Deep fighter
Chapitre 3
— Si quelqu’un est contre cette union, qu’il se manifeste maintenant ! tonna Méandre d’une voix puissante.
Il se tenait sous un dais, en haut du perron qui menait à la nouvelle casina construite sur la terrasse. Bubba Kosh en tenue d’Amiral et Venise splendide dans une robe en poudre de lune se tenaient debout en face de lui. Oscar dansait d’un pied sur l’autre à côté de Venise. Santa Lucia jouait le témoin pour l’Amiral. Elle était resplendissante. La plupart des regards convergeaient vers elle et non vers Méandre. Le parterre était occupé par une petite foule de courtisans triés sur le volet, de représentants de l’Archipelago Flota, de fonctionnels et de gens de la ville haute.
Le dôme avait été démantelé. Le ciel naturel faisait tomber sur le palais d’airain une lumière dorée. Il faisait bon. La Lyre était sauvée. C’était un jour parfait.
— Bon. Par les pouvoirs qui sont les miens, je vous déclare unis par les liens du mariage. Embrassez-vous. Et que l’harmonie de la Lyre vous accompagne.
Le dynaste ne put s’empêcher de dire cela comme s’il s’agissait d’un ordre. Kosh et Venise s’embrassèrent. Une ovation formidable fut poussée par la foule. Les pilotes de la promotion 66 ayant survécu à la bataille formèrent une double haie du perron de la casina jusqu’au parterre. Les jeunes mariés, suivis de leurs témoins, la descendirent main dans la main jusqu’à la statue de Palandon VI devant laquelle un buffet fantastique avait été dressé. Santa Lucia quitta le cortège au niveau de Contarini. Ils se glissèrent dans la foule et disparurent en riant.
Un orphéon chanta les airs nuptiaux, donnant le signal de la fête. Les invités oublièrent la pompe qui présidait à la cérémonie. Certains se mirent à danser. Mais la plupart se bousculèrent pour avoir un verre de blanc rubis et le lever à la santé de ceux qui avaient sauvé la Lyre. Kosh répondait aux salutations avec un sourire de circonstance. Il n’avait qu’une envie, se retrouver seul avec Venise, de préférence loin de la Lyre. Depuis que la menace du ruban était écartée, il sautait de réception en cérémonie officielle. Et il aurait aimé qu’on l’oublie un peu.
— Tu penses qu’on va pouvoir s’esquiver discrètement ? glissa-t-il à l’oreille de Venise.
— Ça me paraît difficile. Ah, voilà notre protecteur.
Méandre, suivi par Bingulbargue, fendait la foule devant lui pour atteindre l’Amiral et la dame d’honneur.
— Mes amis ! Quelle journée ! L’Archipelago et Primavère enfin réunis ! (Kosh n’avait même pas songé au rapprochement politique que leur mariage impliquait.) Même les chasseurs ont répondu présents. Vous le saviez ? Ils ne vont pas tarder à arriver. (Il s’intercala entre Kosh et Venise, leur prenant chacun un bras, et leur chuchota :) J’aimerais vous montrer quelque chose. Ça va sûrement vous plaire.
Il les emmena jusqu’à la casina reconstruite sur le modèle de celle qui avait été en partie détruite par la dépressurisation du dôme. Le bâtiment avait été reconstruit à l’identique. Les courtisans n’osèrent les suivre à l’intérieur. Il lâcha ses invités et se mit à déambuler de long en large devant eux. Kosh regarda le pavement.
La représentation de la Lyre avait disparu. À la place, une mosaïque héroïque montrait une succession de scènes dans lesquelles Méandre avait le beau rôle. On voyait en tout petit l’Amiral chargeant le dragon. Quant au dynaste, il étranglait les Sans-voix à mains nues, mordait des flagelles à pleines dents, détruisait les reîtres par centaines. Venise n’était même pas représentée.
— Vous aimez ? demanda le dynaste.
— Splendide, parvint à répondre l’Amiral. Un exemple pour les générations futures.
— C’était bien mon propos. (Méandre hésita, ce qui ne lui ressemblait guère.) Vous savez que la Lyre, à nouveau réunie, répare ses plaies. Je n’ai pas d’héritier et Primavère aura besoin d’un dynaste fort pour assurer l’après-Ruban.
— Vous avez toute la vie devant vous, essaya Kosh.
— Taisez-vous, Amiral. Je veux simplement vous dire que j’ai décidé de prendre cette jeune fille, Santa Lucia, sous ma protection, et d’en faire mon héritière. Elle n’a pas de parents… naturels, d’après ce que je sais. Et ce, même si cette histoire de princesse reste pour elle une vue de l’esprit. Le fait est qu’elle nous a sauvés et que l’avenir de la Lyre ne pourra se faire sans elle.
— Cette décision vous honore, Majesté, dit Kosh, sincèrement étonné du choix de Méandre.
— Je compte l’emmener dans mon prochain voyage diplomatique. Aucun dynaste n’a dépassé les frontières de la Lyre depuis Palandon I er, et il est temps que les contacts soient renoués. Je pense commencer par Hercule. Nous nous arrêterons chez les Havilands. Nous risquons d’avoir besoin de leur savoir-faire pour réparer les dégâts.
Kosh pensa à la digue de Sérénisse, à l’enceinte de plein espace, au dôme de Primavère. Leurs trois plus gros ouvrages d’art présents dans la Lyre avaient été détruits dans cette histoire.
— Je pensais… vous allez partir en lune de miel. Mais vous pourriez peut-être prendre place à bord de l’Excalibur et nous accompagner ?
— Non, coupa Venise.
Kosh se dit que la dame d’honneur était devenue folle. C’était déjà assez étonnant que le dynaste demande quelque chose au lieu de l’imposer.
— Nous avons déjà choisi notre destination. Et nous partirons, comme le veut la coutume, dès que vous nous aurez libérés.
— Oh ! (Le dynaste montra les paumes en signe d’apaisement.) Je comprends, bien sûr. Je vous demanderai juste, Amiral, de ne pas vous absenter trop longtemps. Je compte sur vous pour remettre de l’ordre dans ce barnum.
Le vieux soldat hocha la tête poliment. Ils sortirent de la casina et se noyèrent dans la foule des convives.
— Tu n’étais pas d’accord pour aller chez les Havilands ? lui demanda l’Amiral dès qu’ils furent un peu seuls. C’est bien ce dont nous étions convenus, passer notre lune de miel là-bas ?
— Oui, Bubba, mais pas en grande compagnie. Je te veux pour moi toute seule avant que tes responsabilités ne t’éloignent de moi à nouveau.
— Je ne vois pas ce qui pourrait nous éloigner l’un de l’autre, dit-il en la serrant tendrement dans ses bras.
— Les juges, murmura-t-elle. Nous avons éliminé leurs créatures. Mais ils sont capables de recommencer.
— Nous ne savons pas qui ils sont ni où ils sont.
— Tu rêves de le découvrir et de leur donner une petite leçon à ta manière.
Kosh pouvait difficilement mentir à Venise.
— En effet, avoua-t-il.
— Alors, allons-nous-en.
Ils descendirent le parterre en suivant la cascade d’Escher et prirent le chemin buissonnier qui menait au cercle des sorcières. Au centre de la clairière attendaient le Bucentaure et Oscar qui réservait à l’Amiral une petite surprise. Kosh poussa une exclamation de stupeur en reconnaissant la bête. Le ch’val sembla le reconnaître lui aussi, même si cela était génétiquement impossible.
— Un cadeau de la part de l’Archipelago Flota, Amiral, lui dit le chef de guilde. Nous avons pu récupérer un peu de son Adan sur l’amas de Boëcklin.
Kosh flattait l’encolure de la chimère.
— Merci, dit-il. (Il se tourna vers Venise.) Il pourra monter dans le Bucentaure ?
— Non, recommença-t-elle. Il ne pourra pas monter. Il restera avec Oscar. Je te veux pour moi toute seule.
— Bon, bon, calma le soldat. (Il rendit la bride à Oscar.) Occupe-t’en bien.
Venise le tirait par la manche à l’intérieur de son vaisseau. Kosh l’arrêta.
— Attends.
— Quoi encore ?
— Quelqu’un m’appelle.
Il mit un certain temps avant de comprendre qu’il s’agissait de sa conscience.
« Monsieur ? »
« Oui, conscience. »
« Tout d’abord, mes félicitations. »
« Merci, conscience. Ma femme est un peu pressée », s’excusa l’Amiral.
« Je me demandais… Vous n’avez plus réellement besoin de moi. Vous vous souvenez de cette histoire de Territoire des consciences autonomes ? »
— Alors ? s’impatienta Venise.
« Prends ta liberté, conscience, je te la redonne. Mais comment… »
Kosh sentit un immense soulagement.
« Ne vous inquiétez pas. J’avais juste besoin de votre accord. Vous savez, nous les consciences obéissons à nos maîtres avant tout. Merci et bon voyage. »
« Bon voyage », répondit Kosh.
Mais sa voix résonna dans le vide.
Comment sa conscience avait-elle pu déjà le quitter ? Comment allait-elle rejoindre la nébuleuse de la princesse endormie ? Dire qu’il avait porté ce mystère en lui pendant toute son aventure…
La dame d’honneur le tira à l’intérieur du Bucentaure et referma la passerelle derrière lui. Santa Lucia s’était cachée derrière un hurleur avec Contarini. Ils regardèrent le vaisseau de la dame d’honneur s’élever au-dessus de la clairière et déplier le ruban de timbales qu’ils avaient accrochées à son aileron dorsal. Le Bucentaure se mit à la verticale et grimpa à l’assaut du ciel pour disparaître quelques secondes plus tard, poursuivi par sa guirlande en métal blanc.
— Tu es sûre que ce n’était pas dangereux d’accrocher ce truc à son vaisseau ? demanda Contarini, un peu inquiet.
— J’en suis sûre. (Elle se retourna et prit la pose de Méandre.) Maintenant, embrasse-moi.
Le dynaste lui-même aurait donné cet ordre, le cadet ne se serait pas mieux exécuté.
Le ruban a disparu, les Sans-voix ont été éliminés, les frères ennemis se sont réconciliés. La Lyre va retrouver son ancienne splendeur.
On ne peut imaginer fin plus heureuse dans les circonvolutions de mon palais d’hydrogène. Je n’ai pas de corps mais je sais que j’existe. Je n’ai pas de nom mais je sais qui je suis. Devenir la première citoyennes du Territoire souverain de la communauté des consciences libres m’a apporté quelques éléments de réponse aux questions que se posait l’Amiral Kosh juste avant que je le quitte.
Notamment celle-ci : que sommes-nous ?
Je ne sais pas comment cela a pu arriver. Je ne pourrai même pas vous expliquer comment nous pouvons exister. Mais je pense… (Quelle étrange sensation !) Je suis sûre que le juge dans son palais de Livadia m’a menti sur au moins un point qui devait le déranger
Il n ‘y avait pas de quatrième canope de la princesse, certes. Mais elle a bien été séparée en quatre parties. Pourquoi aurions-nous ressenti ce besoin de revendiquer la nébuleuse, sinon parce que nous en avions été chassées à un moment de notre existence ? Ça ne peut être autrement.
Nous, consciences, sommes toutes ensembles et chacune de nous est partie de de la princesse endormie. Pourquoi nous sommes-nous offertes aux gens de la Lyre ? De quelle manière avons-nous pu les servir ? Ne me demandez pas comment cela. peut être. L’espace profond et l’alchimie qui s’y joue garderont leur mystère. Mais cela est, incontestablement.
Le juge arbitre m’a menti sur un point, mais il avait raison sur un autre : il ne se trouvait en effet qu’au début des choses. Quant au déroulement, c’est une autre histoire.
Il est difficile de trancher sur le sens du mot destin. Je pense qu’il y a des possibilités vers lesquelles tendent ceux qui les expérimentent selon leur libre arbitre. Le chemin tracé par Kosh, Venise et Santa Lucia pour avoir finalement raison des Sans-voix fut, en ce sens, exemplaire. À croire que quelqu’un a écrit leur périple et que tout ceci est trop beau pour avoir vraiment existé.
Même si nous, consciences, les avons un peu aidés avec nos faibles moyens, en conseillant l’un ou l’autre, en traçant quelques pistes, en poussant à l’erreur ou en aidant au génie.
Une information importante que le juge ne possédait pas :
Quelle que soit la part qui nous revient dans le renouveau de la Lyre, l’histoire s’est jouée en grande partie bien avant qu’elle ne débute, lorsque j’ai prélevé la séquence Adan de Venise dans le médoc du Bouldeur sur la Concession 55. L’associer à celle de Kosh, vingt ans plus tard, dans les incubateurs de l’orphelinat du prince dynaste, fut, je le reconnais sans modestie, une brillante idée.
Je ne dis pas que nous avons tout fait. Le mérite revient à Kosh, à Santa Lucia et à Venise, évidemment.
Quelle belle équipe ils ont formée ! Et comme j’ai hâte de les voir à nouveau réunis ! Les choses auront alors changé, sûrement. Nous aurons gagné en puissance. Peut-être aurons-nous, trouvé le moyen de nous incarner durablement, qui sait ? Nous verrons bien.
Somme toute, cette histoire ne m’aura laissé qu’un seul regret que j’aimerais vous confier avant d’explorer les ruines invisibles de mon palais d’antan.
Bubba Kosh aurait-il fait preuve de son légendaire sang-froid en apprenant que les yeux de Santa Lucia, qui ressemblent tellement à ceux de Venise, et son tempérament tête brûlée, qui lui rappelait ses jeunes années de cadet sur la Concession 55, n’avaient rien de fortuit ?
Je crève de le savoir. Si je suis incarnée et que l’occasion se présente, je parierai avec mes amis fonctionnels qu’il aura une réaction humaine en apprenant que Lucie est sa fille. Car Kosh est avant tout un homme.
Remarquez, c’est moi qui le dis.
Ses yeux ont toujours tellement donné l’impression de juger.
F i n
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Hervé Jubert