussi est tendu et me jette d’ailleurs un regard du style : ma pauvre petite, là, je ne vais pas pouvoir vous défendre. Comme personne ne réplique, je poursuis.
— Je me suis défendue de mon mieux et je pense avoir été convaincante. Ils nous tiendront informés de leur décision d’ici la fin de la semaine.
Nouveau silence. À tel point qu’on pourrait entendre les mouches voler mais, curieusement, ça ne me fait ni chaud ni froid car une onde d’audace irradie en moi et je me sens pousser des ailes.
— Alors, il ne nous reste plus qu’à attendre, dis-je encore. Si nous perdons Blue Hands, je vous remettrai moi-même ma démission, Isabelle. Et ce sera avec un immense plaisir !
Je tourne les talons pour quitter le bureau, laissant mes deux interlocuteurs complètement abasourdis. Wow, je suis très contente de moi ! J’ai ENFIN osé tenir tête à l’horrible Isabelle et je n’ai même pas eu besoin de me transformer en la grande Audie pour cela. Il a suffi que je sois moi, avec de l’audace et la conviction que je ne mérite pas d’être traitée comme un sous-fifre.
C’est dingue, ça me fait un bien fou ! Ça mérite de sabrer le champagne ! s’écrie ma conscience, visiblement fière de moi. N’exagérons pas, tout de même. Ce soir, je sortirai une bouteille de vodka entamée du placard. Ça devrait faire l’affaire !
De retour à mon bureau, tout l’open space a les yeux rivés sur moi. Comme Gwladys a l’air inquiet, je lui lance un sourire rassurant. Pas d’inquiétude, ma belle ! La situation est sous contrôle. Quant à Alice, elle semble intriguée par mon attitude et affiche une moue agacée.
Quoi ? Pensait-elle que j’allais sortir du bureau d’Isabelle en larmes et complètement démolie ? Haha, ça aurait pu arriver à l’ancienne Sarah, mais la nouvelle Sarah est plus forte et au-dessus de tout ça. Elle est audacieuse !
Bien sûr, j’appréhende la réponse de Blue Hands. C’est quitte ou double. Soit je reste à l’agence et mes relations avec Isabelle risquent d’être sérieusement tendues ; soit je dois démissionner et là, il va falloir que je trouve très vite un autre job !
J’essaie de me concentrer pour ébaucher un dossier de presse pour Scoot&Co lorsqu’un quart d’heure plus tard, le bureau d’Isabelle s’ouvre avec fracas. Elle en sort, affublée de son manteau, et quitte l’agence sans un regard sur le plateau.
Depuis l’épisode de lundi, je n’ai pas reparlé à Isabelle. Laurent et moi avons eu une réunion, hier, pour faire un dernier point sur les dossiers que je lui ai transférés. Il n’a pas reparlé de l’épisode, mais son attitude envers moi n’est pas hostile. Nous avons même rigolé sur une anecdote au sujet d’un client de mon portefeuille avec qui il a collaboré dans le passé.
Hier soir, j’ai recherché de nouvelles offres d’emploi correspondant à mon profil et y ai postulé. Puis, j’ai remis à jour mon profil sur LinkedIn et Viadeo. Inutile d’attendre d’être sans travail pour donner un coup d’accélérateur à ma recherche d’emploi. Car nous sommes mercredi, et toujours aucune nouvelle de Blue Hands. Je pense que les haricots sont cuits. Pourris même !
De mon bureau, je jette un regard mélancolique sur l’open space. Ces locaux, ces ploucs, vont tout de même me manquer car j’ai un attachement particulier pour Gwladys, Julie et Cheng.
Je ne sais pas encore où je vais atterrir ni si j’y trouverai une bonne ambiance de travail, mais l’un de mes critères principaux portera sur mon futur chef. Hors de question que je tombe sur un clone d’Isabelle !
Je me demande même si l’aventure freelance pourrait me séduire car j’ai repensé à ma dernière discussion avec Sam sur l’auto-entrepreneuriat.
Euh… Si Maman apprend que j’envisage de quitter mon CDI pour me mettre à mon compte, je crois bien qu’elle me traînerait de force jusqu’à son église afin que son groupe de prières me délivre de l’emprise de mauvaises ondes !
Non, plus sérieusement, ai-je vraiment l’étoffe d’un autoentrepreneur ? Des idées créatives, j’en ai des tonnes ! Mais, est-ce suffisant pour évoluer en tant qu’indépendant dans le monde des relations presse ?
Serai-je capable de quitter la sécurité d’un emploi stable pour démarcher des clients, prendre des risques financiers et m’armer de patience pour des résultats qui peuvent mettre du temps à arriver ?
Le téléphone de mon bureau sonne.
— Mlle Assouma ?
— Oui ?
— Bonjour ! Delphine Bronsard de Blue Hands. M. Ankrah aimerait s’entretenir avec vous. Auriez-vous un moment ?
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Serait-ce l’heure du verdict ?
— Oui, bien sûr, dis-je.
— Avez-vous la possibilité de vous isoler dans un endroit calme ? Je vous rappelle dans deux petites minutes.
Je prends mon calepin et un stylo en vitesse, avant de me hâter vers une salle de réunion. Je rentre mes identifiants dans le téléphone de la salle et attends impatiemment le coup de fil de Delphine.
La sonnerie du téléphone me fait l’effet d’une décharge électrique.
— Mlle Assouma ? Un instant, je vous mets en relation avec M. Ankrah.
Un petit grésillement se fait entendre.
— Alexander, fait M. Ankrah de sa belle voix rauque.
— Bonjour M. Ankrah, dis-je d’une voix empressée. Comment allez-vous ?
— Très bien, Sarah, répond-il calmement. J’ai une question à cent mille euros pour vous.
Je déglutis péniblement.
— L’autre jour, poursuit-il, à quoi faisiez-vous référence quand vous nous avez montré votre calepin ?
Quoi ? Je mets quelques secondes avant de comprendre sa question.
— Ah ! Eh bien… J’ai passé du temps à éplucher les actions presse que vous avez réalisées ces dernières années et il m’est venu quelques idées…
— Citez-m’en une ! dit-il d’un ton péremptoire. Celle qui vous paraît la plus urgente à mettre en œuvre.
Mon cœur bat la chamade tandis que j’organise rapidement mes idées. Je n’ai pas besoin de jeter un coup d’œil à mon calepin, car j’ai encore tout dans la tête.
— Vos actions presse sont essentiellement tournées vers les événements ponctuels et jusqu’à présent, ça a plutôt bien fonctionné. Cependant, je pense qu’il faut dynamiser tout ça. Pourquoi ne pas créer des soirées à thème, à fréquence trimestrielle par exemple, dans chacune des galeries que vous administrez ? Cela assurerait à Blue Hands une couverture médiatique à longueur d’année. Nous pourrions commencer par les galeries parisiennes et si le concept fonctionne, le décliner à Londres, Accra, Lagos, Lomé…
Silence à l’autre bout du fil. Euh… Il y a quelqu’un ? Je sais que je ne devais citer qu’une idée, mais tant pis, j’ai envie d’en proposer d’autres.
— Par ailleurs, votre site internet véhicule une image un peu vieillotte et si nous voulons faire parler de vous, il va falloir revoir cette vitrine et mettre à jour vos catalogues en ligne. Je pense également à mettre en place des dîners de presse et j’ai quelques suggestions à vous faire à ce sujet. En outre, vous devriez personnellement être plus présent dans les communications associées à Blue Hands. Il n’y a pratiquement aucune image de vous sur les photos officielles et…
— Sarah ? m’interrompt-il soudain.
Nouveau bond de cœur dans ma poitrine.
— Vous avez le job ! déclare-t-il d’une voix neutre. Rendez-vous demain, à neuf heures, à mon bureau. Delphine vous adressera une confirmation par mail. Je dois vous laisser, à présent. À demain !
Je n’ai même pas le temps d’en placer une et, je reste bouche bée, le téléphone accroché à l’oreille, tandis qu’un bip régulier se fait entendre à l’autre bout du fil. Dieu du ciel ! Je ne vais pas pointer au chômage !
Je m’affale dans le fauteuil, tandis qu’un long soupir de soulagement s’échappe de ma gorge. L’instant d’après, j’éclate de rire avant de crier « YES !!! », accompagné d’un signe de victoire.
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