Deep fighter

Hervé Jubert · Chapitre 2 sur 13

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Deep fighter

Chapitre 2

 

L’Excelsior de l’Amiral Kosh glissait au-dessus de la ville rouge. Le dôme des Havilands qui recouvrait le palais d’airain tremblait derrière la brume. Kosh aurait déjà pu rejoindre la ville bleue, la Haute, en sortant de l’Académie. Mais il avait demandé à son véhicule personnel de prendre la route la plus longue pour effectuer ce court trajet.

Docile, l’Excelsior venait de les emmener au-dessus des docks tenus par le Haut Commandement et l’Archipelago Flota. Il les ramenait maintenant vers le marché flottant du Jubilé que l’on voyait amarré de l’autre côté du Labyrinthe, l’un des quartiers les plus malfamés de Primavère. L’immense plate-forme supportait la foire des cinquante ans qui romprait bientôt ses amarres pour s’élancer vers l’amas des chasseurs.

Une escorte de spinmakers, comme celle à l’œuvre dans la simulation, était prévue pour protéger le convoi jusqu’à la frontière séparant l’espace protégé de Primavère de celui de l’amas. Les frondeurs pilotés par les fonctionnels, une fratrie androïde au service des chasseurs, prendraient le relais des spins pilotés par les cadets.

La partition de l’espace profond était aberrante aux yeux de l’Amiral. Comment les dynastes successifs avaient-ils pu laisser la Lyre se désaccorder à ce point ? Les reîtres n’auraient pas pris le pouvoir sur Acqua Alta et les chasseurs ne se seraient pas retranchés sur leurs rochers si le palais d’airain n’avait multiplié les signes de faiblesse face à la menace barbare. Lenteur des temps de réponse, absence d’imagination de la part des stratèges. Seules les bombes à contretemps avaient permis de tenir ces quelques centuries. « Un pis-aller », avait toujours jugé l’Amiral.

Les stratèges estimaient que la ligne de front des Sans-voix atteindrait l’espace protégé de Primavère dans quinze jours. Ils avaient décidé de frapper les premiers. Attaque fixée dans douze jours. La totalité des forces engagée dans la bataille. Onze divisions lancées sur le ruban. Il était prévu que Kosh commande la huitième.

Deux faits inquiétaient l’Amiral. Tout d’abord, cette démonstration n’aurait aucun effet si les deux tiers du ruban servaient de retraite aux Sans-voix. Dès le départ, la partition jouait contre eux.

Deuxio, ils ne savaient pas à quoi ils s’attaquaient.

Le Haut Commandement connaissait les tridents et leur modus operandi. Les appareils ennemis ne se manifestaient qu’à proximité du ruban. Ils agissaient comme des chiens de garde, apparaissant et frappant à l’approche d’un intrus. Le problème étant : qu’est-ce qu’ils pouvaient bien garder d’aussi précieux pour opposer une telle résistance ?

Le ruban ne constituait que la partie visible du camp ennemi. Quelque chose de gigantesque le suivait comme son ombre. Les détecteurs confirmaient l’existence de la masse énorme sans parvenir à l’identifier.

Concentration de matière noire, remous du continuum, amas malsain ? C’était invisible, létal, énorme. Très peu de personnes en connaissaient l’existence. Le secret n’avait en tout cas pas filtré en dehors de l’Amirauté. Ce serait déjà un miracle que les cadets atteignent le ruban proprement dit et le détruisent. On verrait après quoi faire de ce qui se cachait derrière.

— Étonnante, votre petite manœuvre pour faire réagir les cadets, estima l’aide de camp. La simulation n’était pourtant pas si mauvaise que ça ?

— Un truc que m’a appris l’Amiral Corany. Il s’amusait à provoquer les cadets de l’Académie à ses discours de clôture. S’ils osaient réagir, s’insurger, il leur mettait un A plus. S’ils restaient béats et silencieux, la promotion était bonne à être envoyée au casse-pipe sans espoir de retour.

L’Amiral contempla le marché du Jubilé qui recouvrait toute une partie de la ville rouge. Les flotteurs créaient un matelas d’air trouble en dessous de lui. Des chaînes gigantesques le retenaient au sol. Autour des premiers maillons s’étaient agglutinés des habitats de fortune. Kosh pensa à la misère qu’ils étaient en train de survoler. L’Excelsior frôla le Jubilé et bifurqua pour se diriger vers la chambre des marchands et ses dômes façonnés dans la fonte et le verre opalin.

— Ils étaient même plutôt bons, reprit l’Amiral. Il y a bien eu une certaine débandade sur la fin, mais la seconde escorte s’en est bien sortie. Le ressac leur a posé quelques problèmes. Mais ils apprendront vite à le maîtriser une fois qu’ils piloteront en grandeur réelle.

— La jeune fille, Santa Lucia… elle a de l’avenir.

Une traînée blanche indiquait la présence du ruban en dessous de Véga. Le jour, la ligne de front donnait l’image d’un conduit laiteux qui parcourait le ciel.

— De l’avenir, murmura-t-il, songeur. Espérons que nous avons tous de l’avenir.

L’Excelsior survola la chambre des marchands et repartit vers la ville haute, le nez pointé sur les ruines de l’ancien siège des chasseurs sur Primavère.

— Que dit notre agenda ? demanda l’Amiral à son aide de camp.

Le jeune homme s’empara du bloc qui pendait à sa ceinture et l’effleura de l’index.

— Réunion à l’Amirauté à quinze heures. Un point avec les stratèges sur l’évolution du ruban et les derniers scénarios de combats proposés par les simulateurs.

— Les simulateurs ! cracha l’Amiral. On ne peut plus piloter un spin sans ces satanés simulateurs. Dessiner un plan de bataille encore moins. Tant que nous ne pourrons pas couper la retraite des tridents, toute attaque sera vaine.

L’aide de camp se tut. Le vieux soldat avait pris l’habitude d’extérioriser sa frustration en sa présence.

— Avec un peu d’entraînement, les troupes solides que nous avons, assez de bombes à contretemps et un plan intelligent, nous pourrions atteindre le ruban. J’en suis sûr.

— Il faudrait pour cela que reîtres et chasseurs collaborent avec nous. Autant abattre les premiers et mater les seconds. Celui qui réussira ce double exploit ne fait pas partie de ce monde.

— Oubliez les reîtres et remplacez-les par les marchands. Quant aux chasseurs, il fut un temps où ils combattaient aux côtés du dynaste.

— La charte de l’Archipelago Flota refuse pourtant l’engagement dans quelque camp que ce soit. Le droit du commerce prévaut sur celui des armes, disent les marchands. Ils ont, de plus, assez clairement défini leurs positions depuis qu’ils ont lâché le représentant du dynaste sur Sérénisse.

— Ces crétins s’en mordent les doigts ! Ce sont bien les tridents qui attaquent leurs convois lorsqu’ils traversent l’espace non protégé, que je sache ? Ce sont bien les spinmakers qui les protègent contre les tridents ?!

— Les taxes que nous leur faisons payer alimentent en grande partie notre effort de guerre.

— Comptez sur eux pour augmenter les prix de leurs produits, répliqua l’Amiral aussi sec. Imaginez la puissance de l’Archipelago armée, obéissante et dans notre camp ?

L’Excelsior glissa au-dessus du temple des chasseurs, détruit juste après leur sécession. Le bâtiment s’était effondré sur lui-même. Il avait été brûlé et pilonné. Il avait malgré tout conservé de sa grandeur. Le vaisseau continua vers la ville haute sans que l’Amiral le fasse dévier de sa route. L’aide de camp reprit son agenda et continua :

— Dix-huit heures, réception sur les docks de l’Archipelago Flota pour l’inauguration du croiseur Excalibur, le classe 1 financé par les guildes pour porter le coup final aux barbares de la Frange. Ce soir, dîner au Falstaff et représentation exceptionnelle du dernier spectacle marin conçu, mis en scène et interprété par notre bien-aimé Méandre, premier dynaste de la lignée.

— Vous parlez comme de la propagande, râla l’Amiral.

L’aide de camp renvoya un sourire contraint.

— Je ne fais que lire ce que mon agenda me dicte, s’excusa-t-il.

— Bon, accepta Kosh, résigné. Encore un jour à marquer d’une pierre noire. (Il soupira plus fort que jamais.) Que pourrions-nous faire pour sauver la situation ? Que pourrions-nous faire pour éventrer cet incommensurable ennui ?

Il reprenait à son compte les paroles d’une rengaine qui avait cours dans les cabarets de la ville bleue. Il se préparait à demander à l’Excelsior de se diriger vers l’Amirauté directement (il y déjeunerait en attendant que la réunion commence) lorsque le calendrier de son aide de camp se mit à biper. Le jeune homme le contempla avec un air étonné.

— Oh, oh, dit-il, les yeux écarquillés. Changement de programme.

— Quoi ! s’impatienta l’Amiral, irrité.

L’aide de camp prit son temps avant de lui dire, un sourire jusqu’aux oreilles :

— Vous êtes invité à déjeuner par Son Excellence Méandre. Vous êtes prié de vous présenter pour le tête-à-tête dès que possible. Cette invitation est de code 3. Ce qui signifie que le souverain vous attend en toute priorité.

— Dans le palais d’airain ? s’étonna l’Amiral.

Il n’y avait mis les pieds qu’une seule fois, lors de son investiture. Ceux de la Cour évitaient les militaires tant qu’ils le pouvaient, et les soldats comme Kosh le leur rendaient bien. L’aide de camp était déjà en train de ficher l’agenda dans le navigateur de l’Excelsior pour lui faire part des codes d’accès permettant de franchir les Havilands, le dôme climatique qui recouvrait le palais. Le vaisseau assimila les codes mais ne dévia pas de sa trajectoire, attendant l’ordre de son seul maître à bord.

« Que me veut Méandre ? se demanda l’Amiral. Aurait-il un commandement plus prestigieux que celui de la huitième division à m’offrir ? »

— Exécution ! ordonna-t-il à la conscience pilote.

L’Excelsior bascula doucement sur le côté pour se mettre dans l’axe du halo brun qui surplombait la ville haute. Il releva le nez très légèrement et poussa ses moteurs d’une manière imperceptible pour parcourir plus vite les quelques kilomètres qui le séparaient du palais d’airain. Toute machine qu’il était, on lui avait appris ce qu’était un dynaste. Et il savait qu’un dynaste, ça n’attend pas.

 

L’Excelsior s’enfonça dans le tunnel qui s’ouvrait à la base du dôme après que leur code d’accès eut été accepté par la conscience des Havilands chargée de sa sécurité. Ils commencèrent à traverser la structure à vitesse réduite. De gigantesques conduites passaient sur les côtés, ainsi que des postes de tir dont les canons suivaient leur course. Ils s’enfonçaient à l’intérieur d’une machinerie cyclopéenne qui servait d’enceinte et de climatiseur pour le palais d’airain, les jardins et les nombreuses dépendances que protégeait le dôme.

Primavère ne connaissait qu’une seule saison, douce et constante. Le palais du dynaste en connaissait quatre tout au long de l’année, artificielles, qui respectaient le calendrier du déplacement de la Cour de monde en monde lorsque la Lyre était encore accordée. Kosh savait que l’été régnait en ce moment sous le dôme bâti par les Havilands qui donnaient leur nom à chacune de leurs réalisations.

L’été était la saison d’Acqua Alta, la saison du Losange. Les reîtres entretenaient des liens avec la Cour malgré les différences de points de vue vis-à-vis des barbares. « Différences de points de vue ! » se moqua intérieurement l’Amiral. Les gens de la Lyre agissaient comme des condamnés à mort tendant la main aux traîtres. L’entourage du dynaste justifiait le suivi des relations diplomatiques avec Acqua Alta en rappelant d’obscures raisons de cousinage. Pencher du côté de l’ennemi, était-ce devenir ennemi soi-même ? s’excusaient les diplomates courtisans.

Kosh savait bien que le dynaste comptait sur la soi-disant relation entre le Losange et les Sans-voix. Flatter les négociateurs, une fois la défaite avalée, reviendrait à flatter ceux avec qui les gens de Primavère auraient à négocier. L’Amiral aurait mis sa main droite au feu que jamais les barbares ne négocieraient une fois la flotte écrasée. Si jamais cela devait arriver.

— Qu’en est-il des reîtres ? demanda-t-il à son aide de camp.

Ce mot lui écorchait la langue comme une mauvaise eau-de-vie chaque fois qu’il avait à le prononcer.

— Une de leurs délégations est arrivée au palais d’airain il y a une semaine, pour inaugurer la saison d’été du dynaste. Ils sont toujours là.

— Engeance, maugréa Kosh. Sérénisse est tombée comme un fruit mûr entre leurs mains. Ils n’ont même pas eu à se baisser pour la ramasser. (Il se frotta les yeux.) Que pensez-vous d’eux ?

— Ils prétendent avoir contacté les Sans-voix, essaya le jeune homme, éludant la question. Nous avons échoué face aux barbares, jusqu’à présent. Si nous avions besoin d’intermédiaires… le temps venu ?

Le jeune homme savait qu’il marchait sur des braises. Il lâchait ses syllabes les unes après les autres, avec précaution. L’Amiral le contempla avec curiosité. Son aide de camp était en train de faire preuve de bravoure pour exposer de telles idées en sa présence. Il n’avait pas été habitué à ça.

— Certes, nous ne comprenons pas leur technologie, renchérit Kosh. Aucun de nos ingénieurs n’a été fichu de faire fonctionner, même d’expliquer le fonctionnement de ces satanés tridents. Nous ne savons pas non plus comment ils apparaissent et disparaissent pour former leurs figures. Mais leurs amis les reîtres en savent-ils plus que nous ?

— Sûrement pas. Sinon ils apparaîtraient et disparaîtraient de la même manière, tenta le jeune homme.

L’Amiral leva la main pour le faire taire.

— Nous ne savons pas d’où viennent les Sans-voix, de quelle manière ces bestioles pratiquent la télépathie. Les reîtres le savent-ils plus que nous ?

L’aide de camp eut l’air gêné.

— Ils sont passés à l’ennemi, dit le jeune homme.

— Voilà toute la question.

Kosh essaya de percer l’obscurité du conduit dans lequel évoluait l’Excelsior, sans y parvenir. Le véhicule savait de toute façon où il allait.

— Vous ai-je déjà parlé des émissaires ? reprit-il. (Le jeune homme fit non de la tête.) Lorsque j’étais cadet sur la Concession 55, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques passes d’armes avec des créatures qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux reîtres : encapuchonnées, énigmatiques, malfaisantes. Les émissaires n’étaient pas passés à l’ennemi, ils étaient l’ennemi. Les Sans-voix nichaient dans leur thorax. Les possédés seraient morts sans les barbares qui les maintenaient en vie.

L’aide de camp avait du mal à visualiser ce que lui décrivait l’Amiral.

— Vous voulez parler d’une relation symbiotique ? essaya-t-il.

— Je veux parler de vampires grimés et méconnaissables.

L’aide de camp eut le réflexe que Kosh avait eu vingt-cinq ans auparavant.

— Mais, s’ils avaient, de cette manière, réussi à infiltrer…

L’Amiral coupa court à son extrapolation.

— Vous vous doutez bien que j’ai mis le Haut Commandement au courant. (« Ils m’ont écouté et ils ont arrêté tous les reîtres qui traînaient sur Primavère », eut-il envie d’ajouter.) Ils m’ont écouté et m’ont épinglé ce morceau de bakélite sur la poitrine pour me féliciter. (Il tapota l’insigne de sa charge.) Résultat, les capuchons continuent à fréquenter le palais d’airain. La politique, mon jeune ami… (Il soupira.) La politique a été conçue pour détruire des empires comme le nôtre.

L’Excelsior était toujours environné de brume. Kosh était à nouveau plongé dans ses pensées.

— Vous me demandiez ce que je pensais des reîtres, Amiral. Vous vouliez le point de vue du soldat ou celui du civil ?

— Qu’ils s’expriment tous les deux, proposa Kosh.

— Eh bien, le soldat les déteste. Refuser de combattre les Sans-voix, laisser le ruban se rapprocher de Primavère est pour moi aussi inacceptable que pour vous. Nous retirer sans nous battre même si l’issue semble perdue d’avance…

— L’affrontement plutôt que le repli, une erreur commune aux jeunes pilotes de l’Académie.

— Quant au civil, embraya l’aide de camp, il aspire à la paix et à la réouverture des frontières. Le problème, ce n’est pas les Sans-voix mais ce qu’est devenue la Lyre. Chasseurs, marchands et gens de Primavère sont devenus fous. Vous voulez que je vous dise, Amiral ? (Le jeune homme regarda fixement son supérieur.) Les Sans-voix ont joué le rôle de déclencheur. Cela aurait pu être un météore, un trou noir, ou je ne sais quoi encore. Je pense que notre civilisation a ce qu’elle mérite, à avoir joué la carte de la stupidité pendant tant de dynasties. Nos ancêtres étaient des visionnaires qui savaient écouter. Nous sommes devenus sourds et ne voyons plus qu’à court terme.

— Voilà qui est bien dit, garçon ! Et je ne suis pas loin de vous rejoindre sur ce point. Ah, nous arrivons.

L’Excelsior sortit du tunnel. Le paysage surnaturel du palais d’airain apparut devant eux. Le dôme des Havilands donnait l’illusion d’un ciel limpide et éclatant. En dessous, le palais avait été construit sur un bloc de quartzite de trois cents mètres de haut offert par les chasseurs. Les maîtres jardiniers de Primavère avaient réalisé l’exploit de planter une forêt d’essences rares dans le bloc de cristal sombre. Elle explosait de verts et de bleus profonds aux endroits où des lacs s’ouvraient. On voyait des bâtiments percer les frondaisons de place en place, donnant l’image d’une ville oubliée recouverte par la jungle.

L’Excelsior se mit en stationnaire en bordure du rocher, attendant l’escorteur réglementaire. Un aéro monoplace approcha en vrombissant, tourna autour du véhicule et lui ordonna de le suivre. Ils descendirent vers la forêt plantée jusqu’au bord de la falaise et se mirent à la raser doucement, en épousant les accidents de la canopée. Pinçons et hérons becs-de-lièvre s’envolaient à leur approche. L’escorteur les conduisit à un cercle de sorcières de dimensions stupéfiantes au centre duquel l’Excelsior se posa comme une plume.

Le soldat marcha jusqu’à la passerelle qui venait de se déplier et sauta dans l’herbe brûlée par la chaleur de l’été. L’escorteur bascula sur l’aile et disparut à ses yeux. Le jeune homme rejoignit Kosh et scruta l’enceinte faite de racines entortillées, de bulbes poisseux et de cheveux de saules qui les entourait. Il n’y avait pas âme qui vive.

— Vous venez pour la première fois au palais d’airain, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit-il, subjugué par le paysage. (Il se tordait le cou pour contempler le ciel artificiel.) Ce sont bien les Havilands qui ont bâti cet endroit ? demanda-t-il.

— Tout ce qui est dôme et climatiseur. Ainsi que le champ de force de l’amas des chasseurs et la digue entourant Sérénisse, à ce qu’il paraît. Je n’y suis jamais allé.

— On dit que leur planète est d’une beauté qui peut vous rendre fou.

— On dit ça. Pour ce qui est du palais d’airain, vous risquez d’être déçu. (Le jeune homme s’arracha à sa contemplation.) Il est souterrain, sous nos pieds, creusé dans le quartz. (Kosh tassa l’herbe avec sa botte.) La surface n’accueille que ce jardin et quelques édifices d’agrément. Mais vous n’en verrez pas grand-chose. Je ne pense pas que Méandre vous ait inclus dans son invitation. Ah ! Enfin quelqu’un, c’est pas trop tôt.

Un petit homme portant une veste magenta, des hauts-de-chausse outremer et un bonnet à soufflets jaune citron accourrait en ahanant et en faisant de grands gestes de la main. L’aide de camp resta pétrifié devant l’apparition. Avec ce costume ridicule, le nouvel arrivant aurait pu jouer sur les scènes de théâtre qui se produisaient dans la ville rouge.

— Me… voilà… J’arrive… hoqueta le comité d’accueil en sautant au-dessus de quelques bouquets de plantes grasses.

Il se courba devant l’Amiral et ignora complètement l’aide de camp. Le petit homme courut autour du vieux soldat comme s’il s’agissait d’une borne et repartit avec la même démarche bondissante en les enjoignant de le suivre.

— Ouf… Bonne route ? Je me présente, Fording Bingulbargue, courtisan affecté à la casina du dynaste dans laquelle vous êtes attendu. Je tiens aussi le rôle de concierge à mes heures perdues.

— Fording Bingulquoi ? cracha l’Amiral. C’est un nom à coucher dehors ?!

— L’imagination de Son Illustrissime Grandeur était dans un jour faste le jour où elle m’a baptisé ainsi. Et je couche parfois dehors, en effet. Après vous, je vous en prie.

Kosh écarta les branches tombantes du premier rideau de saules et passa sous la voûte naturelle en appréciant tout de suite la fraîcheur qui y régnait. Comme dans tout cercle de sorcières, des hurleurs formaient une haie silencieuse. L’aide de camp contemplait les troncs à deux pattes et les gueules béantes creusées dans l’écorce, fasciné. Il n’en avait jamais vu que dans ses livres de contes.

— Impressionnant, hein ? l’entreprit le courtisan. Ils deviennent terrifiants quand ils se réveillent ! Et impossible de les arrêter ! C’est par là.

Un sentier était tracé sur le sol sablonneux. Il courait autour des hurleurs vers une zone plus lumineuse que les autres. L’Amiral aurait aimé marcher en silence pendant les deux petites minutes que dura la traversée de la forêt fantastique. Mais le courtisan, babillant sans cesse, ne lui fit pas ce plaisir.

— Vous déjeunerez avec le dynaste dans la salle du Spécule, au rez-de-chaussée de la casina. Je m’occuperai du jeunot en attendant que Méandre en ait fini avec vous. (L’aide de camp déglutit en se demandant ce que le concierge voulait dire par là.) Le dynaste est en bonne forme. Il a bien dormi la nuit dernière. Sa couleur est aujourd’hui le minium. La pourpre de votre cape est de bon augure.

— C’est l’un des insignes de mon rang, répondit l’Amiral, collet monté.

— C’est quand même de bon augure. Bon. Vous connaissez le protocole pour aborder le dynaste ?

— Attendre qu’il ait commencé de manger, ne pas proposer de sujets de conversation, ne pas le regarder dans les yeux plus de cinq secondes… Ça va, concierge ! Je connais mon code de courtoisie comme vous !

Bingulbargue s’arrêta et tendit un doigt boudiné vers Bubba Kosh.

— Amiral ou pas Amiral je vous conseille de le prendre sur un autre ton. Si je vous perds, vous n’arriverez jamais à la casina. Et si vous n’arrivez jamais à la casina, ce sera votre faute. N’oubliez pas ça !

— D’accord, concierge, le calma Kosh. Dès cette forêt quittée, je deviendrai aussi doux qu’un agneau.

Le courtisan contempla la montagne de muscles aux traits marqués par une vie de discipline avec un air dubitatif. Il se remit tout de même en marche.

— Nous arrivons au parterre.

Ils sortirent du cercle de sorcières pour déboucher au pied d’une succession de volées de marches. Un angle de la casina était visible derrière les Cyprès Folicus plantés sur la dernière terrasse. Un jeu d’eau sans fin montait et descendait la pente en circuit fermé, hissant l’art hydraulique au niveau de l’absurde. L’aide de camp essaya de comprendre le jeu de vases communicants dessiné par les cascades. Il se demandait comment une même eau pouvait grimper une pente et la dévaler à la fois.

— Une cascade d’Escher, indiqua le concierge d’une voix blasée. Coûteux mais grandiose.

Une petite foule se pressait autour des bassins, sur les marches des escaliers, autour des statues en quartzite qui s’élançaient des bosquets de calicules bourgeonnantes. Des frelons eunuques gros comme le poing frôlaient les courtisans et déposaient de petites charges de pollen sur leurs épaules avant de repartir.

— La Cour ! annonça fièrement le concierge en reprenant son allure trottinante en direction des escaliers.

Ils gravirent l’allée qui remontait le premier bassin dans lequel des poissons sans queue ni tête fendaient l’eau en échangeant leurs écailles. Kosh contemplait d’un œil sceptique les petits groupes de courtisans qui papotaient sans leur prêter aucune attention. Le palais d’airain était un monde à part qui vivait avec ses propres saisons, ses propres rites, ses grandeurs et ses misères. L’Amiral se demandait comment le dynaste parvenait à gouverner Primavère, lui qui ne pouvait voir le monde que voilé derrière la vitre opaque de sa lignée décadente.

Quelques reîtres du Losange étaient présents, écoutant les conversations. Leurs lèvres bougeaient à peine lorsqu’ils émettaient un avis. Leurs visages étaient en partie voilés, avalés par l’ombre de leurs capuchons. Les courtisans écoutaient les reîtres, le regard vide. « Sangsues », songea Kosh en serrant les poings et en se retenant de ne pas sauter au cou du premier qui se trouvait à dix mètres à peine. Il était intimement persuadé que ces hommes cachaient quelque chose de plus malfaisant que les Sans-voix. Si seulement il n’avait pas laissé ses armes de poing dans l’Excelsior…

Ils abordèrent la première volée de marches, laissant les capuchons derrière eux.

— Dis-moi, concierge, quelles sont les modes qui tiennent le haut du pavé en ce moment ?

— Hein ? Oh ! s’exclama le courtisan qui sortait d’une longue rêverie. Les chimères, monsieur.

— Les chimères ? À la mode ?! s’exclama l’Amiral. Mais, les faiseurs de chimères existaient avant que la guerre ne commence, que je sache ?

— C’est même l’une des guildes fondatrices de l’Archipelago Flota, répondit le courtisan. Et nous savons ce que les chasseurs leur doivent. Mais l’accès aux chimères pour les loisirs des courtisans est récente et a connu une fortune surprenante. Chacun veut désormais son animal de compagnie, à poil, à griffes ou à plume.

Ils arrivaient au niveau du déversoir d’où s’échappait et où s’engouffrait l’eau qui courait en cycle continu sur le parterre. Un dynaste que Kosh ne reconnut pas était représenté tenant une corne d’abondance à deux becs dans laquelle devait être caché le mécanisme d’Escher.

— Palandon VI, indiqua le guide. Assassiné avant sa première cure de Jouvence. Quel gâchis !

Le concierge s’engagea sur l’avant-dernière volée avec un air las au possible.

— À part les chimères, dites-moi ce que j’ai raté comme innovation majeure depuis ma première et dernière visite au palais, demanda Kosh.

Fording jaugea l’Amiral des pieds à la tête d’un coup d’œil critique tout en continuant à marcher.

— Vous connaissez les régulateurs d’ambiance ?

L’Amiral hocha la tête.

— J’en ai un chez moi.

— Bon. Il y a les consciences intégrées. Tout le monde en porte ici. Même moi. Je suppose que c’est la même chose dans la ville haute.

La ville basse n’existait apparemment pas pour le courtisan. L’Amiral s’arrêta, en profitant pour reprendre son souffle.

— Pas tout le monde, dit-il en le regardant par en dessous.

— Quoi… Vous voulez dire que vous n’avez pas de… (Kosh hocha la tête.) Sauf votre respect, Amiral, je ne pensais pas qu’un seul citoyen de la Lyre avait refusé cette… ce…

— Cet esclavagisme, l’aida Kosh. J’ai connu, et vous aussi sans doute, l’époque où on pouvait discuter avec les consciences d’égal à égales. Elles étaient alors intégrées aux machines, navigateurs, programmes de maintenance, interface, à tout ce que vous voudrez, et non aux humains comme maintenant. Je refuse qu’une intelligence artificielle soit implantée dans mon cortex cérébral, que ce soit pour mon bien ou non. Que je ne puisse plus faire la différence entre mes propres rêves et un spectacle programmé pour me séduire ou m’effrayer.

— Certes, essaya le concierge. Mais une conscience intégrée, dans votre cas, jouerait le rôle d’aide de camp, sans plus ? (Le concierge se tourna vers le jeune homme, silencieux depuis un moment.) Vous jouez bien le rôle de conscience de temps en temps, non ? lui demanda le concierge.

« Qu’est-ce que ce pervers est en train d’imaginer ? » pensa Bubba Kosh en voyant le sourire du courtisan. Le jeune homme ne savait quoi répondre et dansait d’un pied sur l’autre, mal à l’aise.

— Il serait préférable que vous m’attendiez à l’Excelsior, mon ami, lui proposa l’Amiral.

L’aide de camp claqua des talons et s’esquiva sans demander son reste, en se retournant à de fréquentes reprises. Le concierge le regarda s’éloigner avec un air sincèrement peiné.

— Tant pis, dit-il en reprenant son ascension.

Kosh continua sa réflexion sur les consciences intégrées là où il l’avait interrompue.

— Nous nous sommes laissé envahir par ces saletés comme la Lyre s’est laissé envahir par les Sans-voix, exprima-t-il d’une voix posée. La même histoire à différentes échelles.

— Les consciences n’ont pourtant été inventées ni par les Sans-voix, ni par les reîtres, ni par les marchands, plaida le concierge. Elles se proposent libres à nous et libres nous les acceptons.

— La vieille histoire, chantonna l’Amiral. Il a bien fallu que quelqu’un les conçoive ?

— Vous savez comme moi que leur origine n’a jamais pu être clairement définie. Elles se sont proposées d’elles-mêmes pour nous servir, et nous les avons acceptées, répéta-t-il.

L’Amiral se tut. Le petit homme avait raison. Les consciences n’avaient ni forme, ni consistance. Elles étaient spectrales, aussi impalpables qu’une colonie de quarks gesticulants. La technologie des gens de la Lyre était balbutiante, l’infraluminique un doux rêve, la vélocité des spinmakers d’aujourd’hui inconcevable avant qu’elles n’apparaissent, à la même époque que les Sans-voix.

Il existait des interfaces intelligentes auparavant, bien sûr. Mais poussives et mécaniques. Ors, du jour au lendemain, le moindre processeur s’était retrouvé pensant et se déclarant prêt à répondre aux moindres désirs de son utilisateur. Les gens de la Lyre n’avaient bien sûr pas refusé le miracle. Le ruban venait d’apparaître et aucune chance de progrès ne pouvait être écartée. Même si le mystère restait entier sur l’origine des consciences qui éludaient les questions lorsqu’on les interrogeait à ce sujet.

— Nos amis les parasites, grinça l’Amiral. (Il s’arrêta et planta l’index dans la poitrine du petit homme.) Dans ma jeunesse, les consciences étaient intégrées aux machines. Et seulement aux machines. Maintenant, elles le sont à l’esprit de nos pilotes, des marchands, qui ne peuvent plus traiter sans elles, des courtisans (il cracha plus qu’il ne prononça le mot) qui entretiennent avec elles des conversations stériles et sans fin. On les dit soumises. Soit. Mais je n’ai aucune envie de découvrir le contraire.

Le courtisan tendit l’oreille et sourit à ce qu’il prenait pour une de ses propres pensées mais qui aurait tout aussi bien pu être une des suggestions de sa conscience.

— Êtes-vous au courant de la revendication dont elles nous ont fait part ?

L’Amiral partit dans un éclat de rire sauvage.

— Déclarer la nébuleuse de la princesse endormie, la quatrième partition de l’Empire, Territoire des consciences avec une reconnaissance souveraine de la part des autres partitions ? (Il regarda le courtisan avec un air de profonde pitié.) Mon pauvre ami, voyez l’effet pervers que ces programmes chuchotants ont eu sur votre esprit. Il n’y a rien dans cette portion d’espace que les consciences puissent revendiquer. Comment pourrions-nous leur offrir ce rien ? Elles qui ne sont rien.

— Et qui nous ont tout apporté… Que serions-nous sans elles ? Pouvez-vous l’imaginer, vous, l’homme de guerre ?

La Lyre avait atteint un niveau technologique époustouflant depuis quelques années. Et les choses allaient en s’accélérant. Nul ne savait où tout ça s’arrêterait. Plus les machines se perfectionnaient, plus les consciences devenaient nécessaires pour les piloter. Que celles-ci viennent à refuser de répondre pour une raison ou pour une autre, et c’était tout le système qui s’effondrait. Les tridents n’auraient plus qu’à les allumer comme à la fête foraine.

— L’homme de guerre n’est pas payé pour imaginer mais pour combattre, répondit Kosh au concierge.

Ce dernier lui adressa un sourire ironique, comprenant que le soldat voulait clore le débat.

— Comme vous voudrez, dit-il.

Ils attaquèrent la dernière volée de marches. On entendait des bruits de foule au-dessus d’eux.

— Et ces chimères ? demanda l’Amiral. Où sont-elles ?

Le concierge lui montra un rassemblement autour d’une barrière circulaire au centre de la terrasse qu’ils venaient d’atteindre. S’échappaient du cercle martèlements, cris et nuage de poussière.

— En voilà une à l’œuvre. Celui qui l’a achetée à la guilde n’a pas réussi à l’apprivoiser. Une chimère de mauvaise qualité, d’après lui. Il pense s’en débarrasser rapidement.

Bubba Kosh ne l’écoutait plus. Il fendit les rangs de spectateurs en jouant des épaules. Il s’appuya contre la barrière et contempla le spectacle. Un courtisan à la tunique cousue de grelots avec des ombrelles attachées aux cuisses venait d’être propulsé dans les airs par un animal que l’Amiral n’avait jamais vu auparavant.

La bête avait un torse puissant, quatre pattes fines et musclées, un cou fort et long au bout duquel saillait une tête élancée. Sa gueule écumait. Ses yeux étaient globuleux. Elle dégageait une énergie phénoménale. Cette bête était une vraie monstruosité mais l’Amiral s’imagina assis sur son dos, tapant des pieds dans ses flancs, la mettant au pas pour la voir obéir comme un vaisseau doit obéir à son pilote. Il s’arracha au spectacle et rejoignit Bingulbargue qui attendait, bien à l’abri.

— Personne n’a réussi à monter cette chimère ?

— Vous essaierez après votre entrevue si ça vous amuse, le pressa le concierge. Mais Méandre vous attend.

Il le poussa vers la casina dont on voyait la façade principale. Elle était assez modeste d’aspect, avec ses deux étages, ses grandes fenêtres, son toit plat et simple. Mais l’Amiral savait que les figures représentées entre les ouvertures, qui montraient des guerriers de face et des femmes de profil leur apportant des offrandes, avaient été réalisées en poudre de lune, le matériau le plus précieux que la Lyre possédât.

— Ne vous inquiétez pas. Il est dans un bon jour, l’assura le courtisan. Au fait, les éloges à utiliser sont « Illustre Grandeur », « Majesté Omnipotente » et « Maître Vénéré ». Bon courage.

L’Amiral prit son courage à deux mains et pénétra dans le hall de la casina.