Deep fighter

Hervé Jubert · Chapitre 5 sur 13

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Deep fighter

Chapitre 2

 

Comment cette gamine avait-elle pu le retrouver ? Qui lui avait donné les détails de sa mission ? Était-elle liée au dynaste ? Était-elle une espionne à la solde du Losange ? Un émissaire télépathe ? Les examens d’entrée à l’Académie interdisaient toute imposture de ce genre. Kosh la sentait pourtant loyale et droite, même si elle entourait sa présence de mystère. Alors, aurait-elle lu dans ses pensées ? Avait-elle sondé son esprit lors du discours de clôture ? L’Amiral ne savait rien de cette mission lorsqu’il avait vu Santa Lucia dans l’amphithéâtre de l’Académie.

Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Retrouver la jeune fille sur le marché flottant revenait à chercher une micrométéorite dans un nuage d’astéroïdes. Il devrait être un peu plus sur ses gardes qu’il ne l’était déjà. Elle l’avait surpris une fois. Et il sentait confusément que ça pourrait recommencer.

— Donc, je voulais vous parler de cette affaire que je suis en train de monter, reprit Oscar. Mon invention va faire un malheur et je suis à la recherche d’un associé pouvant amener quelques liquidités dans l’entreprise.

La nuit artificielle était tombée sur le vélum que l’on entendait claquer dans l’obscurité. Des oiseaux se pavanaient dans le jardin de la pension en glougloutant. Ils déployaient et refermaient leur éventail, le cou tendu, la patte levée. « Des pahons, chimériques, bien sûr », lui avait expliqué Oscar.

— Le problème avec ces bestioles, reprit Oscar, c’est de parvenir à les dresser.

— Comment sont-elles créées ? s’enquit le soldat pour revenir dans la conversation.

— Bonne question. Les chimères sont produites à partir de semences Adan fossiles trouvées ici et ailleurs. La Concession 55 qui a rendu votre modèle célèbre est, par exemple, une mine quasi inépuisable d’espèces toutes plus incongrues les unes que les autres.

— La Concession 55 ? s’intéressa le pseudo Argon D’Argyle. Elle est encore exploitée ?

L’Amirauté lui avait fait comprendre que la Lyre n’y avait pas envoyé de colons depuis qu’il l’avait quittée.

— Pas par l’armée. Mais les marchands de notre guilde sont en contact avec des… intermédiaires qui font fréquemment l’aller et retour entre la Lyre et les systèmes lointains. Je suis par exemple en possession d’une chimère étonnante qui vient de là-bas. Je l’ai achetée pour une bouchée de pain à un courtisan du palais d’airain qui ne parvenait pas à la faire plier sous sa volonté. (Kosh pensa tout de suite à l’animal entrevu devant la casina.) Elle me permettra de vous démontrer l’intérêt que représente mon invention pour un homme judicieux comme vous l’êtes, doublé, j’en suis sûr, d’un investisseur ayant un sens aiguisé des affaires.

Une serveuse leur apporta deux bocks de lait d’alcool tiède. Ils trinquèrent et burent une rasade à la santé du dynaste. Oscar exhiba un paquet, le posa sur la table et l’ouvrit avec précaution. Il en extirpa une espèce d’aiguillon au bout recourbé et deux éperons façonnés dans le même métal terne. Kosh les fit tourner entre ses doigts sans parvenir à comprendre quelle pouvait être leur utilité.

— C’est donc votre invention, marmonna-t-il.

— Oui. Vous allez très vite comprendre son utilité. (Il se saisit de la canne et la tint droite devant lui, le bout recourbé vers le bas, le manche dans le prolongement du bras.) Les chimères sont des organismes artificiels conçus à partir d’une souche fossile greffée à une souche active. Je ne veux pas vous assommer avec les détails techniques mais leur sauvagerie est souvent le fait de la proximité des génotypes, comme si la cohabitation forcée entre deux organismes de nature différente enfermait la chimère dans une fureur permanente.

— À la manière d’une greffe qui ne prend pas.

— C’est ça. Je ne vous parle évidemment que des chimères domestiques de la dernière génération. Les joyaux des premiers temps comme les chasseurs, ceux qui sont encore vivants, ne connaissent pas ce genre de problèmes.

— Parce qu’ils ont été conçus à une époque où votre guilde était toute-puissante, releva l’Amiral en montrant la façade décrépite du relais de la guilde.

— Au début de l’Archipelago Flota, j’en conviens, concéda l’inventeur. L’industrie du loisir s’essouffle toujours un peu en temps de guerre. (Il sortit de sa contemplation.) Donc, les chimères livrées aux courtisans ou à d’autres sont souvent violentes et imprévisibles.

Il brandit la canne en direction de l’oiseau éventail.

— Mon invention les rend aussi douces que des druses à poil ras.

— Des quoi ?

— Des chimères adorables qui vivent dans le Scorpion.

— Ah.

Kosh s’empara des éperons et en tâta les ergots du bout de l’index.

— Pourquoi les maîtres de la guilde ne vous ont-ils pas acheté votre invention, si elle est à ce point exceptionnelle ?

— Je me rends justement à Sérénisse pour la leur présenter. Je l’ai conçue à Primavère, avec mes faibles moyens.

— Dites-moi comment elle fonctionne.

— Par influx électriques. Les brèches apparues entre différents génotypes sont recousues et effacées, rétablissant l’harmonie là où régnait autrefois le désordre. Vous piquez la bestiole avec ça, et soit elle vous mange dans la main…

— Soit…

— … les brèches s’augmentent et les différentes entités retrouvent leur autonomie.

— Votre invention ne fonctionne donc qu’à moitié.

— J’avoue qu’elle est un peu instable, admit Oscar, l’air gêné. Mais, rendre leur autonomie aux entités disparates qui constituent une chimère n’est pas sans intérêt.

— Mais encore ?

— Avoir plusieurs chimères pour le prix d’une seule, répondit l’inventeur sur le ton de l’évidence. Alors, convaincu ?

Kosh ne songeait pas une seule seconde à investir un quart de florin dans cette entreprise. Mais Oscar commençait à lui plaire. Il lui tenait compagnie depuis son arrivée sur le marché. Et il avait réussi à lui faire oublier l’irruption de Santa Lucia dans sa vie pendant dix bonnes minutes. Ça suffisait presque à faire de lui un compagnon de route acceptable.

— Vous me ferez votre démonstration demain, dit-il à l’inventeur. Alors je vous répondrai.

— Entendu, accepta l’autre en tendant son verre pour trinquer une nouvelle fois.

Le lait d’alcool laissa une saveur douce-amère sur la langue de l’Amiral.

— Demain sera un grand jour, associé, continua Oscar. La présence de la dame d’honneur sur le marché du Jubilé est de bon augure pour notre future collaboration.

— Celle qui rend justice.

— La très grande et clairvoyante qui règle les litiges. L’Archipelago Flota aurait explosé en morceaux depuis longtemps si la dame d’honneur ne pacifiait pas les guildes qui se cherchent noise en permanence. Certains disent que c’est elle qui la dirige effectivement. Allez savoir ce qui se passe dans les alcôves de Sérénisse.

— À quoi ressemble-t-elle ? demanda Kosh qui commençait à se sentir la bouche pâteuse.

— Aucune idée. Elle se promène voilée. Mais vous sentirez sa présence, demain matin. Et vous la verrez plus clairement qu’avec vos propres yeux.

Ils commandèrent de nouveaux bocks de lait d’alcool et se séparèrent comme des amis de longue date. L’Amiral peina pour atteindre sa chambre. Il ferma les yeux et il ne lui fallut pas plus de dix secondes pour s’endormir. Il eut tout de même le temps de voir le visage de Venise puis celui de Santa Lucia se superposer et lui sourire. Kosh se dit qu’elles se ressemblaient vraiment beaucoup et il sombra dans un sommeil sans rêves.

 

Il se réveilla le lendemain matin avec la gueule de bois. Il se traita d’imbécile tout en se rappelant ses années de jeunesse et ses joyeuses bordées avec Fix sur la Concession 55, alors que son corps accusait assez bien ce genre d’épreuve. Il se débarbouilla, ouvrit la fenêtre et contempla le marché flottant. D’après l’intensité de la lumière artificielle, la matinée était déjà bien avancée.

Le Jubilé avait dû quitter l’espace protégé de Primavère durant la nuit, et l’escorte de spinmakers passer la main aux frondeurs des fonctionnels, des engins légers et bien armés. Le vélum empêchait de s’en assurer mais les voiles claquaient plus mollement qu’hier. Les escorteurs devaient déjà être en train de négocier la délicate approche de l’amas sous la conduite de leurs guides androïdes.

Kosh sortit dans la rue et la trouva déserte. Les boutiques n’avaient pas été ouvertes. Seuls le vent et un chien errant animaient le quartier. Le soldat entendit une clameur venir du quartier des cartographes, sur sa gauche. Il se dirigea dans cette direction, le sac contenant le premier canope de la princesse jeté en bandoulière autour de ses épaules.

Il traversa deux artères principales sans voir quiconque. Puis, au détour d’un pâté de maisons, il tomba sur une foule disposée sur deux rangs. Les têtes étaient tournées dans la même direction. Personne ne parlait. On entendait vagir un bébé dans une des bicoques. Hommes, femmes, vieillards et enfants attendaient sans bouger. Une clameur s’éleva tout à coup comme une vague. Elle fit sursauter l’Amiral. Les spectateurs levèrent les bras au ciel et se mirent à crier et à gesticuler. La chaussée centrale était restée libre et ils jetaient des morceaux de papier coloré au milieu de la rue. Kosh se pencha par-dessus les premiers rangs pour voir ce qui pouvait déclencher une telle folie populaire.

Un palanquin approchait. Il était hissé sur le dos d’un animal fantastique dont les poils balayaient le sol. Ses cornes faisaient presque la largeur de la rue. Sur le palanquin était assise une femme d’après ce qu’on pouvait voir. Elle était habillée d’étoffes précieuses. Une ombrelle de soie mauve la protégeait de la lumière et cachait son visage. Kosh comprit ce que les gens hurlaient dans différents dialectes. « Dame d’honneur ! » criaient-ils dans sa direction.

L’étrange Pythie fit un signe de la main et le cortège s’arrêta. Le silence se fit aussitôt d’une manière surnaturelle. Des hommes nus jusqu’au nombril qui formaient une sorte d’escorte coururent devant l’animal et consultèrent la dame d’honneur. Elle montra un point sur le sol. Un homme ramassa un billet bleu. Il le planta au bout d’une perche et le tendit à la dame qui s’en saisit et le déplia délicatement. Il y eut encore quelques secondes de silence. Puis elle parla enfin :

— Virgile d’Acéta, drapier, et son assistant teinturier, avancez !

Kosh frissonna au son de cette voix puissante et empreinte de douceur à la fois. Un petit homme habillé de couleurs vives et une grande asperge à la démarche flottante fendirent la foule et s’agenouillèrent devant l’équipage majestueux.

— Quel sujet vous divise ? demanda la dame d’honneur.

Le petit homme commença, la voix pleine de fureur contenue :

— L’assistant qui n’était rien avant que je le forme m’a volé trois onces de poudre d’outremer qu’il a vendues à son profit et sans doute bues avec des filles de passage dans un troquet du quartier des épiciers.

Tout cela avait été dit d’un trait. L’accusé ne bronchait pas, apparemment sûr de son bon droit.

— Que dites-vous pour votre défense, assistant ?

— J’ai confiance dans la justice de la Dame. Qu’elle lise mon esprit. Je l’ouvre comme un livre pour elle.

La noblesse de la voix de l’assistant teinturier et son assurance contrastaient avec son air dégingandé. La dame d’honneur se renfonça dans son siège et se mit à trembler en poussant des grognements. Tous, maintenant, la regardaient. La transe ne dura que quelques secondes. La dame d’honneur reprit, à l’intention du drapier :

— L’assistant ne t’a pas volé l’or bleu, Virgile. Tu l’as toi-même retiré de ton stock pour faire croire au larcin, avec l’idée de ne pas payer les gages que tu lui dois.

Des lazzis furent poussés contre le petit homme. Quelques trognons volèrent dans sa direction. La dame, d’une main, arrêta l’opprobre.

— Je te condamne à lui régler la somme due sur-le-champ, ainsi que cent florins pour le préjudice moral. Tu es rétrogradé comme apprenti drapier pour un an, et tu travailleras sous les ordres du maître teinturier qui est à tes côtés.

Le drapier humilié n’était plus que l’ombre de lui-même. Le teinturier rayonnait. Kosh trouva la justice de la guilde dure et expéditive. Mais il remarqua que le grand échalas soutenait son ancien maître pour le ramener dans la foule. « Une justice qui frappe mais qui pardonne », songea-t-il. Ils étaient bien loin d’un tel modèle sur Primavère qui frappait le plus souvent, mais sans jamais associer le pardon au châtiment.

L’équipage reprit sa course. L’Amiral le laissa disparaître et retourna sur ses pas. Il comptait repasser à la pension avant de se rendre à l’officine des chasseurs. Ensuite, il irait voir la démonstration que lui avait promise Oscar. Personne n’avait l’air de le suivre. Du moins, la jeune fille était-elle restée invisible depuis la veille.

Il s’engageait dans la rue des faiseurs de chimères lorsque quelque chose de lourd le frappa de plein fouet et l’envoya rouler par terre. Kosh se releva un peu sonné et la poitrine en feu. Mais il se releva tout de même pour répondre à l’agression.

Une chimère en tout point semblable à celle qu’il avait admirée au pied de la casina de Méandre s’était arrêtée à quelques pas et l’observait, les naseaux écumants. Oscar arriva à son niveau, essoufflé, aux cent coups.

— Mon ami, vous n’avez rien ? Cette bête sauvage s’est échappée de son enclos alors que je voulais tester mon invention sur elle. (Il se tenait les côtes en grimaçant.) Bien mal m’en a pris. Je vais être bon pour l’abattre avant qu’elle ne blesse quelqu’un d’une manière plus sérieuse.

— Vous n’y pensez pas ? s’exclama Kosh en se retournant vers l’animal.

Sa robe brune et luisante laissait apparaître le jeu de la musculature. Cette bête, si chimérique fût-elle, respirait la force et la noblesse. Le vieux soldat ne pouvait se résoudre à ce qu’un rabatteur de seconde zone l’exécute comme une bestiole destinée à l’abattoir.

— Me la céderez-vous si je parviens à la monter ? demanda Kosh précipitamment.

— Ma foi, vous la céder ? (Ce mot arracha la langue du marchand.) Je vous la vendrai pour une somme symbolique de… mettons… cinquante florins. Et nous n’en parlerons plus.

— Cinquante avec les éperons, répondit l’Amiral en montrant l’invention que son propriétaire tenait dans une main.

— Avec… Soixante-quinze.

— Soixante, à prendre ou à laisser.

— Marché conclu, accepta l’inventeur en tendant à l’Amiral les morceaux de métal. Vous pouvez les clipper sur les talons de vos bottes. (Il s’agenouilla pour lui montrer.) Comme ceci. Vous avez fière allure. (Il prit ses distances.) Maintenant allez-y. Je vous contemple.

Kosh se mit à avancer vers la chimère qui n’avait pas bougé et qui l’observait sans broncher. Les éperons tintaient en raclant le sol mais le soldat se fit rapidement au fait de les porter. Il s’approcha à pas mesurés, la main tendue vers l’encolure de l’animal qui se laissa caresser en renâclant un peu. L’Amiral, maintenant qu’il était à côté, se rendait compte de la difficulté de monter sur la chimère sans aide. Il se retourna vers Oscar qui aurait pu lui faire la courte échelle. L’inventeur lui faisait de grands signes depuis l’autre bout de la rue, disant que tout allait bien, qu’il ne s’inquiète pas.

« Couard », pensa le soldat.

La chimère s’était désintéressée de sa présence et fouillait dans un tas de papiers gras abandonnés sur le sol du marché, juste devant une boutique à un étage. Une fenêtre s’ouvrait au premier. Kosh entra dans la boutique, grimpa à l’étage et se retrouva dans l’embrasure de la fenêtre, surplombant la chimère. Il se traita de fou, compta jusqu’à trois, prit son élan et sauta dans le vide, jambes et bras écartés.

Il se réceptionna sans douceur sur le dos de la chimère. Il expulsa d’un coup l’air de ses poumons. L’animal se cabra sur ses pattes arrière en tournant sur lui-même. Kosh faillit tomber mais il se rattrapa de justesse à la crinière. Il enfonça ses éperons dans les flancs de la bête. Il pensait qu’elle le sentirait comme un ordre et qu’elle se calmerait. Oscar le lui avait assuré : elle deviendrait douce comme un druse à poil ras.

La chimère se lança dans un galop effréné droit devant elle. Kosh eut le réflexe de jeter les bras autour de son encolure.

Le soldat était brinquebalé dans tous les sens. Il ne voyait du paysage qui défilait autour de lui que des pans de murs fugaces, des taches d’ombres et de lumières colorées, parfois un visage affichant la terreur ou la surprise. Les sabots faisaient un martèlement sourd qui résonnait dans sa poitrine et dans son crâne. La chimère fonçait sans avoir l’air de vouloir s’arrêter.

Il trouva son équilibre en comprenant le rythme de la course qui alternait foulées longues et courtes, selon un effet de vague qui ressemblait à une sinusoïde aplatie. Une fourche se présenta à un moment. Kosh attrapa la crinière et tira vers la gauche. La bête partit vers la gauche et continua aussi vite qu’auparavant.

L’Amiral poussa un rugissement de triomphe. Il était maintenant parfaitement assis sur la chimère, et il avait l’impression de voler. La puissance qu’elle dégageait était époustouflante. Les montures animales de Primavère étaient amorphes en comparaison. Quel sentiment d’exaltation cette bête lui aurait donné s’il avait pu, avec elle, charger la ligne de front du ruban des Sans-voix !

Il la fit tourner sur la droite pour s’engager dans une ruelle transversale et comprit tout de suite son erreur. Elle s’arrêtait sur une terrasse qui devait surplomber une rue en contrebas. On voyait des bouts de papier s’envoler vers le ciel de vélum. Le parasol qui couronnait le palanquin de la dame d’honneur avançait à son niveau.

Kosh attrapa la crinière à pleines mains et tira dessus sans ménagement. La chimère ne s’arrêta pas, emportée par son élan. Sa foulée s’allongea. Ils arrivèrent au bord de la terrasse. Kosh se pencha instinctivement sur l’encolure de l’animal lorsque celui-ci plia les jambes de devant et se propulsa dans les airs. Toutes les têtes se tournèrent vers l’apparition.

Les sabots de la chimère touchèrent le parasol et le firent ployer, le temps de découvrir le visage de la dame d’honneur. Le regard de Kosh croisa celui de la dame. Il oublia sa position délicate et le reste du monde, le temps que la chimère retombe vers la terrasse, de l’autre côté, se réceptionne avec souplesse et reparte au triple galop dans les rues du marché flottant.

Kosh la laissait maintenant le piloter, subjugué par la révélation. La bête galopa encore sur une cinquantaine de mètres et freina tout à coup des quatre fers. Le soldat fut propulsé cul par-dessus tête et retrouva le sol du marché dans un nuage de poussière. Il se releva en se frottant le postérieur. La chimère, la gueule écumante, avait l’air de rire du bon tour qu’elle venait de jouer à son cavalier. Elle tendit son encolure vers l’Amiral et se mit à le lécher d’une langue râpeuse. Kosh l’écarta d’une tape et regarda l’endroit où il avait atterri.

Il se trouvait juste en face de l’officine des chasseurs dans laquelle il était censé s’inscrire pour affronter le dragon. Les bureaux étaient ouverts et un fonctionnel le surveillait depuis l’intérieur avec un air suspect. Kosh grimpa les marches du perron cahin-caha. Il avait mal partout mais il pensait en cet instant au visage de la dame d’honneur entrevu alors qu’il survolait le cortège.

Venise, la jeune fille de la Concession 55, vieillie de trente ans, l’avait reconnu elle aussi.

 

— Vous désirez vraiment que je vous inscrive dans le registre ? demanda à nouveau le fonctionnel greffier en détaillant l’individu recouvert de poussière qui venait de pénétrer dans son officine.

Kosh n’en avait jamais vu en vrai, mais il se doutait que les autres fonctionnels ressemblaient trait pour trait à celui-ci. Moyen au niveau de la taille, du visage et de l’apparence. Habillé d’un costume sombre et sans forme. Aucune vie n’animant ses traits. Les cheveux châtains plaqués sur le crâne par une couche de gel translucide. En regardant mieux, Kosh se rendit compte que cette laque recouvrait intégralement la machine et diluait ses contours dans une sorte de gelée épaisse, ce qui donnait une désagréable impression de flottement visuel. La façon mécanique qu’avait l’androïde de fixer son interlocuteur était aussi dérangeante que le reste de sa personne.

— Vous savez que personne n’est jamais revenu d’un rendez-vous avec le dragon ?

— Inscrivez-moi, fonctionnel, avant que je ne perde patience.

Le scribouillard poussa un soupir, se leva avec une lenteur calculée et alla chercher un grand registre qu’il laissa tomber plus qu’il ne le posa sur la table branlante qui lui servait de bureau. Il l’ouvrit à la dernière page, s’empara d’une plume qu’il trempa dans un encrier puis demanda :

— Profession, âge, qualité de l’exécuteur testamentaire, résidence. Vous n’êtes pas obligé de donner votre nom.

— Marchand indépendant, ça ne vous regarde pas, notez Oscar, pension des faiseurs de chimères.

— Les faiseurs de chimères, dit le fonctionnel sans enthousiasme. Comme c’est intéressant. Vous savez que mes maîtres…

— Je sais, je sais, machine. Notez ce que je viens de vous dire.

— Machine, releva l’androïde en obéissant tout de même.

Il enregistra consciencieusement les réponses dans les colonnes appropriées. Il revint à son interlocuteur une fois cette tâche de graphie accomplie.

— Vous avez droit à toutes les armes que vous voudrez, tant qu’elles restent portables et n’utilisent ni la fusion ni la fission de l’atome.

— Le port d’armes n’est pas interdit sur le marché flottant ? grinça l’Amiral.

— Ce n’est pas mon problème. De toute façon, je crois que tout l’arsenal de la Lyre a été essayé contre le dragon et que ça lui a juste ciré les écailles. Si vous voyez ce que je veux dire.

— Je vois ce que vous voulez dire. Les montures sont-elles acceptées ?

— Tant qu’elles ne fonctionnent pas à la fusion ou à la fission de l’atome, répondit le greffier systématique. (Kosh se demanda s’il s’agissait d’un échantillon d’humour androïde.) J’ai un créneau pour vous, demain, à midi. Avant, il y a un vespéral qui veut finir ses jours en beauté, et le lendemain une sorcière escortée par des juristes de Primavère. Elle a eu le choix entre la pulvérisation ou affronter le dragon. Elle aurait mieux fait de choisir la pulvérisation. Ça vous va ?

— Va pour demain midi, grogna le vieux soldat.

— Bien. Je vous demanderai une petite signature, là. (Il montra la case blanche d’un doigt enrobé de glycérine.) Très bien. Maintenant passons à votre page.

— Mon quoi ?

Le visage du greffier afficha la plus complète consternation. C’était toujours la même chose avec ces étrangers qui se croyaient plus intelligents que les machines.

— Votre page, répéta-t-il. Vous ne comptez tout de même pas affronter le dragon sans page ? (L’Amiral lui renvoyait un regard interloqué.) Bon. Quelqu’un s’est inscrit comme page en indiquant le nom d’un prétendant qui ne s’est pas encore présenté. (Le fonctionnel cherchait une page sur laquelle il s’arrêta.) Je vais être obligé de vous demander comment vous vous appelez.

— Argon D’Argyle, avança le soldat. (Le fonctionnel fit non de la tête.) Bubba Kosh ?

— C’est ça. J’ai une Santa Lucia, sans profession, vingt-deux ans, pas d’exécuteur, inscrite comme page dudit Bubba Kosh, présentation au bureau attendue ce jour. Elle n’a pas dit où elle logeait.

L’Amiral serrait les poings sans rien dire.

— C’est donc vous ? Vous m’en voyez rassuré. Je déteste les inscriptions incomplètes. Signez à côté de son nom, je vous prie.

Kosh obéit comme un somnambule. La jeune fille avait eu le toupet de s’inscrire sur le registre des fonctionnels. Elle ne l’avait donc pas écouté.

— Est-il possible de changer de page ? demanda-t-il avec un sourire affable.

— Absolument hors de question, monsieur, répondit le fonctionnel. Votre signature est à peine sèche. Passons maintenant à vos chances de succès.

Le fonctionnel poussa une petite corbeille en osier au bord de la table.

— Voyons… vous affrontez le dragon, vous n’êtes plus très jeune… Pourtant, votre nom me dit quelque chose. Bubba Kosh, rumina-t-il.

— Amiral du Haut Commandement de Primavère, clama le soldat, héros de la Concession 55, porteur de la charge pourpre.

— De Primavère, l’Amirauté. Je peux vous offrir du un contre cinq mais je n’irai pas plus loin.

— Pardon ?

L’Amiral ne comprenait pas où l’androïde voulait en venir.

— Les paris, lui expliqua ce dernier calmement. Vous pouvez mettre la somme que vous voulez. Si vous abattez le dragon, vous empochez cinq fois la mise.

Kosh avait oublié que les fonctionnels étaient possédés par le démon du jeu. Ils pouvaient parier sur tout et n’importe quoi. Un défaut de fabrication ou l’obsession de tout androïde à vouloir imiter les hommes en était peut-être la cause.

— Je n’engagerai pas un florin sur moi ou sur ce monstre, dit Kosh en se levant lentement.

— Vous n’êtes pas très joueur, constata la machine. Tant pis. Les gardes de l’amas vous attendront au bas de l’ascenseur demain à midi. Ils vous identifieront et vous emmèneront au rocher de Boëcklin. Vous aurez, après, un jour de marche et une nuit à passer dans le refuge de la crête. (Le fonctionnel fouilla dans un tiroir de son bureau.) Prenez ceci. (Il lui tendit un papier.) C’est la liste du matériel dont vous aurez besoin lors de votre périple. Ne faites pas attendre le dragon. Il a un emploi du temps très chargé.

Kosh en avait assez entendu. Il empocha la liste et fit volte-face pour sortir de l’officine. Lorsque le fonctionnel l’appela :

— Monsieur ! (Kosh se retourna.) C’est deux florins pour être inscrit au registre. (Le soldat grogna mais chercha deux pièces de cuivre dans sa bourse qu’il jeta au greffier.) Et un florin pour le page.

L’Amiral hésita à lui envoyer toute la bourse en travers de la figure. Mais il se retint. Il posa les trois pièces sous le nez du fonctionnel et sortit d’une manière définitive en faisant tinter ses éperons. Le fonctionnel attendit que l’Amiral disparaisse. Il contempla les pièces de cuivre, la corbeille, les pièces de cuivre. Il glissa précipitamment la monnaie dans la corbeille et nota dans la colonne des paris : « 3 florins contre le n° 107, mise de Z-1002-Y, fonctionnel de son état. »

La chimère n’avait pas bougé. Bubba Kosh grimpa sur son dos en utilisant une caisse en bois comme marchepied. Les idées se bousculaient dans son esprit. Il lui restait une journée pour se préparer à affronter le chasseur. Il avait tout un équipement à rassembler. Il devait se renseigner sur les dragons, offrir une selle et un harnachement à sa monture. Accessoirement, il devait manger et dormir. Mais surtout, il devait s’assurer que la dame d’honneur n’était pas Venise. Son sens commun refusait d’admettre le contraire.

Comment aurait-elle fait pour devenir la première dame de l’Archipelago Flota ? C’était impensable.

« Conscience, appela-t-il, alors que la bête s’impatientait en dessous de lui. Possèdes-tu des données au sujet de la Concession 55 après que nous l’avons quittée ? »

La conscience répondit avec une voix pâteuse, comme si on venait de l’arracher à un sommeil profond.

« Je n’en sais pas plus que vous, monsieur. Je pourrais éventuellement me connecter à distance aux bases de données du Haut Commandement. Mais il faudrait pour cela un émetteur puissant, un cargo de Primavère à moins de 2 UA servant de relais, et je ne répondrai pas de votre santé mentale si je parviens à établir une connexion. Peut-être qu’en buvant beaucoup d’alcool… si vous étiez ivre mort. »

« D’accord, oublie et rendors-toi. »

La conscience se rendormit. Kosh se dit que le mieux serait de rejoindre la pension, de déjeuner rapidement et d’agir ensuite. Mais le doute était trop puissant. Il devait retrouver le cortège, monter sur la bête poilue qui portait le palanquin, créer un précédent diplomatique, un blasphème s’il le fallait.

Il retira les éperons pour ne pas blesser la chimère, les rangea dans son sac et donna deux coups de pied légers pour voir comment elle réagirait. La chimère partit au pas droit devant elle. Kosh redonna deux petits coups et elle partit au trot.

Il retrouva rapidement la terrasse sur laquelle il s’était réceptionné. La rue en contrebas était déserte et jonchée de papiers colorés. Kosh chercha un accès pour descendre et trouva un escalier que la chimère emprunta avec précaution. Une fois dans la rue, il la poussa au trot pour remonter la piste du cortège, facile à suivre grâce aux traces qu’il avait laissées derrière lui. Les petits papiers disparurent au bout d’une cinquantaine de mètres. Quelques enfants jouaient au ballon là où le cortège aurait dû se trouver. Ils s’arrêtèrent et regardèrent le cavalier et sa monture approcher en écarquillant les yeux.

— Où se trouve la dame d’honneur ? demanda l’Amiral d’une voix puissante.

Il avait fière allure depuis son perchoir.

— Sont partis, répondit le plus grand.

— La dame, elle est tombée malade, ajouta un petit plus loquace.

— Comment ça, tombée malade ? l’incita Kosh.

— Ben, y s’est passé un truc bizarre au-dessus de son parasol, et elle est tombée dans les pommes. L’ont ramenée au Bucentaure.

— Merci ! lança l’Amiral en faisant faire demi-tour à sa monture.

Il donna trois coups de pied dans les côtes de la chimère qui partit au galop vers l’aire où stationnait le navire rouge et blanc. La bête négociait les tournants avec adresse. Le martèlement de ses sabots sur le sable du marché donnait à sa course une dimension fantastique. Kosh arriva à l’endroit où il avait découvert le Bucentaure en moins de cinq minutes. La place était nette et vide. Un petit vieux récupérait les débris laissés par le navire.

L’Amiral fit avancer sa bête au pas jusqu’à lui. Il l’interrogea sans parvenir à comprendre quoi que ce soit à son charabia. Le vieux montrait le ciel de vélum en multipliant les signes de la main. Kosh laissa tomber et décida de retourner cette fois à la pension. Il n’avait plus rien à apprendre ici. Il laissa la chimère devant l’entrée de l’hôtel. À peine fut-il entré à l’intérieur qu’Oscar se précipita vers lui depuis le jardin.

— Ah ! Vous voilà ! J’ai bien cru perdre mon associé…

— Et plus fidèle admirateur, le congratula l’Amiral. Votre invention fonctionne à merveille. La chimère m’obéit maintenant au doigt et à l’œil.

L’inventeur le regarda avec de grands yeux, en ayant l’air de ne pas comprendre. Il sortit dans la rue et découvrit l’animal devant le perron.

— Ça marche ! Ça marche ! exulta-t-il.

Il courut vers l’Amiral qu’il embrassa deux fois sur les deux joues. Le soldat le repoussa par les épaules et lui demanda, soupçonneux :

— Attendez, vous n’aviez jamais essayé vos éperons avant ?

— C’est-à-dire… en grandeur réelle, non. J’attendais de rencontrer quelqu’un de votre… prestance pour prendre un peu plus les choses en main. Je ne suis pas très casse-cou, si vous voyez ce que je veux dire.

— D’accord. Quand vous disiez associé, vous pensiez cobaye. (Kosh ouvrit sa bourse et compta soixante florins qu’il tendit à l’inventeur.) Je vous prends la canne en plus, pour prix de votre mensonge.

— Comme vous voudrez, convint le marchand en empochant les pièces de cuivre avec une expression distraite.

Il avait la tête ailleurs.

— Vous savez, avec cette invention ma fortune est faite. Nous formons une bonne équipe tous les deux. Je veux dire, pour la présenter aux pontes de l’Archipelago. J’aurai besoin de chimères sauvages et de quelqu’un comme vous…

— Pour démontrer la supériorité de l’homme sur la bête ? Je crains de vous décevoir, mais cela dépendra d’un rendez-vous que j’ai pris et que je ne peux plus annuler.

— Un rendez-vous ? Que voulez-vous dire ?

L’Amiral marchait vers la terrasse dont il cherchait la fraîcheur. Il avait grand besoin d’un fingersnake, si les marchands connaissaient ce breuvage.

— Je me suis engagé pour un combat contre le dragon de Boëcklin. Je pars demain midi pour l’affronter.

— Quoi ?! Vous ne pouvez pas me faire ça ?!

— C’est gentil de vous inquiéter pour moi, répondit le soldat en se laissant tomber sur une chaise.

Il était fourbu.

— Vous ne comprenez pas, reprit l’inventeur. Les fous qui s’inscrivent pour affronter un chasseur le font en désespoir de cause, pour affronter la mort tête haute. Ne comptez pas revenir me raconter votre aventure. Du moins, pas dans ce monde.

— Je vois que vous êtes du genre optimiste. (Il commanda deux fingersnakes au serveur.) Imaginez la réclame que je vous ferai si je parviens à mater une de ces chimères de l’ancien temps avec votre aiguillon.

— Vous n’y pensez pas. Impossible. Je perds mon temps à vous écouter.

— Et moi à vous parler si vous n’y mettez pas un peu du vôtre, muscle mou ! (Les verres furent posés devant eux et le soldat s’empara tout de suite du sien.) J’aurai besoin de votre aide pour me préparer au combat. Je ne connais rien aux dragons. Vous devez bien avoir quelque chose sur le sujet, puisque la guilde à laquelle vous appartenez a façonné le monstre que je vais affronter.

Oscar goûta le breuvage du bout des lèvres.

— Pas mal, jugea-t-il. Oui, la pension doit posséder une petite bibliothèque qui nous permettrait d’étudier le sujet.

— Bon. J’aurai aussi besoin d’équiper ma bête et de trouver tout ça avant demain.

Il tendit la liste à l’inventeur qui la consulta rapidement.

— Rien de dramatique. Tout se trouve sur le Jubilé, bien sûr.

— Et il faut que je rencontre la dame d’honneur.

Oscar éclata de rire. Quelques marchands se retournèrent vers eux puis reprirent leurs discussions à voix basse.

— Totalement impossible, dit-il.

— Pourquoi ?

— Le Bucentaure a quitté le marché il y a de cela une demi-heure.

— Nous ne sommes pourtant pas arrivés dans l’amas ? argumenta Kosh en montrant le vélum qui claquait au-dessus des arbres.

— Oh, nous n’en sommes plus très loin. Mais le Bucentaure est un navire d’espace profond, vous savez ? Il va et vient comme la feuille d’automne qui tombe des forêts de colonnes.

Le soldat contemplait l’inventeur avec un air sceptique. Oscar avait déjà l’air un peu ivre. Il commanda une tasse de fébrile au serveur.

— J’ai besoin de vous cet après-midi. Ce n’est pas le moment de perdre la tête.

— Mais je n’ai pas dit oui ! s’offusqua Oscar.

— Vous n’avez pas dit non et vous n’êtes pas un imbécile. Passons pour la dame d’honneur. J’ai une dernière chose à vous demander. Une jeune fille se cache dans le marché. Je voudrais la retrouver avant ce soir.

L’inventeur jeta à l’Amiral une série de clins d’œil qui ne s’arrêtèrent qu’une fois la tasse de fébrile posée devant lui.

— Une jeune fille, hein ? Ce soir ? Une dernière pirouette avant le grand plongeon…

— Buvez votre tasse avant que je ne m’énerve, répondit le soldat avec le plus grand calme.

Ce fut la grandeur de ce calme qui inquiéta l’inventeur. Il but son fébrile d’un trait et afficha tout de suite un visage beaucoup moins burlesque.

— Vous savez, vous n’avez rien d’un marchand, avança Oscar, même indépendant. Vous êtes trop brut pour ça et vous n’avez aucun sens de la négociation.

— La jeune fille s’appelle Santa Lucia, continua Kosh, imperturbable. Elle a vingt-deux ans. Elle s’est inscrite comme page pour m’accompagner sur le rocher de Boëcklin.

— Enfin quelqu’un qui s’en sortira dans cette histoire, souffla l’inventeur. Vous saviez que les pages sont épargnés pour rapporter le dernier exploit à la famille du disparu. Vous ne le saviez pas ? Maintenant vous le savez.

— Oscar.

— Hein ?

— Il me faut tout ça pour ce soir. Aussi je vous conseille de vous y mettre dès maintenant. Tant que vous y êtes, commandez-moi un déjeuner et trouvez quelque chose sur la chimère que je vais devoir affronter. Allez ! Au boulot.

Oscar se leva comme un automate et disparut dans la pension pour exécuter les ordres de l’Amiral. Kosh, une fois seul, étira ses jambes et contempla les vagues qui couraient sur le vélum. Il fit craquer ses articulations et ferma les yeux quelques secondes. L’inventeur revint avec un livre relié de cuir brun.

— Le bestiaire de la guilde en fac-similé, lui dit-il. Les principales chimères créées par les faiseurs y sont consignées. Il doit y avoir le dragon quelque part, peut-être même votre monture. Je l’ai ramenée dans son enclos, pour être sûr qu’elle ne s’échappe pas. Elle a maintenant une valeur inestimable, vous savez ?

— Et j’en suis le propriétaire. Ne l’oubliez pas, Oscar, grogna l’Amiral.

— C’est vrai, c’est vrai, je m’emporte. Mais nous restons associés, hein ? J’ai bien réfléchi à votre proposition. Pour moi, je vous le dis franchement, vous ne reviendrez jamais du rocher de Boëcklin. Mais c’est un risque à prendre. Si vous échappez au chasseur, ce grâce à mon invention, nous serons accueillis comme des princes au palais du lion.

— Le palais du lion ?

— Le siège de la guilde sur Acqua Alta. (Oscar se leva avec précipitation, en étudiant la liste que lui avait fournie l’Amiral avec un air circonspect.) Au fait…

Il allait partir. Il se ravisa.

— Je chercherai aussi votre Santa Lucia. Le marché n’est pas très grand et ça ne devrait pas être dur de la retrouver.

L’inventeur disparut à l’intérieur de la pension alors qu’un serveur apportait le déjeuner de l’Amiral, très épicé comme tout ce qui se consommait sur le marché du Jubilé. Le vieux soldat commençait à en avoir l’habitude. Il consulta le livre en déjeunant et passa une partie de l’après-midi penché sur l’ouvrage, oubliant que le temps le rapprochait de son rendez-vous avec le maître chasseur.

Un historique précédait l’encyclopédie des chimères proprement dite. Le texte narrait la genèse de la guilde. Kosh le lut avec attention.

L’origine des faiseurs de chimères remontait à bien plus loin que les premières dynasties officielles. La guilde avait basé sa puissance commerciale sur le génie génétique, la collecte de semences Adan d’animaux disparus ou sur le point de disparaître dans les systèmes les plus éloignés, par l’intermédiaire de colons, de prospecteurs, ou de militaires. Les apprentis sorciers étaient passés maîtres dans l’art de combiner les génotypes, de créer un animal là où il y en avait quatre, de ressusciter des espèces fabuleuses, de donner corps aux légendes.

Leur activité avait été appréciée par les puissants d’autres constellations que la Lyre, lorsque la paix et la prospérité régnaient dans les différents systèmes, lorsque les Sans-voix ne les menaçaient pas encore. La guilde connut alors son heure de gloire. Des chiffres en anciennes monnaies illustraient les gigantesques rentrées d’argent de l’époque.

Il était notamment fait mention des juges arbitres. La commande la plus importante effectuée auprès des faiseurs de chimères leur revenait. Aucun détail n’éclairait l’objet de la transaction. Les juges arbitres… Bubba Kosh n’avait jamais entendu parler d’eux. Mais cette charge résonnait étrangement à son esprit. Il sentit d’emblée que cette information était importante, sans pouvoir se l’expliquer.

Le récit légendaire du partage de la princesse intervenait ensuite pour expliquer la lente déréliction de la guilde et la fin de sa fortune. Nouvelle application pratique de ce que l’Amiral et la plupart des gens de Primavère avaient toujours pris pour un conte de bonne femme. Les partitions de l’Empire s’étaient repliées sur elles-mêmes. Le négoce en avait été affecté, les affaires de la guilde en particulier.

Les chasseurs de l’amas, rongés par le remords de leur geste, s’étaient imposé comme pénitence l’exil et la monstruosité. Ils avaient commandé à la guilde des enveloppes chimériques issues des mythologies les plus sombres. « Étrange mortification », jugea l’Amiral.

Aujourd’hui (le texte de l’introduction était réactualisé), la guilde survivait grâce à des commandes occasionnelles faites par le palais d’airain. Mais elle avait trouvé de nouveaux débouchés à l’extérieur de la Lyre, dans des portions d’espace en pleine expansion. Une association avait été décidée avec la guilde des aplaneurs d’étoiles, située dans la Vierge, pour offrir aux constellations animales des emblèmes dignes de ce nom. L’Amiral imaginait toutefois le palais du lion aussi décrépit que la pension du Jubilé.

Suivaient plusieurs centaines de planches peintes à la main avec une précision et une science des couleurs époustouflantes. Elles suivaient au départ les grandes catégories d’espèces pour les mêler les unes les autres en un fabuleux muséum imprimé, en une fête de la vie sous toutes ses formes. Les faiseurs d’Acqua Alta s’étaient vraiment amusés à fouiller la vase des différentes concessions pour en exhumer monstres et merveilles.

Kosh s’arrêta sur quelques chimères plus étranges que les autres. L’armature était une créature empruntée à Ménale, un monde disparu. Sorte d’assemblage de calcium filiforme qui évoluait lentement pour dessiner les figures les plus complexes. Les émirs de Vordine s’en étaient fait incuber quelques-uns pour leurs interminables jeux de patience.

Le Teddy avait connu une fortune étonnante. Il vivait sur une planète à fourrure dans l’ancienne constellation du Cancryle. Il ressemblait à un ours nain, avec deux boutons à la place des yeux, une langue rose douce comme de la soie et un sourire joyeux affiché en permanence. Le Teddy avait connu une fortune particulière dans à peu près tous les foyers de la Lyre, auprès des enfants qui en avaient fait leurs confidents.

Kosh trouva l’animal que chevauchait la dame d’honneur. Il s’agissait d’un bauta adulte, une sorte de mélange entre un éléphant, qu’il vit à une autre page, et les hurleurs du palais d’airain. Il trouva aussi sa chimère. Il s’agissait d’un ch’val, un animal arraché à la Concession 55. Les semences Adan récupérées là-bas étaient nombreuses et constituaient en grande partie le catalogue actuel de la guilde des faiseurs, comme lui avait expliqué Oscar.

Le nom de la planète était indiqué. Kosh le connaissait déjà, évidemment : la Terre. Autrefois habitée par les Hommes et maintenant déserte, quasiment recouverte par les eaux.

Le dragon occupait plusieurs pages. Il avait apparemment fait la fierté de ses concepteurs. Ils avaient poussé le détail jusqu’à constituer un petit dossier sur la créature, suite de notes et d’illustrations expliquant de quels mondes habités provenait leur inspiration. La Terre faisait partie de la liste. Les faiseurs n’avaient trouvé que des traces légendaires sur cet animal, mais à ce point présentes dans les différentes constellations qu’ils avaient jugé que les dragons avaient réellement existé puis disparu. Quelque catastrophe d’ampleur avait dû les décimer.

Une des illustrations intéressa Kosh tout particulièrement.

Il ferma le livre et se massa les yeux. Il se présenterait demain midi à l’enregistrement. Puis il marcherait vers un volcan dans le cratère duquel l’attendrait l’une des chimères les plus dangereuses conçues par la guilde. Kosh avait bien une petite idée de ce qu’il pourrait tenter pour abattre la bête et s’emparer du canope. Mais cette idée reposait sur du vent. Tout ça était trop bancal pour que ça fonctionne, trop flou. « Impossible de prévoir quoi que ce soit, jugea-t-il. Nous verrons bien le moment venu. »

L’inventeur revenait les bras chargés de sacs. Il se dirigea vers l’enclos. Kosh le suivit. Oscar sortit une selle de cuir noir, munie d’étriers et de poches des deux côtés, avec son jeu de longes et de sangles. L’Amiral insista pour harnacher lui-même le ch’val qui se laissa faire. Il étudia ensuite les éléments qui constituaient la liste du fonctionnel : un matelamouss, un coupe-vent, un masque contre les émanations volcaniques, une paire de bottes, une gourde, un âtre froid, un oculus, des rations. Tout était là. Kosh remercia l’inventeur.

— J’ai acheté tout ça à un gars du rocher arrivé sur le marché avant les autres, lui dit Oscar. Il avait monté une petite boutique à côté de l’officine des chasseurs. Il m’a assuré que tout fonctionnait. Ça avait appartenu à un héros ayant affronté le dragon une semaine auparavant.

— Charmant. Vous avez trouvé un linceul à ma taille ?

L’inventeur haussa les épaules.

— J’en ai eu pour quarante-deux florins. Je retiendrai cette somme sur notre collaboration future, si tant est qu’elle existe.

Oscar devenait optimiste. C’était plutôt bon signe.

— J’ai autre chose qui risque de vous intéresser, glissa-t-il à l’oreille de l’Amiral.

Le soldat pensa immédiatement à Venise.

— Cette jeune fille, Santa Lucia, je l’ai trouvée. Elle loge dans la pension des corsaires, quartier des concepteurs d’ambiances. Ce renseignement vous est offert par la maison.

Le jour déclinait déjà en dessous du vélum. L’après-midi touchait à sa fin. Kosh décida qu’il pouvait attendre que la nuit tombe vraiment avant d’aller toucher deux mots à celle qui avait décidé de se lancer avec lui dans l’aventure. Contre vents et marées.

 

Le marché flottant s’amarra à l’amas en début de soirée. Les vélums furent détendus et tirés pour révéler le paysage qui les entourait. Tous les marchands étaient montés sur les toits, balcons et terrasses pour cette occasion. Le Jubilé n’approchait l’amas des chasseurs et leur armée de fonctionnels qu’une fois toutes les demi-centuries, et peu d’entre eux avaient déjà eu l’occasion d’admirer la seconde partition de la Lyre d’aussi près.

Kosh savait quant à lui à quoi elle ressemblait pour en avoir sillonné quelques simulations. De loin, à une nuée de rochers immobiles et de tailles différentes (certains gros comme le poing, d’autres comme la moitié de Primavère) en suspension dans une sphère bleutée au contour changeant. L’atmosphère artificielle et la gravité étaient maintenues par une enceinte Havilands de plein espace qui créait une sphère de contrition autour de l’amas. De l’intérieur, le monde des chasseurs ressemblait à une bulle bleu perpétuel. La pénombre régnait au centre de l’amas, là où le ciel était de pierre, et le jour scintillait sur sa périphérie.

Les rochers dessinaient une trame de pierre qui inquiétait autant qu’elle fascinait. On voyait des structures hétéroclites installées dans le creux des cratères les plus vastes.

Kosh et Oscar contemplaient le spectacle depuis la terrasse de la pension.

— Ce champ Havilands est vraiment époustouflant, s’extasia l’inventeur qui admirait plus l’enveloppe que l’amas lui-même. Vous savez que la beauté de leur monde…

— … rend fou, oui, je sais.

L’Amiral contemplait les frondeurs légers rasant les astéroïdes lisses ou hérissés de pièges. Ils donnaient l’image d’une nuée d’insectes butinant une prairie minérale.

— Les fonctionnels et les chasseurs ne sont pas les seuls habitants de l’amas ? demanda-t-il.

— Bien sûr que non. Les fonctionnels assurent la maintenance des Havilands, servent les chasseurs et continuent leurs activités minières. Les marchands leur achètent beaucoup de métal à l’occasion du Jubilé. Mais il y a toute une population qui vit en communautés séparées sur différents rochers. Des parias pour la plupart, ou des nomades venus d’autres systèmes. Argentiers d’Ophiucus, joailliers sans franchises de Maravigliosa, prophètes de la Lune noire, mercenaires de Bartsch et vespéraux qui s’entre-tuent allègrement. Il y aura beaucoup de troc, demain, sous le marché couvert. Certains d’entre eux continueront le voyage vers Acqua Alta avec nous. Certains d’entre nous s’installeront dans l’amas quelque temps pour y apprendre les techniques oubliées par les gens de Primavère, ou pour monter des comptoirs. Jusqu’au prochain Jubilé.

— Il n’y aura pas de prochain Jubilé, rappela l’Amiral.

— Peut-être, répondit Oscar.

— Et les chasseurs, où se cachent-ils ?

— Au centre de l’amas, indiqua l’inventeur en montrant l’endroit du ciel où les rochers en suspension dessinaient la trame la plus serrée. Les anciens comme le dragon sont difficilement accessibles. Vous savez que c’est un des fondateurs ?

— Je sais, maugréa Kosh. Dînez sans moi, ajouta-t-il brusquement. Je dois sortir et ne sais pas quand je rentrerai.

— L’amour ! chantonna l’inventeur.

Kosh marcha jusqu’à l’enclos. Son ch’val était déjà harnaché. Il s’accrocha à la selle et se hissa sur le dos de l’animal avec souplesse. Il trouva la position beaucoup plus confortable qu’avant. L’Amiral sortit de la pension par la porte cochère, en se baissant pour passer sous la voûte.

Il gagna le quartier des concepteurs d’ambiances dont les rues étaient quasiment vides. Il trouva rapidement la pension des corsaires dont l’enseigne était frappée d’une jambe de bois. La bicoque était encore plus décrépite que celle des faiseurs de chimères.

Kosh sauta de ch’val et enroula sa longe autour d’un poteau de bois. Il entra dans la pension. Personne ne tenait la réception. La salle commune était vide. Il marcha jusqu’au jardin. Une voix aussi douce qu’un murmure en provenait.

Des voiles avaient été tendus au-dessus du jardin pour créer l’illusion du crépuscule. Deux braseros crépitaient et dispensaient une lumière rougeoyante autour de la jeune fille assise en tailleur sur la terrasse. Elle tournait le dos au soldat et faisait face à un auditoire attentif. Santa Lucia parlait en dessinant des figures avec ses mains. L’Amiral s’approcha pour entendre ce qu’elle disait.

— Le soldat était sérieusement blessé. Le dragon se pencha et lui demanda de quelle façon il voulait mourir. Pendant ce temps, la jeune fille, n’écoutant que son courage, approchait de la chimère, une pierre à la main. Le soldat agonisant perdait son sang, attendant le coup fatal. Le dragon, n’obtenant pas de réponse, ouvrit sa gueule pour le consumer. (Elle fit le geste d’ouvrir une gueule immense, ce qui eut pour effet de faire reculer les premiers rangs de spectateurs.) La jeune fille lança sa pierre qui rebondit sur le crâne du dragon. Le monstre se retourna et la fixa avec un air sauvage. « Qui es-tu pour oser t’attaquer à moi ? – Je suis Santa Lucia ! clama-t-elle haut et fort. Je suis la reine des chimères ! »

Elle était plongée dans son récit naïf et valeureux. Kosh s’esquiva discrètement et s’arrêta devant le guichet. Il prit une feuille de papier, un crayon et écrivit un bref message qu’il plia et laissa sur le comptoir en l’adressant à la jeune fille. Il y donnait l’heure de rendez-vous au poste de garde, pour être sûr qu’elle y serait bien. Elle voulait jouer le rôle de page. Qu’elle assume son rôle de page.

Kosh retourna à la pension des faiseurs de chimères. Il dîna avec Oscar mais n’accorda qu’une attention distraite à leur conversation. La lumière ne baissait pas, le ciel était toujours aussi éclatant. L’Amiral monta se coucher en se demandant s’il parviendrait à dormir dans ce jour sans fin. Il ferma sa persienne au mieux, s’allongea et réfléchit à ce qu’il avait lu dans le bestiaire de la guilde sur la façon de combattre le dragon.

L’épée était préconisée pour l’affronter. Kosh ne croyait pas à son efficacité. De plus, il n’en avait jamais vraiment manié. Le soldat décida de s’en procurer une tout de même le lendemain matin dans le coin des armuriers, histoire de compléter sa panoplie. Il pensait surtout à un morceau de bois articulé pour utiliser l’aiguillon de l’inventeur. Il trouverait bien un artisan qui lui fabriquerait ça en moins d’une heure.

Il était en train de s’endormir lorsque sa conscience l’interpella.

« Si c’est au sujet du Territoire des consciences libres… », commença l’Amiral.

« Non, non, pas du tout. C’est au sujet de la dame d’honneur. »

« Je t’écoute. »

« Je n’ai pas réagi sur le coup, vous m’aviez tiré d’un long sommeil, mais j’ai analysé son spectre vocal. Puis je l’ai comparé avec celui de Mademoiselle Venise que j’ai aussi eu la chance de rencontrer, souvenez-vous. »

« C’est elle ? »

La conscience chuchota la réponse de peur qu’elle ne provoque une réaction trop violente dans l’esprit de son maître. Kosh remercia l’entité avec une voix intérieure étonnamment calme et il la pria de le laisser seul. Il dormit peu cette nuit-là. Le visage de Venise passa sans cesse devant ses yeux, plus réel que jamais.