Dans la peau d'Audie
Chapitre 10
10
Hier, ma lettre de mission en remplacement de Tidiane a officiellement pris fin. Laurent assurera désormais, seul, les responsabilités de directeur stratégique.
Si je n’avais pas eu ce coup de fil de Blue Hands, je serais peu sereine à l’heure qu’il est. Mais, au lieu de ça, je suis sur un petit nuage et je me remémore ma conversation avec M. Ankrah. Quel homme étonnant !
Je suis dans le métro, en route pour notre rendez-vous et je me repasse mentalement le speech que j’ai préparé. Il faut que je sois percutante car je n’ai pas le droit à l’erreur. Quelques minutes plus tard, je patiente dans le hall et il est un peu plus de neuf heures lorsque Delphine vient me chercher.
— Je vous laisse patienter dans le bureau de M. Ankrah, dit-elle lorsque nous y arrivons. Il ne va pas tarder !
Wow, je pense, alors qu’elle s’éclipse. Ce bureau est juste magnifique. Classe, sans être exagérément grandiose, il est deux fois plus grand que celui de M. Laval et des tableaux représentant des paysages de capitales africaines sont accrochés au mur.
La décoration en tons taupe, marron et blanc est de très bon goût et l’espace est harmonieusement réparti : un spacieux coin bureau, assorti de l’inéluctable fauteuil de PDG ; un coin détente avec des canapés et une table basse ; un coin réunion avec une table design, des fauteuils ultra-confortables et un immense écran LCD.
Je prends place dans l’un des fauteuils en face du bureau avant de lisser les plis de ma jupe. Du nerf, Sarah, du nerf ! m’encourage ma conscience. Un bruit derrière moi m’indique que je ne suis plus seule.
Je me retourne aussitôt et j’ai du mal à cacher mon étonnement en voyant M. Ankrah, élégamment vêtu certes, mais d’un jean noir et d’un polo gris à manches longues. Cette tenue décontractée le rend beaucoup moins impressionnant.
— Sarah, fait-il. Content de vous revoir.
— J’en suis également ravie, M. Ankrah, dis-je en me levant.
Nous échangeons une poignée de main électrique et mon rythme cardiaque s’accélère aussitôt.
— Je n’ai pas eu l’occasion de vous remercier hier…
— Vous n’avez pas à le faire, me coupe-t-il. Vous avez des idées brillantes et Blue Hands a besoin de collaborer avec des personnes comme vous. Mais, asseyez-vous donc.
Je m’exécute tandis qu’il contourne son bureau pour prendre place dans le fauteuil.
— Désirez-vous boire quelque chose ?
— Euh, non. Merci.
— Bien, alors nous allons pouvoir parler affaires…
— J’ai une proposition à vous faire ! dis-je aussitôt, l’empêchant de poursuivre sa phrase.
— Une proposition ? répète-t-il, en haussant un sourcil. Eh bien, je vous écoute.
J’inspire profondément tandis qu’il m’observe attentivement, le visage dur. Allez, on se lance, Sarah !
— Je serais heureuse de continuer à collaborer avec Blue Hands, mais pas par le biais de Sunshine Marquay.
Là, il se cale dans son fauteuil, les bras croisés, et fronce les sourcils.
— Envisagez-vous de rejoindre une autre agence ?
— Non, j’ai pour projet de me mettre à mon compte… Très rapidement. Et j’espère vous compter parmi mes premiers clients !
Son expression est indéchiffrable et je suis parfaitement incapable de savoir s’il est choqué, enthousiaste ou furieux… De toute façon, maintenant que j’ai commencé, pas le choix, je dois aller au bout de mon idée.
— Si cette proposition vous agrée, nous pourrions commencer dès que j’aurais démissionné de mon poste.
— Pour quelle raison souhaitez-vous quitter Sunshine Marquay ?
— Disons que… J’ai quelques différends avec ma chef, Isabelle Marquay, que vous avez rencontrée lors de…
— Quel genre de différends ? me coupe-t-il d’un ton sec.
— Eh bien… Je…
Bon, soit je suis honnête soit j’invente un prétexte bidon et là c’est sûr, je vais bredouiller et il va s’en rendre compte. Alors, on opte pour l’honnêteté, ma poule ? suggère ma conscience.
— Isabelle n’est pas très… Comment dire… commode au quotidien. Ça fait quatre ans que nous travaillons ensemble et je pense avoir suffisamment essuyé sa mauvaise humeur. Bien sûr, ces quatre années de collaboration ont été enrichissantes… Mais aujourd’hui, je souhaite donner une nouvelle impulsion à ma carrière et l’aventure freelance me tente beaucoup.
— Isabelle est-elle au courant de votre souhait de démissionner ?
— Lundi dernier, je lui ai fait comprendre que si par ma faute, nous perdions votre contrat, je lui remettrais ma démission.
— Comment ça, par votre faute ?
— Eh bien, elle n’a pas apprécié que je me présente seule à notre rendez-vous. Il est vrai que les enjeux étaient importants, mais je ne m’en doutais pas avant d’arriver ici.
— Et c’était fait exprès, déclare M. Ankrah.
Là, c’est moi qui fronce les sourcils. Alors, il décroise les bras et adopte une attitude plus nonchalante.
— Si nous avions lancé un appel d’offres, nous aurions reçu énormément de candidatures et le délai de décision aurait été beaucoup trop long. Or, nous n’avons pas de temps à perdre ! Votre travail nous a plu, ainsi que celui des deux autres personnes qui étaient présentes lundi. Nous avons donc décidé de ne convoquer que les individus et pas les agences. Et après concertation avec M. Laval, c’est vous que nous avons finalement choisi. Par contre, je note donc qu’Isabelle Marquay a une dent contre Blue Hands !
— Euh… Non, je n’ai jamais dit cela !
— Je sais que vous n’avez pas dit cela, Sarah.
Bon Dieu, j’adore sa façon de prononcer mon prénom. Ne sois pas dissipée, Sarah ! siffle ma conscience. Le regard de M. Ankrah se fait plus intense. C’est fou comme ses yeux noirs sont perçants. J’ai le sentiment d’être complètement à nu devant lui et c’est très gênant.
— Mais, je pense, reprend-il, qu’elle aura une raison valable de nous en vouloir avant la fin de la journée.
Un sourire énigmatique flotte sur ses lèvres et son regard devient presque insoutenable. Je n’ose pas croire ce que mon intuition me dit.
— Dois-je comprendre que vous acceptez ma proposition ?
— Oui, répond-il sans détour. Quand commencez-vous ?
— Eh bien… Il faut encore que nous discutions des détails de notre collaboration. Je pensais vous soumettre une proposition de contrat…
Il semble d’abord étonné, puis amusé.
— Faites parvenir le contrat à Delphine, finit-il par dire. M. Laval et moi-même le lirons attentivement afin de vous faire un retour. Mais, sur le principe, considérez que votre proposition est acceptée.
Là, j’ai carrément envie de sauter de joie et de me pendre à son cou.
— Merci, M. Ankrah ! Je suis ravie de votre décision.
— Ne me remerciez pas, Sarah. Je suis sûr que nous allons mener de beaux projets ensemble.
Il se lève et je comprends que notre rendez-vous est terminé. Je ramasse mes affaires et il me raccompagne jusqu’à la porte.
— Avez-vous une clause de non-sollicitation ?
Quésaco ?
— Dans votre contrat de travail, précise-t-il, devant mon regard perplexe.
— Non, je ne pense pas.
— Vérifiez cela, tout de même, et tenez-moi informé.
— Très bien.
Nouvelle poignée de main et... nouvelle châtaigne. Cette fois-ci, je crois que le courant était beaucoup plus fort. M. Ankrah affiche d’ailleurs un sourire moqueur.
— Fichue électricité statique ! dis-je, passablement gênée.
— Il paraît que c’est toujours bon signe !
Il me gratifie d’un clin d’œil inattendu avant de refermer la porte de son bureau. Je marche lentement vers l’ascenseur en refrénant l’envie d’exécuter une danse endiablée et de chanter : Oh happy day ! Welcome back bon karma !
L’euphorie et l’excitation prennent possession de mon corps tout entier. L’envie de danser devient irrésistible, mais je ne suis pas seule dans l’ascenseur et je ne tiens pas à nourrir les potins du jour des salariés de Blue Hands.
Je contiens donc ma joie, tant bien que mal, mais une fois à l’extérieur du bâtiment, je laisse libre cours à mon bonheur.
— Oh yes, yes, yes ! je m’écrie en sautant et dansant.
Le soleil inonde la rue de lumière et les rares passants me regardent, intrigués. C’est qui cette folle ? se demandent-ils certainement. Mais, je m’en fous et un sourire énorme, incontrôlable, étire mes lèvres.
Je m’appelle Sarah Assouma, trentenaire pas si désespérée que ça, qui certes est toujours célibataire, mais vient de décrocher un contrat en or ! YES ! Je suis trop géniale ! Je danse encore avant de faire une pirouette puis je lève les yeux vers le ciel. Là, je manque de trébucher.
Oups. Je m’appelle Sarah Assouma et je suis morte de honte, car mon futur client, homme d’affaires richissime et ultra-séduisant – dont je suis mordue, au passage – se tient à la fenêtre de son bureau et ne perd pas une miette de mon explosion de joie. Mince ! Il va finir par croire que je suis complètement cinglée. Quelle honte !
Je rassemble ce qui me reste de dignité avant de me diriger d’un pas rapide vers le métro.
En regagnant l’agence, j’ai en tête le scénario de ma démission. Je glousse intérieurement, car je sais que ça va faire jaser. Mais, avant de passer à l’acte, il faut que je peaufine mon plan et que je m’assure d’une chose. Ai-je une clause de non-sollicitation dans mon contrat de travail ?
Je ne me rappelle pas l’avoir vue, il y a quatre ans, quand j’ai intégré l’agence. Mais, il faut dire qu’à l’époque j’étais tellement pressée de signer mon contrat que je n’ai pas dû m’accommoder de ce genre de détails.
Je sors ma clé USB, sur laquelle sont stockés mes documents personnels, dont mon contrat de travail, et lorsque le fichier apparaît sur l’écran de mon ordinateur, je retiens ma respiration. Pourvu qu’il n’y ait pas cette fichue clause !
Je lis scrupuleusement le contrat. Une fois, deux fois, puis une troisième fois. Ouf. Aucune clause de ce type ! Et je n’ai jamais signé d’avenant ni d’autre document m’interdisant de travailler pour la concurrence ou des clients de l’agence. Bon, voilà un détail de réglé. Je vais pouvoir dérouler mon plan.
Par contre, avant de démissionner, j’ai besoin d’un engagement de la part de M. Ankrah. Certes, il m’a assuré qu’il acceptait mon offre, mais je n’ai pas d’écrit et je n’ai aucune envie de me faire avoir comme une bleue.
Je relis donc la proposition de contrat que j’ai ébauché pour offrir mes services à Blue Hands, y apporte quelques modifications avant de l’envoyer par mail à Delphine, avec pour objet : Urgent : besoin d’une réponse avant 14h.
M. Ankrah sait déjà que je suis un peu folle sur les bords. Eh bien, il va découvrir deux autres facettes de ma personnalité : l’impatience et l’audace ! Je précise dans le corps du mail que je n’ai pas de clause de non-sollicitation et j’appuie sur le bouton envoyer.
Une heure plus tard, je suis en train de déjeuner à mon bureau lorsque je reçois une réponse de Delphine.
Mlle Assouma, veuillez trouver ci-joint votre proposition de contrat
avec les annotations de M. Ankrah. Vous pouvez le joindre directement au numéro ci-dessous.
Il attend votre appel.
Je parcours rapidement le document avant de pouffer de rire. Ma parole, je ne suis pas la seule cinglée dans l’histoire. Je lis attentivement quelques-unes de ses réponses à mes demandes :
Commande initiale de 12 mois => réduction à 6 mois ; non
négociable ! (smiley aux lunettes noires)
Recours exclusif à mes services pendant la durée du contrat => à
rediscuter, besoin de garanties en termes de résultats
Tarif jour/homme 1000€ => Quoi ? Blue Hands ne roule pas sur l’or,
Sarah !
Qui aurait cru qu’il avait autant d’humour ? Je ne termine pas la lecture avant de courir m’isoler dans une salle de réunion et composer le numéro que Delphine m’a communiqué.
Il décroche au bout de la troisième sonnerie.
— Alexander.
— Bonjour M. Ankrah ! Mlle Assouma, à l’appareil.
— Sarah ! Votre contrat m’a fait bien rire.
— J’ai vu cela…
— En outre, il ne me semble pas y avoir vu de clause de confidentialité ni de conditions de rupture anticipée ?
Oups. Il est vrai que je l’ai rédigé un peu vite. Il doit me prendre pour une cruche.
— Écoutez, plus sérieusement, reprend-il d’un ton ferme, notre service juridique vous enverra une proposition officielle cet après-midi. Prenez le temps de la lire. Elle ne sera pas négociable.
— Je…
— Au fait, votre danse de tout à l’heure était très divertissante.
Je n’ai pas le temps de répondre car il vient encore de raccrocher. Grrr ! Comment ai-je pu penser que je pouvais tirer les ficelles du jeu ? Alexander Ankrah est rompu aux négociations commerciales et je ne lui arrive certainement pas à la cheville !
Je prie intérieurement pour que leur proposition me convienne. Autrement, ça voudrait dire « adieu la démission » et je devrai continuer à supporter l’horrible Isabelle le temps de trouver autre chose.
Je soupire de nervosité. Il est presque quatorze heures et l’open space recommence à se remplir.
À un jour près, nous aurions pu être un vendredi 13. On raconte un tas d’histoires sur les vendredis 13 ! Jours de chance pour certains, jours de malheur pour d’autres. J’aurais pu être concernée par la première catégorie, je pense en souriant.
Hier, en fin de journée, j’ai reçu la proposition contractuelle de Blue Hands et j’étais plus que ravie. À part quelques détails sans réelle importance, elle me convenait parfaitement. Du coup, j’ai décidé de démissionner aujourd’hui.
Une onde d’excitation envahit mon corps lorsque j’imagine la réaction d’Isabelle et de mes collègues. Quoi de mieux pour une journée EXTRA ? À mon arrivée au boulot, je me rends à la machine à café en faisant signe à Gwladys de m’y rejoindre. Lorsqu’elle arrive, je la mets dans la confidence de mon projet. Sans surprise, elle est totalement surexcitée.
— Quoi ? Aujourd’hui ? chuchote-t-elle. Aïe, aïe, aïe… Isabelle va être dans une de ces colères…
— Tu ne crois pas si bien dire !
L’après-midi, j’ajuste mon chignon devant la glace des toilettes et, après une petite retouche de poudre à mon teint et des encouragements silencieux à moi-même, je ferme les yeux. Une rapide visualisation du scénario que j’ai concocté, le sentiment d’apercevoir le reflet d’Audie dans la glace, qui me dit « De l’audace, Sarah ! De l’audace » et je me sens prête à y aller.
Contrairement au rêve que j’avais fait au sujet de ma démission, je sais que des ailes magiques ne pousseront pas dans mon dos et que je ne m’envolerai pas par la fenêtre, mais à peu de choses près, il devrait tout de même y avoir un air de déjà-vu.
Je regagne mon bureau, d’un pas décidé, pour y récupérer la lettre de démission que j’ai pris un plaisir jouissif à rédiger, avant de me diriger vers le bureau d’Isabelle.
— Isabelle est-elle là ? je demande à Julie.
— Oui. Mais, elle est en réunion avec Laurent.
— Parfait.
Je souris largement avant de frapper trois coups secs à la porte.
— Mais, Sarah ! s’écrie Julie en esquissant un geste pour m’empêcher de rentrer.
Trop tard, je viens d’ouvrir et de refermer la porte derrière moi.
— Qu’est-ce que c’est ? fulmine Isabelle en m’apercevant. Sarah ? Comment osez-vous entrer sans y avoir été invitée ?
— J’ai une chose très importante à vous dire, Isabelle.
— Eh bien, ça attendra ! enrage-t-elle. Je suis occupée, ne le voyez-vous pas ?
Les sourcils froncés, Laurent intervient.
— Cela a-t-il un rapport avec Blue Hands ?
Soudain, Isabelle se détend instantanément et sa colère semble avoir dégonflé, tel un soufflet.
— En quelque sorte, je réponds d’un ton délibérément vague, en me laissant choir sur un fauteuil.
— Alors, ont-ils pris leur décision ? s’impatiente Isabelle.
J’ouvre l’enveloppe que je tiens dans les mains et lui tends la lettre.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle parcourt rapidement le document avant de se lever d’un bond.
— Vous démissionnez ? Alors, nous avons vraiment perdu Blue Hands ? Par votre faute ?
La colère fait frémir son visage et elle a du mal à se contenir. Je crois d’ailleurs qu’elle meurt d’envie de me coller une gifle.
— Espèce de petite… menace-t-elle en esquissant un pas vers moi, mais Laurent la retient par le bras.
— Sarah, dit-il d’une voix calme. Savez-vous quelle agence a remporté le marché ?
— Eh bien… Blue Hands a finalement décidé de ne pas choisir d’agence car ils privilégient de travailler avec un attaché de presse indépendant.
— Comment ? s’étrangle Isabelle, en jetant un regard interloqué à Laurent.
— Je dois cependant vous apporter une petite précision. Cet attaché de presse indépendant… Ce sera moi. Raison pour laquelle je démissionne.
À la fin de ma phrase, un silence trompeur s’installe. Trompeur, car je sais qu’il précède la tempête. Mais, je n’ai pas d’inquiétude particulière. Que pourrait me faire Isabelle ? Se jeter sur moi pour me gifler ? Qu’elle essaye donc, je me ferai un malin plaisir à lui rendre la pareille. Depuis le temps que je rêve de lui foutre des paires de gifles !
Laurent ne dit rien, mais je vois une ombre amusée survoler son visage. Quant à Isabelle, elle doit être trop en colère. Tellement en colère qu’elle n’arrive pas à réagir. Soudain, le soufflet de colère regonfle et elle explose de rage.
— Espèce de petite ingrate ! Est-ce ainsi que vous me remerciez ? Quatre ans à travailler pour moi et dès que l’occasion se présente, vous vous barrez avec l’un des clients stratégiques de l’agence ? Oh, vous souriez ? Je vous assure que vous n’allez pas le faire longtemps ! Je vais contacter mon avocat ! Vous serez traînée en justice pour non-respect de votre clause de non-sollicitation et démarchage illicite de…
— Je n’ai pas de clause de non-sollicitation dans mon contrat.
— Vous dites n’importe quoi ! J’en fais mettre dans tous les contrats depuis des années !
— Vous n’avez pas dû en mettre il y a quatre ans, car je n’en ai pas.
Isabelle blêmit et des gouttes de sueur perlent à son front. Je crois qu’elle vient de réaliser que je ne bluffe pas. Pour ma part, je n’étais même pas au courant de l’existence d’une telle clause dans les contrats proposés par l’agence. Elle a dû la mettre en place bien après mon embauche.
— J’oubliais… M. Ankrah vous fait dire qu’il est prêt à attendre la fin de mon préavis et que…
— Allez au diable ! hurle-t-elle. Vous allez prendre toutes vos affaires et foutre le camp de cette agence, sur-le-champ !
Bon, je m’attendais un peu à ça alors je ne suis pas étonnée. Pas grave. J’effectuerai mon préavis chez moi. J’aurai ainsi le temps de faire les démarches pour ma future activité.
Mais, avant de partir, j’ai encore quelques comptes à régler.
— Comme il vous plaira, dis-je en me levant. Mais, j’ai quelque chose à rajouter. Je vais passer sur votre mauvaise humeur permanente et la façon odieuse dont vous vous adressez à vos salariés. Un petit conseil, vous feriez mieux de revoir votre copie si vous ne voulez pas voir tous les talents déserter votre précieuse agence ! Mais, ce n’est pas ça le plus important. Vous avez ici, une personne incompétente, bien planquée et qui fait faire son travail par des stagiaires pour en récolter exclusivement les lauriers. Par sa faute, nous avons perdu Trendy Plus, ce qui a valu à Tidiane d’être viré alors qu’il n’y était pour rien. Un deuxième conseil ? Avant de prendre des décisions à la hâte et sur le coup de la colère, prenez le temps d’investiguer et d’avoir tous les contours de l’affaire.
Délibérément, je ne cite pas le nom d’Alice. Si Isabelle souhaite accorder un quelconque crédit à mes paroles, qu’elle me prenne donc au mot et qu’elle aille investiguer ! Elle me regarde avec dédain et rage contenue, mais ne daigne pas répondre. Tant pis.
Je me lève avant de m’adresser cette fois-ci à Laurent.
— Notre collaboration aura finalement été de courte durée, mais je vous souhaite une excellente continuation, chez Sunshine Marquay… Ou ailleurs.
Il me fait un petit sourire accompagné d’un bref hochement de tête, mais ne prononce aucune parole. Je me doute de ce qu’il pense. J’ai peut-être un peu dépassé les bornes, mais je n’ai aucun regret. Je regagne mon bureau, un brin mélancolique tout de même, avant de commencer à rassembler mes affaires.
Tout l’open space m’observe. Alice n’est pas à son bureau – zut ! Je ne vais pas pouvoir lui vider son flacon d’eau de toilette sur la tête – et Julie me regarde d’un air désolé. Non, je n’ai pas été virée, ma belle ! Je pars de mon plein gré, vers de nouvelles aventures !
Je lui adresse un sourire radieux, qu’elle ne comprend pas, et je lui fais signe d’approcher. Je la prends furtivement dans mes bras et lui glisse à l’oreille :
— J’ai démissionné, Julie. Quel soulagement ! Mais, je ne pars pas sans rien derrière. Je te donne bientôt des nouvelles !
Elle se détend aussitôt et me fait un sourire.
— Je te souhaite beaucoup de chance pour la suite, Sarah. Tu le mérites !
Lorsque mes cartons sont prêts, Gwladys, Cheng et Julie m’aident à les descendre en bas de l’immeuble. Le taxi que Julie a réservé est là et je m’y engouffre avant de dire au revoir à mes ex-collègues par la vitre ouverte.
Puis, la voiture s’élance dans la rue quasi déserte. Je m’en souviendrai de ce vendredi 14 novembre.
Depuis le taxi, j’ai appelé Claire pour lui faire part des événements de la journée. Elle était ravie pour mon contrat avec Blue Hands et surexcitée lorsque je lui ai raconté l’épisode de ma démission.
— Tu as assuré, ma poule ! Cette Isabelle n’en méritait pas moins ! Écoute, et si je passais chez toi ? Il faut qu’on fête ça !
À présent, je suis chez moi, en train de préparer le dîner, et elle devrait arriver d’une minute à l’autre. Je suis si heureuse d’avoir osé quitter Sunshine Marquay et si excitée à l’idée de continuer à travailler avec Blue Hands ! Mais, j’ai aussi une multitude de choses à faire en ce qui concerne mon futur statut de freelance et je compte bien m’y mettre dès ce week-end.
On sonne à la porte.
— Salut, ma poule ! s’écrie Claire, une bouteille de champagne dans une main, un paquet dans l’autre. Alors, ça boume ?
Je pouffe de rire. C’est quoi cette expression vieillotte ? Elle est vraiment givrée, cette fille.
— Tiens, ajoute-t-elle en me tendant le paquet. J’ai ramené le dessert. Alors, comme ça, tu vas travailler en direct avec Alexander Ankrah ? Rien de mieux pour pouvoir le séduire !
Nous y revoilà. Je lui jette un regard désapprobateur en mettant le dessert au frigo.
— Veux-tu arrêter avec ça ? Je crois t’avoir déjà dit que je n’avais pas l’intention de le séduire !
— Oui, tu me l’as dit, mais tu as tort ! Il y avait une chance sur mille qu’il accepte de continuer à travailler avec Sunshine Marquay…
— Une chance sur trois, plutôt. N’exagérons pas !
— Bref ! Et une chance sur un million qu’il accepte de travailler avec toi en tant que freelance ! Mon petit doigt me dit que ça a un rapport avec toi. Tu lui as tapé dans l’œil !
— C’est cela... Et ma tante Lilly est le sosie de Whitney Houston !
Claire me fusille du regard, mais ne relève pas. Je dresse le dîner sur la table basse devant le canapé et nous commençons à manger.
— J’ai fait des recherches… dit-elle en mâchouillant un bout de pain.
— Sur ?
— Ton Alexander.
J’avale de travers avant de tousser bruyamment.
— Tiens, poursuit-elle en me tendant mon verre d’eau, comme si de rien n’était. Figure-toi qu’il a été marié pendant deux ans à une Anglaise… Mais, ils sont séparés depuis quatre ans.
— Claire ! Tu es folle ! C’est complètement inapproprié de…
— Et j’ai aussi appris, poursuit-elle, sans prêter la moindre attention à mes réprimandes, qu’il est fils unique, issu d’une famille aisée – son père possédait deux galeries d’art à Accra, où Alexander est né et a vécu jusqu’à l’adolescence, avant de suivre ses parents à Londres, pour y poursuivre ses études. Après un cursus brillant en école de commerce, il a commencé sa carrière dans le marketing avant de reprendre la gestion des galeries d’art de son père puis d’ouvrir sa première galerie à Londres.
Claire affiche un sourire satisfait devant mon air abasourdi et marque une petite pause avant de reprendre.
— Il a trente-six ans, il vit à Paris depuis quatre ans, ne semble pas avoir de fiancée, et est très discret sur sa vie privée. D’ailleurs, ses avocats mènent la vie dure aux journalistes qui tentent de l’approcher de trop près ou de publier des photos de lui. J’ai tout de même réussi à trouver des infos récentes sur ses parents. Ils sont divorcés, le père est retourné au Ghana et la mère vit en région parisienne.
Je la regarde d’un air interloqué et elle glousse, visiblement fière d’elle.
— C’est fou ce que ça peut servir un mari qui bosse pour un magazine d’investigation, tu ne trouves pas ?
Mine de rien, elle a réussi à piquer ma curiosité et je meurs d’envie d’en savoir plus sur M. Ankrah. Mais, hors de question de l’admettre. Aussi, fais-je mine de ne pas être intéressée car c’est la meilleure façon d’en savoir plus, sans qu’elle se mette soudain à se moquer de moi.
— Claire, veux-tu arrêter ? À quoi ça sert de me raconter tout ça ?
— À ce que tu le connaisses mieux, pardi ! Si je ne m’en occupe pas, tu vas rester là à te morfondre sur ton sort… Au fait, te rappelles-tu que le soir où tu as fait sa connaissance, il sortait d’un restaurant huppé du quatorzième ? Figure-toi qu’il y dîne une fois par semaine, le vendredi soir.
Là, je suis carrément sidérée.
— Et comment le sais-tu ?
— Eh bien… J’ai dîné là-bas hier et…
— Quoi ? Tu as dîné là-bas ? Mais, tu es complètement barge !
— Et, poursuit-elle, imperturbable, j’ai posé quelques questions à une serveuse. Je lui ai dit que j’étais tombée amoureuse d’un mec, qui avait dîné chez eux une dizaine de jours plus tôt. Quand je l’ai décrit, elle m’a confié que c’était un habitué et qu’il venait toujours seul, les vendredis soirs.
Je suis absolument bluffée par le récit de Claire, mais aussi partagée entre l’envie de la sermonner et celle de la féliciter, car au fond, j’ai envie de lui tirer mon chapeau.
Finalement, je décide de le prendre avec légèreté et j’éclate de rire.
— Ravie de faire votre connaissance, Claire Holmes ! dis-je en lui faisant la révérence. L’histoire a oublié de mentionner l’existence de la cousine lointaine du célèbre détective !
— Tu peux te moquer, je m’en fiche ! Par contre, j’espère que ces informations ne sont pas tombées dans l’oreille d’une sourde.
— Et puis quoi encore ? Je ne vais tout de même pas me pointer dans ce restaurant, un vendredi soir, et faire semblant de tomber sur lui !
— Wow, tu comprends si vite, ma poule ! C’est exactement ce que j’attends de toi !
— Alors, tu peux toujours rêver !
Je lui tire la langue avant de me lever pour récupérer le dessert. Elle se charge d’ouvrir le champagne.
— Santé ! dis-je, en faisant tinter ma flûte contre la sienne. Au bébé !
— Et à ton futur mariage avec Alexander Ankrah ! déclame-t-elle, d’un ton théâtral, un sourire malicieux aux lèvres.
Elle trempe à peine ses lèvres dans le liquide pétillant tandis que j’en avale une longue gorgée. Mais voyons, je pense, un mariage entre M. Ankrah et moi est la chose la plus improbable qu’il puisse arriver !
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