Dans la peau d'Audie

Cherifa Tabiou · Chapitre 9 sur 24

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Dans la peau d'Audie

Chapitre 7

7

 

Novembre

Laurent Gaspard est arrivé ce matin. Ma promotion n’aura officiellement duré qu’une quinzaine de jours, même si je suis censée continuer ma mission jusqu’à la mi-novembre. Vers neuf heures trente, Isabelle a réclamé l’attention de tout l’open space pour nous le présenter, puis ils se sont enfermés dans son bureau.

Je serai en réunion avec eux cet après-midi, car Isabelle veut que nous fassions le point sur les actions en cours et les sujets à transférer progressivement à Laurent.

Passablement tendue par la perspective de cette réunion, je me gave de café depuis que je suis arrivée à l’agence. Je suis en train de mettre à jour mon fichier de suivi lorsque la voix enjôleuse d’Alice m’interpelle. Elle accueille des clients et discute avec eux dans l’entrée.

Comme à son habitude, elle est lourdement maquillée et porte une tenue ultra-sexy, agrémentée d’escarpins aux talons vertigineux. Ils doivent bien faire douze centimètres chacun ! Ainsi haut perchée, elle leur présente de loin les différents pôles de l’agence puis les invite à la suivre dans une salle de réunion.

Je les écoute d’une oreille distraite lorsqu’un cri strident me fait lever la tête et j’ai juste le temps de voir Alice tomber et s’étaler sur la moquette.

Les conversations s’arrêtent, le téléphone sonne dans le vide. Tout le monde regarde la scène.

— Oh ! s’écrit Béa, la mine confuse. Je suis désolée !

C’est là que je comprends ce qui s’est passé. Béa revenait à son bureau avec une bouilloire remplie d’eau. Alice, qui ne regardait pas devant elle, l’a bousculée avant de perdre l’équilibre et de se retrouver par terre. Malheureusement pour elle, elle a entraîné la bouilloire dans sa chute et est à présent bien trempée.

Ses cheveux blonds dégoulinent d’eau et ont perdu de leur superbe, tandis que son maquillage est ruiné. Folle de rage, elle fulmine et, ignorant la main tendue de Béa, parvient à se relever seule. Tout l’open space a toujours les yeux rivés sur elle. Je tourne la tête vers Gwladys et lorsque nos regards se croisent, nous pouffons silencieusement de rire.

Les visiteurs d’Alice sont confus et proposent de reporter leur rendez-vous. Elle n’a pas d’autre choix que de l’accepter. Quelle honte ! À sa place, je crois bien que je voudrais mourir sur place. Julie raccompagne les visiteurs vers l’ascenseur et Alice se rue dans les toilettes pour sauver les meubles.

Je pouffe toujours dans ma barbe et autour de moi, plusieurs collègues se retiennent également d’exploser de rire. Bien fait pour elle ! Elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Quelle idée de mettre des talons aussi hauts ?

Pour ma part, j’arrive à peine à chausser des talons de huit centimètres, alors douze ! Je n’ose imaginer l’état de ses chevilles, le soir, quand elle rentre chez elle.

Un bon quart d’heure plus tard, elle ressort des toilettes, le visage à peu près potable les cheveux tirés en chignon. Heureusement pour elle, seul son chemisier était trempé et sa jupe est restée à peu près sèche.

Elle regagne son bureau en silence et recommence à travailler comme si de rien n’était. J’avoue qu’elle s’en sort bien finalement. Mais, lorsque je la vois troquer ses escarpins contre des ballerines qu’elle gardait dans le caisson de son bureau, là, je n’arrive pas à me retenir.

J’éclate de rire et tout le monde se tourne vers moi. Mince, mon rire était plus bruyant que je ne l’aurais voulu ! Alice me fusille du regard tandis que Gwladys et quelques collègues sont contaminés par mon hilarité. Furieuse, elle ramasse ses affaires et quitte l’agence.

Nous rions de plus belle et les commentaires vont bon train. Une bonne majorité s’accorde à dire qu’elle l’a bien mérité, même si Béa se sent un peu coupable. Alice ne reparaît pas de la matinée et je me demande si je n’ai pas été trop dure. Mais, elle ne perd aucune occasion pour se comporter en véritable peste, alors !

À quatorze heures, je me rends dans la salle de réunion réservée par Isabelle pour notre point. Mais, Laurent et elle ne sont pas encore revenus de leur déjeuner. Alors, j’ai pour idée de rester dans la salle le temps de la réunion et s’ils ne sont pas à l’heure, ce sera tant pis pour eux. De toute façon, j’ai un rendez-vous téléphonique à quinze heures.

Ils finissent par arriver avec un quart d’heure de retard. Laurent me rejoint le premier, en s’excusant, tandis que j’entends Isabelle discuter dans le couloir avec Julie.

Lorsqu’elle nous rejoint, je projette mon fichier de suivi et commence à leur présenter le travail que j’ai fait ces deux dernières semaines. Le nombre de rendez-vous prospects ou clients, les résultats obtenus, les prospects à relancer, etc. Ils m’écoutent tous les deux tandis que je m’exprime d’une voix sèche et rapide.

Laurent m’interrompt lorsque j’évoque un rendez-vous prévu dans quelques jours.

— Isabelle a dû vous dire que je ne serai pas en mesure d’assurer les rendez-vous prospects, cependant, j’honorerai celui-là. Je connais bien le PDG de la société et ça devrait jouer en notre faveur.

— Bien, dis-je simplement.

Isabelle adresse à Laurent un sourire satisfait tandis que je poursuis mon inventaire et Laurent m’interrompt de temps à autre pour demander des précisions ou faire part d’une remarque.

Lorsque j’ai fini, je suis étonnée de voir un large sourire sur ses lèvres.

— Un grand bravo, Sarah ! dit-il d’un air enjoué. Je n’arrive pas à croire que vous ayez abattu tout ce travail dans un laps de temps aussi court. Vous êtes sûre que vous n’étiez pas commerciale, dans une autre vie ?

Il m’a l’air sincère et je lui rends son sourire.

— C’est fort possible, je réponds, du tac au tac. Mais, je préfère de loin concevoir des campagnes !

— Je suis persuadé que vous avez beaucoup de talent dans ce domaine également. En tout cas, je suis ravi d’avoir à collaborer avec une personne aussi engagée que vous. Vraiment !

Il se lève et me tend la main. Wow, je suis touchée par son attitude. L’aurais-je jugé trop vite ? Sous ces airs arrogants, y aurait-il un homme sympathique ? Je serre sa main et nous échangeons un nouveau sourire.

Isabelle se racle la gorge et j’ai le sentiment qu’elle est agacée. Ben, voyons. Elle n’est pas fichue de me féliciter pour mon travail et ça l’agace que quelqu’un d’autre le fasse ? Non, mais !

En fin d’après-midi, je reçois un coup de fil qui finit d’illuminer ma journée. Philippe Ajavon accepte enfin de m’accorder une brève dans la revue Artemis.

Quand son assistante me l’annonce par téléphone, je suis soudain envahie par un coup de chaud.

— Oui, oui, bien sûr ! je m’écrie en me faisant de l’air à l’aide du premier objet qui me tombe sous la main : une enveloppe ! Je vous renvoie dès ce soir le dossier de presse complet sur Blue Hands.

Gwladys qui est également au téléphone, ne perd pas une miette de mon manège et me fait des gros yeux qui semblent dire « Alors ? Alors ? ». Je lui réponds par un sourire béat et de grands gestes empreints de surexcitation.

— Oui, par coursier ! D’accord ! J’y joindrai des invitations pour la soirée que nous organisons ce vendredi pour inaugurer leur nouvelle galerie parisienne. J’espère que M. Ajavon pourra être des nôtres… Très bien… Merci encore !

Gwladys et moi raccrochons en même temps – je la soupçonne d’avoir écourté son appel par excès de curiosité – et en trois grandes enjambées, elle est devant moi.

— Alors ? Alors ? demande-t-elle, d’une voix excitée. Tu l’as eu ? Le grand Philippe Ajavon ?

— Oui, ma belle ! C’est dans la poche !

— Oh, mais c’est super !

Nos cris de joie ne passent pas inaperçus dans l’open space et quelques collègues me félicitent également. Depuis son bureau, Alice me lance un regard hargneux, mais je n’y accorde aucune importance.

Artemis va publier un article sur Blue Hands ! Wow, quelle nouvelle formidable ! Je suis tellement contente que j’ai envie de danser !

Le lendemain, je viens de terminer une réunion téléphonique avec un client et, en regagnant mon bureau, Gwladys m’interpelle, passablement paniquée.

— Nadine Delaunay, l’assistante de Philippe Ajavon a essayé de te joindre. Il faut que tu la rappelles de toute urgence !

— Ah oui ? Sais-tu à quel sujet ?

— Il semble qu’elle n’ait pas reçu le dossier de presse Blue Hands, or ils doivent boucler le numéro ce soir !

— Zut !

Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Un coursier était censé leur livrer le pli hier alors, je cours aussitôt voir Julie.

— Pourtant, le coursier est bien passé hier ! m’assure-t-elle.

— Ce n’est pas normal… Il a dû se passer quelque chose. Je vais les appeler !

Mais avant, je passe un coup de fil à Nadine Delaunay.

— M. Ajavon est très agacé par cet incident, me dit-elle d’une voix haut perchée. Vous comprenez, vous n’êtes pas la seule attachée de presse à vouloir un article !

— Je n’en doute pas, mais je vous assure que j’ai fait partir le pli hier.

— Écoutez, comme je l’ai dit à votre collègue, nous ne l’avons pas reçu ! Arrangez-vous pour que nous le recevions avant midi, sinon, vous pouvez considérez que…

— Je vous renvoie un pli tout de suite !

Ça par exemple ! Il ne manquerait plus que l’article dans Artemis me passe sous le nez. Un coup d’œil à ma montre : il est presque onze heures. À toute vitesse, je prépare une nouvelle enveloppe avant d’empoigner mon sac et mon manteau.

— Qu’est-ce que tu fais ? demande Gwladys, étonnée.

— Je vais livrer le pli moi-même !

Et, sans perdre une minute de plus, je me précipite vers l’ascenseur.

Lorsque je reviens à l’agence, il est un peu plus de treize heures et seuls trois collègues déjeunent devant leurs PC. Je suis exténuée, car j’ai beaucoup couru tout à l’heure. D’abord pour regagner la station de métro, ensuite pour monter in extremis dans la rame présente sur le quai, puis entre la station de métro et les locaux d’Artemis.

En arrivant devant l’hôtesse d’accueil, j’étais en sueur, malgré le froid qu’il faisait dehors. Heureusement, Nadine Delaunay m’a tout de suite reçue et, devant mon état de nervosité extrême, je crois qu’elle a compris que je n’y étais pour rien dans le fait qu’ils n’aient pas reçu le premier pli. Je crois même qu’elle a eu pitié de moi.

Euh, pour tout dire, j’avais moi-même pitié de moi.

— Alors ? demande Gwladys, devant mon air dépité. C’est mort, c’est ça ? Tu n’es pas arrivée à temps ?

— Si, si… heureusement d’ailleurs. J’arrivais dix minutes plus tard et c’était râpé. Mais, j’ai eu de la chance. Nadine Delaunay a été compréhensive. Elle m’a laissée reprendre mon souffle dans son bureau et… Tu ne devineras jamais !

— Quoi ?

— Elle m’a laissé entendre que Philippe Ajavon pourrait me recevoir prochainement. Pour cela, il faut que je la rappelle la semaine prochaine. Tu sais quoi, je crois que je me suis fait une copine !

— Tant mieux ! Tout est bien qui finit bien, alors. As-tu déjeuné ?

— Non, pas encore. J’ai un sandwich dans mon sac. Mais avant, il faut que j’appelle le coursier pour tirer cette affaire au clair.

Quelques minutes plus tard, après plusieurs sonneries, j’ai un interlocuteur au bout du fil.

— Chrono Courses, bonjour !

— Bonjour, vous avez pris en charge un colis hier à l’agence Sunshine Marquay. Or, il n’est pas parvenu au destinataire. Pouvez-vous regarder ce qui s’est passé ?

— Bien sûr. Quelle est la référence de votre course ?

Pendant que je patiente, mon cerveau bouillonne d’anxiété. Ça fait des années que nous travaillons avec cette société de coursiers et je n’ai pas le souvenir d’un seul incident de livraison. Qu’ont-ils bien pu faire du colis ?

Je commence à imaginer le type de courrier que j’adresserai à leur direction pour me plaindre lorsque mon interlocuteur reprend la ligne.

— Votre colis a été livré, madame. Hier, à dix-huit heures sept.

— Impossible, je viens de vous dire que le destinataire ne l’a pas reçu !

— Pourtant, la livraison a bien eu lieu. Je peux vous envoyer une copie du bon signé par le destinataire.

J’accepte volontiers avant de raccrocher bruyamment le téléphone.

— Alors ? demande Gwladys, aussi impatiente que moi.

— Selon eux, le colis a été livré. C’est à n’y rien comprendre !

Quelques instants plus tard, je reçois le fameux bon de livraison et je l’imprime sur la grande photocopieuse de l’open space. Puis, Gwladys et moi le parcourons avec avidité.

— Regarde ! dis-je. Ce n’est pas la bonne adresse !

En effet, le pli avait bien été livré, mais à une adresse dans le dix-huitième arrondissement au lieu du onzième.

— Comment est-ce possible ? demande Gwladys. Tu t’es peut-être trompée en inscrivant l’adresse…

— Mais, non ! Je t’assure… Et puis, je ne connais pas l’autre adresse.

Ma surprise est encore plus grande lorsque je lis le nom de l’enseigne où le pli a été livré.

— Pressing Marcadet ? Non, mais c’est une blague !

Gwladys et moi nous dévisageons avec perplexité. Soudain, elle plisse les yeux et secoue la tête.

— Sarah, quelqu’un a dû changer l’adresse !

— Mais, pourquoi ? Dans quel intérêt ?

— Tu ne comprends pas ? Pour que tu rates l’article dans Artemis, bien sûr !

— Tu veux dire que quelqu’un de l’agence aurait…

Elle fait oui de la tête et je comprends aussitôt.

— Non… Alice ?

— Qui d’autre ?

Aussitôt, nous tournons toutes les deux la tête en direction du bureau d’Alice, sortie déjeuner. Je sais à quel point elle est mauvaise, mais je n’arrive pas à y croire.

— Non, tu te fais des films, Gwladys…

— Et toi tu es encore plus naïve que je le pensais ! Réfléchis une seconde, bon sang. C’est forcément elle !

Je me rappelle alors mon fou rire irrépressible après sa chute spectaculaire d’hier. Gwladys a peut-être raison. Alice devait mourir d’envie de se venger de moi et c’est sûrement elle qui est derrière tout ça.

Lorsque Julie revient de pause déjeuner, je vais la voir pour tenter de comprendre. Par quel mystère Alice a-t-elle pu avoir accès à l’enveloppe ?

— Quelqu’un aurait changé l’adresse de livraison sur ton pli ? s’offusque Julie. Je ne vois pas comment cela a pu arriver ! J’ai moi-même remis le pli au coursier !

— Te souviens-tu de quelque chose de particulier hier soir ?

— Non, je n’ai pratiquement pas bougé de mon bureau…

— As-tu vu Alice rôder par ici ?

— Alice ? Euh… Non. Enfin…

Julie écarquille les yeux comme si un souvenir lui revenait.

— Alors ? Te souviens-tu de quelque chose, oui ou non ?

— Eh bien… Je ne suis pas sûre que ça ait un quelconque rapport avec ton pli, mais… hier soir, Alice est venue me confier une lettre et… Elle m’a dit que mon mascara avait coulé et qu’il valait mieux que j’aille réparer ça aux toilettes.

— Et tu l’as laissée, seule, à ton bureau ?

— Bah oui… Je ne pouvais pas me douter qu’elle manigançait quelque chose !

Cette fois, il n’y a plus de doute. Alice est bien derrière tout ça ! Alors, lorsqu’elle rentre à l’agence, je me dirige d’un pas décidé vers son bureau, décidée à la confondre.

— J’ai failli rater l’article dans Artemis, par ta faute ! Je suppose que tu es fière de toi !

Faisant mine de lire une revue de mode, elle ne lève pas un cil vers moi.

— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.

— Ne fais pas l’innocente ! Je sais que c’est toi qui as changé l’adresse sur l’enveloppe !

Elle éclate soudain de rire et lève la tête. Autour de nous, l’open space est suspendu à nos lèvres. Gwladys est au téléphone, mais je vois bien qu’elle n’a d’oreille que pour notre discussion.

— Tu es vraiment pathétique, Sarah. C’est dingue de se croire si importante. Tu crois vraiment que je n’ai rien d’autre à faire ?

Voyant qu’elle n’avouera pas facilement, je décide d’y aller au bluff.

— Tu as peut-être pris tes précautions, mais je suis navrée de t’apprendre que ça n’a pas suffi. Quelqu’un t’a vu remplacer l’étiquette sur l’enveloppe !

Je sens que la panique s’empare d’elle, mais elle essaie de le cacher.

— Je serais curieuse de savoir ce que cette personne a réellement vu ! J’avais moi-même du courrier à envoyer, hier. Il n’est donc pas anormal qu’on m’ait vue près du bureau de Julie…

— Inutile de mentir, Alice ! Cette fois-ci, tu as dépassé les bornes !

— Que se passe-t-il, ici ?

Je me retourne en même temps qu’Alice pour apercevoir Isabelle à l’entrée de l’open space, en compagnie de Laurent.

— Cette pimbêche de Sarah ose m’accuser d’avoir changé une adresse sur une fichue enveloppe ! Quel mensonge odieux !

— Ce n’est pas un mensonge et tu le sais très bien. Et il ne s’agissait pas de n’importe quelle adresse ni de n’importe quelle enveloppe ! Ce courrier était destiné à Artemis en vue d’un article sur Blue Hands !

Mon argument fait mouche et les traits d’Isabelle se durcissent.

— Vous deux, dans mon bureau !

Nous ne nous faisons pas prier et la suivons, non sans nous jeter des regards furieux. Isabelle se débarrasse de son manteau et prend place à son bureau, le visage fermé.

Je décide de prendre les devants et lui raconte en détail ce qui s’est passé.

— Mais, c’est un tissu de mensonges ! s’insurge Alice, le regard implorant. Isabelle, vous n’allez tout de même pas y croire !

— Assez ! rugit-elle en abattant ses poings sur la table.

Alice et moi sursautons de surprise. Et de peur aussi. Mince, Isabelle est dans une colère terrible.

— Où vous croyez-vous, toutes les deux ? Vous donner ainsi en spectacle dans l’open space ? Quel que soit votre différend, cette attitude n’est pas digne de mon agence !

Euh, ouais, peut-être… Mais, qu’aurais-je dû faire, alors ? La fermer et laisser Alice s’en tirer sans payer ? Impossible ! Cependant, il vaut mieux que j’aille dans le sens d’Isabelle.

— Vous avez raison, Isabelle. J’aurais dû garder mon sang-froid… Mais, quand j’ai découvert ce qu’Alice a manigancé pour foutre en l’air l’article dans Artemis, mon sang n’a fait qu’un tour !

La mâchoire serrée, Isabelle se tourne vers Alice.

— Est-ce vrai ?

— Bien sûr que non ! Je n’aurais jamais…

— J’ai un témoin ! je m’écrie, avant que la situation ne m’échappe de nouveau.

Isabelle me questionne du regard et je m’empresse de poursuivre.

— Julie peut témoigner !

Je sais qu’Isabelle a une confiance totale en Julie et je sais aussi que cette dernière me défendra s’il le faut. Je n’ai juste pas eu le temps de la prévenir que je l’impliquerais dans l’histoire. Je prie intérieurement pour qu’Isabelle me croie sur parole et ne fasse pas appeler Julie. Elle contourne lentement le bureau et vient s’arrêter devant Alice, qu’elle fusille du regard.

— Vous devez réellement être sotte pour vous être comportée de la sorte ! l’invective-t-elle, sans ménagement. Avez-vous seulement mesuré les conséquences de votre acte ? Risquer de se mettre à dos un journaliste de la trempe de Philippe Ajavon ? Alors que nous cherchons par tous les moyens à développer notre partenariat avec Blue Hands ?

Pétrifiée, Alice n’ose pas répondre de peur, je pense, d’ajouter à la colère d’Isabelle.

— Si vous tenez à garder votre emploi, je ne veux plus avoir à vous reprocher ce genre de comportement néfaste à la réussite de l’agence ! Est-ce bien clair ?

— Oui, Isabelle…

La voix d’Alice est à peine audible et son teint a viré au rouge cramoisi. Euh, si elle se regardait dans une glace, je crois bien qu’elle voudrait disparaître sur-le-champ !

— Maintenant, retournez à vos occupations et que je n’entende plus parler de cette histoire !

Minute. C’est tout ? Un petit sermon et Alice peut disposer ?

— Euh, Isabelle, vous n’allez tout de même pas en rester là ! Alice mérite d’être sanctionnée pour…

— Sarah ?

Isabelle me détaille de la tête aux pieds avant de relever les yeux vers mon visage.

— Voulez-vous me rappeler qui est le chef, ici ?

Oups. J’avais oublié qu’Isabelle aussi était une mégère.

— Vous.

— Alors, je n’ai d’ordre à recevoir de personne. Hors de mon bureau !

Quelle enflure, cette Isabelle ! Je suis verte. Les jours comme aujourd’hui, je me demande vraiment ce que je fous encore dans cette boîte. En revenant dans l’open space, si je m’écoutais, je ferais mes affaires et je déguerpirais sur-le-champ en lançant un mémorable adieu les ploucs !

Non, sérieusement, je ne cautionne plus le caractère d’Isabelle et Alice me sort par les yeux. Dans ce contexte, je ne vois plus comment je peux continuer à travailler ici, avec le risque permanent qu’Alice me mette des bâtons dans les roues et finisse par me faire du tort.

Gwladys, qui sent que je ne suis pas sereine, me propose une pause clope – surtout pour elle, car je ne fume pas – en bas de l’agence. Là, sur le trottoir, à l’abri des oreilles indiscrètes, je me lâche sur ce que je pense d’Alice et d’Isabelle.

— Ne te mets pas dans un état pareil, dit Gwladys. Ça ne sert à rien !

Je soupire de dépit. La seule solution serait que je trouve rapidement un autre job !

— Tu quitterais Sunshine Marquay ? Vraiment ?

— Je ne suis plus du tout en phase avec Isabelle et je ne supporte plus Alice et ses manigances. Que ferais-tu à ma place ?

Gwladys tire longuement sur sa cigarette et envoie une bouffée de fumée dans ma direction.

— Hé ! Tu sais bien que je déteste ça ! Mes cheveux vont sentir la fumée pendant des siècles !

— Rhoo, tu n’as qu’à les laver ce soir en rentrant !

Je la fusille gentiment du regard et elle pouffe de rire.

— Ah… Ma Congolaise préférée !

— Togolaise, Gwladys. Pas Congolaise. Ce n’est pas pareil !

— Mince, je confonds tout le temps !

— Ce n’est pas grave… Par contre, tu ne serais pas à moitié Martiniquaise, toi ?

Je retiens un rire, car je sais très bien que sa réponse va fuser.

— Hé ! Je suis 100% Guadeloupéenne !

— À d’autres ! Je n’ai pas oublié la fois où tu m’as raconté que ton grand-père avait du sang martiniquais dans les veines…

Elle me lance un regard mauvais.

— N’empêche… Ça m’emmerderait que tu partes ! Sur qui enverrai-je la fumée quand tu ne seras plus là ?

Je tente en vain de me contenir puis nous explosons toutes les deux de rire. L’humour de Gwladys parvient à me requinquer un peu, de même que l’espoir de retrouver prochainement un autre job.

Deux jours plus tard

J’ai l’impression d’avoir couru toute l’après-midi. Entre les relances aux journalistes, les revues de presse clients, et la finalisation d’une campagne de presse… Il me semble avoir abattu en une demi-journée le travail de deux personnes ! Et là, me voilà en train de courir sur le quai du métro pour rentrer dans une rame bondée qui est sur le point de partir.

À peine suis-je à l’intérieur que les portes se referment. Vingt minutes et une correspondance plus tard, je sors à Arts et Métiers en marchant d’un pas pressé.

L’entrée de la nouvelle galerie Blue Hands est gardée par des agents de sécurité et, en y pénétrant après avoir montré patte blanche, j’aperçois Alain à l’étage, en compagnie d’un de ses collaborateurs.

— Bonsoir Sarah ! s’écrie-t-il en me faisant signe.

Aujourd’hui, il porte une chemise gris clair, un nœud papillon bleu foncé, une veste de la même couleur, un pantalon marron à carreaux, et bien sûr, ses inséparables lunettes rouges.

— Mais, vous avez couru, ma parole ! constate-t-il. Il ne fallait pas, vous êtes à peine en retard !

Il me raconte comment son équipe a réussi à finaliser l’aménagement des lieux dans les temps lorsque mon téléphone sonne. C’est Claire. Elle veut passer chez moi ce soir car elle a une nouvelle importante à m’annoncer. Je me demande bien ce que ça peut être. Je viens de raccrocher avec elle lorsque Thomas arrive.

Bientôt, nous commençons l’état des lieux, en vue de l’inauguration demain soir, et je suis admirative devant le travail titanesque qui a été abattu ici. Avec la décoration et le nouvel agencement, la galerie – 500m2 environ, répartis sur trois niveaux – est complètement métamorphosée.

Au rez-de-chaussée, dont l’un des atouts principaux est l’impressionnante hauteur sous plafond, une entrée est réservée à l’accueil des visiteurs et la surface restante, savamment décorée par Alain, a été aménagée en petits espaces dédiés à chaque artiste.

Le style général de la décoration est plutôt sobre, avec en prédominance des touches de couleur bleue, qui rappellent le logo Blue Hands. D’ailleurs, la griffe de l’entreprise, bien que discrète, est présente à travers des affiches mettant en scène les artistes phares de leur portefeuille.

Côté œuvres, il y a essentiellement des tableaux, accrochés au mur, mais également des sculptures qui trônent sur leurs présentoirs. Des sphères lumineuses, clou de la décoration, sont disséminées un peu partout dans la salle et à l’intérieur du faux plafond transparent, qui sépare le rez-de-chaussée de l’esplanade intermédiaire servant de transition entre le premier et le dernier niveau.

Lorsque nous finissons la visite, je ne cache pas ma satisfaction.

— Alain, c’est super ce que vous avez fait ici ! Franchement, bravo à toute votre équipe, c’est vraiment très réussi !

— Je suis ravi que ça vous plaise, répond-il, fier de lui. Il est vrai que nous n’avons pas ménagé nos efforts, n’est-ce pas Robert ?

Robert, son collaborateur, acquiesce en souriant. Quant à Thomas, il semble conquis, lui aussi.

— Je vais prendre des photos pour M. Laval, dit-il. Il va être ravi !

Il est presque vingt heures lorsque nous quittons l’atelier sous le regard des agents de sécurité, chargés de veiller sur ce petit trésor. Alain propose de me ramener chez moi car c’est sur son chemin.

— Pourquoi pas ?

Nous cheminons jusqu’à sa voiture, qui est à l’image de son propriétaire, c’est-à-dire outrageusement flashy. C’est une Suzuki Swift orange fluo et à chaque fois que je la vois, elle me fait toujours un drôle d’effet.

— Alors, Sarah, prête à risquer à nouveau votre vie ? me demande-t-il, l’air taquin.

Ah, mince. J’avais oublié qu’il a une manière très particulière de conduire. Toujours à l’image du personnage ! Il prend les virages à toute vitesse et ne freine jamais avant d’être à quelques mètres d’un obstacle.

Zut, si je m’en étais souvenue, j’aurais préféré prendre les transports !

— Ah, non ! je proteste vivement. Je vous préviens, Alain. Vous avez intérêt à rouler prudemment cette fois-ci, sinon gare à vous !

Dès que nos ceintures sont bouclées, la voiture démarre en trombe et je dois m’y prendre à plusieurs reprises avant qu’il ne daigne ralentir et conduire à une vitesse raisonnable. Il a fallu que je le menace de me jeter hors de la voiture ! Sacré Alain.

À présent, il me jette des coups d’œil furtifs et je sens bien qu’il refrène des sourires amusés. Moi-même, je serais bien tentée de rire si je ne m’appliquais pas à garder cet air sérieux qui le dissuade de jouer à nouveau au conducteur fou.

De retour chez moi, je me précipite dans la salle de bains pour prendre une douche rapide avant l’arrivée de Claire.

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