Dans la peau d'Audie

Cherifa Tabiou · Chapitre 13 sur 24

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Dans la peau d'Audie

Chapitre 11

11

 

 

Décembre

Un mois plus tard

Il fait un froid de canard et il neige à gros flocons sur Londres. Installée à la table d’un restaurant, je suis en compagnie d’Alexander Ankrah et de M. Laval. Nous sommes arrivés ce matin, avec pour objectif de visiter la galerie Blue Hands à Hyde Park, avant de repartir demain.

La semaine dernière, alors que nous étions en réunion, M. Ankrah a évoqué leur prochain déplacement à Londres, afin de rencontrer des partenaires anglais.

— Cela vous intéresserait-il de venir avec nous ? m’a-t-il demandé. Vous pourriez ainsi vous faire une idée de la galerie londonienne.

Bien entendu, je ne me suis pas faite prier ! À présent, nous discutons autour d’un apéritif.

— La proposition que vous avez soumise la semaine dernière est excellente, Sarah, dit M. Ankrah.

— Nos catalogues interactifs méritent encore d’être peaufinés, ajoute M. Laval, mais l’idée de les mentionner dans le prochain dossier de presse est pertinente. Je ne doute pas de l’impact positif que cela aura sur la fréquentation de notre site internet.

— Je savais que ça vous plairait ! J’ai demandé au graphiste de préparer les maquettes du dossier de presse que nous retravaillerons ensemble.

Je me tourne vers M. Ankrah avant de poursuivre.

— Vous aurez les premiers drafts début janvier, je pense.

Le serveur vient prendre nos commandes et pendant que M. Ankrah l’interpelle pour avoir son avis sur les vins, j’ai encore du mal à réaliser ce qui m’arrive. Bon sang ! Il y a encore quelques mois, je n’aurais jamais pensé me trouver là, à Londres, dans un restaurant étoilé, en compagnie du PDG de Blue Hands.

Les événements de ces dernières semaines affluent à ma mémoire. Tout a été si vite ! Après mon départ de Sunshine Marquay, j’ai finalement demandé à écourter mon préavis et Blue Hands m’a proposé un CDD en attendant l’aboutissement de mes démarches pour être freelance.

Très rapidement, j’ai commencé à plancher sur de nouvelles campagnes médiatiques et me suis confrontée à l’exigence colossale de M. Ankrah. Cet homme, incontestablement brillant, dirige son entreprise d’une main de maître et est très impliqué dans la conception des projets, poussant sans cesse ses collaborateurs à ne donner que le meilleur d’eux-mêmes.

Les premiers drafts que j’ai proposés à M. Laval lui ont été soumis, mais ont terminé leur course à la poubelle. Mais, cela m’a permis de me remettre en question et de vraiment peaufiner mes idées avant de les présenter.

En parallèle, ma vie aussi a changé. Il peut se passer tellement de choses en un mois ! Prenons mon salaire par exemple. Grâce à mon super contrat avec Blue Hands, je gagne trois fois plus qu’avant, ce qui va me permettre de quitter mon cagibi pour m’installer dans un appartement plus grand.

Par ailleurs, je goûte au bonheur de travailler pour une entreprise internationale, dans un cadre de travail flexible et tellement plus épanouissant. Et par-dessus tout, je croise très souvent le chemin de M. Ankrah, ce qui n’est pas pour me déplaire, même si mon attirance pour lui ne s’est pas éteinte. Bien au contraire !

Cependant, elle reste tapie, la plupart du temps, au fond de moi. Mon attitude envers lui reste donc très professionnelle et de toute façon, elle ne saurait être autrement, car, bien qu’étant sympathique, c’est un homme assez inaccessible.

Lorsqu’il est convié à certaines de nos réunions avec M. Laval, il lui arrive de plaisanter, car il a beaucoup d’humour, mais très vite, un masque austère et distant reprend possession de son visage.

Mais, il provoque toujours en moi un émoi ravageur. Sa silhouette svelte et musclée, ses sourires séducteurs – malgré lui ? –, son incroyable timbre de voix, son intelligence, son efficacité dans les affaires…

Je suis réellement admirative devant tant de réussite, au fur et à mesure que je me familiarise avec l’empire qu’est Blue Hands. Je lui jette des regards furtifs tandis que j’écoute d’une voix distraite le monologue de M. Laval. La sonnerie d’un téléphone me tire de ma rêverie.

— Alexander. Oui, Delphine. Passez-le-moi… Alexander, j’écoute. Non, hors de question de décaler la livraison. Nous sommes à deux jours de Noël et il faut impérativement que les œuvres parviennent à M. Diaby… Très bien. Jeudi, sans faute, alors ? Parfait !

Passablement contrarié, il met fin à l’appel au moment où le serveur ramène nos plats. Je sais que ce ne sont pas mes affaires, mais, c’est plus fort que moi, je suis intriguée.

— Un souci ? je demande, alors que le serveur s’éloigne.

— Qui n’en est plus un, désormais, formule-t-il brièvement, les sourcils froncés.

Son regard se perd à l’extérieur du restaurant, dans les rues animées de Londres en cette avant-veille de Noël, et j’étouffe un soupir car mes tentatives pour briser la glace entre nous se soldent toutes par un échec.

Après le déjeuner, nous nous rendons à la galerie. Elle est immense, répartie sur quatre niveaux et de nombreux visiteurs sillonnent ses couloirs pour y observer peintures, sculptures, mosaïques et photographies en tous genres.

Nous sommes reçus par le gérant de la galerie, Tony Jenkins, un sexagénaire aux cheveux grisonnants. Après les salutations d’usage, il nous entraîne vers son bureau.

— I’m very pleased to see you Tony, dit M. Ankrah. It’s been quite a long time.

— Well, I wasn’t able to attend the quarterly meeting, last week. You might have heard that Mary is sick.

— Oh, I’m sorry about that. No, I didn’t know. Shame on me…

— No worries, I’m aware of what a busy man you are. But hopefully, she’s doing better now and should get a complete recovery soon. What about your mother ?

Je tends l’oreille, mais le reste de la conversation m’échappe. Les deux hommes semblent bien se connaître. Après une visite de la galerie, nous passons la fin d’après-midi avec Tony, qui nous fait un état des lieux des relations presse de Blue Hands en Angleterre. Puis, vers dix-huit heures, nous quittons la galerie à bord d’un black cab pour rejoindre l’hôtel, un magnifique quatre-étoiles à Kensington.

M. Ankrah dîne à l’extérieur, en compagnie de M. Laval, et m’a recommandé le restaurant de l’hôtel. Quel gentleman ! Et moi qui caressais l’espoir de dîner en leur compagnie. Enfin, surtout la sienne ! Ma chambre est sublime et je m’extasie devant le lit king size en regrettant de devoir y dormir seule. Finalement, comme je n’ai pas envie de descendre au restaurant, je décide de me faire monter un plateau-repas.

Zut ! S’ils ne sont pas là dans exactement cinq minutes, nous risquons de rater notre vol retour pour Paris. Ce matin, après une ultime réunion avec Tony, j’ai regagné l’hôtel, car M. Ankrah et M. Laval avaient une réunion en ville l’après-midi. Aussi, avions-nous convenu de nous rejoindre directement à l’aéroport.

Mais, ça fait déjà une demi-heure que je les attends et aucun signe d’eux. Je me décide finalement à appeler M. Laval, mais ma première tentative est un échec puisque je suis accueillie par son répondeur. Je lance à nouveau l’appel, sans succès.

Désespérée, je me résous à appeler M. Ankrah.

— Alexander, dit-il au bout de la deuxième sonnerie.

— C’est Sarah… Où êtes-vous ?

— Dans un taxi, en route pour l’aéroport. Par contre, nous n’arriverons pas à temps.

Mince. N’auraient-ils pas pu me prévenir plus tôt ?

— André vous a laissé un message tout à l’heure, poursuit-il. Vous ne l’avez pas reçu ?

Ah ? Je jette un coup d’œil rapide à mon écran, mais il n’y a aucune notification de message vocal.

— Non, je ne vous appellerais pas sinon…

— Il ne rentre finalement pas ce soir. Une réunion de dernière minute. Par contre, vous pouvez partir sans moi. Nous sommes la veille de Noël et vous avez sans doute des impératifs.

Il ne croit pas si bien dire car si je rate le dîner spécial réveillon de Maman, elle va me faire passer un mauvais quart d’heure ! Déjà que je n’ai pas pu goûter sa nouvelle recette de bûche, si je brille à ce dîner par mon absence, je ne donne pas cher de ma peau.

— Eh bien, je vais faire ça, alors. Joyeux Noël, M. Ankrah !

— Joyeux Noël, Sarah ! Et merci encore de nous avoir accompagnés à Londres.

Sans plus attendre, je me hâte vers la file d’attente qui mène aux contrôles de sécurité. Je passe mon billet sur l’un des portiques automatiques, mais la porte ne s’ouvre pas.

Fronçant les sourcils, je fais une deuxième tentative, sans plus de succès, avant de me diriger vers une hôtesse qui oriente les passagers. Après avoir passé mon billet sous son scanner, elle fronce également les sourcils.

— Check-in is closed for your flight, madam. I can’t allow you to enter.

— It might be a mistake, I’ve already checked-in !

— I’m afraid you didn’t, madam. Please, can you see that with my colleague over there ? Thanks. This way, sir.

Zut et re-zut ! C’est quoi ce gag ? Elle ne me calcule déjà plus et fait signe à un passager derrière moi. Je me dirige vers le guichet qu’elle m’a indiqué et présente mon billet à une autre hôtesse, en expliquant la situation.

— Your check-in was only for the flight from Paris, conclut-elle. You should have done the same for the return. I’m afraid it’s too late now. Do you want me to see if there’s any place left in the next flight ?

Je suis dégoûtée. Quelle idiote ! Oublier de m’enregistrer sur le vol retour alors que j’ai quasiment glandé toute l’après-midi. Je me résous à accepter sa proposition et elle lance une recherche sur son terminal.

— I can book you on the next flight, departure time 6.00 PM.

Soit dans un peu plus d’une heure. C’est officiel, je vais être en retard au réveillon. Résignée, je confirme mon accord à l’hôtesse et après quelques manipulations, elle me tend ma carte d’embarquement.

— I wish you a pleasant flight and a Merry Christmas, madam !

La mine renfrognée, je balaye le hall bondé du regard et j’avise un siège libre. Après avoir patienté un bon quart d’heure, je repars en direction de la zone de contrôle. En sortant mon ordinateur de sa sacoche en vue des formalités, j’aperçois M. Ankrah plus loin, dans une autre file. Nos regards se croisent et il fronce les sourcils, visiblement surpris.

Il devait me croire partie ! Et non, je suis un boulet et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je quitte la zone de contrôle avant lui et je suis en train de remettre de l’ordre dans mes affaires, à quelques mètres de là, lorsqu’il me rejoint peu de temps après.

— Que s’est-il passé ? s’étonne-t-il. Je vous croyais dans l’avion précédent.

— J’aurais pu, je marmonne, l’air mauvais. Si j’avais eu la présence d’esprit de m’enregistrer à temps sur le vol !

Nous cheminons ensemble vers la salle d’embarquement et il a l’air sérieusement désolé pour moi.

— Vous êtes attendue, je suppose ? demande-t-il.

— Oui, chez ma mère. Dîner de famille. D’ailleurs, vous me faites penser qu’il faut que je la prévienne de mon retard.

— Où habite-t-elle ?

— Lamorlaye. Dans l’Oise.

— Accepteriez-vous que je vous y dépose ?

Mon cerveau bug sous l’effet de la surprise.

— Mais… vous avez certainement des impératifs, vous aussi. Un dîner de famille… Ou…

Je laisse ma phrase en suspens. Ou quoi Sarah ? Un tête-à-tête avec une chérie ? ricane ma conscience.

— Ou autre chose, je lâche, un sourire gêné aux lèvres.

— Aucun impératif urgent, affirme-t-il, le regard intense. Mon chauffeur m’attend déjà à Roissy. Ça vous éviterait de faire la queue pour un taxi. À vous de voir !

Il presse le pas et je dois accélérer pour le rattraper.

— C’est très gentil à vous, dis-je. Eh bien, si ça ne vous dérange vraiment pas, j’accepte volontiers votre proposition.

L’avion a atterri depuis peu et nous marchons à présent dans le hall de l’aéroport. M. Ankrah appelle son chauffeur, Bruno, pour s’enquérir de sa position puis me demande de le suivre vers une sortie. Bruno, un grand brun, la quarantaine, se tient devant la somptueuse Bentley Mulsanne noire.

— J’espère que vous avez fait bon voyage, monsieur, dit-il à l’égard de son patron. Madame.

Il hoche la tête dans ma direction.

— Très bon voyage, répond M. Ankrah. Merci, Bruno.

Bruno ouvre la portière puis récupère nos bagages qu’il dispose dans le coffre. Lorsqu’il s’installe derrière le volant, M. Ankrah ouvre la cloison en verre qui isole l’arrière de la voiture du chauffeur.

— À quelle adresse allons-nous, Sarah ? demande-t-il, m’invitant à la communiquer à Bruno.

Puis, une fois que le GPS est lancé, il ordonne :

— Hâtez-vous, Bruno. Mlle Assouma est déjà très en retard.

— Très bien, monsieur.

Le trafic est relativement dense en sortant de la zone aéroportuaire puis se fluidifie peu à peu.

— Alors, combien serez-vous ce soir ? s’enquiert M. Ankrah.

— Oh, pas très nombreux. À peine une dizaine. Ma mère, ma tante, son mari, leurs enfants…

— Le cercle familial proche, en somme.

— Exact.

— Avez-vous des frères et sœurs ?

— Non, je suis fille unique.

M. Ankrah se montre curieux et me pose des questions auxquelles je réponds volontiers, sans toutefois me hasarder à lui en poser. Car même s’il semble moins distant que d’habitude, je doute qu’il apprécie trop de familiarité de ma part.

Ce serait super si un jour, la glace se brisait entre nous et que… Oui, c’est cela. Il est permis de rêver, ma cocotte ! me rappelle à l’ordre ma conscience.

Trois quarts d’heure plus tard, nous sommes en bas de chez moi.

— C’est une charmante demeure, apprécie-t-il en détaillant notre pavillon familial.

— Venant de vous, ça me flatte… Enfin… Vous avez dû voir des maisons beaucoup plus belles !

— Sans doute. Mais, il n’en demeure que son style me plaît beaucoup.

Je n’ai pas envie qu’on se quitte. Nous avons si bien bavardé durant le trajet. Pour une fois, il a ôté son costume de PDG et s’est même laissé aller à quelques anecdotes sur ses années étudiantes.

Pendant un court instant, je nous ai même visualisés comme un couple, se rendant ensemble à un repas de Noël. Mouais… Et puis quoi encore ? raille ma conscience. Hmm, je n’ai vraiment pas envie qu’il parte…

Quelqu’un penche la tête hors de la fenêtre du salon. C’est Tata Lilly.

— Hey ! s’écrie-t-elle en nous faisant un signe de la main.

Zut, il ne manquait plus que ça. Je n’avais pas vraiment prévu que M. Ankrah rencontre ma famille, et encore moins Tata Lilly. Mais, elle est déjà sur le pas de la porte et attend que je descende.

— Eh bien, je vais y aller… Merci encore de m’avoir ramenée.

— Je vous en prie. Ça m’a fait plaisir. Mais, je descends avec vous. Si ma présence peut aider à vous éviter les réprimandes de votre mère, je veux bien jouer le jeu !

Nous échangeons un sourire car lorsque j’ai appelé Maman tout à l’heure, elle avait déjà commencé à s’énerver au téléphone et M. Ankrah en a profité, malgré lui, à cause du volume trop fort de mon téléphone.

— Votre mère ne semble pas contrariée. Je dirais même que c’est tout le contraire ! fait-il remarquer.

— C’est parce que ce n’est pas ma mère.

Tata Lilly, menue, les cheveux grisonnants et l’air espiègle, nous observe, en souriant largement. Une douce mélodie de Noël s’échappe de la porte entrouverte, ainsi que des éclats de rire.

— Te voilà enfin, ma chérie ! s’écrie-t-elle de sa voix haut perchée. Viens là que je t’embrasse ! Six mois sans voir ta Tata chérie… Bon Dieu, tu exagères, Sarah ! Et en plus, il faut te supplier pour que tu me passes un petit coup de fil !

Tata Lilly ou l’exubérance et le manque de tact incarnés. Il n’y a qu’elle pour me foutre ainsi la honte en présence d’une tierce personne. Se demande-t-elle au moins qui m’accompagne ? C’est mon millionnaire de client, Tata, et il doit avoir l’habitude de manières plus distinguées !

— Ta mère ne m’avait pas dit que tu viendrais accompagnée ? reprend-elle en détaillant M. Ankrah avec envie. Hmm, nous avons toujours eu bon goût dans la famille et tu n’y fais pas exception, Sarah ! Alors, qu’attends-tu pour présenter ton petit ami à ta Tata chérie ?

Là, je suis carrément morte de honte et j’ai envie que le sol s’ouvre sous mes pieds. M. Ankrah se tourne vers moi, un sourire amusé aux lèvres, et attend que je réponde.

— Mais non, Tata, ce n’est pas mon petit ami ! Je te présente M. Ankrah, un client… M. Ankrah, voici ma tante Lilly.

— Ravi de vous rencontrer, madame, dit-il en lui serrant la main. Appelez-moi Alexander.

Quoi ? Elle a le droit de l’appeler par son prénom, elle ?

— Je suis également enchantée ! s’écrie Tata Lilly. Excusez ma méprise, Alexander, mais vous êtes si bel homme et Sarah est toujours célibataire alors j’ai pensé que… Mais, ne restons pas sur le pas de la porte. Entrez donc !

— Tata, j’interviens, M. Ankrah m’a juste ramenée. Il doit repartir.

— Comment ça repartir ?

Elle fronce les sourcils.

— Alors qu’il vient d’arriver ? Il n’a même pas dit bonsoir à Christophe et Rhéina !

Déjà, elle s’engouffre à l’intérieur avec pour intention d’ameuter du monde. Bah oui, le-client-super-beau-de-Sarah, tout le monde doit le voir !

— Je suis horriblement confuse, M. Ankrah, dis-je, dépassée par la tournure des événements. Je ne vous en voudrai pas si vous regagniez votre voiture et déguerpissiez sur-le-champ !

— Je n’en ai pas l’intention, répond-il en souriant. Quel gentleman serais-je si je ne daigne pas dire bonsoir et souhaiter un joyeux Noël à votre famille ?

Il me fait un clin d’œil et ma pression redescend un peu. Déjà, Tata Lilly revient vers nous, flanquée de son mari.

— Rhéina, la mère de Sarah est à la cuisine, dit-elle. Mais, je vous présente, Christophe, mon mari.

Les deux hommes se saluent courtoisement.

— Ne restez pas sur le pas de la porte, voyons, dit Tonton Christophe, entrez donc vous réchauffer ! Il fait un froid de canard dehors. Et toi, Sarah, même pas un bisou à ton Tonton ?

Une heure plus tard, nous dînons enfin. M. Ankrah est reparti après avoir salué – et impressionné – tout le monde. Tata Lilly a bien essayé de le convaincre de rester, mais il a répondu qu’il devait aller voir sa mère.

— Ah ! s’est-elle écriée. Alors là, c’est une excellente excuse. Je ne vais pas vous retenir !

Elle m’a ensuite allégrement questionnée sur lui. Maman, qui se tenait derrière le four et surveillait la cuisson de sa dinde s’est tournée vers moi, les sourcils froncés.

— Peux-tu m’expliquer pourquoi un de tes clients te ramène chez toi, Sarah ? Aurais-tu oublié de me dire quelque chose ?

— J’étais en retard, Maman. Aurais-tu préféré que je débarque ici à vingt-trois heures ?

— Pas d’insolence, Sarah. Lilly, tu es témoin ! Vois-tu comment ta nièce me parle, parfois ?

J’avais intérêt à la jouer fine si je voulais sortir vivante de l’interrogatoire des sœurs terribles. Finalement, j’en suis sortie indemne et le dîner se passe dans une ambiance délicieuse. Les enfants de Tata Lilly, Hélène et Didier, sont également là, en compagnie de leurs conjoints et enfants.

Après le repas, Hélène entonne des airs de Noël populaires que nous reprenons tous en chœur. L’esprit de Noël nous enveloppe, emplissant nos cœurs de joie et d’amour, tandis que nous chahutons gaiement près du sapin brillant de mille feux.

Le lendemain

— Joyeux Noël, Tata Sarah ! s’écrient en chœur, Nelly et Neal, les jumeaux de ma cousine Hélène.

Je suis encore couchée dans mon ancienne chambre lorsqu’ils déboulent et me sautent dessus en m’embrassant. Ces deux adorables bambins, âgés de quatre ans, ont une énergie incroyable.

— Joyeux Noëls, mes chéris ! je réponds en leur ébouriffant les cheveux. Qui veut une bonne tasse de chocolat chaud ?

— Moi ! Moi ! Moi ! Moi !

Je bondis du lit, les jumeaux sur mes talons et nous dévalons les escaliers pour rejoindre la cuisine où Maman, déjà réveillée, prépare le petit-déjeuner. Une bonne odeur de pancakes et de caramel au beurre salé flotte dans l’air et je suis agréablement surprise de voir que Maman cuisine en écoutant l’inimitable Bella Bellow chanter son célèbre tube Rockia, qui a bercé mes tendres années à Lamorlaye.

— Joyeux Noël, Maman !

Je me glisse derrière elle pour lui déposer un bisou sonore sur la joue. Elle se retourne et me regarde tendrement.

— Joyeux Noël, ma Sarah ! Que le doux Jésus qui vient de naître répande ses bénédictions sur toi !

— Amen !

Je n’ajoute rien d’autre car je sais très bien où elle veut en venir et il est hors de question de parler de ça ce matin. Pas le jour de Noël. Il fait soleil dehors, une couche fine de verglas recouvre le gazon et il n’est pas question qu’on parle « futur mari » aujourd’hui !

Je réchauffe du lait pour les jumeaux, y rajoute une bonne dose de cacao, et ils s’attablent, leur mug dans les mains.

— Ta bûche était excellente, Maman ! dis-je en repensant au dîner d’hier. Qu’est-ce que j’aimerais savoir en faire d’aussi bonnes !

— Si tu venais plus souvent voir ta mère, elle t’apprendrait à en faire ! fait une voix haut perchée depuis la porte.

Je me retourne pour apercevoir Tata Lilly, déjà douchée, maquillée et d’excellente humeur, comme d’habitude. Elle me tend les bras pour que je vienne m’y blottir et je m’exécute en souriant.

— Que c’est bon de t’avoir de nouveau à la maison ! Ta mère n’arrête pas de se plaindre de tes rares visites. Que t’ont-ils fait, là-bas, à Paris ? Un lavage de cerveau anti-famille ?

— Mais non, Tata ! dis-je en rigolant. J’ai été très occupée ces derniers mois et mes week-ends étaient essentiellement réservés au repos.

— Parce qu’en venant ici, tu ne peux pas te reposer ? demande Maman, l’air mauvais. Dis plutôt que tu m’évites !

— Et pourquoi une fille éviterait-elle sa mère ? interroge Tata Lilly, mais le regard entendu qu’elle jette à Maman me fait comprendre que cette conversation était préméditée.

— Parce qu’elle ne veut pas que je lui pose des questions sur sa vie, ses amis, ses petits copains… Aaaah, Lilly, ta nièce est désespérante !

— Mais, dis-moi Sarah, fait Tata Lilly. À part ton client d’hier, il n’y a plus de jolis garçons à Paris ?

Sa question me donne envie de sourire, mais je me retiens. Je savais bien que M. Ankrah lui avait tapé dans l’œil ! Sacré Tata Lilly. Je tire une chaise pour m’attabler devant une tasse de café et des pancakes.

— À moins que tu ne te sois embarquée dans une histoire d’amour impossible ? Te serais-tu amourachée d’un homme déjà marié ?

Elle ponctue sa phrase par des yeux ronds et une moue désapprobatrice lorsque la sonnerie de mon téléphone résonne. C’est mon réveil, mais je vois là une chance inespérée d’échapper à cet interrogatoire.

— Et qui t’appelle à une heure si matinale ? Le jour de Noël, de surcroît ? demande encore Tata Lilly, en se penchant pour regarder l’écran du téléphone.

Mais, je me lève avec empressement.

— C’est le boulot ! je m’écrie en me hâtant vers les escaliers. Une urgence, certainement ! Allô… Oui ? Un instant, je vous prie…

J’arrive dans ma chambre et je referme la porte, avant d’arrêter cette comédie d’appel imaginaire. Je tourne la clé dans la serrure, pour ne pas être dérangée, avant de m’écrouler lourdement sur le lit. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, mon sommeil ayant été peuplé de rêves d’Alexander Ankrah.

Zut ! Je n’arrive pas à me le sortir de la tête. Ma tante ne croyait pas si bien dire en parlant d’amour impossible. Une histoire avec lui est tout bonnement impossible. Vraiment ? m’interroge ma conscience. Pauvre fille, toujours à baisser les bras avant d’avoir essayé.

Là, j’ai carrément envie de lui balancer un oreiller à la figure. Heureusement pour elle qu’elle est virtuelle. Sérieusement, essayer quoi ? De séduire M. Ankrah ? À part me ridiculiser et peut-être même perdre son estime et mon contrat avec, je ne vois pas trop où cela me mènerait. Et ton audace, alors ? Qu’en as-tu fait ?

Mon audace… Il est vrai que mon assurance et ma confiance en moi ont fait beaucoup de chemin ces dernières semaines. Mais, de là à séduire le PDG de Blue Hands et espérer qu’il tombe sous mon charme ? Euh… Très peu pour moi.

De l’audace, Sarah ! De l’audace !

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