Deep fighter
Chapitre 3
La sphère bleue d’Acqua Alta scintillait sur la moitié gauche de la verrière et se décalait lentement pour être remplacée par l’espace profond. Le sarcophage avait été déposé sur le pont du Bucentaure. La croûte de givre qui le recouvrait renvoyait des éclats miroitants. Bubba Kosh était assis devant. Une petite table antigrav flottait à côté de lui. Dessus étaient posés les trois canopes, celui du dynaste, celui du dragon et celui des reîtres du Losange. Les montures étaient semblables, le contenu aussi énigmatique que les volutes d’une nébuleuse.
L’Amiral contempla les urnes, puis le cercueil, puis l’espace profond, essayant de trouver les clés de l’étrange processus alchimique que sa quête était censée avoir enclenché.
Santa Lucia était morte. Sérénisse avait été balayée par la vague d’équinoxe. Le Haut Commandement de Primavère attaquerait bientôt les Sans-voix. Trois canopes sur quatre avaient été réunis.
Il lui restait à trouver l’âme de la princesse dans un nuage de gaz et de poussières interstellaires, et à accomplir un miracle pour ramener Santa Lucia à la vie.
« Un jeu d’enfant », essaya-t-il de se convaincre.
Le sas s’ouvrit devant Venise. Elle s’approcha de l’Amiral, posa les mains sur ses épaules et pesa sur elles pour donner au soldat un peu de sa force. La dame d’honneur avait risqué sa vie pour les sauver et les ramener à bord du Bucentaure.
Le vaisseau était arrivé juste à temps pour les arracher à la terrasse, une seconde avant que la vague se referme sur eux. Il avait fallu toute la dextérité des vespéraux pour fendre la muraille d’eau et échapper à l’enclume.
« Sérénisse n’est plus. Les reîtres du Losange ont été balayés », pensa-t-elle.
Le marché du Jubilé apparut au bord de la verrière. L’Archipelago Flota croisait à quelques encablures, prêt à appareiller. Le conseil des marchands avait pris la décision de se mettre sous la protection de l’Hydre, distante d’à peine cinq jours de navigation en infraluminique. Ce, malgré le succès de l’Amiral Kosh.
Il avait certes récupéré le troisième canope. Mais la peur des Sans-voix était plus forte que tout. Les marchands voulaient échapper aux éventuelles représailles dès que possible. De plus, rien ne leur permettait de penser que l’Amiral trouverait le quatrième canope et que l’arme ultime fonctionnerait. L’Archipelago ne pouvait prendre un tel risque.
— Ils nous attendent, dit Venise d’une voix douce. La flotte doit appareiller au plus tôt.
Kosh se leva et caressa le cercueil. Santa Lucia était à peine visible derrière le givre. Elle était telle qu’il l’avait retrouvée sur l’autel du prisme, endormie, les traits apaisés. Sa blessure avait été suturée par le médoc et un linceul jeté sur elle. L’Amiral se souvint de la jeune fille pleine de vie montant au créneau dans l’amphithéâtre de l’Académie. Cette image l’obsédait depuis qu’il avait quitté Acqua Alta.
— Elle est morte, Bubba. Quoi que tu penses ou puisses faire. Le sarcophage maintient ses tissus en l’état. Mais le médoc est incapable de la ressusciter. Les reîtres ont dû la sacrifier bien avant que tu n’atteignes la terrasse.
Venise marqua une pause. Elle hésitait à lire dans les pensées de Kosh. Le soldat était bizarre depuis qu’elle l’avait arraché au prisme du Losange. La violence du choc l’avait assommé. Quand il s’était réveillé, dans le Bucentaure, il avait l’air étrange. Maintenant il avait en plus l’air résolu.
Kosh avait visiblement une idée en tête. Il avait demandé à la dame d’honneur de ne pas l’écouter jusqu’à nouvel ordre. Elle avait accepté, mais elle trouvait son silence de plus en plus insupportable. Qu’est-ce que l’Amiral était en train de mijoter ? Comment comptait-il récupérer le quatrième canope ? Personne ne savait où il se trouvait, sinon dans la nébuleuse de la princesse endormie. Ce qui revenait au même.
N’y tenant plus, elle renia sa promesse. Elle plongea dans l’esprit de Kosh et en ressortit aussitôt après en poussant un hoquet de surprise.
— Tu comptes utiliser le trident qui s’est écrasé sur le marché ?! s’exclama-t-elle.
« Il savait qu’un trident s’était écrasé sur le marché », ajouta Venise pour elle-même.
Elle sentait la vieillesse des pensées. La décision de Kosh précédait sans conteste son retour sur le Bucentaure. Elle lui avait depuis raconté le combat, l’intervention des frondeurs, la présence d’une épave sur le Jubilé. Il se retourna vers elle et lui envoya un regard plein de reproches.
— Tu as repris ta promesse ?
— Comment sais-tu qu’un trident s’est écrasé sur le Jubilé ?
— Tu me l’as raconté, dit-il en détournant les yeux.
— Arrête de te foutre de moi. Tu le savais avant.
Kosh ne répondit pas.
— C’est ta conscience qui te l’a dit ? Tu sais bien que nous sommes incapables de faire fonctionner un trident.
— N’oublie pas que je suis un haut gradé de Primavère. Je suis bien placé pour le savoir.
— Écoute…
L’Amiral se leva et fit face à Venise.
— Non, toi, écoute ! Je ne peux plus reculer. Je suis arrivé à un point à partir duquel les choses doivent m’échapper pour qu’elles se réalisent. Tu comprends ?
— Que tu es devenu cinglé ? Je comprends, en effet. Je comptais t’assommer pour te forcer à nous suivre dans l’Hydre. Mais-je me rends compte maintenant que ç’aurait été faire courir un risque bien trop grand à l’Archipelago de t’emmener avec nous.
— Le trident a pu être dégagé des décombres ? demanda Kosh sur un ton désinvolte.
— Il l’a été.
Venise observait l’Amiral en se mordant les lèvres. Et si elle l’assommait tout de même ?
— Je n’ai pas tes dons mais je sais à quoi tu penses, marmonna-t-il. Oublie.
Elle prit un air hautain et souleva le menton pour toiser l’insecte qui jouait le rôle d’interlocuteur.
— Qui es-tu pour prétendre avoir quelque droit que ce soit sur un navire marchand, en présence de la dame d’honneur ?
— Arrête ton cirque, la rembarra l’Amiral. (Il leva les yeux au ciel.) Imagine que j’explique à tes compagnons quelle supercherie tu utilises pour faire croire à tes soi-disant pouvoirs ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda Venise, interloquée.
— Ta petite démonstration sur le marché, avant qu’on n’atteigne l’amas, avec le drapier et le teinturier.
— Virgile d’Acéta et l’assistant, je m’en souviens.
— Ne me dis pas que tu as lu dans leur esprit ?
— Je lis dans l’esprit de tout homme vivant sur cette terre, gronda la grande prêtresse.
— Ne me dis pas que tu as échangé ton sang avec la moitié de la Lyre ?! s’esclaffa l’Amiral.
La dame d’honneur baissa sa garde et rit comme elle n’avait pas ri depuis longtemps.
— Ce sont deux de mes meilleurs acteurs, avoua-t-elle en essuyant les larmes au coin de ses yeux. Et je n’ai pas eu besoin d’échanger mon sang avec eux pour lire dans leurs pensées.
— Que diraient tes amis marchands s’ils apprenaient la forfaiture ?
— Mais ils la connaissent, mon pauvre vieux. Ces parades sont destinées au peuple, pas à ceux qui le gouvernent.
Venise avait réfléchi pendant leur échange. Elle savait maintenant ce qui lui restait à faire.
— Allez, viens. Je t’emmène à ton taxi, toi et ta princesse endormie. Puisque tu veux absolument nous quitter.
Kosh ne se posa pas de questions sur le changement d’humeur de Venise. Il récupéra les trois canopes et les rangea dans son sac en bandoulière. Les drones chargés de transbahuter le sarcophage de Santa Lucia s’en emparèrent et suivirent l’Amiral et la dame d’honneur comme un cortège de pleurants silencieux.
L’Amiral put voir quelques impacts depuis le Bucentaure, alors qu’ils descendaient vers le point d’amarrage après avoir franchi le vélum. Des cratères creusaient certains quartiers. Quelques maisons avaient brûlé. Les dômes du marché couvert s’étaient opacifiés. Mais le Jubilé avait tenu bon. Seulement une centaine de personnes avaient trouvé la mort pendant l’attaque des tridents, lui avait dit Venise.
Le Bucentaure se posa doucement sur l’aire dégagée qui lui était réservée. L’escorte de la dame d’honneur l’attendait, composée du bauta supportant le palanquin et des hommes mi-nus. Kosh reconnut même les deux acteurs qui les contemplaient à quelques pas. Les drones descendirent le cercueil le long de la passerelle que le Bucentaure venait de déplier jusqu’au sol.
— Nous sommes obligés d’y aller en grand apparat ? demanda Kosh à Venise.
— La dame d’honneur ne se déplace pas de n’importe quelle manière. Tu es déjà monté sur un bauta ?
— Non.
— Tu verras, c’est très agréable. En plus, c’est un animal qui ne sent pas.
Kosh contempla Venise qui grimpait avec dextérité sur le dos de sa monture. Kosh se demandait quel tour elle était en train de lui jouer. Des curieux commençaient à s’attrouper. Il s’approcha du bauta avec une légère appréhension, attrapa l’échelle de corde et se mit à grimper contre son flanc. Il enfonça à un moment sa chaussure dans les côtes de la bête qui poussa un rugissement en faisant un pas de côté.
— Ohhhh ! fit Kosh en sautant près de Venise.
Elle tassa quelques coussins, déplia un éventail et chassa l’air devant elle avec une expression satisfaite.
— Aucune bête ne t’aimera jamais si tu continues à les traiter de cette manière. Tu sais ça ?
Kosh ouvrait la bouche pour répondre mais Venise donna un ordre bref. L’escorte s’ébranla et s’enfonça dans les quartiers qui bordaient le marché couvert. Le sarcophage de Santa Lucia suivait le bauta. Kosh se retournait fréquemment pour s’assurer que les drones ne s’éloignaient pas.
— C’est vraiment prudent d’y aller comme ça ? s’inquiéta-t-il en regardant autour de lui.
Le marché était surpeuplé. La population de Sérénisse qui n’avait pas pris place à bord de la flotte était venue s’entasser là, toutes conditions confondues. Un chemin naturel se creusait dans la foule compacte devant eux. L’Amiral constata que toutes les têtes tournées ne regardaient pas Venise mais le regardaient, lui, l’inconnu assis à côté de la dame d’honneur.
— Souris, mon grand. Et dis bonjour. Ils adorent ça.
L’Amiral allait saluer de la main mais il se retint.
— C’est ridicule, grogna-t-il. Nous n’avons pas besoin de cette publicité.
— Maintenant, non. Mais c’est un investissement à moyen terme. N’oublie pas : agiter les esprits, les laisser reposer, servir bien frais. On va commencer ici.
L’escorte s’arrêta au milieu d’une rue recouverte de fleurs et de soie. La foule silencieuse forma spontanément une arène. Les drones passèrent devant le bauta et posèrent le sarcophage à terre. Les deux acteurs apparurent et se mirent à danser autour de lui, en gesticulant et en parlant fort, pas assez pour que Kosh entende ce qu’ils racontaient. La foule regardait les acteurs, le cercueil, l’Amiral, les acteurs, écarquillant les yeux, poussant des Oh ! et des Ah ! impressionnés.
— Qu’est-ce qu’ils racontent ? demanda l’Amiral.
— La vérité. Que Méandre lui-même t’a chargé de reconstituer la Lyre, d’affronter un chasseur et de voler les reîtres pour réunir les canopes. Ce que tu as accompli haut la main, si je ne me trompe.
Les acteurs arrivaient à un tournant de l’histoire. La foule applaudit alors qu’un nouveau chapitre était entamé.
— C’est ridicule. Je n’ai pas besoin de tes saltimbanques pour accomplir ma mission. Je n’en ai pas eu besoin pour que les frondeurs viennent à votre secours.
— Voyez-vous ça ! s’exclama Venise en contemplant le haut gradé qui se rengorgeait à côté d’elle. Mon p’tit bonhomme, ce n’est pas pour tes beaux yeux que les fonctionnels sont venus à la rescousse, mais parce qu’ils avaient parié sur le dragon et que leur intervention était l’enjeu du pari. (Venise soupira en contemplant l’Amiral avec un regard qui le renfonça au fond de ses coussins.) Les hommes sont tous pareils ! Tu pensais vraiment que le simple fait de rassembler les canopes réunirait les partitions de l’Empire ?
— Qu’est-ce que tu fais de plus ? répondit-il, vexé, en montrant d’un hochement de tête les acteurs qui virevoltaient à leurs pieds.
— Je raconte à des gens qui le raconteront à d’autres. C’est ainsi que naissent les légendes. (Elle soupira en contemplant le cercueil de verre.) Ceux d’Acqua Alta sont pragmatiques. Ils ne croient ni aux miracles ni aux héros. Ils ne pensent pour l’instant qu’à sauver leur peau. Le fait de voir la princesse légendaire, vraiment, pourrait les faire changer d’avis ? Qui sait ?
La dame d’honneur attrapa l’Amiral par la nuque et l’embrassa comme elle l’avait embrassé dans le palais de la licorne. Il battit des bras, pris par surprise, et vit du coin de l’œil les acteurs qui s’étaient arrêtés, tout le monde qui les regardait. Il se dégagea.
— Ne me dis pas que pour eux Santa Lucia est la princesse endormie ?
— Il faut bien un support à l’imagination. Tu aurais exhibé tes précieux canopes pour leur faire croire à toute cette histoire, peut-être ? (Elle fit un signe de la main.) Allez, on repart. Un trident nous attend.
Le convoi s’ébranla, suivi par une foule qui grossissait comme un fleuve gonflé par la crue.
Ils arrivèrent enfin au bord du cratère duquel le trident avait été extirpé. Oscar était là. Quelques vespéraux formaient un cordon de sécurité pour éviter que la foule ne s’approche de trop près. Kosh pensa que personne ne se serait approché de l’engin de son plein gré ou par simple curiosité. Le bauta s’arrêta pour laisser ses passagers descendre. L’escorte des hommes mi-nus et les deux acteurs avaient disparu. Seuls restaient les drones et leur sinistre charge.
L’Amiral sauta sur le sol du marché et contempla l’appareil des Sans-voix. Le trident s’était enfoncé dans la terre meuble du terrain vague qui avait freiné sa course. Ils se trouvaient au bord de la plate-forme, et le vélum tendu formait derrière l’appareil une toile de fond d’un ocre uni. L’appareil n’avait pas l’air trop abîmé. Le fuselage avait un peu roussi. La carcasse était enfoncée à plusieurs endroits. Rien de plus.
Venise avait prévenu Oscar de leur arrivée sur le lieu de l’accident en lui donnant ses recommandations. Il avait préparé le terrain sans poser de questions. Maintenant, il aurait aimé savoir ce que Kosh comptait faire. Encore plus pourquoi il était venu avec le cadavre de Santa Lucia.
— Reste ici, dit l’Amiral à Venise.
Il sortit une arme à percussion de son sac et vérifia qu’elle était chargée. Puis il s’avança vers la carcasse du trident. Les trois fuseaux faisaient chacun trente mètres de long. Les tubules qui les rejoignaient dessinaient des motifs entrecroisés, inquiétants et fascinants par leur précision et leur absence de logique apparente. Il n’y avait aucune marque, aucune inscription, rien ressemblant à une verrière ou à un quelconque hublot. Kosh fit le tour du trident lentement et ne vit aucun joint attestant de la présence d’une ouverture permettant de pénétrer à l’intérieur.
« Maintenant que je suis là, je t’écoute, conscience », pensa-t-il.
« Le prochain fuseau. Le bout vers le marché couvert », fut la réponse qui résonna dans son esprit.
Kosh, docile, s’avança jusqu’au point indiqué.
« Tendez la main, je vous guiderai. »
Il avait déjà vu des tridents dans les hangars de l’Amirauté, plus souvent des fragments que des exemplaires entiers. Il avait déjà touché les étranges carcasses et il avait gardé de ce contact un souvenir de répulsion, le même frisson qu’au contact des reîtres. Il tendit la main et la posa sur le métal froid. La même vague de dégoût lui souleva les entrailles.
« Gardez votre main plaquée contre la coque. Faites-la glisser vers le haut, à droite, un peu à gauche. Là ! Ne bougez plus. »
Kosh ne bougeait plus. Il sentait les gouttes de sueur couler sur son front.
« Active, machine ! » rugit-il intérieurement.
« Tournez votre main d’un quart de tour. »
Il n’y avait là aucune commande, rien que le métal uni. L’Amiral s’exécuta pourtant. Il sentit la portion de la coque que recouvrait sa main suivre son mouvement et revenir aussitôt dans sa position initiale. Kosh recula en se massant la paume. Une lucarne s’ouvrit au bout du fuseau et dessina un ovale d’ombre impénétrable.
« Serrure palmaire universelle, expliqua la conscience. Adaptée à toutes les races de toutes les galaxies. »
Kosh n’écoutait pas le charabia de sa conscience. Il pointait déjà son arme vers l’intérieur du trident. C’était la première fois, à sa connaissance, qu’un appareil ennemi pouvait être visité.
« Maintenant ? Combien de Sans-voix à l’intérieur ? Sont-ils armés ? »
« Données insuffisantes, monsieur. À mon avis, l’accident les a tués. »
Kosh alluma la torche glissée sous le canon de son arme de poing. Le faisceau transperça l’intérieur du trident sans rien en révéler. Il avança jusqu’à l’ouverture, hésita une seconde près du seuil. Mille servins ! Il était connu dans les couloirs de l’Académie pour son sang-froid. Il pénétra dans l’appareil ennemi.
Kosh ne savait pas à quoi pouvait ressembler un boyau intestinal vu de l’intérieur, mais ça ne devait pas être loin du corridor dans lequel il avançait. Le faisceau de la torche laissait derrière lui une traînée fluorescente qui éclairait faiblement l’endroit. Les parois étaient recouvertes d’un enchevêtrement de conduites et de gaines. Une sorte de gel comme celui qui recouvrait les fonctionnels les rendait brillantes. Kosh enfonça son arme dans une paroi qui semblait coulée dans de la glycérine. La matière était souple et se creusa. Elle rendit un bruit écœurant en retrouvant sa position initiale.
« Nous sommes dans l’équivalent de nos compartiments machines, expliqua la conscience. Le poste de pilotage se trouve plus loin. »
Kosh avança dans le couloir qui changea peu à peu d’apparence. Les gaines allèrent s’amincissant, devinrent filandreuses pour ne plus ressembler qu’à une superposition de toiles d’araignée. Le soldat préféra ne pas penser aux insectes qui avaient conçu cette machine.
« Nous traversons le navigateur. Bonjour, petite sœur », salua la conscience en chantonnant.
Kosh déchira quelques pans de toile qui bouchaient le corridor et il se retrouva à l’extérieur, au milieu du terrain vague où s’était écrasé le trident. Il se retourna et vit Venise et Oscar qui regardaient dans sa direction avec inquiétude. L’engin avait disparu.
— Qu’est-ce que c’est ? marmonna le soldat en s’arrêtant, aux aguets.
« Les accus sont chargés, c’est bon signe, répondit la conscience. Tendez le bras vers la gauche, vous devriez sentir un levier. »
Kosh obéit en tendant le bras dans le paysage. Sa main toucha un objet dur qui, apparemment, n’existait pas.
« Tirez-le. »
Le paysage disparut et fut remplacé par une bulle opaque. Écouteurs, cathodes sphériques, diodes et senseurs pendaient un peu partout. Deux espèces de socles sortaient du plancher. Ils étaient entourés par une corolle de leviers de différentes couleurs.
— C’est d’ici que ces saletés pilotent leurs machines ?
« Je vous rappelle que leur technologie est plus évoluée que la nôtre, monsieur. »
Kosh s’approchait du socle de gauche. Un flagelle en pendait, inerte, et s’enroulait sur le plancher. Un Sans-voix était recroquevillé sur ses commandes. Sa carcasse avait l’air sèche et racornie. Le soldat la tâta du bout de l’arme. Elle rendit un son creux.
« Celui-là est mort », jugea la conscience.
Un hurlement strident déchira l’habitacle. Kosh sentit quelque chose de lourd et de puissant se plaquer contre son dos et le pousser en avant. Il lâcha son arme et jeta les bras en arrière. Le Sans-voix était en train de lui labourer les côtes au niveau des reins. Le flagelle du barbare fouettait l’air entre ses jambes. Kosh n’arrivait pas à le saisir. Ses mains glissaient sur la carapace.
Il sentit que la bête était violemment tirée en arrière. Deux détonations lui transpercèrent les tympans. Il se retourna, haletant, pour découvrir Venise tenant en joue le Sans-voix carbonisé.
— On dirait que j’ai eu le copilote, dit-elle, un petit sourire aux lèvres. (Elle s’approcha du soldat et ausculta le bas de son dos.) Tu n’as rien.
Kosh sentait la douleur refluer mais il ne croyait pas la dame d’honneur.
— Cette bestiole était en train de me bouffer, s’insurgea-t-il en voulant regarder derrière lui.
— Torture mentale, laissa tomber Venise. (Elle jaugea le poste de pilotage d’un regard panoramique.) Voilà donc notre nouveau taxi ?
Kosh pensait encore à la douleur. Il mit un peu de temps à réagir.
— Tu ne comptes pas m’accompagner, j’espère ?
— Et comment ! Nos destins sont liés à nouveau. Souviens-toi du baiser que la dame d’honneur a donné au héros devant une foule de témoins.
Venise s’exprimait d’une manière légère. Elle avait l’air plutôt heureuse de suivre l’Amiral dans cette aventure.
— De plus, je suis sûre que ce truc se pilote à deux. Hein, conscience ?
« Madame a raison, murmura-t-on dans l’esprit de l’Amiral. Vous n’y arriverez pas tout seul. »
Venise vit la résignation se peindre sur les traits du vieux soldat.
— Tu vois ? Préparons-nous à partir. L’Archipelago Flota a déjà pris assez de risques à stationner dans le voisinage d’Acqua Alta pour attendre que nous disparaissions.
Le cercueil de Santa Lucia était amarré dans un double caisson de flotteurs antigrav accrochés aux parois du compartiment machines. Les socles avaient été transformés en sièges pour accueillir Kosh et Venise. Ils étaient tous deux assis et sanglés, prêts à partir. Le vieux soldat était finalement soulagé que la dame d’honneur l’accompagne. Il contemplait la dizaine de leviers à sa portée. La dame d’honneur attendait les ordres de la conscience. Elle n’avait pas quitté son sourire depuis tout à l’heure.
— Qu’est-ce qui t’amuse ? lui demanda Kosh.
— L’action. Je me suis encroûtée sur mon vieux bauta à prodiguer la justice pendant des années. Rien de tel que plonger à nouveau dans l’action.
« Monsieur ? Nous pourrions peut-être y aller maintenant ? »
— On y va. Mais dis-nous d’abord où tu comptes nous emmener.
La voix de la conscience emplit le poste de pilotage, laissant Kosh pantois. Elle était chaude et féminine.
— Je ne sais pas, monsieur. Ces choses m’échappent en partie. Peut-être allez-vous rouvrir les yeux sur Primavère, peut-être au milieu de la nébuleuse endormie, peut-être ailleurs.
— Bubba ! s’exclama Venise. On entend ta conscience !
— Un effet secondaire de notre environnement, madame. Charmée de faire votre connaissance.
— Bon, nous avons perdu assez de temps comme ça, grogna l’Amiral, contrarié de voir une partie de son esprit exposée au grand jour. Quelle est la procédure à suivre ?
— Madame Venise doit tirer vers elle les deux leviers de couleur rouge.
La dame d’honneur obéit. Un bourdonnement agita l’air et le trident redevint transparent, sauf les commandes. Kosh découvrit qu’une foule entourait le terrain vague.
— Qu’est-ce qu’ils font tous là ? demanda-t-il à Venise.
— Oscar a fait courir le bruit dans le marché que nous allions bientôt disparaître à bord du trident pour parcourir le dernier tronçon de notre périple, expliqua Venise. Si ça marche, les esprits seront définitivement marqués.
— Monsieur, vous voulez bien pousser le levier bleu ?
Kosh poussa le levier bleu. Des chiffres apparurent au centre du paysage et se mirent à défiler sur des lignes verticales et horizontales.
— Le navigateur calcule vos coordonnées et celles du trident pour les transporter dans un autre point de l’espace, expliqua la conscience.
Kosh, préférant ne pas penser à la manipulation à laquelle ils allaient être soumis, continua la conversation avec Venise.
— Au fait, je voulais te dire, au sujet des frondeurs…
— Quoi ?
— Ton histoire de pari avec les fonctionnels, je la trouve aussi bancale que ton numéro de télépathie avec tes deux comparses.
— Comment ça ? s’étonna-t-elle en faisant papillonner ses paupières.
— Cinquante pour cent du calcul effectué, annonça la conscience.
— Les frondeurs protégeaient les alentours du rocher de Boëcklin, que je sache ? Comment le Bucentaure a-t-il pu passer leurs défenses sans se faire remarquer ?
— Soixante-quinze pour cent.
— Il faut croire que les fonctionnels ont tout fait pour perdre, répondit-elle, évasive.
— Quatre-vingt-dix pour cent.
— N’est-ce pas, conscience ? renchérit Venise. Toi qui peux lire dans les sentiments de ceux que tu accompagnes ?
La conscience avait bien compris que la dame d’honneur lui posait une question.
— Tout à fait, madame. Les sentiments de l’Amiral, par exemple… Quatre-vingt-quinze pour cent.
— Par exemple, essaya Venise.
Kosh ne réagissait pas, obsédé par le compte à rebours.
— Encore vingt secondes. Eh bien, le cœur de l’Amiral est plein de bravoure mais aussi d’amour.
— D’amour ? jura Kosh.
— Dix secondes. Sans aucun doute. L’Amiral vous aime, madame Venise. Mais vous le saviez déjà.
— C’est parfois bon de l’entendre, murmura la dame d’honneur en soupirant.
— Calcul effectué. Transfert du trident et de ses passagers, annonça la conscience.
Kosh et Venise échangèrent un dernier regard. La foule eut l’air de reculer. Le marché fut avalé par le vide dans lequel ils se retrouvèrent tout à coup, seuls et sans repères. L’Amiral vit les vies de Venise et de Santa Lucia défiler devant ses yeux. La sienne ne prit qu’une seconde. Il sut que tout était fini lorsqu’il arriva enfin là où tout avait commencé.