Deep fighter
Deuxième Partie le Rocher de Boëcklin
DEUXIÈME PARTIE
LE ROCHER DE BOËCKLIN
1
Bubba Kosh avait déjà visité deux marchés flottants de l’Archipelago Flota lors de leur bénédiction par le dynaste Méandre. Il avait, à cette occasion, effectué de courts trajets inauguraux en orbite basse autour de Primavère, entouré d’officiels et de chefs de guildes. Les manœuvres du largage des chaînes, de la tension du vélum et le travail des remorqueurs l’avaient amusé, sans plus. Les marchés flottants étaient dépourvus de tout intérêt stratégique pour un Amiral du Haut Commandement. Une vélocité médiocre, une autonomie nulle sans les remorqueurs, aucun armement autre que défensif.
Le marché qui allait bientôt quitter la planète dynastique en était à son troisième Jubilé. Les flotteurs accrochés sous la plate-forme étaient constellés de micro-impacts et auraient eu besoin d’un bon coup de peinture. Mais le marché couvert, installé au centre du plateau circulaire de trois cents mètres de large, avait gardé toute sa noblesse. Le dôme s’étageait en une succession de coupoles translucides qui se recouvraient les unes les autres dans un jeu de courbes et contre-courbes typiques de l’architecture marchande.
Au bord du plateau se succédaient une série de quartiers hétéroclites ressemblant en tout point à ceux d’une petite ville de terre ferme. Chaque guilde avait son quartier avec boutiques, relais, hôpitaux, lieux de culte.
L’attaque prochaine du ruban était sur toutes les lèvres. Quelle qu’en soit l’issue, les marchands savaient que cette bataille marquerait un tournant dans le monde de la Lyre. Ils savaient aussi que les meilleures affaires se font autour des grands événements qui battent le bon sens en brèche et incitent l’homme du peuple à dénouer les cordons de sa bourse.
Le jour se levait sur Primavère lorsque Bubba Kosh sortit du vieil ascenseur à traction mécanique qu’il avait emprunté pour se hisser jusqu’au Jubilé. Il se présenta au poste d’accueil et s’annonça comme Argon D’Argyle, marchand sans blason de retour à Acqua Alta. Kosh avait emporté le sac à quatre poches dont une contenait le premier canope plus un ballot léger comprenant affaires de rechange, boîtier à champ de contretemps et nécessaire de voyage.
Les armes étaient interdites sur les marchés flottants. Il avait donc laissé ses poings à percussion dans sa maison de la ville haute qu’il avait quittée en milieu de nuit. Il avait adopté une tenue passe-partout de cuir brun ne trahissant ni son origine, ni son activité, ni sa fortune éventuelle.
À peine avait-il franchi le portail et s’engageait-il dans les ruelles à la recherche d’une pension pouvant l’accueillir que le premier rabatteur tomba sur lui.
L’homme avait une quarantaine d’années. Ses traits anodins étaient noyés sous une casquette de fourrure qui lui mangeait le visage. Il portait un costume de toile lâche frappé du blason des faiseurs de chimères. Il observait les nouveaux venus, adossé contre un mur. L’Amiral le remarqua tout de suite et essaya de ne pas se faire rattraper. Il était plus difficile de se débarrasser d’un rabatteur que de descendre un trident en action. Les guildes gagnaient leurs membres en grande partie grâce à la technique du racolage, vieille comme la Lyre.
— Monsieur ? l’appela l’homme. Puis-je vous aider ? Monsieur ?
Bubba Kosh faisait une tête de plus que lui. Et il aurait pu l’envoyer de l’autre côté de la rue d’un simple coup d’épaule s’il l’avait voulu. Mais il devait se méfier : la violence était proscrite comme les armes sur le marché flottant. Et les guildes particulièrement méfiantes à l’égard des marchands indépendants. Il ne pouvait se permettre de passer pour un franc-tireur et se faire bannir par les maîtres marchands. De plus, ce trublion l’aiderait peut-être dans sa tâche. Le soldat décida tout de même, par principe, de ne pas céder immédiatement.
— Je n’ai besoin de rien, merci, répondit-il en accélérant le pas.
Le rabatteur changea de tactique et se planta en face de Kosh, la main tendue, un sourire franc comme une chimère sauvage au milieu du visage. L’Amiral n’eut d’autre choix que s’arrêter.
— Oscar, pour vous servir. Inventeur de produits dérivés pour la guilde des faiseurs de chimères. Je ne voudrais pas m’imposer, mais mon instinct me dit que vous êtes nouveau sur le marché. Me permettrez-vous de jouer votre cicérone ?
Kosh reprit sa route comme si l’inventeur n’existait pas. Il remontait une ruelle réservée à la guilde des cartographes et aucune enseigne de relais n’était visible. L’autre trottinait à côté de lui pour rester à son niveau.
— Vous êtes nouveau et vous n’avez réservé nulle part. Vous ne trouverez pas une chambre libre dans ce coin du marché. En revanche, le relais de ma guilde dispose de quelques chambres pour les marchands indépendants comme vous.
Kosh avait le choix entre chercher des heures sans trouver de place et supporter le babillage du rabatteur le temps de pouvoir lui claquer une porte bien solide au nez. Il opta pour la seconde solution, plus sûre que la première. Il s’arrêta et se présenta.
— Je m’appelle Argon D’Argyle. Emmenez-moi à votre pension, quelle que soit la commission que vous toucherez pour cela.
— Oh, ma commission est symbolique, s’excusa Oscar. Ma guilde s’intéresse juste au bien de l’humanité en général et à celui des hommes en particulier.
— Aux biens, hein ? se moqua le soldat.
Le rabatteur ne répondit pas. Il s’engouffra dans un passage large comme eux aménagé entre deux petites maisons.
— C’est par ici. Si vous voulez bien me suivre.
Kosh suivit son guide sur une centaine de mètres. Ils quittèrent le quartier des cartographes et traversèrent celui des fabricants de propulseurs à vélocité infraluminique. Les dômes les plus hauts du marché étaient visibles sur leur droite, au-dessus des toits.
— Vous étiez sur Primavère pour affaires ? demanda Oscar d’un air détaché.
— Loisirs. Je reviens d’une cure de Jouvence. Ma vieille carcasse réclamait les bains depuis longtemps.
— Cure de Jouvence, hein ? releva l’inventeur. Et vous en avez profité pour façonner vos traits à l’image de ceux de l’Amiral Kosh ?
Le soldat se sentit intérieurement flatté qu’un inconnu de la Lyre reconnaisse son visage.
— En effet, admit-il. J’ai toujours rêvé d’endosser l’apparence de ce héros légendaire.
— Intéressant, répondit l’autre sans enthousiasme. Pour ma part, je n’aurais pas porté mon choix sur le personnage le moins influent du Haut Commandement. Pas assez vendeur et définitivement vieillot.
Kosh s’abstint de réagir. Ce qui lui demanda une bonne dose de son fameux sang-froid.
— Il a tout de même ramené saine et sauve une colonie de soldats prospecteurs de la Concession 55 ?
— Oui, oui, bien sûr. Mais c’est une vieille histoire. Kosh est un héros de l’ancien temps.
Le soldat préféra changer de sujet alors qu’ils remontaient une succession d’enseignes attestant qu’ils se trouvaient maintenant dans le quartier des faiseurs de chimères.
— Le marché doit rompre ses amarres ce matin ?
— Dans une heure ou deux. Les remorqueurs lui feront atteindre sa vitesse de croisière vers midi. Et nous toucherons l’amas dans deux jours environ. Ah, voici le relais dont je vous ai parlé.
Il s’agissait d’une bicoque qui ne payait pas de mine. Elle ressemblait à un gros animal ramassé sur lui-même. Des gargouilles saillaient de ses murs et ricanaient à la face du passant. La pente du toit était telle qu’elle donnait à la maison la forme d’un poignard à lame courte. Oscar pénétra dans le relais et se dirigea vers le comptoir derrière lequel l’attendait un homme au profil de rapace. Il lui chuchota quelques mots, puis se retourna vers le soldat.
— Il nous reste une chambre à dix florins et une à cinq, sous les combles. Je vous conseille celle à dix, elle donne sur le jardin.
Kosh se promenait avec une bourse de cinq cents florins environ. Une fortune. La somme demandée pour une chambre dans ce gourbi minable était exorbitante. Il choisit celle sous les combles. Oscar fit grise mine mais il donna néanmoins rendez-vous au soldat pour la fin d’après-midi, sur la terrasse. Il serait heureux de parler affaires avec le grand Argon D’Argyle dont les faits de bravoure commerciaux étaient encore à écrire. Kosh parvint à se débarrasser de lui entre le deuxième et le troisième étage.
Il trouva la chambre petite et confortable. Une fenêtre à persienne ouvrait sur les dômes du marché couvert. On voyait un bout de Primavère derrière le bord de la plate-forme, loin en dessous d’eux. Kosh se laissa tomber sur le lit en fermant les yeux. Il resta ainsi à écouter le chant des oiseaux du jardin des chimères, en pensant aux chasseurs et à la princesse endormie.
« Conscience, tu es là ? » se demanda Bubba Kosh.
« Bien sûr, monsieur. »
L’Amiral se sentait flotter dans une sphère éthérée, entre la veille et le sommeil. Il savait que midi était passé. Les vélums étaient maintenant tendus au-dessus du marché et le protégeaient de l’Espace. Il avait senti les secousses qui accompagnaient le largage des amarres et le travail des remorqueurs. Ils devaient maintenant filer à une vitesse proche de la lumière, et Primavère n’être plus qu’un petit point brillant dans la nuit éternelle. Kosh se laissait bercer par le mouvement de roulis qui faisait très légèrement tanguer l’immense plate-forme.
« Parle-moi du deuxième canope. »
« Il est conservé dans l’amas d’astéroïdes, fief des chasseurs, vers lequel nous nous rendons. »
« Plus précisément ? »
« Vous le trouverez sur le rocher de Boëcklin. »
« Comment y accéder ? »
« Le rocher de Boëcklin n’est accessible qu’aux héros désirant affronter leur propre mort. Nul n’en revient jamais. »
« Pour quelle raison ? »
« Le rocher cache un volcan dans le cratère duquel se terre un dragon. Ce dragon garde l’entrée d’une grotte dans laquelle repose le deuxième canope de la princesse. Nul ne peut y pénétrer sans abattre le dragon. Nul n’est jamais parvenu à abattre le dragon. »
« Décris-moi le dragon, conscience. »
« Trente mètres de long sur deux de haut. Un corps de serpent recouvert d’écailles plus sonores que le bronze. Une tête de chien cerbère qui crache le feu. Des pattes munies de griffes de lion. Des ailes de chauve-souris qui lui permettent de voler. »
« Le dragon est-il un chasseur ? »
« Affirmatif, monsieur. C’est un ancien, l’un des premiers à avoir changé d’apparence grâce à la technologie de la guilde des faiseurs de chimères. »
« Comment survit-il sur son rocher ? »
« En se nourrissant de ceux qui viennent l’affronter. Une armée de fonctionnels obéit à ses ordres, comme pour chaque chasseur sur chaque rocher de l’amas. »
« Les fonctionnels ! ricana l’Amiral. Que penses-tu des fonctionnels, machine ? »
L’Amiral avait utilisé le qualificatif méprisant en cours sur la Concession 55 lorsqu’on voulait calmer les ardeurs d’une conscience machine. Celle-ci le comprit comme tel et émit un bruit désapprobateur en forme de sifflement. Elle répondit tout de même à la question :
« Je crois savoir que les fonctionnels descendent d’une colonie de mineurs androïdes installée dans l’amas avant que les chasseurs ne s’y établissent. Ils s’entretiennent eux-mêmes depuis tout ce temps et servent les chimères. »
« Tu ne trouves pas cela amusant ? »
« Que des machines servent des monstres ? Nous ne sommes pas loin de connaître la même situation, monsieur. »
« Un partout », pensa Kosh, en songeant aussitôt que ses pensées étaient limpides pour celui qu’il n’avait pas intérêt à considérer comme son adversaire s’il ne voulait pas sombrer dans la schizophrénie.
« Comment détruire le chasseur ? » reprit-il.
« Je ne possède pas assez d’informations pour répondre à cette question, monsieur. »
« Comment se rend-on au rocher de Boëcklin ? »
« En s’inscrivant 15, allée de la Fibule, entre le quartier des épiciers et celui des recycleurs d’épaves. Vous trouverez à cette adresse une officine des chasseurs. Vous demanderez à être inscrit dans le registre. Un fonctionnel acceptera votre demande, vous demandera deux florins et vous donnera un rendez-vous pour affronter le dragon. »
« Très bien, conscience. Je n’ai plus d’autres questions pour l’instant. »
« Si je peux me permettre, monsieur… »
« Oui ? »
« Le prix que vous payez pour ce pigeonnier est indigne d’un homme de votre rang. »
« Je te remercie, conscience. Ne t’inquiète pas. Je récupérerai mon dû d’une manière ou d’une autre auprès de ce brave Oscar. »
« Une deuxième question ? »
L’Amiral n’eut pas besoin d’exprimer son impatience pour que la conscience la ressente.
« Que pensez-vous de l’idée de déclarer la nébuleuse de la princesse endormie Territoire souverain de la communauté des consciences libres ? »
L’Amiral Kosh poussa un rugissement mental qui dut résonner jusque dans les derniers méandres de son occiput. La conscience se tut sans demander son reste.
Le rabatteur avait quitté la pension lorsque Bubba Kosh sortit à l’air libre. Le tenancier lui dit qu’il avait réservé une table pour eux deux dans le jardin pour huit heures. Le soldat rendit sa clé et remonta la rue vers les dômes du marché couvert au-dessus desquels claquaient au vent stellaire les toiles du gigantesque vélum.
Les rues avaient changé d’aspect depuis que la plate-forme avait rompu ses amarres. Les boutiques disposées au rez-de-chaussée des bâtiments étaient ouvertes. Des voiles de toutes les couleurs avaient été tendus entre les façades.
Une foule sillonnait les rues, aussi bigarrée que les boutiques. Nul édile de Sérénisse, nul reître du Losange mais des marchands arborant fièrement leurs blasons. Certains s’interpellaient ou s’invectivaient. Des négociations étaient en cours ou se concluaient. Des biens passaient de main en main. Tout ce qui pouvait être fabriqué, recherché et acheté dans les différentes partitions de la Lyre était présent sur le marché flottant du Jubilé. L’ambiance était fiévreuse et insouciante, à mille années-lumière du ruban des Sans-voix et de la menace qui pesait sur eux.
Kosh se promena jusqu’à l’une des entrées du marché couvert mais s’en vit refuser l’accès. En tant que marchand indépendant, il ne pouvait prétendre aux mêmes droits que ceux qui constituaient le corps de l’Archipelago Flota, la flotte marchande de la Lyre propriétaire de cette plate-forme.
Le soldat fit néanmoins le tour du dôme pour en prendre la mesure. Les arceaux qui le constituaient avaient été fondus d’une seule pièce. La complexité et la démesure technique que cela impliquait donnaient une petite idée du talent des fondeurs architectes qui travaillaient pour l’Archipelago.
Kosh se laissa emporter par un mouvement populaire qui l’emmena jusqu’à une aire dégagée. Au centre était amarré un astronef à la ligne byzantine strié de bandes obliques rouges et blanches. Il flottait à quelques mètres de la plate-forme, prisonnier de son champ antigrav. Il faisait une trentaine de mètres de long et la taille de ses moteurs en disait long sur la puissance qu’il pouvait déployer en espace profond.
L’œil expert de l’Amiral estima que cet engin, qui pouvait emporter une dizaine de personnes, aurait damé le pion en termes de vélocité à la majorité des spinmakers de la Lyre. Les gens se rassemblaient sous son ombre et y laissaient des petits billets qu’ils coinçaient avec des pièces métalliques. Kosh attrapa un homme au passage et lui demanda :
— Que faites-vous, mon ami ?
C’était un vieillard, au blason à moitié effacé. Il n’avait donc pas d’héritier et sa charge serait à vendre après sa mort. Il regarda Bubba Kosh des pieds à la tête, avant de lui répondre :
— Vous êtes tombé sur la tête pour ne pas savoir ce que je fais ?
— Je reviens d’une cure de Jouvence, expliqua le pseudomarchand, un peu décontenancé par la réponse du vieillard. J’ai quelques blancs à remplir.
— D’accord, l’ami. Ce vaisseau a pour nom Bucentaure. Il appartient à la dame d’honneur qui rendra justice, demain, dans les rues du marché. Je viens de déposer une plainte assortie d’une requête afin qu’elle tranche un litige qui me poursuit depuis plusieurs générations.
Le vieil homme laissa Kosh sur ces explications étranges. « La dame d’honneur », pensa-t-il en contemplant l’astronef. Il laissa le Bucentaure à son mystère et décida de redescendre vers sa pension par un chemin buissonnier. Il gardait le marché couvert dans le dos et pensait être sur la bonne route. Il se retrouva dans un quartier qu’il n’avait pas encore traversé, abandonné aux épiciers d’après les petites pyramides colorées et odorantes accumulées devant les boutiques.
— Mince ! jura-t-il en tournant sur lui-même.
L’idée d’interroger sa conscience pour retrouver la pension ne lui traversa même pas l’esprit. Il demanda son chemin à plusieurs personnes qui ne s’arrêtèrent pas ou lui répondirent d’une manière rude dans une langue qu’il n’avait jamais entendue auparavant. Le vieux soldat commençait à s’impatienter lorsqu’une femme au visage grêlé s’approcha de lui en claudiquant. Elle prit sa main droite et l’ouvrit de force pour la consulter. Kosh voulut la reprendre mais la diseuse de bonne aventure la garda entre ses serres en lui disant :
— Je te demanderai un quart de florin pour ça, gamin. Et je te dirai ton chemin.
Kosh soupira mais laissa faire. La vieille était concentrée sur la ligne creusée par Venise. Elle la suivait d’un doigt tremblant.
— Dis-moi ce que raconte cette entaille, lui dit la vieille sur un ton ne souffrant aucune contestation.
— C’est vous qui êtes censée raconter, pas moi.
— Parle ! cracha-t-elle.
— C’est ridicule… (Il soupira à nouveau, la main toujours prisonnière.) J’étais soldat prospecteur sur une concession, en dehors de la Lyre. J’ai été quelque temps prisonnier d’un équipage pirate. Il y avait une jeune fille qui s’appelait Venise. Elle était chargée de me garder et pour cela elle mêla son sang au mien…
— Elle t’entendait et te voyait de l’intérieur comme ces sales bêtes du ruban ? Hein ?! compléta la vieille femme, un œil borgne louchant vers lui.
— Oui, Grand-mère, répondit Kosh, gêné et troublé à la fois. Venise était télépathe et sûrement plus clairvoyante que toi. (Il récupéra sa main dans un effort violent qui faillit envoyer la vieille dans un étalage d’épices multicolores.) Maintenant dis-moi où se trouve la pension des marchands de chimères ou ce quart de florin (il exhiba la petite pièce de cuivre) ne t’appartiendra qu’en imagination.
— Descends cette rue et tourne à droite devant la boutique du vendeur de fébrile. Tu trouveras ta satanée pension un peu plus loin.
Elle chipa la pièce et se fondit dans la foule aussi facilement qu’elle s’en était arrachée.
— Vieille pie ! jura le soldat en massant sa paume qui le chauffait.
La cicatrice lui élançait, parfois. Il se disait qu’en ces moments Venise, quelque part, pensait à lui qui n’avait jamais cessé de penser à elle.
Il descendit la rue jusqu’à la boutique et tourna à droite. Une ruelle biscornue s’enfonçait dans le pâté de maisons. On ne voyait la lumière du jour qu’à son extrémité. Kosh s’engagea dans le coupe-gorge en maugréant contre les voyants et leur cortège de misères. La vieille l’avait ramené à la Concession 55 et il s’en serait bien passé.
Il ne savait pas si les pirates se trouvaient toujours là-bas. Mais son cœur s’accélérait chaque fois qu’il imaginait l’improbable rencontre avec Venise. Le lion aux yeux secs n’avait connu l’amour qu’une fois, entre les bras de la jeune fille, entre les bras de l’ennemi d’alors.
Kosh s’arrêta subitement et fit mine de s’agenouiller pour resserrer les sangles de ses bottes. Les pas derrière lui s’arrêtèrent. Il vit, à l’envers et entre ses jambes, la silhouette se cacher dans un renfoncement. Quelqu’un le suivait depuis qu’il avait quitté la pension. Ce pouvait être Oscar. Mais le costume faisait plutôt penser à un reître du Losange. L’Amiral n’en avait pourtant croisé aucun depuis qu’il se trouvait sur le Jubilé. Et aucun ne devait se manifester avant que le marché ne rentre dans l’espace protégé d’Acqua Alta.
Il se releva et marcha jusqu’à un écheveau de madriers qui empêchaient la façade de s’effondrer. Il se cacha derrière et attendit sans bouger. L’autre approchait. L’Amiral le laissa avancer, le dépasser. Il se jeta sur lui, lui attrapa le bras droit et le tordit derrière son dos. L’autre tomba à genoux en poussant un gémissement.
— Pas un geste, pas un cri ! ordonna le soldat d’une voix ferme.
Il sentit un parfum féminin. Surpris, Kosh desserra sa prise. L’autre en profita pour se dégager, se retourner et donner un violent coup de genou dans l’entrejambe de l’Amiral qui se plia en deux avec un rictus de douleur. Son poursuivant était libre de s’enfuir, mais il resta là. « Rien ne colle », songeait l’Amiral en essayant de retrouver une posture plus digne.
— Je… Je suis désolée, dit une petite voix.
L’inconnu fit basculer son capuchon. Bubba Kosh poussa une exclamation de surprise :
— Vous ?! Qu’est-ce que ça signifie ?
— Je suis désolée, répéta Santa Lucia, un peu plus sûre d’elle. Vous m’avez agressée. J’ai agi par pur réflexe.
Kosh se tenait encore au mur.
— Qu’est-ce que vous faites, ici, cadet ? Pourquoi me suivez-vous ?
La jeune fille avait l’air de ne plus l’écouter. Maintenant, elle souriait.
— Je savais que c’était vous. Ce déguisement de marchand est habile. Argon D’Argyle sonne mieux que Bubba Kosh. Mais je savais que c’était vous.
Kosh sentit instinctivement que cette gamine allait devenir un poids dans son existence, et qu’il aurait le plus grand mal à s’en débarrasser.
— Que faites-vous ici ? répéta l’Amiral, furieux.
— Il fallait que je vous parle. L’instructeur m’a sacquée après que j’ai interrompu votre discours.
Kosh la contempla bouche bée. Le cadet avait embarqué à bord du marché flottant, le dynaste seul savait par quel moyen, et suivi l’Amiral jusque dans cette ruelle sordide pour obtenir de lui une dispense à la brimade dont elle avait fait l’objet ? Même s’il se sentait un peu responsable, il ne pouvait prendre une telle raison au sérieux. Il allait traverser les trois quarts de l’Empire pour rassembler la princesse et sauver de la Lyre ce qui pouvait encore l’être. Il n’allait pas s’embarrasser, maintenant, d’un problème d’Académie ?
— Je ne peux rien faire pour vous. Rejoignez un convoi commercial en direction de Primavère. Mieux. Demandez à un des spinmakers qui nous escortent jusqu’à l’espace des chasseurs de vous embarquer. Mais oubliez-moi. C’est ce que vous avez de mieux à faire, croyez-moi.
Kosh la regardait vraiment pour la première fois. Elle avait le front haut et ses cheveux blonds étaient ramenés en chignon. Quelques taches de son sur le bout du nez lui faisaient une frimousse de rongeur charmant. Ses yeux étaient fascinants. Ils parvenaient à piéger le peu de lumière qui tombait jusqu’à eux dans des reflets limpides et vert-de-gris. Sa bouche était boudeuse et lui faisait une tête de petite fille venant de faire une bêtise. L’Amiral fronça les sourcils. Santa Lucia se crut tout à coup en présence d’un juge.
— Je vais vous expliquer, reprit-elle posément. Je voulais vous contacter, au départ, parce que je m’étais fait sacquer. Mais lorsque j’ai su la mission que vous avait confiée le dynaste, j’ai décidé de vous accompagner dans cette aventure.
L’Amiral essaya de se convaincre qu’il avait mal entendu sans y parvenir. La jeune fille, ne voyant pas l’Amiral réagir, se permit de préciser :
— Je sais pour les canopes, l’arme ultime et la princesse endormie. Je veux vous aider à les rassembler comme Méandre vous l’a demandé.
— Qui vous a mise au courant ? essaya le soldat qui n’était plus sûr de rien.
— Ma conscience me l’a chuchoté, répondit Santa Lucia, spirituelle.
— Ne jouez pas à ce petit jeu-là avec moi ! grogna Kosh en essayant de l’attraper.
Santa Lucia recula et fit attention à rester hors de portée du soldat.
— Vous n’y arriverez pas seul, sauf votre respect, répondit-elle. Vous aurez besoin de mon aide pour combattre le dragon.
— Voyez-vous ça ! s’esclaffa-t-il, prenant le vide de la ruelle à témoin. Une gamine me prend par surprise et elle se croit assez bonne pour se hisser au niveau d’un Amiral du Haut Commandement ?! Vous faites des étincelles dans les simulateurs, je ne le nie pas. Mais ici, nous sommes dans la Ré-a-li-té. Allez donc rejoindre vos petits camarades de l’Académie et attendez que ça passe. Je vous ferai un mot d’excuse, puisque vous avez fait tout ce voyage pour ça. Mais attendez de bouffer du Sans-voix pour faire preuve d’héroïsme.
— Je n’aurai pas besoin d’attendre aussi longtemps, Amiral, grinça Santa Lucia.
Son regard flamboyait et lui donnait un air terrible. Kosh faillit détourner les yeux. Il se retint de justesse.
— Vous aurez bientôt de mes nouvelles, conclut-elle.
Elle fit retomber son capuchon et partit en courant à grandes enjambées. Kosh se jeta vers elle pour la rattraper, trop tard. Il vit la silhouette disparaître derrière un coude, puis le bruit de ses bottes décrût pour s’éteindre tout à fait.
— Petite peste ! cracha-t-il en se massant l’entrejambe.
Il reprit sa route le corps un peu plus courbé et l’esprit beaucoup plus encombré de questions qu’auparavant.