Deep fighter
Troisième Partie Acqua Alta
TROISIÈME PARTIE
ACQUA ALTA
1
Bubba Kosh contemplait le Grand Canal, l’artère principale de Sérénisse. L’eau était à peine troublée par le passage des mascarètes effilés qui le parcouraient. Les embarcations sinuaient avec aisance entre les nombreuses palines qui saillaient de l’eau grise, peintes de bandes rouges et blanches comme la coque du Bucentaure. Le ciel était bouché par un couvercle de nuages bas.
— Des pluies torrentielles précèdent toujours la vague d’équinoxe, dit Venise qui contemplait elle aussi le canal.
Un pont articulé se déploya devant et se rétracta derrière le marchand qui le traversait. Le soldat se tourna vers la dame d’honneur. Elle étudiait maintenant les deux canopes de la princesse, posés sur un petit guéridon en bois laqué. Son profil n’avait pas changé. Mais, au niveau des tempes, quelques reflets d’argent trahissaient son âge. Kosh se rendit compte à quel point ses yeux vert clair dessinés en amande ressemblaient à ceux de Santa Lucia.
Venise lui avait narré son odyssée pendant que le Bucentaure fonçait vers Acqua Alta. Elle était restée quelques années sur la Concession 55. Elle avait très vite grimpé les échelons de la Confrérie, la société de parias qui régnait sur l’extérieur de l’Enclave. En grande partie grâce à ses dons de télépathe. « J’ai su échanger mon sang avec les bonnes personnes », avait-elle avoué avec un petit sourire. Lire les pensées, anticiper les désirs, lui avait permis de se retrouver à la tête de la société pirate en moins de cinq ans.
La Confrérie pensait demeurer sur l’ancienne Terre ad vitam.Mais l’instabilité sismique de la planète l’avait forcée à revoir sa position. Les failles s’ouvraient. Les volcans se réveillaient. L’océan se transformerait bientôt en un gigantesque chaudron. Les pirates devaient quitter la concession au plus vite. Venise avait alors pris les opérations en main.
Il était possible de bâtir un vaisseau mère à partir de la ville qu’elle avait découverte avec Kosh. L’ancienne colonie était infestée d’émissaires et cernée par la forêt rouge, mais Venise avait décidé de la nettoyer de ses créatures et de s’en rendre maître.
Il avait fallu de longues années, de nombreux morts et beaucoup de souffrance pour venir à bout des émissaires. Les pirates avaient ensuite remis la ville en état, et ils s’étaient lancés dans la construction du vaisseau mère. Un premier équipage avait pris place à bord, avec Venise à sa tête. L’idée était de rejoindre la Lyre, le système des origines, d’y trouver une nouvelle implantation, puis d’organiser l’exode des pirates restés sur Terre dans les meilleures conditions.
Les pirates avaient rejoint la Lyre quinze ans auparavant. Certains y étaient restés. D’autres avaient continué vers les systèmes proches. Venise et quelques autres en avaient assez de vivre dans la clandestinité. Ils s’étaient donc installés sur Acqua Alta pour devenir marchands. Elle avait quitté la Confrérie pour passer à l’Archipelago Flota. Dix ans plus tard, elle était dame d’honneur et s’installait dans le palais de la licorne. Pendant ce temps-là, Bubba Kosh devenait Général puis Amiral du Haut Commandement de Primavère.
Tant de choses les rapprochaient et les séparaient en même temps. Kosh mourait d’envie de prendre Venise dans ses bras, comme autrefois. Mais l’Amiral était effrayé à cette idée. Quant à la dame d’honneur, elle observait celui qu’elle avait connu jeune homme avec une moue ironique.
— C’était donc vrai, murmura-t-elle en caressant la monture d’un canope.
L’Amiral lui avait tout raconté. Elle aurait de toute façon pu lire l’histoire dans son esprit. Venise l’avait écouté patiemment.
— Je ne vois plus aussi clairement en toi que dans le Bouldeur, soldat. Le temps et l’éloignement.
L’Amiral se caressa la paume de la main droite. Il se leva et s’approcha d’un mur immense sur lequel étaient accrochés des tableaux noyés dans l’ombre et la poussière. Ils montraient des scènes étranges, un homme crucifié, une entité assise sur un nuage, une confrérie festoyant autour d’un banquet d’une pauvreté accablante. Certaines peintures avaient été enlevées d’après les traces plus claires qui marquaient les anciens emplacements.
— Sérénisse a été construite sur le modèle d’une cité de l’ancienne Terre, lui dit Venise. La légende fondatrice dit que les ingénieurs natifs sont venus sur Acqua Alta et qu’ils y ont fondé cette réplique de leur ville natale.
— Je ne le savais pas. (La Terre lui paraissait si lointaine.) J’ai une mission à accomplir et plus beaucoup de temps devant moi.
Elle releva tout à coup la tête et le regarda fixement.
— Tu ne trouves pas ça irréel, Bubba ? Je veux dire, nous nous perdons puis nous nous retrouvons. Des bestioles venues de nulle part tombent sur la Lyre. Un empire est uni puis divisé. Tout ça est… caricatural, ça ressemble à un jeu. J’avais déjà ce sentiment sur la concession, mais moins accentué. D’ici (elle montra la pièce avec un geste vague), j’ai l’impression que quelque chose nous manipule, joue avec nous comme si nous n’étions que des pions.
— La jeune fille sauvage se serait mise à croire au destin avec l’âge ? se moqua l’Amiral. Je ne te savais pas fataliste.
Venise lui donna une tape sur le bras. C’était la première fois qu’elle se permettait un geste familier depuis qu’elle les avait sauvés des chimères, lui et Santa Lucia. Un frisson courut du bras de Kosh jusqu’à sa nuque.
— Cette gamine est mignonne, dit Venise en changeant de sujet. Elle a l’air d’en pincer pour toi.
— Ne dis pas de bêtises. Lucie est une vraie tête brûlée, un feu follet incontrôlable. Mais elle a le respect de la hiérarchie. Elle n’osera jamais me faire des avances.
— Regardez-moi ça ! Il y a pensé, le vieux pervers ! (Venise changea à nouveau abruptement de sujet.) J’ai suivi ta carrière avec beaucoup d’intérêt. Tu es devenu ce que tu voulais : un héros.
Kosh pensait : « Pourquoi ne t’es-tu pas manifestée ? » Mais il savait qu’il aurait été inutile… malhonnête de poser cette question. Aurait-il abandonné l’Amirauté pour revenir aux côtés de Venise s’il l’avait sue dans la position qu’elle occupait maintenant ? Il l’avait déjà laissée derrière lui une fois. Il aurait sans doute recommencé. « Et puis non ! » s’insurgea une autre part de son esprit. Il avait pensé à cette femme pendant tellement d’années. Il avait toujours respecté son souvenir. Même si le destin lui avait fait grimper les échelons du Haut Commandement un à un, un destin contre lequel il ne s’était jamais battu. Il n’avait pas beaucoup de mérite, en fin de compte.
— Tempête sous un crâne, hein ? se moqua-t-elle. (Elle se massa les tempes.) Ce n’est pas facile pour moi non plus, Bubba. Un tel retour en arrière… (Elle prit ses mains entre les siennes.) Écoute, je… je ne t’ai pas oublié non plus.
Le vieux soldat voyait ses propres mains trembler. La sueur tapissait ses paumes. Son champ de vision se réduisait au seul visage de Venise.
— Mais tout ça est trop subit. Terminons ce que nous avons à faire, ensemble, puisque nos deux destinées ont été à nouveau réunies. Nous verrons après ce qu’il convient de faire pour nous deux.
— Ce que nous avons à faire ? reprit l’Amiral.
— Régler le problème des Sans-voix, répondit Venise, comme s’il s’agissait d’une peccadille. Je connais ta mission depuis que Méandre te l’a confiée. Ma présence sur le marché du Jubilé n’était pas fortuite. Et mon intervention encore moins.
— La Flotte est dans le coup ?! s’exclama l’Amiral.
— D’une certaine manière, répondit-elle, évasive.
Pourquoi l’Archipelago prenait-il le risque de le soutenir ? se demandait l’Amiral. Lui qui croyait les marchands guidés par l’opportunisme.
— Où se trouve le troisième canope ? demanda-t-il.
— Il est en possession des reîtres. Mais avant tout, il faut que tu voies certaines choses et que tu rencontres certaines personnes.
— Je ne peux pas attendre.
Il devait se mettre à la recherche du troisième fragment de la princesse sans tarder. Il se tourna vers la sortie. Venise lui prit le bras et le força à la regarder.
— Tu vas m’écouter. Amiral Kosh ! lui ordonna-t-elle. Tromper la vigilance des reîtres sera autrement plus difficile que se jouer d’un chasseur solitaire. Tu n’y arriveras jamais sans moi. Alors tu me suis, et tu m’écoutes. Compris ?
L’Amiral soupira, vaincu.
— Très bien, dame d’honneur, je vous suivrai jusqu’au bout du monde. Et lorsque vous m’en jugerez digne, je porterai vos couleurs et les défendrai avec bravoure.
— Imbécile, le traita Venise en riant.
Elle quitta la pièce, Kosh sur ses talons, partagé entre le bonheur d’avoir retrouvé son premier amour et l’inquiétude de le perdre à nouveau.
Ils sortirent du palais de la licorne par une porte dérobée, déguisés en marchands sans blason. Ils avaient laissé Santa Lucia dans l’immense salon du bord de l’eau qui occupait tout le rez-de-chaussée du palais. Elle attendait pendant que l’Amiral s’entretenait avec la dame d’honneur. Et ils lui demandaient d’attendre encore alors qu’ils s’apprêtaient à sortir, sans elle, pour faire elle ne savait quoi ?! En tout cas, ils n’avaient rien voulu lui dire.
La jeune fille se sentait trahie. Elle était mise sur la touche sans explications. Elle, elle avait accompagné l’Amiral jusqu’au rocher de Boëcklin. Elle avait mis ses palmes en jeu. Et il avait suffi que cette dame d’honneur apparaisse au moment opportun pour que Santa Lucia n’existe plus aux yeux de l’Amiral.
La jeune fille, fidèle à son tempérament orageux, décida de ne pas en rester là.
L’Amiral et la dame d’honneur marchaient comme deux conspirateurs dans les ruelles tortueuses de Sérénisse. Kosh comprenait pourquoi la ville lagune était autrefois le fief des diplomates. Le chemin qu’ils suivaient leur faisait emprunter corridors ténébreux, ponts couverts et ruelles aveugles. Le soldat ne compta pas le nombre de passerelles qui leur permirent de traverser les canaux secondaires. Ils ne cessaient de tourner, de descendre et de monter. Venise avait l’air à l’aise dans ce gigantesque labyrinthe.
La beauté des édifices à elle seule aurait pu perdre le passant. Certaines façades étaient un peu décaties mais l’ensemble avait gardé une allure grandiose et intime à la fois. L’aspect monumental des quartiers officiels de Primavère en était le parfait contre-exemple. Venise parlait tout en marchant, racontant Acqua Alta, les reîtres et les marchands.
— Acqua Alta ne possède pas de gouvernement au sens où on l’entend sur Primavère. Pas de dynaste, ni de Cour. Pas même d’armée. L’Archipelago a toujours su rester neutre et doit être compris comme une corporation, pas comme une société hiérarchisée. Ici, on naît marchand et on meurt marchand. Toutes les activités sont organisées autour d’un système de guilde.
— Comment les reîtres ont-ils réussi à s’imposer ?
— Par notre point faible, l’argent. Le florin a cours ici. Mais aussi l’antise de Rigel, le drachome d’Antarès. Une Bourse permet de fixer les parités au jour le jour, certifiant les échanges. Les fondateurs du Losange, les diplomates qui ont soi-disant établi un contact avec les Sans-voix se sont rendus maîtres de notre Bourse, le Grand Attracteur seul sait comment. Ils ont ensuite placé leurs agents dans les guildes les plus puissantes. Les reîtres ne cherchent jamais la tête, mais l’ombre de la tête. Le Losange s’est octroyé un rôle consultatif puis décisionnel dans le conseil des marchands. Le temps que les guildes se rendent compte du danger, il était trop tard. Les capuchons faisaient la pluie et le beau temps sur Acqua Alta.
Kosh se souvint de la réflexion de son aide de camp sur la déréliction de l’Empire alors qu’ils approchaient du palais d’airain. Les reîtres avaient agi comme les Sans-voix, parasitant l’organisme malade qu’était devenue la Lyre, se développant à son insu et ne devenant apparent qu’une fois définitivement installé et irrémédiable.
— Depuis vingt ans l’histoire d’Acqua Alta n’est qu’une guerre de position entre guildes et Losange, ajouta Venise.
— Pourquoi les marchands ne se sont-ils pas débarrassés des reîtres ?
— C’est le soldat qui parle… Les reîtres tiennent notre économie par ses points névralgiques. Taux de changes, banques, accès aux docks. Se soulever contre eux, c’est détruire Sérénisse et repartir de zéro, comme au temps de sa fondation.
— Ça risque d’arriver de toute façon, grogna le soldat.
Il trouvait les marchands bien laxistes.
— C’est pour ça que nous avons décidé de passer à l’action, embraya Venise.
Ils débouchèrent sur une place dégagée, immense par rapport au lacis de ruelles qu’ils laissaient derrière eux. Au centre était construite une monstruosité, un hexaèdre dont la base était un rectangle d’une centaine de mètres de long et de cinquante de large. Quatre losanges inclinés grimpaient jusqu’au toit. Aucune ouverture n’était visible dans les façades, grises comme les nuages qui s’amoncelaient au-dessus de leurs têtes. Seule une porte indiquait l’entrée du sinistre bâtiment.
— Le prisme, annonça Venise. Le siège du Losange.
Kosh se rendit alors compte qu’ils n’avaient pas croisé une seule figure encapuchonnée depuis le palais de la licorne. La dame d’honneur répondit à sa question silencieuse.
— Les reîtres sont retranchés depuis trois jours dans le prisme, expliqua-t-elle. Ils préparent l’approche du ruban à leur manière.
Kosh ne comprenait pas ce que Venise voulait dire. Il ne comprenait même pas l’existence des reîtres dans un monde comme la Lyre, autrefois si lumineux. Il pensa aux émissaires.
— Les reîtres n’ont rien à voir avec eux, reprit Venise. Quoi que tu penses, aucun Sans-voix ne les habite. Toutefois, il est sûr qu’ils entretiennent des rapports… privilégiés avec les barbares. Par quel canal, de quelle nature ? Je n’en sais rien.
— Le Losange proclame que son intérêt réside dans l’harmonie de la Lyre, essaya l’Amiral.
Le rire de Venise s’élança vers le ciel, aussi léger qu’un oiseau prenant son envol.
— Vous êtes mignons, sur Primavère, vous, le dynaste et sa Cour, à essayer de voir le Bien là où règne le Mal. Pour que les reîtres aient pris le pas sur les marchands, il a fallu qu’ils hissent le mensonge au niveau du chef-d’œuvre. L’évolution du ruban met le Losange en joie. Nous ne savons pas ce qui se passe exactement là-dedans (elle montra le prisme), mais nous savons qu’il s’y prépare une grande fête religieuse, dont l’apex sera en conjonction avec la vague d’équinoxe.
L’Amiral essaya d’imaginer une fête chez les capuchons. Seules des images morbides lui vinrent à l’esprit.
— Les reîtres vont ouvrir le troisième canope de la princesse et implanter son contenu dans le corps d’une jeune fille qu’ils offriront aux Sans-voix, en signe de servitude. Ils n’ont pas encore trouvé la victime. Les gens de Sérénisse sont aux abois et restent enfermés chez eux. Certains se sont enfuis. Beaucoup aimeraient rejoindre leurs vaisseaux. Mais le Losange a neutralisé l’accès à l’arsenal jusqu’à ce que le sacrifice ait lieu.
— Je croyais que les capuchons n’avaient pas d’armée ?
— Une centaine de mercenaires de Bartsch se sont déployés dans Sérénisse il y a une semaine environ.
— Je vois, grogna le soldat.
Les gens de Bartsch étaient invoqués dans les contes pour enfants, sur Primavère, lorsqu’il s’agissait de leur faire peur.
— Quand doit avoir lieu le sacrifice ?
— Demain soir, à minuit. (Venise soupira et contempla le soldat.) C’est demain que nous nous soulèverons contre le Losange, Bubba. Et tu risques de te retrouver en première ligne.
L’Amiral essaya de sonder l’esprit de Venise, sans y parvenir, évidemment. Leur relation avait toujours été à sens unique. Elle s’approcha, joignit ses mains derrière la nuque du soldat. Il ne bougea pas.
— Mon héros, lui dit-elle sans moquerie avant de l’embrasser.
L’Amiral lui rendit ce baiser qu’il attendait depuis si longtemps. La dame s’écarta en laissant sa main sur le bras du vieux soldat.
— Un Amiral du Haut Commandement et la dame d’honneur des marchands, ça ferait un beau mariage, ironisa-t-elle en plissant le nez.
— Allons voir les gens que tu voulais me présenter, esquiva Kosh en imaginant la scène.
Ils traversèrent la place bras dessus bras dessous, replongeant dans le mystère de la vieille Sérénisse, tels deux amants masqués, courant après l’ombre comme on court après son lit.
La façade du palais était noire et lépreuse. Une partie de l’encorbellement s’était effondrée et gisait en ruine sur le perron. On reconnaissait des lions dans les sculptures qui flanquaient son entrée, des lions autrefois majestueux et maintenant partiels comme celui que Kosh avait approché sur le rocher de Boëcklin. Venise sauta au-dessus des débris et entra dans la vieille bâtisse.
L’intérieur était mieux entretenu que la façade. Quelqu’un occupait encore l’endroit, quelqu’un pour lequel des notions comme confort, chaleur et propreté étaient aussi lointaines que pouvait l’être la compassion dans l’esprit d’un Sans-voix. Ils grimpèrent l’escalier qui menait à l’étage. Des animaux empaillés posés sur des socles formaient une garde silencieuse. Cerbère figé la gueule ouverte. Saurien monstrueux la queue dressée comme un dard. Ch’val nain recouvert de poussière et broutant la reconstitution d’un tapis de pousses spongiformes.
— C’est le palais des lions ? demanda Kosh.
— Chez les faiseurs de chimères, confirma Venise. Celui qui veut te voir n’a pas un très grand sens de l’entretien, mais il a quelque chose d’important à te montrer.
Ils arrivèrent à l’étage et se dirigèrent vers une porte gardée par deux éléphants dont les trompes étaient brisées. Un rai de lumière passait dessous. Quelqu’un fredonnait de l’autre côté. Kosh suivit Venise et découvrit une pièce très haute fermée par une verrière que la saleté avait rendue opaque. Les murs étaient garnis de meubles de rangement, de tiroirs, de vitrines, de globes et d’aquariums. Au centre, une montagne de caisses composait une pyramide. Un petit homme s’affairait sur l’une d’elles. Il était courbé et tournait le dos aux nouveaux venus.
Venise toussota. Il se retourna et afficha aussitôt un sourire radieux en reconnaissant Bubba Kosh, entier et en bonne santé.
— Associé ! s’exclama-t-il en se précipitant vers l’Amiral, les bras tendus. Quelle joie de vous revoir vivant !
Kosh serra la main d’Oscar par réflexe.
— Vous ?
— Moi ! confirma l’inventeur. Je suis désolé de vous avoir joué cette petite comédie, mais nous pensions avec Notre Dame (il s’inclina devant Venise) qu’un appui trop visible de l’Archipelago Flota vous nuirait avant d’atteindre Acqua Alta. Cela aurait pu entraver vos gestes au moment de combattre le dragon. Qui sait ? (Il adopta une mine de conspirateur.) Soit dit en passant, je suis l’un des rares chefs de guilde à avoir parié sur votre succès. La plupart vous donnaient perdants.
— Vous n’avez pas été loin de les suivre, grogna Kosh. Si votre aiguillon avait correctement fonctionné…
— J’ai appris ça, dit Oscar d’un air navré. Mais vous êtes toujours là. Quant à ce ch’val… quel dommage. C’était vraiment une chimère splendide.
— Ils sont en bas ? demanda Venise au chef de guilde, coupant l’Amiral qui préparait une repartie cinglante.
— Oui. Ils nous attendent. Mais avant, je veux montrer le bestiaire à notre ami.
Kosh ne détestait rien tant que l’on parle de lui à la troisième personne en sa présence.
— Comment êtes-vous déjà ici ? demanda-t-il au petit homme qui partait vers un lutrin. Le marché devrait encore se trouver dans l’amas.
— Le marché s’amarrera au môle de Sérénisse dans la nuit. Je l’ai précédé à bord de mon Bucentaure à moi. (Il gloussa de son bon mot.) Mais assez perdu de temps avec les détails. Passons à l’essentiel.
Il revint avec un in-folio semblable à celui que Kosh avait consulté dans le jardin de la pension et le posa sur une caisse aux pieds de l’Amiral. Ils s’accroupirent devant le livre. Il s’agissait du bestiaire, de l’original et non d’un fac-similé.
Oscar l’ouvrit avec précaution et commença à faire défiler les pages de vieux parchemin.
— De grands événements vont bientôt survenir, souffla-t-il, mystérieux. Nous arrivons à un point crucial de l’Histoire de la Lyre. Et nous nous trouvons à l’endroit exact à partir duquel tout va bientôt se précipiter.
— Notre Oscar a le sens de la formule, l’excusa Venise.
Oscar fit claquer sa langue comme s’il donnait un signal de départ.
— Il faut que vous sachiez une chose, Amiral, une chose que seuls les chefs des dix guildes siégeant au conseil des marchands connaissent, une vérité que même le dynaste Méandre ignore.
— De quoi s’agit-il ? s’impatienta le soldat.
Oscar tournait toujours les pages du bestiaire. Kosh vit passer le dragon et l’image du chevalier saint Georges chargeant, armé de sa seule lance. Il lui devait une fière chandelle à celui-là. L’inventeur s’arrêta sur une page qui représentait un animal que l’Amiral connaissait par cœur mais qu’il ne reconnut pas tout de suite. Le voir exposé ainsi, en partie écorché et annoté le troubla dans un premier temps. La vérité lui explosa au visage une fois l’effet de surprise évanoui.
— Cette page a été supprimée des fac-similés déposés sur les marchés comme le Jubilé, expliqua Oscar. Vous comprenez aisément pourquoi.
Kosh ne pouvait plus détourner ses yeux. Il lisait le texte qui accompagnait la planche anatomique, qui expliquait la télépathie de cette chose, ses instincts combatifs, cette étrange faculté à apparaître et à disparaître en des endroits donnés. Il y était question de sa composition, de sa taille, de ses principes directeurs, ainsi que de son mode de reproduction.
— Ne me dites pas que les faiseurs de la guilde ont conçu cette chose ? murmura le soldat.
— Les faiseurs de la guilde ont conçu cette chose.
L’Amiral étudia la page avec attention. Il ne parvenait pas à y croire. Il lut : « Le Sans-voix est enfanté dans l’espace profond et jamais il ne quitte sa mère qui le protège contre la destruction. » « Sa mère ? » songea Kosh, abasourdi. Les faiseurs avaient associé l’idée de maternité à celle de ces bestioles immondes ?
— Le Sans-voix est une des plus belles réussites de notre guilde, reprit Oscar sans afficher aucune fierté. Une créature parfaite, dotée de pouvoirs dépassant ceux de ses adversaires, ayant un sens de l’organisation sociale aigu, conçue pour détruire et se répandre.
— Comment est-ce possible ?
— Nous n’en savons pas plus que ce qui est écrit ici. Sinon le nom de ceux qui les ont commandés, bien avant que le ruban n’apparaisse.
L’esprit de l’Amiral était agité par un obscur pressentiment.
— Les juges arbitres. Leur nom, c’est tout ce que nous avons sur eux.
— Les juges arbitres ?
Kosh se souvenait de s’être arrêté sur ce nom dans le texte d’introduction du bestiaire. Qui pouvaient être ces juges pour leur avoir adressé ces créatures ? Pour quelle raison ? Il se tourna vers Venise, elle qui parlait du Destin dont elle s’imaginait le jouet. Il contempla la pièce immense, essayant d’y trouver une solution à l’énigme fantastique.
— Nous ne savons pas si le fait de réunir les canopes sauvera l’Empire, expliqua Oscar. Nous ne savons pas non plus si la princesse a jamais existé et si tout ceci n’est pas une gigantesque imposture. Ni si vous parviendrez à subtiliser la troisième urne aux reîtres. Encore moins comment vous pourrez trouver la quatrième dans le vide de la nébuleuse.
« Arrêtez ! » eut envie d’implorer le soldat.
— Mais nous savons que les Sans-voix ont été créés par nos ancêtres. Peut-être le moyen de les détruire est-il inscrit en filigrane dans leur acte de naissance, ici, entre ces lignes.
Kosh ne devait rien oublier. Il se pencha pour lire la page à nouveau.
— Ta conscience te rappellera ce dont tu ne te souviendras pas, lui dit Venise.
« À votre service, monsieur », acquiesça cette dernière.
— Maintenant nous pouvons rejoindre le Conseil. Noble Dame ?
Venise hocha la tête. Ils quittèrent la pièce en silence. Personne n’osa refermer le bestiaire. Le livre resta ouvert sur l’image du Sans-voix au rostre conçu pour broyer et au flagelle hérissé d’épines, dans toute sa grotesque splendeur.
Ils empruntèrent un escalier qui s’enfonçait en spirale sous le palais des lions. Il se transforma à un moment en corridor éclairé par des photophores. L’air était sec et frais. Une porte métallique fermait le couloir. Un bloc d’identification Adan y était associé. Oscar colla son index contre le picot afin de permettre la reconnaissance de sa séquence Adan. La porte le remercia, s’ouvrit, les laissa passer et se referma derrière eux.
Ils pénétrèrent dans une salle oblongue. Quatre hommes et cinq femmes se levèrent en les voyant arriver. La dame d’honneur alla s’asseoir sur le siège qui lui était réservé. Oscar indiqua à Kosh un fauteuil qui lui faisait face à l’autre bout. Lui-même s’assit à la dernière place vide. Un simule était posé au centre de la table. L’Amiral remarqua que Venise avait retrouvé la morgue hautaine associée à sa charge.
— Chers amis, commença-t-elle, je vous présente l’Amiral Kosh, dont la raison de la présence sur Acqua Alta vous est connue. Amiral, voici le conseil des marchands, les chefs des dix premières guildes de l’Archipelago. Ils préfèrent garder l’anonymat. Les visages que vous pouvez voir sont des masques. Sachez-le.
Kosh se fichait de savoir que les chefs de guilde portaient des masques. Il voulait savoir ce que les gens d’Acqua Alta avaient à lui dire avant qu’il ne reprenne sa quête là où il l’avait laissée.
— Nous sommes au courant de la mission que vous a confiée le dynaste Méandre.
Par quel moyen ? se demanda Kosh. Les marchands ne s’étaient pas installés dans le fief des diplomates par pure innocence.
— Nous devons vous avertir de certains faits qui vont bientôt survenir à Sérénisse.
Entendre Venise lui parler avec une telle froideur énervait le soldat. Qu’elle en finisse ! Il ne s’attendait à aucune aide de la part des marchands, réputés pour leur opportunisme.
— Les reîtres qui conservent le troisième canope vont bientôt disparaître de Sérénisse.
— Pardon ?
Les chefs de guilde s’agitèrent sur leurs chaises. Oscar activa le simule et généra la première figure. L’hologramme représentait Sérénisse au milieu de l’immensité océane. Une enceinte circulaire l’enfermait dans une portion d’eau d’environ cinquante kilomètres de diamètre. Des vannes formaient un motif en forme de créneaux sur toute la longueur de la digue.
— Sérénisse est protégée des tempêtes et des courants forts par une digue Havilands, dit l’inventeur. Ces bâtisseurs herculéens ont doté les mondes principaux des moyens de parer aux injures dont la Nature est friande. La digue permet d’éviter les catastrophes les plus courantes sur un monde comme Acqua Alta, tout particulièrement lors des équinoxes qui président à la naissance des vagues du même nom.
Un bourrelet concentrique apparut à la périphérie de la simulation et se referma lentement sur la digue. L’anneau grossissait en se rétrécissant. Il se figea juste avant d’atteindre les Havilands.
— Nous savons que Primavère prévoit d’attaquer le front du ruban dans un peu plus d’une semaine. Cette attaque, au vu des forces en présence, donnera la victoire aux barbares.
Kosh se sentit blessé dans son estime mais il ne répondit pas. Oscar disait tout haut ce qu’il pensait tout bas depuis longtemps. Sinon, il n’aurait pas accepté la mission que Méandre lui avait confiée.
— Une fois les Sans-voix victorieux de Primavère, les reîtres apparaîtront au grand jour comme ce qu’ils sont vraiment et ils leur livreront Acqua Alta. L’Archipelago Flota a donc décidé de saborder Sérénisse avant qu’il ne soit trop tard.
Kosh se demanda s’il avait bien entendu. Sa conscience se permit d’intervenir pour lui assurer qu’elle avait bien entendu la même chose, elle aussi. Oscar redonna sa liberté à la simulation en reprenant ses explications.
— La digue n’arrêtera pas la vague d’équinoxe qui se lèvera demain soir. L’océan submergera la ville et le prisme du Losange.
Kosh comprit pourquoi Oscar faisait ses cartons, pourquoi le palais de la licorne avait l’air vide. Tous les marchands devaient préparer le déménagement de leurs biens dans le plus grand secret, à l’insu des reîtres retranchés dans leur temple forteresse.
— Comment comptez-vous vider Sérénisse ? demanda-t-il aux visages d’emprunt tournés vers lui.
— Le marché du Jubilé qui doit s’amarrer cette nuit au môle de la ville servira au sauvetage du plus grand nombre, continua Oscar. Notre flotte est entreposée dans l’Arsenal. Nous la reprendrons par la force. Nous sommes armés, depuis longtemps. Et les reîtres ne soupçonnent pas notre puissance. Ces maudits mercenaires de Bartsch encore moins. Du sang sera versé, mais tout est prévu pour que l’exode soit terminé avant que la vague atteigne Sérénisse.
— Et le canope ? tenta l’Amiral.
Oscar se tut et baissa la tête. Venise reprit le fil de son discours.
— Comme tu le sais, le canope servira à la cérémonie des reîtres, demain soir.
Le tutoiement de la dame d’honneur à l’égard de Kosh provoqua une exclamation étouffée chez les chefs de guilde. Venise ne se souciait guère de ces pleutres qui se taisaient et se cachaient derrière leurs masques. Elle s’adressait à celui qui allait prendre tous les risques pour sauver la Lyre de la destruction, pendant qu’eux essaieraient de sauver leur peau et leurs précieuses marchandises.
— Nous ne connaissons du prisme que sa surface, continua-t-elle, alors que le simule faisait grossir l’hexaèdre jusqu’à lui faire recouvrir la moitié de la table. La structure intérieure du bâtiment nous est inconnue. Il a été bâti par les géomètres d’Ophiucus et leurs réalisations sont couvertes par le secret professionnel. (Kosh ne le savait pas mais ça ne changeait pas grand-chose à son problème.) La seule certitude est que la cérémonie aura lieu sur la terrasse.
— Impossible de l’atteindre par les airs ?
— Les bâtiments qui cernent la place servent de décors. Ils cachent des postes de tir et des générateurs de champs qui enserrent le prisme comme une toile d’araignée.
— Par en dessous, alors ? essaya le soldat.
— Aucune issue de connue. La seule façon de rentrer dans le prisme est de passer par la porte principale, au vu des reîtres qui en ont la garde… (Venise marqua une pause.) Impossible pour quelqu’un de mal équipé. Ce qui n’est pas ton cas, n’est-ce pas ?
L’Amiral ne répondit pas, ne sachant pas où la dame d’honneur voulait en venir.
— Le dynaste t’a bien confié un objet, hormis le premier canope, avant que tu quittes le palais d’airain ?
— Le boîtier à champ de contretemps, comprit le soldat.
La femme blonde à sa gauche soupira :
— Nous nous sommes donné assez de peine pour le fabriquer ! Cette technologie est extrêmement coûteuse et vorace en énergie, vous vous en rendez compte ?
— Et les reîtres n’y ont pas accès, nous en sommes sûrs, continua la dame d’honneur.
— Attendez, calma le soldat. Est-ce que vous êtes en train de me dire que vous m’épaulerez pour trouver le canope ? L’Archipelago Flota a-t-il décidé de se mettre du côté de Primavère ?
Kosh extrapolait. Mais si sa supposition s’avérait juste, deux partitions de l’Empire se trouveraient réunies et sa mission en partie accomplie.
— Non aux deux questions, répondit un chef de guilde dont le masque était aussi terne que celui d’un fonctionnel. Nous vous mettons simplement au courant de nos plans.
— Vous avez pourtant fait en sorte que je possède ce champ de contretemps. La présence d’Oscar, l’intervention de la dame d’honneur…
— Il est trop tôt pour te répondre, le coupa Venise. Les chefs de guilde décideront après la bataille quelle position l’Archipelago adoptera par rapport à ta quête et à la situation de Primavère. Pas avant.
— Nous essayons de servir vos intérêts au mieux, ajouta Oscar, conciliant. Enfilez votre cape invisible, trouvez la terrasse et récupérez le canope. Nous verrons après.
« Formidable ! » pensa le soldat en se sentant de moins en moins à sa place entre ces conspirateurs qui ne conspiraient que pour eux.
— Et la vague ?
Venise répondit à la place des autres :
— Les reîtres aiment l’exactitude, ainsi que la conjonction des événements. Ils prévoient d’utiliser l’urne pour sacrifier leur victime au moment où la vague d’équinoxe sera censée s’écraser sur la digue.
— Alors qu’elle s’écrasera sur le prisme, releva-t-il, un peu furieux. Merveilleux ! Je ne suis peut-être pas obligé d’attendre demain ?
— Nous ne savons pas où l’urne est conservée. Et elle doit faire l’objet de protections particulières. Non, nous avons fait le tour de la question. (Venise hocha la tête, l’air désolé.) Nous t’aiderons lorsque tu seras sur la terrasse. Et nous te tirerons de là une fois le moment venu.
— Ce sera vraiment une question de moment ! grogna Kosh.
Les marchands lui mettaient le couteau sous la gorge sans lui apporter aucune aide que ce soit. Non content d’avoir les reîtres à affronter, il devrait échapper à un raz-de-marée.
— Quelle personne sensée pourrait croire que je vais y arriver ? demanda-t-il.
Personne ne répondit à sa question.
Ils revenaient au palais de la licorne. Kosh interrogeait sa conscience sur ce qu’elle avait entendu dans le soubassement du palais des lions.
« Monsieur veut-il que je lui calcule une probabilité de réussite ? » lui demanda-t-elle.
« Je veux ton avis, machine, rien que ton avis. »
La conscience ne répondit pas tout de suite, confirmant le pressentiment de Bubba Kosh.
« Le plan des marchands est enfantin. Il vous met en première ligne, et il n’assure pas que vous parviendrez à vous emparer du troisième canope. Toutefois, j’ai effectué quelques simulations de mon côté avec les nouveaux éléments en notre possession. La dame d’honneur a raison. Si vous voulez vous emparer de l’urne avant que Sérénisse ne soit submergée, il n’y a pas d’autre moyen que celui-là. »
— C’est de la folie, compléta le soldat à voix haute.
« Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de juges arbitres ? » ajouta-t-il pour lui-même.
Sa conscience resta silencieuse. Pourtant, elle ne s’était pas endormie. Il l’entendait derrière son esprit. Venise sortit de la méditation dans laquelle elle était plongée et se tourna vers son compagnon.
— Tu peux abandonner, si tu le désires, lui proposa-t-elle. Une fois que nous aurons embarqué à bord du Jubilé et que nous aurons rassemblé notre flotte, nous pourrons quitter le système et nous installer ailleurs, chez les aplaneurs dans la Vierge, ou dans la constellation d’Hercule. C’est là que siègent les Havilands. Leur monde est paradisiaque, paraît-il. Nous pourrions laisser la Lyre derrière nous et l’oublier à jamais.
L’Amiral s’était arrêté et contemplait la dame d’honneur. Le sens de sa mission lui échappait de plus en plus. Tout cela lui apparaissait irréel. La Lyre était perdue depuis trop longtemps pour pouvoir être sauvée. Comment lui, simple mortel courant après les débris d’une légende, pouvait-il y changer quoi que ce soit ? Il se ruait vers un précipice en suivant un chemin dessiné par des fous.
Dans quelle mesure les juges arbitres étaient-ils responsables de tout cela ? Peut-être Venise avait-elle raison ? Peut-être étaient-ils les jouets d’entités supérieures s’amusant à les voir courir, plonger, lutter contre dragons, reîtres et Sans-voix, s’aimer et être séparés juste pour passer le temps ? Kosh contempla le ciel gris sombre, essayant d’en percer le mystère.
— Ça va ?
L’Amiral était d’une pâleur mortelle. Il s’appuya contre Venise.
— Ça va. Rentrons.
Il leur restait un pont à franchir pour atteindre le palais de la licorne, une très courte distance durant laquelle Kosh prit sa décision. Il laissait tomber et il partait avec Venise. Mieux valait vivre en déserteur, quelle que soit la valeur qu’il attachait au mot « honneur », que de courir vers une mort certaine. Il balayait ainsi plus de trente ans de bons et loyaux services pour le Haut Commandement de Primavère. Qu’importe ! L’idée de mourir lui paraissait… déplacée, maintenant que tout pouvait recommencer.
Il n’eut pas besoin de parler pour informer Venise. Elle avait déjà pris sa main dans la sienne et lui souriait. La chaleur de son sourire confirmait l’Amiral dans son bon choix. Restait Santa Lucia. La jeune fille ferait ce qu’elle voudrait de son existence. Elle repartirait sûrement vers Primavère pour se battre et mourir aux commandes de son spinmaker. La gamine lui manquerait, si effrontée fût-elle.
Ils poussèrent la porte du palais de la licorne alors que les nuages crevaient enfin. Une pluie de plus en plus drue s’abattrait sur Sérénisse au fur et à mesure que la vague d’équinoxe s’approcherait de la ville. La nuit du lendemain s’achèverait en déluge. Les serviteurs qui emballaient les dernières œuvres d’art s’inclinèrent devant leur maîtresse. Kosh devait prévenir la jeune fille au plus vite.
— Où est Santa Lucia ? demanda Venise à un majordome.
— La jeune fille qui accompagnait Monsieur ? (L’homme ouvrit de grands yeux étonnés.) Elle n’est pas avec vous ?
Kosh fit deux pas dans sa direction.
— Comme vous le voyez, dit-il. Où est-elle ?
— Eh bien, hum, elle a quitté le palais. Elle a emprunté une de vos vieilles tenues, Noble Dame. Vous savez, celle qui ressemble à un costume de capuchon… je veux dire, de reître. Elle l’a enfilée et est partie en maugréant quelque chose comme « puisqu’ils me laissent tomber, ils vont voir ce qu’ils vont voir ».
Kosh poussa un rugissement qui se répercuta jusqu’aux combles du palais. Il dévala le perron quatre à quatre et s’enfonça dans Sérénisse en courant.
— Petite idiote, murmura Venise en regardant Bubba Kosh s’éloigner.
Elle sentait que le destin venait de leur jouer un de ses sales tours, qu’il s’était retourné contre eux. Elle savait aussi que jamais l’Amiral ne rattraperait la victime du sacrifice à temps, du moins pas avant qu’elle n’atteigne le prisme du Losange.
Santa Lucia, le capuchon rabattu sur son visage, cherchait le prisme sans savoir où il se trouvait. Elle se guidait au petit bonheur la chance en se disant que Sérénisse était bien plus compliquée que le Labyrinthe de la ville basse sur Primavère. Les rares marchands quelle croisait dans les passages couverts ou au bord des canaux et à qui elle demandait sa route ne lui étaient d’aucun secours. Soit ils passaient leur chemin sans autre forme de procès, soit ils la regardaient comme si elle était démente et disparaissaient sans lui répondre.
Tout allait de mal en pis depuis qu’ils avaient quitté le rocher de Boëcklin à bord du Bucentaure. Santa Lucia n’aimait pas cette ville hors du temps et repliée sur elle-même. Elle trouvait Sérénisse aussi attirante qu’un radeau d’épaves géantes flottant au fil de l’eau. Elle n’aimait pas la dame d’honneur avec qui Kosh avait passé le plus clair de son temps, l’ignorant comme si elle n’existait même pas.
Par le Grand Attracteur, qu’à cela ne tienne ! Méandre avait dit au soldat que les reîtres détenaient le troisième canope. Il devait donc se trouver dans le prisme. Que l’Amiral fasse ses grâces à miss Sérénisse 66. Santa Lucia, pendant ce temps-là, ferait un peu avancer les choses. Elle imaginait déjà le visage stupéfait de Kosh lorsqu’elle ramènerait l’urne dans le palais de la licorne.
La jeune fille entrevit le toit du sinistre bâtiment au-dessus du faîtage d’un palais à moitié en ruine. Elle longea un canal qui allait dans cette direction.
Santa Lucia n’avait pas vraiment de plan pour s’emparer du canope. Elle se fiait à ce qu’elle avait appris sur les reîtres dans les couloirs de l’Académie. Ceux du Losange passaient pour des conspirateurs, des entremetteurs, des conseillers de l’ombre ayant un peu versé dans le mysticisme à force d’admirer les Sans-voix. Des doux dingues, en quelque sorte, peut-être redoutables dans les couloirs du palais d’airain mais inoffensifs sur les champs de bataille. D’anciens diplomates ne pouvaient avoir que des scrupules à faire usage de la force. Elle ne risquait donc pas grand-chose.
Santa Lucia avait trouvé une vieille arme à percussion dans une vitrine du palais de la licorne. Ça, plus le culot et l’effet de surprise qu’elle provoquait en pénétrant effrontément dans le prisme lui permettraient de s’emparer de l’urne. Si les choses tournaient mal, elle ferait appel au second article de la Convention de Primavère qui protégeait le soldat dévoué à la cause dynastique.
La jeune fille trouva enfin la place dégagée qui cernait le bâtiment. Elle eut un mouvement de recul en découvrant l’aura maléfique qui se dégageait du prisme. Une seule porte était ouverte à sa base, un vrai rectangle noir. Des silhouettes encapuchonnées venaient de s’y engouffrer. La place était vide de passants.
Les nuages noirs crevèrent et la pluie se mit à tomber sur la ville. La place se transforma en miroir. L’eau dégoulinait en cascades sur les pans de l’hexaèdre et des flaques se formaient là où le pavement était enfoncé. La jeune fille avait toujours aimé la pluie, son doux crépitement et cette sensation d’appartenir à un monde uni, entier. La pluie mettait toutes les choses à niveau, elle les rendait égales. Les façades qui entouraient la place étaient maintenant aussi grises que le prisme lui-même, moins inquiétant qu’auparavant.
Santa Lucia traversa la place d’un pas léger, sautant au-dessus des flaques comme lorsqu’elle était petite fille. Elle se retrouva devant l’entrée sans même s’en rendre compte. Le rectangle d’ombre était opaque et toujours aussi inquiétant. Elle hésita et regarda derrière elle. La place semblait encore plus immense vue d’ici. Elle pouvait encore rebrousser chemin. Mais elle n’était pas venue jusque-là pour rien ?
Elle tendit les bras en avant pour tâter le vide. Ils s’enfoncèrent dans l’ombre comme dans de l’encre brune. Santa Lucia ne bougea pas pendant quelques secondes, indécise. Deux mains squelettiques sortirent tout à coup du rectangle et se refermèrent sur ses avant-bras. La jeune fille n’eut pas le temps de crier. Elle fut violemment tirée vers l’intérieur.