Dans la peau d'Audie

Cherifa Tabiou · Chapitre 22 sur 24

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Dans la peau d'Audie

Chapitre 20

20

 

 

Avril

Trois semaines plus tard

Je pianote sur mon ordinateur lorsque Gwladys m’interpelle.

— Sarah, M. Mensah est arrivé.

— OK, j’arrive !

Quelques semaines plus tôt, lorsque j’ai appelé Gwladys pour prendre de ses nouvelles, elle m’a annoncé qu’elle avait démissionné de Sunshine Marquay, lassée par les manigances d’Alice et les sautes d’humeur d’Isabelle.

Comme elle finissait son préavis et qu’elle n’avait toujours pas de proposition d’emploi intéressante, je lui ai proposé de se joindre à moi pour développer Glam Press, ce qu’elle a aussitôt accepté.

Grâce à l’aide de nos amis et contacts professionnels, Glam Press compte désormais cinq petits clients. Certes, ils n’ont pas l’envergure de Blue Hands ni même celle des clients de Sunshine Marquay, mais pour démarrer, j’ai privilégié un portefeuille de clients modestes plutôt que de m’attaquer à des géants.

Et cette stratégie a plutôt bien fonctionné ! Très vite, j’ai eu besoin de locaux pour y accueillir mes clients et faire des réunions avec des fournisseurs et potentiels partenaires. J’ai donc loué des bureaux dans un espace de coworking à Asnières.

Je finalise le paragraphe du communiqué de presse que j’étais en train de rédiger puis, en levant la tête, mon regard est happé par la petite figurine posée sur mon bureau.

Je ne saurais dire combien de fois par jour mes yeux se posent sur cette magnifique fée noire, aux ailes de soie et à l’afro puff volumineux, vêtue d’une robe en dentelle jaune et verte comme celle de la princesse Tiana.

Je la prends dans mes mains et je me rappelle ce soir de mars, où je l’ai découverte dans le petit paquet gris que m’a offert Alexander pour mon anniversaire.

Depuis le soir où je l’ai revu à la soirée d’inauguration des nouveaux bureaux d’Artemis, il ne se passe pas un jour sans que je me demande s’il lui arrive encore de penser à moi. À ce que nous aurions pu être, s’il n’y avait pas eu cette fichue histoire manigancée par M. Laval.

Bon sang, qu’est-ce qu’il me manque ! Je voudrais l’appeler. Lui proposer d’aller boire un verre, comme de bons amis. Mais, comme à chaque fois que cette idée m’effleure l’esprit, je la chasse aussitôt. S’il a vraiment envie de me revoir, il saura où me trouver.

Et pourquoi chercherait-il à te revoir ? Aurais-tu oublié que tu l’as envoyé bouler, ce soir-là, quand il t’a proposé de te ramener chez toi ? me reproche ma conscience de son insupportable voix haut perchée. Je laisse échapper un soupir las. Bien sûr. Il n’y a vraiment aucune raison pour qu’il essaie de me revoir.

Je lisse les plis de ma jupe et j’attrape mon ordinateur. Dans la salle de réunion, je retrouve Gwladys en compagnie de M. Mensah, le directeur d’une maison d’édition, qui nous a sollicités pour la promotion des ouvrages de ses auteurs.

J’anime la première partie de la réunion puis je laisse la main à Gwladys qui lui présente le projet que nous avons imaginé pour la campagne de presse d’un nouveau roman, à paraître en septembre.

À l’heure du déjeuner, Gwladys et moi avalons un sandwich à la hâte, avant de plancher sur l’analyse des propositions de dossiers de presse que notre graphiste nous a adressées.

Nous sommes en plein brainstorming lorsque mon téléphone vibre sur la table. Le numéro qui s’affiche est masqué alors je décide de ne pas décrocher. Ça doit encore être un de ces opérateurs de box internet qui cherche à me convaincre de m’abonner chez eux ! Tant pis, ils n’ont qu’à me laisser un message.

Peu de temps après, c’est au tour de la ligne téléphonique dédiée à Glam Press de sonner.

— Glam Press, bonjour ! fait Gwladys en décrochant. Euh… Oui, c’est bien ici. Ah… D’accord. Un instant, je vous prie. Je vais voir si elle est disponible.

Elle met l’appel en attente et me regarde avec de gros yeux, tandis qu’une moue espiègle apparaît sur son visage.

— C’est pour toi, me dit-elle. Un certain… Alexander Ankrah.

Mon cœur bondit dans ma poitrine, mais je tente de ne rien laisser paraître de mon trouble.

— Que… Que veut-il ?

— Te parler, pardi ! Il n’arrive pas à te joindre sur ton portable. Apparemment, il essaie de t’appeler depuis plusieurs jours…

Zut, j’ai vu des appels manqués ces derniers jours, mais je n’ai pas cherché à écouter les messages vocaux, persuadée qu’il s’agissait de démarcheurs. Soudain, alors que j’espérais un appel de sa part depuis plusieurs semaines, je me demande si c’est vraiment une bonne idée de renouer le contact avec lui.

En fait, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est de me bercer d’illusions. Que ferais-je si notre histoire reprenait, mais que finalement elle devait à nouveau s’arrêter ? Ah la la ! Et voilà qu’elle recommence à faire des plans sur la comète ! Non, mais quelle cruche !

— Hé oh ! m’interpelle Gwladys. Tu prends l’appel, oui ou non ?

Comme je n’arrive pas à me décider, elle fronce les sourcils.

— Attends… Alexander Ankrah ? Je me trompe ou c’est le nom du PDG de Blue Hands ?

Je hoche la tête pour acquiescer et ses yeux s’arrondissent à nouveau.

— Qu’est-ce que je fais ? Je lui demande de rappeler plus tard ?

— Hmm. Fais donc ça…

J’écoute d’une oreille distraite le discours gêné de Gwladys.

— Euh, M. Ankrah ? Je suis désolée, mais Mlle Assouma est déjà en ligne. Une réunion avec un client. Essayez de la rappeler vers… (Elle m’interroge du regard avant de poursuivre) dix-sept heures ? Très bien… OK… Je lui dirai. Bonne journée ! Au revoir !

Elle raccroche et me dévisage, l’air interrogateur.

— Tu n’aurais pas quelque chose à me dire par hasard ?

— Comme quoi ?

— Pourquoi refuses-tu de prendre les appels du PDG de Blue Hands ? D’ailleurs, tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi tu as mis fin à ta collaboration avec Blue Hands… Cela aurait-il un rapport avec ce M. Ankrah ?

Je baisse les yeux, bien résolue à ne pas lui répondre.

— Arrête de poser toutes ces questions et reprenons le travail, veux-tu ? Il nous reste encore toutes ces maquettes à analyser !

Je coince mon critérium entre les lèvres et en levant la tête, le sourire amusé qui étire ses lèvres ne m’échappe pas.

— Quoi ? je demande, l’air faussement agacé.

— Rien, rien ! se défend-elle en souriant toujours. Puisque tu ne veux rien me dire, je n’insiste pas ! Mais… Et s’il rappelle vraiment à dix-sept heures ?

— Je serai déjà partie, de toute façon ! J’ai un rendez-vous… Tu n’auras qu’à lui dire de réessayer sur mon portable. Sans cacher son numéro cette fois-ci ! Je ne réponds jamais aux appels masqués !

Gwladys soupire avant de se remettre au travail. Puis, juste au moment où je pense être tirée d’affaire, elle ajoute :

— Au fait, il m’a demandé de te transmettre un message…

— Ah oui ?

— Il te donne rendez-vous ce soir, à 19h, au restaurant « où tout a commencé »…

Les battements de mon cœur s’accélèrent instantanément et une onde d’excitation irradie mon corps. Gwladys ne semble pas être dupe de mon trouble.

— Alors, es-tu toujours sûre de ne rien vouloir me dire ?

Le soir, je rejoins les filles, vers dix-huit heures, chez Claire pour son baby shower. Eh oui, elle est maintenant à plus de sept mois de grossesse et le bébé ne va plus tarder à pointer le bout de son nez.

C’est Vanny qui vient m’ouvrir et je ne peux m’empêcher de sourire devant le ventre rebondi qu’elle arbore également, à bientôt cinq mois de grossesse.

— Salut, ma belle !

— Ah, te voilà ! s’écrie-t-elle en m’embrassant. Nous n’attendions plus que toi !

Je la suis jusqu’au salon, décoré pour l’occasion avec de gros ballons roses et blancs, des peluches, guirlandes et pompons en papier, et où Maud, Claire et Laurie sont installées autour d’une table garnie de boissons, de plateaux de cupcakes, tartelettes et cakes sucrés ou salés en tous genres.

Plus loin, sur une autre table plus grande, trône un présentoir avec une énorme pièce montée de macarons roses et blancs et des assiettes de bonbons de textures différentes.

Des banderoles rose flashy donnent le ton avec les inscriptions de circonstance :

Baby Emma is almost here !

Bébé sera là dans… 6 semaines !

Keep calm : Claire is finally having a baby !

Un ordinateur diffuse de la musique et lorsque le célèbre Baby Love de Diana Ross se fait entendre, Laurie improvise une petite danse en s’époumonant, sous les applaudissements et les rires des filles.

Je ne tarde pas à me joindre à leur entrain, une fois mes affaires posées dans un fauteuil. Finalement, nous finissons toutes par nous lever et à fredonner « baby love, my baby love, I need you ooh, how I need you… ».

L’immense ventre de Claire l’empêche de faire ses pitreries habituelles et elle doit rapidement se résoudre à regagner le canapé.

— Pfiou, souffle-t-elle en se laissant choir. Ce bébé pèse de plus en plus lourd ! Vivement que je l’aie enfin dans mes bras.

— Patience, lui dis-je, tu la verras très bientôt !

— Je reste persuadée que tu regretteras la période où elle était encore dans ton ventre ! fait Maud.

— Ah non ! s’exclame Claire. Je ne risque pas de le regretter… J’ai si hâte de retrouver une forme normale !

— Et moi j’ai hâte d’en être au même point que toi ! renchérit Vanny.

— Bon, croisez les doigts pour moi les filles ! fait Laurie. Nous sommes en plein essais bébé et si la graine germe, Charles et moi, nous espérons que ce sera un garçon !

— Wow ! Ce serait cool ! s’écrie Vanny. Comme ça, mon bébé ne sera pas le seul garçon de la bande.

— Ah, mais n’oublie pas qu’il reste aussi Sarah ! intervient Maud. Lorsqu’elle aura rencontré l’homme de sa vie, qui sait si elle aura un garçon ou une fille. Suspens, suspens !

Euh… Au secours ! Ne pourraient-elles pas faire comme si je n’étais pas là ? Heureusement, Claire vole à mon secours.

— Et toi, Maud ? Tu n’envisages pas de faire un deuxième ?

— Euh… Si, mais Issa veut attendre encore un peu. Il trouve que Manon est encore trop petite… Si ça ne tenait qu’à moi, le deuxième serait déjà en route !

— Bon, ce n’est pas tout mais il y a une petite gourmande là-dedans ! reprend Claire en désignant son ventre. Et je crois qu’il est l’heure pour elle de manger… Et si nous commencions la dégustation ? Maud m’a aidée à vous concocter ces délicieuses tartes. Vous allez vous régaler !

Tandis que les filles commencent à remplir leurs assiettes de tartes, cakes et cupcakes, je tire Claire sur le côté.

— Merci, ma belle, dis-je en lui faisant un clin d’œil complice.

— Mais de rien, ma chérie ! Au fait, des nouvelles de qui-tu-sais ?

— Non… dis-je tandis que ma conscience me traite de sale menteuse.

Nous rejoignons les filles pour manger et après les premières bouchées, nous nous extasions à tour de rôle sur la saveur de telle ou telle tartelette. Une bonne heure plus tard, nous sommes affalées sur les canapés, incapables d’avaler le moindre cake supplémentaire.

— Mais, vous avez à peine goûté à la pièce montée ! s’offusque Claire. Allez, qui veut encore des macarons ?

Nous nous jetons des coups d’œil furtifs avant de pouffer de rire.

— Vraiment, Claire, tu ne penses pas que tu as un peu forcé sur la quantité ? je demande.

— Sarah a raison, dit Laurie. Il y a dix fois trop de trucs à manger et j’ai déjà beaucoup exagéré… Regarde, je peux à peine respirer dans mon jean… Attends, je vais même desserrer ma ceinture !

— Petites joueuses va ! fait Claire. Et toi, Vanny ? Tu prendrais bien une dernière assiette de macarons ?

— Euh… Non, merci ! Peut-être tout à l’heure.

— Prenons une petite pause, suggère Maud. Mais, dis-nous, as-tu déjà bouclé ta valise pour la maternité ?

Pendant que Claire nous raconte ses péripéties pour trouver les affaires demandées par la clinique où elle doit accoucher, j’entends mon téléphone vibrer dans mon sac.

Je m’excuse auprès des filles pour aller le prendre. Le numéro qui s’affiche sur l’écran est masqué, mais je n’ai aucun doute sur l’identité de l’appelant.

J’hésite un court instant, mais je me décide finalement à prendre l’appel et je m’éloigne dans l’entrée, pour pouvoir parler à l’abri des oreilles indiscrètes de mes copines.

— Allô ?

— Sarah ? fait la voix rauque d’Alexander. Wow… Enfin, j’arrive à te parler !

— Désolée, j’ai vu des appels en absence ces derniers jours, mais je ne savais pas que c’était toi… Et comme je n’ai pas eu le temps d’écouter mes messages…

— Tu n’as pas eu le temps ou plutôt, tu n’as pas pris le temps ?

Comme je garde le silence, il poursuit.

— Peu importe. Il est plus de dix-neuf heures et tu n’es pas venue au restaurant… Ta collaboratrice ne t’a pas transmis mon message ?

— Si, mais… J’avais déjà quelque chose de prévu ce soir.

Alexander garde un bref silence avant de poursuivre.

— Je sais que tu m’en veux encore pour ce qui s’est passé. Et je peux le comprendre. J’ai vraiment été idiot. Mais, maintenant, il est temps de faire table rase de tout ça. Recommençons sur de nouvelles bases, veux-tu ? (Comme je ne réponds pas, il continue.) Où es-tu ? Chez toi ?

— Non… Je suis chez Claire. Elle a organisé une soirée pour son baby shower.

— OK. J’enverrai Bruno te chercher, tout à l’heure.

— Non, Alexander, pas la peine d’envoyer Bruno…

Envoyer Bruno me chercher ? Et puis quoi encore ! Avoue que ça te flatte ! lâche ma conscience, plus peste que jamais. Mais, Alexander fait mine de ne pas avoir entendu.

— Il attendra que tu finisses et… il t’emmènera à l’Atelier.

— Non !

Les conversations s’arrêtent au salon et je me rends compte, un peu tard, que j’ai crié.

— Non, je reprends à voix basse. Écoute, je ne peux pas te parler longtemps, car les filles m’attendent...

— Ne raccroche pas, Sarah, demande-t-il d’une voix lasse.

Je sens un truc inhabituel dans sa voix puis un silence gêné s’installe entre nous. Il y a tellement de choses que j’aimerais lui dire et pourtant je lutte de toutes mes forces. Sa voix rauque me sort finalement de ma torpeur.

— Te rappelles-tu notre week-end, dans ce château, à Reims ?

Comment pourrais-je l’oublier ? Très souvent, je me remémore, non sans douleur, chacun des instants heureux que nous avons passés dans ce cadre idyllique, quelques jours avant l’affaire.

— Nous venions de regagner notre chambre, continue-t-il, après avoir profité du spa et… Je t’ai dit que ça faisait des années que je ne m’étais pas senti aussi heureux, aussi vivant… Tu t’en souviens ?

— Oui, je réponds, en me rappelant aussi du bonheur qui m’avait submergée de lui faire cet effet-là.

— Sur le coup, je n’ai pas moi-même saisi le sens de cette confidence, mais je suis retourné au château, le week-end dernier, pour me ressourcer et… Plus rien n’était pareil sans toi. C’est là que j’ai compris à quel point j’avais été idiot. Je n’aurais pas dû t’éloigner de moi et surtout, j’aurais dû te rappeler plus tôt.

— Alors, pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

— Parce que je n’étais pas honnête avec moi-même. Si je l’avais été, j’aurais réalisé qu’avec toi, ma vie avait retrouvé du sens ; que notre histoire était la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée depuis des années. Depuis mon divorce, je ne vivais plus que pour mon travail et mes parents. Il n’y avait plus de place dans ma vie pour une femme et… La peur de m’engager m’aveuglait tellement que je me suis convaincu que finalement, c’était mieux que tout soit fini entre nous.

Les confidences d’Alexander agissent sur mon cœur meurtri comme un baume réparateur instantané et, tandis qu’une vive émotion s’empare de moi, je sens céder les barrières intérieures que j’ai érigées ces dernières semaines. Un nouveau silence s’installe et j’entends des grésillements sur la ligne.

— Je rentre dans un tunnel, m’annonce-t-il, tu m’entends toujours ?

— Oui.

— C’est toi qui avais raison, Sarah.

— À quel sujet ?

— Quand tu m’as dit un jour qu’il n’y avait pas de questions à se poser, que nous devions nous laisser porter par la vie, tout simplement ! Et tu avais ajouté un célèbre adage : « que sera, sera ! ».

Je laisse échapper un petit sourire. Je me souviens très bien de cette conversation et le fait qu’il s’en rappelle également me touche énormément. Cela voudrait-il dire qu’il veut donner une deuxième chance à notre histoire ?

Mais bien sûr ! s’écrie ma conscience, dans tous ses états. Bien sûr que c’est ce que ça veut dire ! J’ai envie de lui avouer qu’il m’a aussi manqué, que je n’ai pas arrêté de penser à lui, que je…

— Il faut que… reprend-il et sa voix se perd dans les grésillements de la ligne.

— Allô ? Alexander ?

— … (De nouveaux grésillements se font entendre).

Je soupire avant de me résigner à mettre fin à l’appel, mais je décide de le rappeler aussitôt. Il faut que j’en aie le cœur net ! Je lance plusieurs fois l’appel, mais sa ligne est inaccessible. Je me résous finalement à patienter quelques instants avant de rappeler.

Lorsque je reviens au salon, les filles m’accueillent avec des mines de conspiratrices.

— Qui était-ce ? demande Laurie, un sourire amusé aux lèvres.

— Oh, un vieil ami… je réponds en balayant l’air de la main.

— Hmm, et que voulait ce vieil ami ? insiste Vanny en me jetant un regard inquisiteur.

Zut, la dernière chose dont j’ai envie, c’est d’un interrogatoire de mes chères copines. Car, lorsqu’elles s’y mettent, difficile d’en sortir sans avoir lâché le morceau. Or, je suis encore troublée par ma conversation avec Alexander et je n’ai qu’une envie, le rappeler pour avoir le fin mot de l’histoire.

Pourtant, je sens bien qu’une petite part de moi continue de lutter contre l’attirance que je ressens pour lui. Mes blessures sont désormais guéries, est-ce bien utile de risquer de les raviver ?

Rhoo ! Si tu continues à lutter ainsi, tu vas vraiment finir vieille fille ! me menace ma conscience, ce qui me fait lever les yeux au ciel. Tout de suite les grands mots. C’est juste que… notre histoire avait si bien commencé et puis nous avons dû rompre à cause de ce malentendu.

Peut-être était-ce un signe du destin ? Peut-être qu’Alexander et moi ne sommes-nous tout simplement pas faits pour être ensemble ? Si tel était le cas, pourquoi chercher à forcer le destin ? Parce que tu l’aimes, pardi !

Pendant que j’essaie de refréner l’ardente curiosité des filles, Vanny interpelle Claire qui revient des toilettes.

— Viens donc te joindre à nous pour tirer les vers du nez de Sarah ! fait-elle. Elle refuse de nous dévoiler l’identité du vieil ami avec qui elle chuchotait au téléphone et en fait tout un mystère !

— Ah oui ? s’exclame Claire. Voyons, Sarah ! Trêve de cachoteries… De qui s’agit-il ?

Ah non ! Elle ne va pas s’y mettre elle aussi. J’ai bien le droit d’avoir des secrets, tout de même. Claire se frotte le menton et une lueur étrange s’allume dans ses yeux.

— Tout bien réfléchi, je crois bien savoir de qui il s’agit !

Je lui jette un regard perplexe. À quoi joue-t-elle, bon sang ?

— Son prénom ne commencerait-il pas par un A ?

Mes yeux s’arrondissent et lui lancent des éclairs. Les filles se trémoussent sur leurs sièges et sont suspendues aux lèvres de Claire.

— Ah, tes yeux te trahissent ! décrète cette dernière. Je sens que je brûle alors je continue… Serait-il l’heureux propriétaire d’un véhicule de luxe ? Hmm… Voyons… Ne serait-ce pas une Bentley Mulsanne ?

Là, tous les visages convergent vers moi.

— Ooh ! s’exclame Maud surexcitée. Mais, moi aussi je sais qui c’est !

— Mais oui ! ajoute Laurie. Comment s’appelait-il déjà, le client super beau de Sarah, qui est allé la voir le jour de son anniversaire à Lamorlaye ?

— Alexander ! s’écrie Vanny, toute fière.

— Bah alors, reprend Claire, et moi qui croyais que tu n’avais pas eu de ses nouvelles récemment ?

— Alors ? demande Vanny. Vous vous êtes remis ensemble, c’est ça ? Yes ! Je te l’avais dit que c’était ton prince charmant !

Et voilà. Qu’est-ce que je vous disais ? Impossible de résister, face à mes furies d’amies, quand elles sont décidées à savoir quelque chose ! Le jour de mon anniversaire, après le départ d’Alexander, j’ai dû tout leur raconter, depuis notre deuxième rencontre dans les locaux de Blue Hands jusqu’à notre rupture quelques semaines plus tôt.

Claire en tête, elles ont tout fait pour me convaincre de me remettre avec lui et je leur ai promis d’y réfléchir. Sauf que je n’ai pas pris l’initiative de rappeler Alexander et lui non plus ne m’a pas rappelée. Du moins, jusqu’à aujourd’hui.

— Hé ! Pas de conclusions hâtives, les filles ! dis-je pour calmer les esprits. Bon, OK, je l’avoue. C’est bien Alexander qui m’a appelée. Mais non, nous ne nous sommes pas remis ensemble.

— En es-tu sûre ? demande Claire, d’un air espiègle. Alors, pourquoi es-tu si troublée à la simple évocation de son nom ?

— Ah, ah ! Nous te connaissons si bien, Sarah ! s’écrie Laurie. Alors, hors de question que tu nous tiennes à nouveau à l’écart de cette histoire !

— Vas-tu enfin nous dire ce que voulait Alexander ? s’enquiert Maud.

Je laisse échapper un petit sourire avant de me frayer une petite place entre Laurie et Maud sur le canapé. Et, sur un coup de tête, je décide de tout leur dire. Après tout, à quoi bon entretenir le mystère ? Il faudra bien que je leur raconte tout, alors autant le faire maintenant. Et puis, peut-être que ça m’aidera à mettre un peu d’ordre dans mes idées.

Lorsque j’ai fini mon récit, les filles me dévisagent d’un air déterminé.

— Tu vas tout de suite prendre tes affaires et courir le retrouver ! décrète Claire.

— Mais… je proteste, avant de réaliser aussitôt qu’elle est très sérieuse.

— Il n’y a pas de mais qui tienne ! poursuit-elle. Non mais, tu te rends compte ? Ça fait des semaines que tu attends qu’il revienne vers toi et lorsqu’il le fait, tu ne trouves rien de mieux à dire que « je suis occupée, je suis au baby shower de Claire » ? Mais, moi je serai là tout le temps, ma poule ! Et puis, tu as déjà passé du temps avec moi ce soir, alors, maintenant, je te libère ! Allez ! Cours, vole vers ton Alexander !

— Claire a raison ! enchaîne Maud. Alexander et toi avez besoin de discuter, alors autant battre le fer quand il est chaud !

— Je… Je ne sais pas… Vous avez peut-être raison… je bredouille, le regard vague.

— Bien sûr que nous avons raison ! Nous avons toujours raison ! s’exclame Vanny.

Elle se dirige vers mes affaires et me ramène mon sac et ma veste.

— Allez, il n’y a plus une minute à perdre ! ajoute-t-elle, arborant une mine espiègle.

— Mais… Je ne sais même pas où il est ! dis-je encore.

— Ce n’est pas grave ! dit Laurie. Tu l’appelleras en chemin !

De l’audace, Sarah ! De l’audace ! La voix familière et pleine d’assurance de ma conscience me fait l’effet d’un électrochoc et je réalise combien la crainte d’être rejetée par Alexander me maintenait dans l’attentisme alors que je devrais plutôt foncer et prendre le taureau par les cornes.

Ouiiiii ! jubile ma conscience. C’est ça qu’il faut faire ! C’est ce que ferait l’audacieuse Audie !

D’un bond, je me lève du canapé et commence à revêtir ma veste, non sans une certaine fébrilité, animée d’une excitation sans nom.

— Bon… OK, les filles ! Je vais y aller ! Zut… Comme j’ai le trac !

— Respire un bon coup ! dit Claire. Ça ne fait pas du bien qu’aux femmes enceintes, haha !

À présent, je suis sur le pas de la porte et j’embrasse les filles avant de prendre congé.

— Ne réfléchis pas trop, écoute ton cœur ! recommande Maud, alors que j’appuie sur le bouton de l’ascenseur.

— N’oublie pas que s’il t’a rappelée, c’est qu’il tient à toi ! ajoute Laurie.

— Et surtout, n’oublie pas de respirer à fond ! dit Claire juste au moment où les portes de l’ascenseur se referment sur moi et que les filles me font toutes un signe d’encouragement.

Bon, bah… Maintenant que le vin est tiré, il faut le boire ! Je laisse échapper un long soupir, tout en réfléchissant à ce que je dirai à Alexander quand je le verrai.

Bon sang ! Tout ça est tellement dingue. Je n’arrive toujours pas à croire qu’il m’ait appelée, qu’il m’ait dit toutes ces choses sur ce qu’il ressent pour moi et que là, je suis en train de faire un truc complètement fou : aller le retrouver alors que je ne sais même pas où il est !

En sortant de l’ascenseur, je compose son numéro et il décroche dès la première sonnerie.

— Sarah ! J’allais justement te rappeler !

— Tout à l’heure, dis-je en m’immobilisant dans le hall, quand tu disais que… notre histoire était la chose la plus extraordinaire qui te soit arrivée depuis des années… Que toi aussi, tu pensais que nous devions nous laisser porter par la vie… Que voulais-tu dire exactement ?

— Que je suis tombé amoureux de toi, Sarah.

Oh la la ! Oh la la ! s’égosille ma conscience en se faisant de l’air tandis que mon cœur s’affole dans ma poitrine. Je le sens perdre complètement le contrôle au rythme effréné que ses battements viennent de prendre.

— Sans toi, ma vie n’est plus pareille, poursuit Alexander. Je veux que tu me reviennes…

J’ai l’impression de vivre un rêve éveillé et des fourmillements de bonheur inondent mon corps tout entier.

— Que nous reprenions notre histoire là où elle s’est arrêtée, poursuit-il. Que…

Je pousse la porte de l’immeuble.

— Où es-tu, Alex ? je demande en lui coupant la parole.

— Juste devant toi.

Là, je lève la tête et lorsque j’aperçois la Bentley Mulsanne, garée en face de l’immeuble de Claire, j’ai soudain du mal à respirer. La portière arrière s’ouvre et Alexander – mon Alexander – en descend, toujours aussi beau que dans mes souvenirs.

Il tient dans une main le ballotin que je lui ai remis le soir de l’enterrement de vie de jeune fille de Laurie, juste après lui avoir vendu des préservatifs et des mini-doses de lubrifiants à un prix exorbitant !

— Je n’ai pas pu résister à l’envie de te voir, ce soir, continue-t-il à travers le téléphone, alors que je reste immobile, tétanisée par mes émotions. Tu vas peut-être m’en vouloir d’être venu alors que tu m’avais dit que…

Sans prendre le temps d’écouter la fin de sa phrase, je fourre le téléphone dans mon sac avant de m’élancer vers lui en courant. Une surprise furtive s’affiche sur son visage puis il court également vers moi et nous nous retrouvons, l’un en face de l’autre, en plein milieu de la rue, comme deux fous.

— Tu m’as tellement manquée… dit-il en me caressant la joue et je ne peux m’empêcher de fermer les yeux.

Oh, que ses doigts, sa main sur ma peau, m’avaient manqués !

— À moi aussi, tu m’as manqué, dis-je, le souffle court. Je croyais que tu ne ressentais rien pour moi…

— C’est plutôt le contraire. Je suis complètement fou de toi et… C’est ça qui me faisait peur, justement !

— Mais, tu n’as pas à avoir peur. Nous avancerons à notre rythme, selon nos envies…

— Je le sais, maintenant. Le plus important, c’est que nous soyons ensemble.

Il se penche vers moi et m’arrache un doux baiser. Oh, Alexander, mon Alexander. Ses lèvres aussi m’avaient terriblement manquées ! Tandis que notre baiser se prolonge, des sifflements et des cris de joie au-dessus de nos têtes interrompent ce moment de félicité extrême.

En levant la tête, nous apercevons les filles, penchées au-dessus du balcon de Claire, visiblement en proie à une terrible excitation.

— On dirait que nous avons des spectatrices de premier choix, constate Alexander en leur adressant un signe de la main.

— Mes amies sont vraiment incorrigibles ! dis-je en secouant la tête, un sourire dépité aux lèvres.

— Viens, dit-il, nous serons beaucoup mieux dans la voiture.

Je ne me fais pas prier et, après un signe d’au revoir à mes copines qui continuent de siffler et de taper des mains, nous prenons place dans la somptueuse berline.

— Bonjour madame, dit Bruno en souriant. Ravi de vous revoir !

— Le plaisir est partagé, Bruno, je réponds en lui rendant son sourire.

— Où allons-nous, monsieur ? demande-t-il ensuite.

— À l’Atelier ! dis-je aussitôt, sans laisser le temps à Alexander de répondre, ce qui lui arrache un sourire ravageur.

— Bien, madame ! dit Bruno avant de démarrer la voiture.

— Alors, comme ça, nous allons à l’Atelier ? s’enquiert Alexander en s’approchant de moi, une lueur chaude dans les yeux.

— Oui, je réponds, avant de poser mes lèvres sur les siennes, en un court baiser. Il y a des tas de souvenirs qui m’ont hantée ces dernières semaines et… je suis convaincue qu’en allant à l’Atelier, nous pourrons leur redonner vie !

— Alors, si c’est ce à quoi je pense, j’ai bien fait de ramener ceci… dit-il en me montrant le fameux ballotin.

— Je ne savais pas que tu l’avais gardé ! dis-je, réellement surprise. Qu’y a-t-il à l’intérieur ?

— Je crois que tu le sais déjà !

Il s’approche encore plus de moi et nos lèvres s’unissent en un long et prometteur baiser. Pendant que nous roulons vers l’Atelier, et que la puissante voix d’Aretha Franklin chante son célèbre « A natural woman », je me dis qu’à trente ans et presque deux mois, je ne suis peut-être pas mariée mais… je ne fais définitivement pas partie de la crème des looseuses !

Bah oui ! Je vis dans un bel et spacieux appartement, mon activité freelance marche plutôt bien et je ne regrette pas une seule seconde d’avoir eu l’audace de quitter Sunshine Marquay pour me mettre à mon compte. Ce qui me conforte dans l’idée qu’il faut oser dans la vie ! Oser rêver grand, sans s’imposer de limites, et se battre pour faire du rêve une réalité !

Et puis… Je viens de renouer avec l’homme qui fait battre mon cœur à cent à l’heure depuis la seconde où nous nous sommes rencontrés. Alors, décidée à garder un optimisme à toute épreuve, et convaincue que l’avenir devant moi sera brillant et radieux, je pose à nouveau mes lèvres sur celles d’Alexander tout en pensant : « que sera, sera ! ».

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