Dans la peau d'Audie

Cherifa Tabiou · Chapitre 6 sur 24

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Dans la peau d'Audie

Chapitre 4

4

 

 

Ça y est. C’est le grand jour : Laurie se marie aujourd’hui !

Après nos folies d’hier, nous avons dormi chez Maud puis ce matin, après un réveil difficile et le départ de Laurie, nous avons commencé à nous préparer. À présent, il est plus de quinze heures et nous sommes toutes chez Laurie.

Nous l’observons, tandis que la maquilleuse apporte une touche finale à son œuvre. Lorsque la future mariée est prête, nous nous extasions sur sa robe, sa coiffure, ses bijoux ou encore son maquillage.

C’est vrai qu’elle est magnifique dans sa belle robe blanche. Elle a l’air d’une vraie princesse et dans quelques instants, elle unira sa vie à celle de Charles, son prince charmant.

Pour ma part, j’ai beau essayer, je n’arrive pas à m’imaginer en robe de mariée. Bon, il est vrai qu’il manque encore celui qui fera office de mari, mais l’idée même du mariage ne m’obsède pas. Contrairement à mes amies, je n’accorde pas une importance capitale à cet événement de la vie.

Pour moi, le plus important, c’est d’aimer et d’être aimé en retour. De vivre une histoire suffisamment sérieuse pour s’installer ensemble, avoir des projets communs. Nul besoin de passer devant le maire ou le prêtre, et de dépenser une fortune pour une fête. J’en suis là de mes réflexions lorsque je me rends compte que les filles m’interpellent.

C’est l’heure ! Il faut partir !

Nous aidons Laurie à s’installer dans une belle voiture blanche, ornée de jolis nœuds en tulle mauve, puis nous prenons place dans d’autres voitures qui nous emmènent à la mairie de Chantilly, à un quart d’heure de là. Une centaine d’invités attendent déjà sur le parvis où ils accueillent la future mariée avec des sifflets et des applaudissements.

Au milieu de la foule, nous apercevons Franck et Karima, sa petite amie, et nous les rejoignons. Bientôt, tout le monde prend place à l’intérieur de la mairie où Charles se trouve déjà. Laurie reste dehors et attend le signal pour faire son entrée, au bras de son père. Un air de musique classique résonne et les invités se lèvent pour admirer Laurie, tandis qu’elle avance vers son futur mari.

La célébration du mariage est émaillée par des sifflets au sein de l’assistance, puis ils échangent leurs vœux et les bagues, et scellent leur union par un baiser.

À côté de moi, j’ai l’impression que mes amies – accompagnées de leurs maris respectifs – vont défaillir, tellement elles sont surexcitées et émues par la scène. Partout autour de nous, on crie « vive les mariés ! », « longue vie aux mariés ! ».

Soudain, sans crier gare, une vive tristesse s’empare de moi. Que m’arrive-t-il ? Je suis très contente pour Laurie et Charles, pourtant. D’ailleurs, j’ai hâte de leur souhaiter, de vive voix, tout le bonheur du monde. C’est vrai, ils sont si beaux et ont l’air si heureux, que leur souhaiter d’autre ?

Ou alors, comment ne pas éprouver une pointe d’envie, une toute petite once de jalousie ? m’interpelle ma conscience. Jalouse ? Moi ? Pff… Quelle idée ! Je suis juste fatiguée par la soirée d’hier.

Bon… Pour être honnête, je suis probablement un peu jalouse. Car ce mariage me rappelle que je suis la dernière du groupe à être encore célibataire et, malgré moi, mon moral en prend un petit coup. De plus, le râteau que je me suis pris hier soir ne m’a pas laissée indifférente.

Mais, comme ce n’est ni le moment ni le lieu pour penser à tout ça, je plaque un sourire figé sur mes lèvres, décidée à donner le change jusqu’au bout. D’autant plus que ce soir, avec les filles et Franck, nous devrons pousser la chansonnette et réaliser une chorégraphie déjantée devant les invités. Je n’ai donc pas le droit de laisser la déprime prendre le dessus.

Alors, je regarde les mariés rayonner de bonheur sous les flashs des photographes et lorsque c’est au tour des demoiselles d’honneur de faire des photos avec eux, je parviens à afficher mon plus beau sourire.

Deux bonnes heures plus tard, nous sommes dans le somptueux manoir réservé pour le vin d’honneur et la réception. Avec Franck et les filles, nous venons de terminer nos discours et notre chorégraphie, qui semblent avoir beaucoup plu, à en croire les mines réjouies des mariés et de l’assistance. Puis, lorsque vient le moment de fredonner Count on me de Bruno Mars, l’une des chansons préférées de Laurie, l’émotion nous submerge et nous versons une petite larme.

Laurie et Charles nous rejoignent pour nous remercier chaleureusement de notre performance émouvante. Quelques instants plus tard, alors qu’ils se promènent dans la salle pour discuter avec leurs invités, les filles et moi nous approchons d’une table chargée de bouchées apéritives, tout en sirotant un verre.

Sans surprise, la conversation tourne autour du sujet du jour : le mariage de Laurie, bien sûr ! Les filles s’extasient sur le bon goût de Laurie, à travers la décoration chic et réussie, le choix de ce magnifique manoir et du traiteur qui, paraît-il, est un grand chef étoilé.

— Ah, Laurie a vraiment tout déchiré ! s’exclame Maud en comparant son mariage au sien, qu’elle trouve beaucoup plus réussi.

— Dommage qu’on ne se marie pas deux fois, fait Claire, les étoiles plein les yeux. J’ai tout d’un coup plein de nouvelles idées pour un mariage !

C’est là que ça se gâte pour moi. Comme si elles s’étaient donné le mot par télépathie, les filles se retournent toutes vers moi et je sens comme de gros nuages s’agglutiner au-dessus de ma tête.

Un orage se prépare. Il ne manque plus que le tonnerre et les éclairs puis les trombes d’eau qui s’abattraient sur moi.

— Pourquoi ne pas mettre tes idées au profit du futur mariage de Sarah ? demande Vanny, toute fière de sa trouvaille.

— Mais bien sûr ! approuve Claire. Maintenant que Laurie est mariée, il ne reste plus que toi, Sarah.

— Alors, rajoute Vanny, quand comptes-tu nous présenter l’heureux élu ?

Et c’est reparti. N’ayant pas abordé ce sujet avec elles depuis un moment, je savais bien que je n’y échapperais pas ce soir. Mais, au fond, j’avais quand même espéré que le bonheur de Laurie aurait éclipsé cette manie qu’elles ont de me rappeler que je suis toujours célibataire.

— Oh, il se cache quelque part sur terre, dis-je en éludant la question.

Il faut qu’on change de sujet. Et le plus vite sera le mieux.

— Bon, sinon, vous ne trouvez pas qu’il fait un peu froid ici ? La pièce n’est pas très chauffée...

— Tu as froid ? demande Maud. Tu veux que je te prête mon châle ?

— Euh... Non, merci. Ça va aller…

Mais, mon tour de passe-passe ne fonctionne pas.

— Où en étions-nous déjà ? fait Vanny, revenant à la charge. Ah oui, le futur mariage de Sarah. Tu sais, ma poule, il va falloir sérieusement t’activer parce que...

— L’horloge tourne, je termine en lui coupant la parole. Oui, je sais, tu me l’as déjà dit des centaines de fois !

— Enfin, Sarah... Ne le prends pas comme ça, voyons. J’essaie juste de t’aider. Tu sais, le prince charmant ne va pas te tomber du ciel.

— Tu oublies le bel inconnu d’hier ? rappelle Claire. Il semblait tout droit tombé du ciel, lui !

— Sauf qu’elle l’a laissé filer, reprend Vanny. Vraiment, Sarah, il faut que tu fasses un petit effort !

— Quoi, par exemple ? je demande, le ton passablement hargneux, car je commence à perdre patience.

— Eh bien, en sortant un peu plus... En venant plus souvent aux soirées de Franck où il y a toujours des tas de mecs célibataires... Enfin, en te bougeant quoi !

— Mais, je me bouge, figure-toi ! Je sors, je vois du monde… D’ailleurs, j’ai rencontré quelqu’un récemment et ça m’a l’air plutôt bien parti !

Bon, je viens de dire un gros mensonge mais, au point où j’en suis, toute excuse est bonne pour échapper à cette énième conversation – humiliante, au passage – sur mon célibat !

— Ah, voilà une bonne nouvelle ! s’écrie Claire. Je suis contente pour toi. Euh… J’espère juste que ce n’est pas un Marco bis…

Je refrène l’envie de lui jeter un regard assassin. Quoi ? Alors, je ne serais bonne qu’à tomber sur des Marco ?

— Enfin, je dis ça parce qu’il faut vraiment que tu arrêtes les histoires sans lendemain et que tu démarres une relation stable…

— Claire a raison, intervient Vanny. J’étais un peu comme toi, avant. Et puis, j’ai vu la plupart des gens se marier autour de moi et ça m’a mis la pression. Heureusement, j’étais déjà en couple avec Bastien et notre mariage, cet été, n’a été qu’une étape supplémentaire dans notre relation. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il faut du temps pour être sûr d’être tombé sur la bonne personne. Encore faut-il démarrer une relation sérieuse...

— Je rejoins les filles à 100%, ajoute Maud. Ça fait bientôt deux ans que tu as rompu avec Éric... Il serait temps de te remettre avec quelqu’un d’autre. Et pour une relation sérieuse. Les coucheries d’un soir, ce n’est plus de ton âge !

Arghhh ! J’enrage intérieurement, mais je me retiens de leur exploser à la figure. Alors, comme ça, à trente ans, on n’a plus le droit d’avoir des aventures sans lendemain ?

Et puis quoi encore ? Je fais ce que je veux, d’abord ! La mine renfrognée, je commence à me dire que je n’ai aucune envie de m’éterniser ici. Si c’est pour entendre ce genre de réflexions sur leur théorie des trente ans à la con, non, très peu pour moi.

Mais, une fois qu’elles sont lancées, les filles, plus rien ne les arrête !

— Tu devrais prendre nos recommandations au sérieux, poursuit Vanny. Je connais des tas de filles qui étaient comme toi et qui ont laissé passer l’âge fatidique. Résultat, aujourd’hui encore, elles sont toujours à la recherche de leur prince charmant.

À les entendre, il faudrait que je me jette sur le premier venu sous prétexte qu’il ne faut pas finir vieille fille. Quel mal y a-t-il à finir vieille fille, d’abord ?

— Ça me fait penser à cette fille, dit Claire. Tu sais, la copine de lycée de ta sœur…

— Ah oui, Constance ! reprend Vanny. Figurez-vous qu’à trente-sept ans, elle n’est toujours pas casée ! La pauvre… Elle passe de relation en relation sans jamais tomber sur le bon.

Euh, lui viendrait-il à l’idée que cette Constance ne fait peut-être pas exprès de passer de relation en relation ? Et puis, pourquoi faudrait-il qu’elle se marie à tout prix ?

— Oh la la ! fait Maud. Comme je la plains... Sarah, il faut vraiment que tu fasses quelque chose ! On va finir par croire que tu le fais exprès !

Ben, voyons…

— Tu sais que nous sommes là pour toi, dit Claire en me prenant par les épaules. Écoute, la prochaine soirée de Franck a lieu dans deux semaines. Cette fois, plus d’excuses. Tu viendras avec nous !

— Hmm.

Puis elles continuent à parler de leur fichue théorie. Selon elles, être une femme célibataire de plus de trente ans, c’est faire partie de la crème des looseuses. C’est l’expression favorite de Vanny.

— Sarah, tu ne veux quand même pas faire partie de la crème des looseuses, non ?

Elle me pose cette question à chaque fois que la discussion tourne autour de mon célibat. Au début, je m’en fichais un peu de cette expression à la con… J’en rigolais, même ! Mais, je dois avouer qu’elle me laisse de moins en moins de marbre.

Les filles continuent de parler autour de leur théorie absurde sur la crème des looseuses et ne semblent pas se rendre compte que leurs propos sont durs et blessants. Je commence vraiment à en avoir marre et je n’ai qu’une envie : leur hurler mon agacement !

— Quel mal y a-t-il à être célibataire à trente ans, d’abord ?

Les regards interloqués des filles me font réaliser que j’ai réfléchi tout haut. Oups ! Impossible de faire marche arrière, maintenant. Et tout bien réfléchi, ce n’est peut-être pas plus mal. Car ça fait un moment que je meurs d’envie de leur dire le fond de ma pensée. Alors, avec plus d’assurance, j’explose.

— Non, mais c’est vrai ! Il faut arrêter de penser que tout le monde doit être marié à trente ans, au plus tard, et avoir un gosse avant trente-cinq ans ! Tant qu’on y est, pourquoi ne pas dire qu’à cinquante ans, les femmes devraient toutes être ménopausées et les hommes impuissants ?

Les yeux des filles s’agrandissent à mesure que je débite ce flot de paroles, d’un ton énervé. Elles pensent sûrement que je suis en train de péter les plombs, ce qui n’est pas complètement faux ! Peu importe, je décide de ne pas m’arrêter en si bon chemin.

— Et puis, en poursuivant le raisonnement, il faudrait qu’on soit tous morts à soixante-dix ans ? Il y aurait cet article du code de la vie qui dirait : Article 640 – 1, il est obligatoire d’être marié à trente ans sous peine d’une amende de vingt mille euros. Il est également interdit d’avoir son premier bébé au-delà de trente-cinq ans...

Je laisse échapper un soupir agacé avant de poursuivre.

— J’entends déjà les réflexions idiotes du genre : Quoi, tu as cinquante ans et tu n’es toujours pas ménopausée ? Non mais, il y a un souci... Il faut consulter un médecin ! Ou encore : Comment ? Tu es toujours en vie à quatre-vingts ans ? Mais, c’est une aberration ! Ce n’est pas comme ça que les choses doivent se passer !

— Sarah… intervient Maud pour tenter de me calmer, mais je ne lui en laisse pas le temps.

— Bon sang ! Il faut arrêter le délire, les filles ! Je suis toujours célibataire à presque trente ans, et alors ? Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. Non, vraiment pas ! Il y a des tas d’autres choses plus graves dans la vie ! Comme les maladies incurables, les guerres atroces, la famine…

Énorme silence autour de moi. Les filles se dévisagent, incapables de décider laquelle va reprendre la parole en premier. Finalement, Claire se lance.

— Oh, Sarah… Je ne pensais pas que ça t’affectait autant… Je suis désolée, ma chérie. C’était juste pour rigoler… Cette histoire de crème des looseuses, c’est des conneries, tu sais !

Là, c’est au tour de Vanny de s’agacer.

— Comment ça, des conneries ?

— Bien sûr que c’est des conneries ! répète Claire. C’est Sarah qui a raison. Après tout, quel mal y a-t-il à être célibataire et à le rester à vie ?

— Ah oui ? Dans ce cas, tu devrais divorcer pour redevenir célibataire, alors !

Oh la la ! À présent, l’ambiance est électrique entre nous et je regrette de m’être emportée. Car, après toutes ces années d’amitié, nous ne devrions plus nous disputer. Ça devrait être interdit dans le code de la vie, article 736, alinéa 25.

Notre vive discussion nous vaut des regards curieux de part et d’autre. Il ne manquerait plus que Laurie s’en rende compte ! Et, comme il est hors de question de lui gâcher la fête, je décide de prendre sur moi pour tenter de détendre l’atmosphère.

— Bon… Et si nous changions de sujet, les filles ? C’est ridicule de nous énerver pour si peu… Et puis, nous sommes au mariage de Laurie et le moment ne se prête absolument pas à ce genre de… débat.

— Sarah a raison, intervient Maud. Reparlons donc de tout ceci une autre fois !

Mais, mon agacement de tout à l’heure a jeté un froid et la conversation a du mal à redémarrer. Alors, je lance Claire sur un sujet qui la passionne : la décoration d’intérieur. De son œil d’experte, elle sillonne la salle et nous livre des informations sur tels ou tels tissus ou bois utilisés pour la décoration. Puis, Maud attire notre attention sur les serveurs qui viennent de poser de nouvelles mignardises sur les grandes tables.

Quelques instants plus tard, les filles recommencent à grignoter et laissent tomber le sujet de mon célibat au profit de commentaires sur les délicieuses entrées concoctées par le traiteur étoilé.

C’est le moment que je choisis pour m’éclipser. Prétextant une envie pressante, je gagne rapidement les toilettes pour m’enfermer dans l’une d’elles. Là, j’abaisse l’abattant avant de m’asseoir dessus en soufflant bruyamment.

En temps normal, j’adore mes amies. Mais là, elles ont poussé le bouchon un peu trop loin ! En repensant à notre discussion, je réalise à quel point nous nous sommes éloignées ces dernières années. Elles, mariées, désirant des enfants et propriétaires de leur logement ; moi, locataire, toujours célibataire et à mille lieues de fonder une famille. Nous n’avons tout simplement plus la même vision de la vie, des priorités.

Pourtant, même si j’ai envie de m’en foutre de leur théorie des trente ans à la con, une partie de moi a été ébranlée par leurs paroles. Alors, sans que je puisse m’en empêcher, la tristesse que j’ai refoulée à la mairie quelques heures plus tôt revient à la charge.

Je sens que les larmes affluent à mes yeux, menaçant de ruiner mon mascara cils-de-fée et mon fond de teint ultra-couvrant-anéantisseur-d’imperfections, et je m’efforce de les retenir. Si je pleure maintenant, je risque de penser à tout ce qui ne va pas dans ma vie et il sera difficile de sécher mes larmes. Alors, j’essaie de penser à quelque chose de gai, mais je n’y arrive pas.

C’est là qu’une petite voix insidieuse chantonne dans ma tête : tu vas finir vieille fille-euh, tu n’aurais pas dû quitter Eric-euh. Je lève les yeux au ciel. Non, je n’ai vraiment pas besoin que ma conscience s’y mette aussi. Veille peau ! je lance, comme pour lui répondre.

Mais, malgré moi, mon cerveau dirige mes pensées vers une période de ma vie à laquelle je ne pense jamais, pour éviter de me demander si j’ai fait les bons choix. Et, comme je n’en suis pas convaincue, ça me fout toujours un sacré coup au moral.

Très vite, les souvenirs remontent à la surface et je revois Éric, mon ex, notre relation qui a duré plus de trois ans, son désir d’avoir des enfants, ma réticence à en avoir car je ne me voyais pas maman à vingt-six ans. J’avais envie de profiter de la vie. Et puis, nous étions si jeunes, nous avions le temps devant nous.

Mais, Éric ne partageait pas cet avis et, comme notre relation commençait à battre de l’aile, j’ai finalement pris la décision d’y mettre fin. Il était dévasté et a fait un truc complètement fou, aux antipodes de sa personnalité : partir s’installer en Nouvelle-Calédonie, du jour au lendemain. Et depuis, je n’ai pas eu de ses nouvelles. Ou plutôt, j’ai soigneusement évité d’en avoir.

J’ai fait le deuil de notre histoire relativement vite. La pression était rude chez Sunshine Marquay et si je voulais progresser, il ne fallait rien lâcher. Et puis, deux années ont passé, émaillées par quelques histoires sans lendemain et me voilà aujourd’hui, à l’orée de mes trente ans, seule, triste, malheureuse.

La mélancolie emplit ma tête et se diffuse dans mon corps tout entier. Je me sens aussi mollassonne que des marshmallows sur la langue. J’essaie de tourner cela à la dérision, mais les larmes qui me picotent les yeux n’y ont pas vu que du feu.

Non, elles m’ont percée à jour, mes larmes. Elles savent que j’essaie de leur tendre un piège, de les empêcher de couler, mais elles sont plus fortes. Elles ont décidé que je ne les aurai pas. Pas une fois de plus !

Ce refrain de la fille qui a plein de raisons d’être malheureuse, mais qui tient bon, elles l’ont entendu des centaines de fois. Alors cette fois-ci, elles ont décidé de couler sur mes joues.

Abondantes, chaudes, pressées ! Elles coulent à n’en plus finir, comme si c’était leur dernière chance de voir le monde, avant que le piège ne soit à nouveau tendu et qu’elles croupissent au fond de mes yeux. Je pleure, je pleure sans pouvoir m’arrêter.

Ça ne me ressemble pas de pleurer autant, mais c’est plus fort que moi. J’ai tellement retenu mes larmes que je n’arrive plus à les freiner. Un bon moment plus tard, la sonnerie de mon téléphone me ramène à la réalité. C’est Claire. Elle doit se demander où je suis.

Je laisse échapper un long soupir avant de relever la tête. J’étais censée ne rester dans les toilettes que quelques minutes, histoire de me remettre les idées en ordre et retourner auprès des filles, à nouveau pleine d’assurance et souriante. Mais, ça fait déjà un bon quart d’heure que j’y suis et je n’ai aucune envie d’en sortir.

J’ai envie de disparaître sur-le-champ – Mince ! Ailes de fées, j’ai encore besoin de vous ! – et me retrouver sous ma couette, avec une boîte pleine de marshmallows à la fraise et des beignets aux pommes.

Alors, je visualise mon lit, ma couette, la boîte de marshmallows, et je décide que ce sera ma motivation pour tenir le reste de la soirée. Oui, je n’ai qu’à penser à cette nuit et au moment où je pourrai enfin plonger dans mon lit. Plus que cinq ou six heures à attendre !

Bon, il faut que j’y retourne et que j’essaie de rester de bonne humeur, malgré tout. J’éponge mon visage et rafraichis mon maquillage, avant de quitter les toilettes.

Mais, à peine ai-je fait deux pas que je tombe sur Claire.

— Sarah ! Mais, où étais-tu passée ? Je t’ai cherchée partout !

— Je… J’étais aux toilettes, dis-je, évitant soigneusement son regard. Bon, on retourne dans la salle ?

Je tente de mettre de l’entrain dans ma voix, mais Claire n’est pas dupe. Rien d’étonnant, d’ailleurs. Elle me connaît comme sa poche.

— Qu’est-ce qui ne va pas, ma poule ? Oh, non ! s’écrie-t-elle. Tes yeux sont tous rouges… Tu as pleuré ?

Comme ces traîtresses de larmes affluent à nouveau à mes yeux, Claire me prend dans ses bras et tente de me consoler.

— Oh, non, ma belle… Ne pleure pas… Chuttt… Là, là… Ça va aller…

Des personnes sortent des toilettes et elle m’entraîne à l’écart. Nous avisons une porte qui mène à l’extérieur, où nous prenons place sur la marche la plus haute d’un escalier qui donne sur la pelouse du manoir.

— Ne me dis pas que c’est notre discussion de tout à l’heure qui t’a mise dans cet état ? m’interroge-t-elle, une fois que je suis calmée.

— Je crois que j’ai la frousse, Claire. La frousse de faire partie de cette fichue crème des looseuses…

— Rhoo, mais c’est des foutaises tout ça ! Écoute, ma belle… Ce n’est pas grave si tu es toujours célibataire à trente ans. Moi, je m’en tape ! L’important, c’est que tu sois heureuse…

— Oui, mais en attendant, je ne le suis pas !

Je me mouche bruyamment.

— Tu penses que je vais finir toute seule, Claire ? Comme cette Constance ?

— Mais non ! Ne dis pas de sottises ! Je parie toutes mes économies que tu vas rencontrer un homme charmant, dont tu vas tomber follement amoureuse et qui te rendra heureuse ! Tu ne dois pas baisser les bras !

Je soupire en épongeant mes yeux. Claire a peut-être raison.

— En tout cas, reprend-elle, une chose est sûre, ce n’est pas dans cet état que tu risques de séduire le prince charmant !

Je la fusille gentiment du regard et elle rigole doucement.

— Allez, sèche tes larmes, ma belle. Je reparlerai aux filles. Plus personne ne t’embêtera avec cette histoire de crème des looseuses ! Mais, promets-moi une chose…

— Quoi ?

— Tu viens avec nous au prochain afterwork ?

— Hmm.

Nous restons dehors encore un moment, et assises là, côte à côte dans les escaliers, Claire me passant la main dans le dos pour me réconforter, je me rappelle nos souvenirs du lycée, nos premiers chagrins d’amour.

Bientôt, mes yeux sont définitivement secs. Finie la fête des pleurs ! Mes larmes en ont eu pour leur compte et battent en retraite, la tête haute, le regard fier.

Lorsque nous retournons dans la salle, le dîner est sur le point d’être servi et les invités commencent à s’installer autour des tables. Je passe le reste de la soirée dans un état second, partagée entre l’envie de pleurer et la nécessité de garder un sourire de façade aux lèvres.

Après le dîner, les mariés ouvrent le bal sur Time of my life de Bill Medley et Jennifer Barnes. Puis, tandis que le rythme musical monte peu à peu en puissance sur des chansons pop, la piste de danse est prise d’assaut par les invités. Les filles ne se font pas prier pour en faire de même et je me prête au jeu le temps de quelques chansons.

Puis, prétextant avoir mal aux pieds dans mes escarpins à talons hauts, je me faufile dehors, non sans m’être retournée plusieurs fois pour ne pas me faire prendre. L’air frais me fouette le visage et un vent fort menace de ruiner ma coiffure. J’appelle un taxi, qui m’annonce être là dans un quart d’heure, puis je retourne patienter à l’intérieur.

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