Dans la peau d'Audie
Chapitre 3
3
Dimanche matin, il est presque onze heures lorsque je daigne enfin sortir de mon lit. Je viens à peine de finir mon petit-déjeuner lorsque Claire m’appelle.
— Ma pouuuuuleeeeeeeee ! hurle-t-elle dès que je décroche, faisant tressaillir mes tympans de douleur.
Qu’est-ce qui lui prend de gueuler ainsi ? Ah, j’oubliais… Cette fille est cinglée !
— Oui, Claire, dis-je posément. Au fait, bonjour ?
— Ah, oui. Bonjour ! Je suis si excitée, Sarah ! J’ai répété la phrase parfaite à te sortir et j’ai finalement trouvé la bonne !
Je fronce les sourcils, en me demandant de quoi il s’agit.
— La petite graine a germé ! lâche-t-elle avant de glousser comme une gamine.
— Quoi ?
— Zut, Sarah ! Je suis enceinte !
Je me retiens d’exploser de rire, car j’avais bien compris. Juste envie de l’embêter.
— Aaaah, ma chérie ! Mais, c’est génial ! Félicitations ! Je suis si contente pour toi !
Elle me raconte avoir fait son test ce matin et comment elle a cru mourir de bonheur en voyant s’afficher le ++.
— T’aurais vu la tête de Malik, il est aux anges ! Deux semaines qu’elle a germé, la graine ! Je me doutais bien de quelque chose… Je commençais à me sentir fatiguée… Oh, oh, que je suis contente ! Tu crois que je vais avoir des nausées ? Des sautes d’humeur ? Un masque de grossesse ? Oh… Il va falloir que je fasse un stock d’eau de camomille… Il paraît que c’est excellent pour le teint !
Et blablabla. Wow, quelle nouvelle, tout de même ! Je suis sincèrement heureuse pour elle. Depuis le temps qu’elle attend ça !
— Il faut que j’appelle les filles ! poursuit-elle. Mes parents ! Oh, je suis si excitée ! Dis, tu voudras bien m’aider à choisir les vêtements du bébé ?
— Euh… Ce n’est pas un peu tôt pour ça ? Tu ne connais même pas encore le sexe !
— Mais, ce n’est pas grave ! J’en prendrai de toutes les couleurs. Et au pire, ça servira pour le deuxième !
Elle éclate de rire et je l’imite. Une vraie folle, ma Claire !
— Et puis, je ne sais pas pourquoi mais, je suis certaine que ça sera une fille !
— Et comment peux-tu en être aussi sûre ?
— Ça sera une fille, Sarah ! Je le sais, c’est tout ! J’ai même déjà des idées de prénoms. Que penses-tu d’Emma ? Ou Carole ? (Elle ne me laisse pas le temps de répondre). Oh, il faut absolument que ça soit une fille ! Tu t’imagines ? Ce serait si cool !
— Ah ça ! Une petite Claire bis, ça devrait être assez cool en effet !
Nous éclatons à nouveau de rire.
— Tu fais quoi ce soir ? je demande. Nous devons fêter ça !
— Eh bien, je n’ai rien prévu alors, ça serait avec plaisir ! Je vais appeler les filles et si elles sont également disponibles, nous pourrions nous retrouver chez moi ?
— Super ! Tu me tiens au courant ?
— Oh, que oui ! Et puis, il faudra qu’on se revoie dans la semaine, avec les filles, pour préparer notre animation pour le mariage de Laurie.
— Ah oui, c’est vrai. Je n’ai pas de contraintes la semaine prochaine, alors je m’adapterai. N’oublie pas de mettre Franck dans la boucle… Lui aussi, il a prévu un petit discours pour les mariés !
— OK, ça marche ! Je vais proposer des dates à tout le monde et on en choisira une. Bon, bah, à tout à l’heure, ma poule !
Lorsque nous raccrochons, je me laisse choir sur le canapé, encore sonnée par la nouvelle.
Ma Claire va devenir maman. Wow, quelle merveilleuse nouvelle !
Cinq jours plus tard
Hourra ! Oh, miracle !
J’ai ENFIN trouvé ma robe de princesse après avoir écumé au moins une dizaine de boutiques ces derniers jours. Bon, pour être tout à fait honnête, je n’y serais pas arrivée sans l’aide de Claire.
Hier, en sortant du boulot, j’ai reçu un appel d’elle. Elle se rendait dans une boutique du troisième arrondissement pour y récupérer son déguisement d’Ariel et m’a demandé de l’y rejoindre. Lorsque je l’ai retrouvée, elle m’a fait essayer une robe de Tiana tellement belle que je l’ai achetée sur-le-champ.
Bien sûr, il a fallu que je lui avoue mon mensonge. Et non, je n’avais pas acheté ma robe quelques semaines plus tôt à Lyon. Quelle n’a été ma surprise lorsqu’elle a rétorqué qu’elle n’avait pas cru un seul instant à mon mensonge ! D’ailleurs, la semaine dernière, après notre conversation téléphonique, elle avait passé commande de cette robe en même temps que la sienne. Sacrée Claire ! Elle me connaît si bien, finalement.
Bref, la robe est vraiment magnifique ! Elle est toute en mousseline avec de légers détails de dentelle, des petits plis en forme de pétales au niveau du buste et de larges plis jaune pâle et vert d’eau à partir de la taille. Je suis en train de l’essayer à nouveau chez moi et j’admire mon reflet dans le miroir. Quelle classe ! Je vais faire sensation !
Bon, trêve de coquetterie. Nous sommes vendredi soir, il est presque sept heures et j’ai rendez-vous avec Sam, mon ami de Lyon, qui est de passage à Paris pour le week-end. Lorsque je le retrouve au restaurant, il est en compagnie de Liu, sa charmante petite amie.
— Wow, Liu ! Cette nouvelle coupe de cheveux te va à ravir ! dis-je en l’embrassant.
— Merci, Sarah, répond-elle. Et toi, ton afro puff est de plus en plus volumineux ! Quel est ton secret ?
— Ah ah ! Tu as parlé de secret, non ?
— Et moi, personne n’a remarqué ma nouvelle coupe ? demande Sam, ce qui nous fait éclater de rire.
Depuis plus de dix ans que je connais Sam, il a TOUJOURS la même coupe avec ses cheveux crépus coupés très courts. Quoique, à la fac, pour faire marrer ses potes, il a débarqué un jour avec une perruque de dreadlocks. Inutile de préciser que nous avons bien rigolé ce jour-là !
— Bah quoi ? dit-il en souriant. Il n’y en a que pour vos cheveux alors, j’essaie de trouver ma place dans cette conversation !
— Ha ha ! Tu as raison, admets-je. En tout cas, je suis ravie de vous revoir. Ça faisait longtemps que vous n’étiez pas venus à Paris !
— C’est vrai, répond-il. Nous ne sommes pas revenus depuis le printemps. Mais, Liu a décroché un contrat qui devrait lui permettre de venir plus souvent.
— Un de mes clients lance sa nouvelle collection de prêt-à-porter, intervient Liu qui est photographe. Alors, j’enchaîne les shootings photo. Le mois dernier, j’ai passé plusieurs jours à Marseille et à présent, me voici à Paris !
— Wow, tu as l’air si épanouie quand tu en parles ! dis-je. J’aimerais être aussi rayonnante quand je parle de mon job d’attachée de presse.
— Je te l’ai dit des dizaines de fois, Sarah, fait Sam. Le secret, c’est de faire ce qu’on aime et comme on l’aime ! Tu aimes ton job, mais ton problème, c’est tout ce qu’il y a autour. Tu devrais sérieusement penser à changer de contexte professionnel…
— Ah, je te vois venir ! dit Liu d’un ton taquin. Tu vas encore nous sortir ta sempiternelle rengaine sur l’auto-entrepreneuriat, n’est-ce pas ? À chaque fois qu’on croise quelqu’un qui en a ras-le-bol de son boulot, Sam essaie de le convaincre de se mettre à son compte… Tu sais, chéri, tous les métiers ne se prêtent pas forcément à l’auto-entrepreneuriat !
— Oui mais, tant qu’on ne s’y est pas intéressé, on ne peut pas savoir ! réplique Sam qui a démarré l’aventure freelance depuis trois ans déjà et en est pleinement satisfait.
Alors, dès que le serveur finit de prendre nos commandes, il se lance dans un récit enthousiaste sur son expérience de développeur web indépendant.
Une semaine plus tard
— Alors, vous en avez encore pour longtemps ? s’écrie Vanny depuis le rez-de-chaussée.
Nous sommes chez Maud à Issy-les-Moulineaux et, Vanny et moi, nous patientons au salon tandis que Maud et Claire sont occupées, à l’étage, à déguiser Laurie. Eh oui ! Nous y sommes. Elle se marie demain et ce soir, c’est son enterrement de vie de jeune fille.
Après une journée chargée au Grand Palais où Blue Hands expose des œuvres dans le cadre de la foire internationale d’art contemporain, j’ai dû m’éclipser en début de soirée car Laurie ne m’aurait jamais pardonné de rater son enterrement de vie de jeune fille !
Comme prévu, je suis déguisée en Tiana, dans ma robe jaune pâle et vert d’eau, agrémentée d’un diadème posé sur mes cheveux relevés en un chignon haut. Vanny est, quant à elle, une magnifique Mulan, avec un kimono aux couleurs pastel et un diadème sur sa longue chevelure brune.
— Nous voilà ! annonce bientôt Maud, en descendant les escaliers – déguisée en Cendrillon, dans une robe bleue ciel – suivie de Claire et Laurie.
Claire est Ariel, avec sa robe d’un vert clair, et ses cheveux blonds recouverts d’une perruque rousse pour l’occasion ; et Laurie est éblouissante en Belle, dans une magnifique robe beige et jaune pâle. Toutes les trois portent des diadèmes, car sans ça, difficile de se prendre pour de vraies princesses !
— Wow ! s’extasie Vanny en admirant Laurie. Très beau travail, les filles ! Le maquillage est parfait et cette coiffure… J’ai l’impression d’être en face de la vraie Belle !
— Et toi, tu ferais pâlir d’envie Mulan ! dit Maud.
— C’est indéniable, nous sommes toutes très belles, j’interviens en faisant une pirouette. Nous allons faire sensation !
— Alors, dit Laurie, allez-vous enfin me dévoiler le programme ?
— Patience ! fait Claire, en agitant le cabas qu’elle tient dans les mains. Tu le découvriras bien assez tôt. Bon ! Ne perdons pas une minute de plus. En avant, mes princesses !
Nous sommes toutes très excitées tandis que nous revêtons nos manteaux. Issa, le mari de Maud vient de coucher Manon, leur fille de deux ans, et descend les escaliers au moment où nous nous apprêtons à partir.
— Bonne soirée, les filles ! Ne faites pas trop de bêtises !
— Nous, des bêtises ? demande Maud, l’air faussement outré, avant de l’embrasser. Aucun risque ! Allez, les filles, notre carrosse nous attend !
En guise de carrosse, sa Peugeot 3008. Nous y prenons place puis elle démarre après avoir lancé le GPS, direction une adresse dans le quatorzième arrondissement de Paris. Une demi-heure plus tard, nous nous garons dans un quartier de la porte d’Orléans.
Pendant le trajet, Claire nous a confié des ballotins en nous chargeant d’une mission de la plus haute importance : ils doivent être vides à la fin de la soirée !
En regardant à l’intérieur, je n’ai pas pu m’empêcher de pouffer de rire : des préservatifs de toutes sortes et des mini-doses de lubrifiant à troquer contre une pièce d’un euro. Ben voyons, difficile de faire plus coquin !
En déambulant dans les rues, nous attirons bien sûr tous les regards. Pour l’instant, de nous toutes, Claire est celle qui s’en sort le mieux dans cette vente originale. Elle aborde les passants, sans honte ni hésitation, et leur refourgue sa camelote en un temps record.
En passant près d’un bar, nous nous faisons siffler par un groupe de jeunes et décidons d’y faire une halte. Après avoir vendu une partie de notre marchandise aux jeunes loups surexcités, nous prenons place à une table.
Bientôt, le serveur pose devant nous un plateau chargé de cocktails – sans alcool, sauf pour Laurie et moi – : caïpirinhas, mojitos, pina coladas, sex on the beach, etc. Deux verres pour chacune, soyons folles !
Nous trinquons au mariage de Laurie et à la grossesse de Claire. Je suis si contente d’être là, avec les filles, à bavarder et rigoler de tout et de rien.
— Je me demande ce que font Charles et les garçons, en ce moment, dit soudain Laurie, en songeant à son fiancé, qui enterre également sa vie de célibataire.
— Eh bien, ils s’amusent certainement beaucoup ! Tout comme nous ! s’écrie Claire, en se dandinant sur sa chaise, au rythme de la musique électro.
— J’espère juste qu’il est sage…
— Mais bien sûr, ma belle ! intervient Maud. Ne va pas t’imaginer des choses. Il est irréprochable, ton Charles !
— Maud a raison, dis-je. De toute façon, tu peux compter sur Franck et Malik pour que la fête ne dérape pas. Et puis, tu ferais mieux de profiter à fond de cette soirée ! Demain, tu auras la bague au doigt et ce sera une nouvelle vie pour toi.
— D’accord, d’accord, les filles. Mais ne pensez pas que, parce que je me marie, vous serez débarrassées de moi ! Dès notre retour de lune de miel, je compte bien reprendre nos afterworks !
— Ah, voilà qui est bien dit ! fait Vanny. Euh, Claire… Je crois que tu as une touche là… Ce type, là-bas, n’arrête pas de te reluquer !
Claire se retourne vers l’homme en question, qui lui fait un clin d’œil – il est en compagnie de deux autres hommes – et elle décide de les aborder pour leur vendre des préservatifs. De loin, nous la regardons faire un numéro de charme et les trois hommes éclatent bientôt de rire.
Elle revient quelques instants plus tard à notre table, en brandissant son butin en euros.
— Je suis trop forte, les filles ! se félicite-t-elle. Il ne me reste pratiquement plus grand-chose à vendre. Et vous, où en êtes-vous ?
Nous faisons rapidement le compte et Vanny et moi sommes celles qui en ont le moins vendu.
— Faites un effort, les filles ! nous réprimande gentiment Laurie. Hors de question de rentrer avec de la marchandise !
— S’il vous en reste, menace Maud, vous perdrez votre place dans le carrosse !
Quelles conneries, ces histoires ! J’éclate de rire avant de réaliser que les filles sont très sérieuses. Mince, elles n’oseraient pas nous laisser rentrer en transports en commun, tout de même ! Les mines conspiratrices de Laurie et Maud me font comprendre que si. Bon, il va falloir que je m’y mette sérieusement, alors.
À mon tour, je me lève et commence à faire le tour des tables. Les gens, d’abord surpris, se laissent prendre au jeu et acceptent volontiers de m’acheter des préservatifs et des lubrifiants. Lorsque je retourne à notre table, les filles m’accueillent en hurlant.
— Tu assures, Sarah ! Bravo !
— Bien joué !
— Finalement, tu vas finir par me rattraper, dit Claire. Je n’aurais pas dû te sous-estimer !
Nous éclatons de rire avant de héler le serveur pour passer une nouvelle commande. Une bonne heure plus tard, nous quittons le bar, et je suis passablement éméchée. La concurrence est à présent rude entre nous, car nous faisons la course à celle qui finira sa vente la première. Ce sont les passants qui trinquent et nous regardent d’un air amusé, alors que nous sommes déchaînées et même un peu hystériques.
En passant devant un restaurant chic, Claire s’arrête et improvise une valse devant l’air consterné des clients, qui nous observent à travers la paroi en verre. C’est tout Claire, ça. Elle n’a pas besoin de boire de l’alcool pour faire des folies !
Pour ma part, l’alcool aidant, je me sens pousser des ailes et me joins à elle pour former un duo déjanté. Notre valse est comique et d’un ridicule extrême, mais qu’est-ce que c’est rigolo !
Un homme noir, élégamment habillé, sort du restaurant, un sourire amusé aux lèvres.
— Cap de lui vendre un préservatif ? me chuchote Claire, d’un ton provocateur.
— Regarde bien ! je réponds avant d’avancer vers lui, d’une démarche aguichante.
Wow, il est très bel homme, je remarque aussitôt. Il est canon, tu veux dire ! s’écrie ma conscience, complètement sous le charme. J’avoue, cet homme est le prototype fidèle des héros des romans d’amour de mon adolescence. Grand, les cheveux crépus courts, les traits harmonieux, la mâchoire volontaire. Et ce sourire…
Ouais, il est carrément CANON. Si je m’écoutais, je laisserais tomber ma mâchoire à terre et je baverais devant l’apollon réincarné qu’il représente. Tente ta chance ! hurle ma conscience. Si ça se trouve, tu lui plais peut-être un peu ? Ouais, c’est ça. Et puis, quoi encore ?
— Allez ! hurle Claire dans mon dos, bientôt imitée par les filles. Allez, Sarah !
L’homme fronce les sourcils, l’air intrigué, tandis que ses yeux de jais me scrutent avec une intensité déroutante.
— Bonsoir ! Désolée de vous importuner, mais… J’ai besoin que vous m’achetiez ceci.
Je sors un préservatif du ballotin et il me jette un regard surpris.
— Oh… Attendez, je vous explique tout ! Voilà, mon amie là-bas – je lui montre Laurie du doigt – enterre sa vie de jeune fille et j’ai une tâche quelque peu délicate à remplir…
— Me vendre un préservatif ? demande-t-il, d’une belle voix rauque.
— Exact ! Comment avez-vous deviné ? je demande en affichant un air faussement étonné. Mais, je vous rassure, ça ne vous coûtera qu’un euro !
Il dîne dans un restaurant gastronomique, alors, il peut bien dépenser un malheureux euro pour mon préservatif, tout de même !
Je lui sors mon plus beau sourire.
— Considérez que vous faites une bonne œuvre. Si vous ne m’achetez rien, je risque de rentrer chez moi à pied !
— Allez, Sarah ! hurlent les filles dans mon dos.
— N’oublie pas la sanction ! rajoute Maud. Pas de vente, pas de carrosse !
Les filles sont pliées de rire et gloussent bruyamment. L’homme me regarde d’un air à la fois amusé et consterné. Il est si beau… Alors, sans que je puisse m’en empêcher, et probablement à cause des quatre cocktails que j’ai ingurgités, je sens une onde d’audace poindre en moi. J’ai envie de tenter ma chance. Allez, vas-y ! m’encourage ma conscience.
Oui, elle a raison, il faut que je tente ma chance !
— Ou alors… Nous pourrions planter mes amies là et… passer le reste de la soirée ensemble, qu’en dites-vous ?
Il fronce encore plus les sourcils, l’air interloqué. Zut, il ne manquerait plus qu’il me prenne pour une fille facile !
— Oh, ne pensez pas que je vous fais une proposition indécente ! Nous pourrions tout simplement… Bavarder ! Apprendre à se connaître... Je… Je ne couche jamais le premier soir !
Et merde. À présent, il doit me prendre pour une vraie tarée ! Un faible sourire déride ses traits et, lentement, il sort son portefeuille.
— Ou alors… Je pourrais simplement vous acheter un préservatif.
Zut. On dirait bien que mon numéro de charme n’a pas fonctionné. Je suis si déçue que je reste là à ne rien dire. Son regard intense me brûle tandis que je suis morte de honte. Quelle cruche ! Pourquoi a-t-il fallu que je me ridiculise ainsi ?
Ce genre d’hommes n’est assurément pas intéressé par des femmes de mon genre, de classe moyenne et au sex-appeal douteux. Et qui plus est, grossièrement déguisée en Tiana !
Comment je le sais ? Je le sais, c’est tout ! Il n’y a pas besoin d’avoir fait Harvard pour ça…
— Eh bien, Sarah, combien vous en reste-t-il ? s’impatiente-t-il.
— Euh… – je compte rapidement –, dix préservatifs et cinq lubrifiants.
— Tenez ! dit-il en me tendant un billet de cinquante euros. Je prends tout. Pas besoin de me rendre la monnaie.
— Oh... Je… C’est très aimable à vous…
— Je ne voudrais pas être tenu responsable s’il arrivait malheur à la princesse Tiana !
Il me fait un clin d’œil avant de s’éloigner à grands pas vers une voiture luxueuse, mon ballotin à la main. Un chauffeur en sort, lui ouvre la portière et il s’y engouffre, sous mon regard médusé et celui de mes amies qui accourent vers moi, en riant.
— Alors, il t’en a pris combien ? interroge Claire, surexcitée.
— Tout !
— Wow, je parie que tu lui as tapé dans l’œil ! fait Laurie.
— Vous avez vu sa voiture ? s’extasie Maud. Une Bentley Mulsanne. Elle coûte une blinde ! Il doit être vachement riche !
— Tu aurais dû prendre son numéro ! me gronde Vanny. Qui sait, c’était peut-être ton prince charmant ?
— Ah oui ! dit Laurie. Si ça se trouve, tu viens de laisser passer l’homme de ta vie… Que c’est ballot !
— Relax, les filles, dis-je, pour calmer le jeu. De toute façon, il est déjà parti ! Et puis, l’essentiel, c’est qu’à présent, il ne me reste rien à vendre. Alors, c’est qui la meilleure ?
Nous pouffons de rire et les filles me font un high five, en chantant à tue-tête.
Sarah la championne ! Sarah la championne ! Sarah, Sarah, Sarah la
championne !
Nous continuons à déambuler dans les rues, Laurie en tête, en fredonnant des génériques de dessins animés Disney. Mais, mon cuisant râteau de tout à l’heure m’a quelque peu sapé le moral et, presque inconsciemment, l’image d’un bel homme noir, au regard troublant, revient invariablement à mon esprit.
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