Deep fighter

Hervé Jubert · Chapitre 1 sur 13

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Deep fighter

Première Partie Primavère

PREMIÈRE PARTIE

 

PRIMAVÈRE

1

 

— Ils se rassemblent ! Figure à trois, non, six sommets ! hurla l’un des spinmakers de l’escorte de tête.

— Gardez votre calme, ordonna l’instructeur dans le com de la formation. N’utilisez les contretemps qu’une fois la figure achevée, pas avant.

Il y eut un silence de quelques secondes, puis le pilote reprit d’une voix plus posée :

— Figure achevée. Je lance la première salve.

Les écouteurs basculèrent en mode restreint. Santa Lucia vit loin, très loin devant elle, trois petites fleurs bleues s’épanouir à la tête du convoi dont elle protégeait la queue. Elle vit aussi six points brillants indiquer les tridents disposés en étoile autour du premier navire de l’Archipelago Flota. Elle poussa un soupir résigné en se maudissant d’avoir opté pour protéger celui qui fermait le convoi. Elle pensait que les Sans-voix s’attaqueraient à lui en premier. Erreur, jeune fille. C’était ce crétin de Kasdan et ses deux acolytes qui se payaient le luxe d’affronter une figure à six sommets. Et ça dans un temps qui n’était plus ou pas encore celui des gens de la Lyre.

Santa Lucia essaya d’imaginer les tridents apparaissant tout à coup en un point donné, leurs feux s’allumer et leurs corps fuselés osciller. Kasdan se rendant compte, trop tard comme d’habitude, qu’une figure était en train de se former sous son nez, lâchant ses bombinettes à contretemps pour faire revenir cette petite portion d’Espace en arrière de quelques secondes. Puis se mettant en position lui et ses acolytes pour briser la figure avant qu’elle ne soit achevée et prendre enfin les tridents en chasse.

Tout cela était en train de se passer. À moins que ce ne soit déjà fini. Les cadets ne connaissaient des bombes à contretemps que leur usage offensif, pas leurs vertus paradoxales. On ne les avait pas formés pour spéculer sur la nature du Temps et de l’Espace. Juste pour les parcourir et en chasser les Sans-voix qui avaient le malheur de s’y aventurer.

— Eh, Lucy ! s’exclama Gonzo de sa voix haut perchée sur le com réservé à l’escorte. On dirait que t’as tiré le mauvais numéro en choisissant la queue plutôt que la tête !

La jeune fille regarda le spinmaker de Gonzo. Il protégeait le flanc gauche du navire patatoïde qu’ils étaient en train de couvrir. Le com était toujours muet. Elle répliqua d’un trait :

— C’était juste pour te faire plaisir, Gonzo. Je connais tes priorités.

Contarini, le troisième acolyte de leur formation, s’esclaffa bruyamment.

— 1-0-0 pour Santa Lucia ! s’exclama-t-il. Un fingersnake pour celui qui trouvera plus spirituel que ça !

Contarini était mignon, gentil et timide. Il ne laissait pas Santa Lucia indifférente. Elle se demandait régulièrement pourquoi elle n’avait pas encore cédé à ses avances avant de hausser les épaules et de se traiter d’idiote, sans raison apparente. Ce qu’elle fit alors que Gonzo, en veine, se lançait :

— Vous connaissez celle du dynaste qui voyage sur l’Archipelago déguisé en chimère ?

Santa Lucia fut prise d’un pressentiment.

— Taisez-vous un peu, les enfants, annonça-t-elle. Je sens que nos amis reviennent.

Gonzo et Contarini se turent. Ils faisaient équipe avec la jeune fille et ils avaient appris à prendre ses pressentiments au sérieux. Le com de la formation crachota, laissant échapper des voix incohérentes qui se chevauchaient et s’organisaient petit à petit.

— Prends ça, fils de pute !

— Il serre à droite ! Il… il me suit ! (Santa Lucia reconnut la voix de Fraser, un type sympa qui était né avec un volant de spinmaker entre les mains.) Où êtes-vous ? Ahhhhhhh !!!!!!

Un crachotement puis un cliquetis indiquant qu’une source d’émission venait de se taire. La jeune fille sentit un nœud se former au creux de son ventre.

— Retraite ! Retraite ! ordonna Kasdan. Et larguez vos…

Seconde coupure, sèche et explicite.

— Nom d’un chien, souffla Gonzo. Où est Donnelly ?

Il parlait du troisième acolyte, le seul survivant de l’escorte de tête. Un chant lui répondit. Donnelly chantait sur la bande courte. Et chacun l’imaginait les mains serrées sur son volant, les pieds enfoncés sur les pédales de poussée, son spinmaker transperçant l’éther comme une flèche et poursuivi par une nuée de tridents virevoltant autour de lui.

— Je t’emmènerai à Lagos, Almadora, Ortigal, psalmodiait-il, lieux de mon désir, beautés inégales.

Sa voix triste s’éteignit sur le premier couplet de cette vieille chanson romantique. Il y eut un bruit d’explosion reconstitué par les consciences des spins afin de rendre la scène plus réaliste.

Une boule de feu incendia l’Espace à la tête du convoi. « Le navire de tête », songea Santa Lucia. Les pilotes anticipèrent l’onde de choc qui se précipitait vers eux en mettant les gaz droit dessus pour en atténuer l’impact. La jeune fille fendit la vague avec dextérité, imitée par Gonzo et Contarini. L’immense navire de l’Archipelago qu’ils escortaient n’avait lui presque pas bougé. Le convoi automatique continuait à avancer vers la frontière invisible qui séparait Primavère de l’amas des chasseurs comme si de rien n’était.

Santa Lucia allait demander ses instructions au chef d’escorte lorsqu’un reflet attira son attention en haut de sa visière. Elle vit le trident se détacher du voile de l’Espace plus près qu’elle n’avait jamais approché un seul de ces engins redoutables lors de toutes ses missions d’entraînement. Les trois éléments fuselés comme des ogives et reliés les uns aux autres par un réseau de tubules inextricable se dessinèrent petit à petit. Les lucarnes ouvertes à l’avant du trident apparurent.

Santa Lucia put se rendre compte à quel point ces machines incarnaient la malveillance. Elles sortaient toujours de l’invisible petit à petit, se contentant de former leurs figures autour de la cible avant de la pulvériser. Les Sans-voix utilisaient une technologie que les gens de la Lyre ne comprenaient pas et dont ils n’avaient jamais réussi à s’emparer. Primavère avait basé sa réponse tactique sur cette énigme, détournant le problème en concevant les bombes à contretemps. Elles permettaient au moins de prendre les tridents par surprise et d’engager un combat plus classique en espace profond. Santa Lucia avait répété ce moment des dizaines de fois. Elle allait enfin passer à l’action.

— Gonzo, Contarini ? murmura-t-elle, comme si les Sans-voix pouvaient l’entendre.

— Vus, répondirent-ils en même temps.

« Un triangle simple », pensa-t-elle, avant de se corriger. Trois autres tridents étaient en train d’apparaître.

— Figure à six branches en gestation sur la queue du convoi, indiqua-t-elle dans le com de la formation.

— Bien reçu, Santa Lucia, dit l’instructeur. Essayez d’être meilleurs que Kasdan et ses acolytes.

Le com fut coupé. L’instructeur ne pouvait de toute façon rien faire pour eux depuis son vaisseau de commandement. Santa Lucia laissa les secondes défiler, interminables, attendant que la figure soit complète pour larguer ses bombes à contretemps. Elle savait que Gonzo et Contarini faisaient de même. Elle serra la main autour du levier de largage en paramétrant le compteur sur cinq unités. « Amplement suffisant pour que chacun prenne deux de ces salauds par-derrière », pensa-t-elle avec un frisson de plaisir prémonitoire.

— Lucie, geignit Gonzo dans le com.

— Quoi !

— Poupe et proue de l’Archipelago.

La jeune fille fit basculer le nez de son spin pour s’offrir un panoramique de la situation. Deux nouveaux tridents étaient en train d’apparaître aux deux bouts de l’axe longitudinal du navire. Un troisième devait compléter la figure en triangle sous son ventre.

— Un neuf sommets ! jura Santa Lucia. Merde ! (Elle réfléchit à toute vitesse.) Vos soutes sont pleines ? (Affirmation des acolytes.) À mon signal, vous larguez tout ce que vous avez dans le ventre et on s’en fait trois chacun en temps figé. C’est faisable.

Santa Lucia n’envisageait même pas l’option de la retraite.

— Mais, réfléchit Gonzo à voix haute, si nous vidons nos soutes d’un coup…

— Nous aurons droit à trois coups chacun, compléta Contarini, pressé par le temps. Ils sont presque clairs, maintenant ! C’est le ressac qui m’inquiète.

L’acolyte parlait du moment qui suivait la création d’une poche de temps figé. Malmener le continuum créait un effet de ressac dans la portion d’espace affecté aussi violent qu’imprévisible. Toute leur cargaison de bombes à contretemps, ça faisait une cinquantaine d’unités. Jamais, à sa connaissance, on n’avait tenté d’arrêter le temps aussi violemment sur un terrain de bataille. Le ressac allait peut-être les pulvériser. Peut-être pas.

— C’est le ressac ou les Sans-voix ! Choisissez ! s’impatienta Santa Lucia.

Il n’était plus temps de choisir. La figure à neuf sommets était complète. Les yeux des tridents s’étaient allumés. Leurs canons étaient pointés sur le navire automatique qui poursuivait sa course, inconscient du danger.

— Maintenant ! hurla la jeune fille en enfonçant le levier de largage, le compteur au maximum.

Quinze traits de feu partirent du ventre de son spinmaker vers des points de l’Espace calculés par avance. Ils explosèrent en même temps, chacun en une fleur bleue d’une magistrale beauté qui donna à l’espace environnant une couleur claire et soudaine. Les étoiles s’éteignirent derrière les pétales des bombes à contretemps qui se déployaient en bouquet devant Santa Lucia. Le navire se retrouva environné de lumière. Les tridents dessinaient des lettres de ténèbres contre la flamboyance.

La jeune fille s’arracha à la fascination du spectacle, jeta un coup d’œil au chrono, arrêté comme il se devait. Le viseur tête haute était inefficace en temps figé. Et elle avait cinq, six secondes pour abattre trois tridents. Elle tourna son volant trois fois, mettant son spin dans l’axe de chaque appareil et tirant deux salves de missiles à destination de chacun. Elle vit le premier appareil exploser dans une gerbe bleu orangé. Le second, touché, partit en tournoyant. Les missiles se précipitaient vers le troisième lorsque le ressac emporta Santa Lucia dans la tourmente.

Elle sentit son spin se soulever et partir droit sur le navire qu’elle était censée protéger. Ses moteurs ne répondaient plus. Plus rien ne répondait. Des formes ailées passaient devant sa visière alors qu’elle enfonçait les commandes pour retrouver du jus, pour faire dévier la trajectoire de son engin. Le ressac la rattrapa, la doubla en l’emportant et frappa le navire qu’ils escortaient comme un raz-de-marée.

Il se coucha lentement sur le flanc en poussant un gémissement d’animal blessé. Les plaques de tôle de sa coque furent arrachées et emportées dans l’Espace. Le ressac creusait son chemin dans la carcasse. Il s’enfonçait dans la structure du vaisseau. Santa Lucia avait réussi à rétablir l’assiette de son spin mais elle tombait toujours.

Une faille apparut dans le ventre du navire de l’Archipelago et s’élargit. Le vaisseau se déchira tout à coup comme un gigantesque morceau de tissu et ses éléments explosèrent les uns après les autres sous la violence de la dépressurisation. Les fragments s’éparpillèrent autour du spin de la jeune fille qui contemplait à nouveau l’Espace là où se trouvait auparavant un cargo automatisé du dernier cri. Un amalgame de métal et de plastique trois fois grand comme son spinmaker fonçait vers elle en tournoyant comme une serpe.

Les moteurs du spin réagirent enfin et plaquèrent Santa Lucia contre son siège. Elle braqua aussitôt pour éviter le débris qui passa sur le côté. La jeune fille pilotait dans une mer parsemée de récifs en suspension, anticipant leurs mouvements tournoyants, évitant leurs trajectoires avec dextérité. Jamais elle n’avait été aussi précise, elle le savait. Elle sentait l’excitation grimper le long de son échine, lui hérisser les poils des avant-bras. Ce qui avait été un canon passa juste devant sa visière avant de s’écraser contre un caisson gros comme un immeuble de la ville haute. Lucie plongea pour éviter une pluie de microdébris et sortit enfin du nuage constitué par l’épave disloquée.

— Gonzo ! Contarini ! appela-t-elle dans le com qui resta muet.

Il lui suffit de regarder autour d’elle pour comprendre pourquoi.

Le ressac avait dû les emmener en aval, bien plus loin que le point de largage des bombes. L’ensemble du convoi était maintenant le théâtre d’un affrontement généralisé. Six navires sur la quinzaine initialement rassemblés étaient encore entiers. Ils ressemblaient à de gros fruits métalliques autour desquels virevoltaient deux catégories d’insectes jaloux de leurs trouvailles. Les escortes affrontaient une armée de tridents qui jouaient à abattre les spinmakers les uns après les autres, comme à la foire.

Santa Lucia arrivait à la fin de la bataille. Et cette bataille-là était en train d’être perdue.

Elle tira une salve droit devant juste avant qu’une forme sombre obscurcisse sa visière. Le trident touché de plein fouet zigzagua jusqu’au nuage de débris, un de ses moteurs lançant des étincelles. Il s’écrasa dans le creux d’un amas de tôles torturées. Le com de la formation parla enfin, de la voix de l’instructeur :

— Repli ! hurlait-il. Repli !

Santa Lucia estima sa situation. L’épave derrière, l’Espace devant sillonné d’engins plus ennemis qu’amis. Elle repéra un trident qui s’intéressait enfin à elle, rejoint par un puis par deux autres appareils. La formation en triangle, typique des Sans-voix, fonça vers le spin de la jeune fille qui ne se repliait pas, les regardant approcher en se mordillant la lèvre inférieure.

— J’intéresse enfin quelqu’un dans ce foutoir, constata-t-elle.

Les tridents étaient juste dans son axe. Leurs nez s’allumèrent. Les missiles qui s’en échappèrent ressemblaient à des têtes d’épingles incandescentes.

— Va falloir penser à bouger, ma fille, marmonna Santa Lucia en poussant la puissance à fond et en braquant son spin vers le haut.

Les missiles passèrent en dessous de son appareil alors qu’elle grimpait à la verticale. L’un d’eux percuta un fragment. Les autres retrouvèrent leur cible après quelques circonvolutions et foncèrent à nouveau dans sa direction.

— Merde, jura-t-elle en vérifiant sa vision arrière.

Les trois tridents suivaient leurs missiles pour s’assurer qu’ils toucheraient bien le spin. Lucie manœuvrait entre deux vaisseaux du convoi. Elle voyait de moins en moins de spinmakers, de plus en plus de tridents. Un engin de la Lyre s’écrasa à la surface du navire devant elle dans une explosion que le vide souffla aussitôt. D’autres tridents s’intéressaient maintenant à elle. Elle ne comptait plus les engins qui lui collaient au train, rien que pour elle. Elle en ressentit une certaine fierté.

Les alarmes se mirent à hurler alors que les missiles la rattrapaient. Elle plongea sur son volant et son engin partit droit entre les réacteurs d’un cargo qui ressemblaient à d’énormes baobabs à facettes. Elle exécuta un S impeccable pour se couler entre les tuyères éteintes. Sa vision arrière s’illumina par deux fois, indiquant que deux des Sans-voix qui la suivaient venaient de confirmer leur réputation de pilotes médiocres lorsque des obstacles se dressaient devant eux.

Elle glissa sous le ventre du vaisseau et fonça vers la proue en frôlant les dômes, bulbes et moteurs d’appoint qui le transformaient en un paysage hérissé de pièges. Un trident s’accrocha à une antenne et dessina une balafre lumineuse sur le côté droit de son spin. Un autre voulut utiliser ses missiles mais fut surpris par un brusque décrochement qui joua le rôle d’obstacle.

Santa Lucia comptabilisait les ennemis qui tombaient. Mais elle savait qu’elle ne gagnait que quelques secondes chaque fois alors qu’il lui aurait fallu dix bonnes minutes pour rejoindre le vaisseau de commandement. Il y avait toujours autant de tridents dans sa vision arrière et plus aucun spin. Elle était seule dans une portion d’espace qui appartenait désormais à l’ennemi.

Elle arrivait à la proue du navire. Elle se demandait quoi faire pour finir en beauté, ou ne pas finir du tout, lorsqu’elle découvrit droit devant la torsade laiteuse du ruban des Sans-voix. La construction se déployait d’un côté à l’autre de l’Espace. Nul pilote de la Lyre n’avait jamais réussi à l’atteindre. Les autorités pensaient qu’elle servait d’habitat aux barbares de la Frange. Le pilonner n’avait servi à rien. De nombreux équipages avaient tenté de l’approcher pour en trouver l’angle d’attaque, en vain. Ils n’étaient jamais revenus.

Santa Lucia pointa son spin vers le ruban, enclencha quelques commandes et demanda une poussée supplémentaire à son engin qui laissa le convoi derrière lui, le réduisant dans l’instant à quelques points brillants se confondant avec les étoiles. Les tridents, surpris, adoptèrent rapidement la même vélocité pour partir à la poursuite du spin. La jeune fille calcula rapidement le moment où ils la rattraperaient. Le ruban occupait maintenant la moitié de sa visière. On distinguait comme un mouvement dans le gigantesque conduit. Santa Lucia pensa à du sang puisant dans des artères. Les tridents armèrent leurs missiles et firent feu.

« Plus vite », songea-t-elle sans dévier sa course. Elle n’avait aucune chance contre une salve en plein espace. Elle le savait. Elle pouvait en revanche faire en sorte que tout s’arrête avant d’être touchée.

La conscience de son spin lui annonça l’impact. L’univers se dilata autour de Santa Lucia, commençant par son tableau de bord qui perdit toute cohérence, puis par l’espace profond qui se décomposa en une nuée de pixels. Les polygones qui constituaient les missiles furent pulvérisés avant de l’atteindre.

Santa Lucia poussa un soupir de soulagement et porta les mains à ses tempes pour en retirer le casque du simulateur, un peu curieuse de la réaction de l’assistance à la pirouette qu’elle venait d’exécuter. Elle découvrit l’amphithéâtre silencieux. L’Amiral Bubba Kosh, un des pivots du Haut Commandement, l’observait avec un sourire narquois. Dans l’ombre de l’Amiral se trouvait son aide de camp. À sa droite, l’instructeur Keane qui leur avait enseigné le combat en espace profond et joué les chefs d’escorte dans cette simulation affichait un air déconfit.

Santa Lucia se sentit envahie par le désespoir. Gonzo et Contarini étaient assis à côté d’elle. Kasdan, Fraser et Donnelly occupaient l’autre côté des stalles réservées aux cadets opérant en simulations de combat.

— Instructeur Keane, commença l’Amiral d’une voix profonde, je vous remercie pour cette démonstration… édifiante. Nous venons d’assister à la destruction d’un convoi de l’Archipelago qui aurait été en droit de nous demander des comptes dans la réalité. Quant à vous, mademoiselle (il regarda fixement Santa Lucia), je vous félicite pour la subtilité de votre manœuvre. Atteindre la bordure de l’espace calculé pour échapper au verdict du feu… Ma foi, c’est faire preuve d’imagination. Je n’avais jamais vu ça en dix ans d’Académie.

— Merci, Amiral, se permit de répondre l’effrontée en lui renvoyant son air narquois.

L’instructeur Keane bouillonnait. La présence de l’Amiral l’empêchait d’attraper la jeune fille par le col et de la faire sortir de l’amphithéâtre manu militari. Quant à Kosh, il contemplait l’hémicycle dans lequel se pressaient une centaine de cadets qui rêvaient de combattre les Sans-voix. « Des gamins », pensa-t-il. C’étaient les mêmes visages, les mêmes expressions à peine sorties de l’adolescence.

On leur apprenait à tuer dans des simulateurs, à abattre des ennemis fantômes, à s’abstraire de la réalité. Certains s’en sortaient mieux que d’autres au jeu de la guerre. Comme cette jeune fille. Sa manœuvre audacieuse aurait pu la sauver dans l’espace réel, en effet, si celui-ci avait eu les mêmes attributs qu’une simulation.

L’Amiral, héros de la Concession 55, porteur de la cape pourpre depuis l’attaque du poste frontière d’Andyslas et chargé du discours de clôture de l’Académie de Primavère depuis sa quarantième année, jaugeait l’échantillon de soldats. La remise des palmes venait d’avoir lieu. Ce discours était leur dernier avant que le Haut Commandement les envoie à la boucherie en espace profond, eux qui n’avaient jamais approché un Sans-voix autrement que par l’imaginaire.

Des fresques se déroulaient autour de l’amphithéâtre et représentaient les grandes batailles qui avaient marqué la Lyre depuis plus de six centuries de guerre contre les barbares. La charge d’Aladfar qui avait vu la fin d’un bataillon tout entier. Les tentatives de 32 et de 34 pour atteindre le ruban. Des échecs. Le fameux promontoire de Némès, désormais intégré dans l’amas des chasseurs. Ces faits d’armes et lieux illustres nourrissaient les ouvrages de propagande diffusés dans les écoles et les familles. D’innombrables actes de bravoure accomplis par les pilotes de la Lyre, tant de sang dispersé dans l’espace profond qui n’avaient servi à rien d’autre qu’à gagner un peu de temps.

Six centuries de guerre pour arriver à ce moment ultime. La ligne de front du ruban était en mouvement depuis trois semaines. Elle se rapprochait de l’espace protégé de Primavère pour la première fois depuis le début des hostilités. Une offensive désespérée était prévue par le Haut Commandement pour l’arrêter, engageant toutes les forces dans la bataille. L’ambiance était fiévreuse, les cadets plus impatients que jamais. « Combien en reviendront ? Y aura-t-il seulement des survivants ? » se demanda l’Amiral.

Bubba Kosh contempla ses mains parsemées de taches de son, ses veines qui trahissaient son âge. Il avait refusé de profiter de la cure de Jouvence à laquelle il avait pourtant droit. Il laissait ces futilités au dynaste Méandre et à son entourage de courtisans dégénérés. Il n’avait pas survécu à la Concession 55, ramené sa colonie dans le giron de la Lyre et passé toutes ces années à défier la mort pour reculer devant elle une fois le moment venu.

Kosh était fier de sa carrière. Son sang-froid était légendaire. Tous le regardaient. Le soldat jugea le moment opportun pour commencer son discours.

— Cadets ! tonna-t-il d’une voix puissante.

Il s’imagina tel qu’il était en cet instant : plus grand que les autres, la cape pourpre jetée sur les épaules, le visage volontaire mangé par les favoris, des rides profondes cernant des yeux sombres qui avaient toujours donné l’impression de juger. Séduire s’apprenait dans les couloirs du Haut Commandement. Et Kosh sentait le charisme émaner de sa personne, irradier comme chaque fois qu’il prenait la parole devant un auditoire. Il s’agissait peut-être de son dernier discours de clôture devant l’Académie. Cela méritait un effort d’éloquence.

— Vous savez que le dernier épisode de cette guerre sans merci se rapproche et vous vous êtes préparés pour ce moment. Fiers de vos victoires en simulateurs et des sommes de connaissances avalées dans cette prestigieuse Académie, vous attendez d’en découdre avec les tridents. Vous vous voyez déjà auréolés de gloire, couronnés par Méandre lui-même, après avoir accompli un acte de bravoure héroïque sauvant la Lyre de la menace des Sans-voix.

Ils s’y voyaient, en effet. La plupart des cadets étaient sous le charme de l’Amiral Kosh. Santa Lucia quant à elle l’observait avec une moue sceptique. Elle se méfiait des beaux discours en général et du personnage en particulier. Elle voulait se battre et n’avait besoin de personne pour partir au feu tête haute. Kosh tapa du poing contre son pupitre. La moitié de l’assistance sursauta.

— Eh bien, vous vous foutez le doigt dans l’œil ! Et plus profond que vous ne pouvez l’imaginer.

Les cadets s’agitèrent sur leurs gradins, mal à l’aise.

— Vous êtes bravaches et pleins d’illusions. Mais quelles leçons avez-vous tirées de votre enseignement ? Vous vous croyez immortels aux commandes de vos spinmakers ? Cette simulation de clôture était un véritable carnage ! Les tridents maîtrisant le convoi au bout de dix minutes, les équipages perdant toute cohérence, le dépourvu et le manque total de bon sens…

Quelques cadets, les plus téméraires, grognèrent de désapprobation. L’instructeur Keane émit un raclement de gorge qui se voulait discret. Kasdan et ses acolytes étaient plus pâles que jamais. Contarini, Gonzo et la jeune Lucie ne bronchaient pas.

— Les palmes vous ont été remises, reprit Kosh, soucieux de faire succéder le chaud au froid. Vous serez envoyés dans l’espace profond dans moins de deux semaines, lorsque l’attaque ultime contre le ruban aura été décidée.

Les cadets s’étaient tus, comprenant que quelque chose de grave était en train de se produire. Les yeux de l’Amiral brillaient d’un éclat sauvage. Lui aussi attendait ce moment avec impatience.

— Les meilleurs instructeurs vous ont appris à vous placer dans l’Espace, à anticiper les mouvements de l’ennemi, à ne faire qu’un avec votre machine, à avoir conscience de vous et de vos propres limites. Se replier ne signifie pas trahir. Et il n’y a rien d’héroïque dans le suicide, je vous le rappelle.

Kosh regarda rapidement Santa Lucia qui piqua un fard en se mordant les lèvres.

— Pourquoi vous a-t-on enseigné ces notions, pourquoi dans cet ordre ?

Personne ne se risqua à répondre. Il s’agissait d’une leçon de clôture magistrale et le public se taisait.

— Les tridents appliquent la même tactique depuis que nous les connaissons : ils apparaissent dès que nous pénétrons dans leur espace protégé et forment une figure à trois, six ou neuf sommets. Après ils s’éparpillent et le véritable combat peut commencer.

L’Amiral marqua un temps de silence.

— Ceux d’entre vous qui survivront au face-à-face avec les Sans-voix seront ceux qui auront gardé cet enseignement à l’esprit. (Il scanda :) Le pilote qui connaît sa place dans l’Espace sait où se trouvent ses ennemis et les abat. Le pilote qui anticipe les évolutions de ses ennemis les abat. Le pilote qui ne fait plus qu’un avec sa machine devient aussi habile qu’un trident et l’abat. Le pilote qui connaît ses limites abandonne le combat lorsqu’il risque d’être abattu.

Kosh avait l’impression de parler dans le vide en regardant les visages de ces gamins. Ils ne pensaient qu’à plonger dans la mêlée, pulvériser le plus de tridents possible en utilisant les bombes à contretemps. Tout cela ressemblait à un jeu. « Trop de simulations, pas assez de sorties en espace profond », n’avait-il cessé de se plaindre auprès des instructeurs. Les cadets partaient au combat comme des enragés voulant bouffer du Sans-voix. Et c’était bien ce que voulaient les stratèges pour lancer leurs forces dans une bataille qu’ils jugeaient perdue avant même qu’elle ne commence.

— On pourrait croire que l’enseignement de cette Académie est apparu avec les Sans-voix, qu’il s’est adapté à eux, reprit l’Amiral d’une voix un peu plus lasse qu’auparavant. Il n’en est rien. Ce qui vous a été enseigné l’a été aux cadets ayant connu les balbutiements de la Lyre, lorsque le dynaste régnait encore sur les quatre partitions de l’Empire.

Ce « encore » était lourd de sens pour l’Amiral Kosh. La charge de dynaste était aujourd’hui bien loin de sa grandeur passée.

— Cette Académie ne se limitait pas, alors, à Primavère. Chaque cadet était appelé à se rendre dans les partitions pour y compléter son enseignement. On apprenait dans l’amas des chasseurs l’Espace et le Temps, comment se situer sur les deux plans et y situer son ennemi.

Connaître sa position était un des quatre piliers de l’enseignement prodigué par les instructeurs de l’Académie. Santa Lucia se souvenait très bien de son apprentissage des directions en chambre noire, des tests d’équilibre en plein espace auxquels elle s’était soumise de bonne grâce. Les bombes à contretemps remplaçaient cette faculté que tous avaient perdue, ce fameux sixième sens qui faisait la force de la jeune fille.

— Le cadet rejoignait alors Acqua Alta. Il y apprenait l’art subtil de la diplomatie. Reconnaître ses amis de ses ennemis, vous semble peut-être absurde. La ligne de front est si claire, et les camps tellement définis. Mais connaître son ennemi, c’est connaître ses défauts.

Santa Lucia se dit que cet aspect concernait plus les pontes du Haut Commandement que les simples cadets. C’était le problème des amiraux s’ils n’avaient pu élaborer que des réponses militaires aux attaques des Sans-voix, si les barbares avaient toujours gardé leur mystère.

— Au cadet était alors attribué un spinmaker. Il devait rejoindre Primavère en traversant la nébuleuse de la princesse endormie, seul. (L’Amiral marqua une pause théâtrale.) Vous ne pouvez imaginer les pièges que peut receler un nuage d’hydrogène. Seuls les pilotes qui parvenaient à échanger avec leur machine comme avec eux-mêmes pouvaient abattre la distance. L’empathie ! (L’Amiral tendit une main aux doigts griffus vers son assistance.) Que les spins deviennent un prolongement de vous-mêmes et peut-être échapperez-vous aux tridents ! Faites corps avec vos engins ! Mettez-vous à la place de l’ennemi ! rugit-il alors que son ombre semblait se dilater derrière lui, sur le mur du fond de l’amphithéâtre.

Kosh sentait le climax approcher. Il décida de précipiter la fin de son discours.

— La victoire ! exulta-t-il, la victoire se trouve à la conjonction de ces compétences qui ne sont rien sans le recul, la connaissance de ses propres limites, enseignée autrefois dans la quatrième partition de l’Empire, ici même. D’autres que vous sont morts en criant triomphe. Craignez que cela ne vous arrive.

La douche glacée était une des spécialités de l’Amiral Kosh. Il trouva celle qu’il venait d’administrer à la dernière promotion particulièrement réussie. L’instructeur Keane s’agitait à côté de lui. Les pontes du Haut Commandement étaient tous des foudres de guerre qui galvanisaient les troupes avant de les envoyer au combat. Le héros de la Concession 55 allait déprimer l’amphithéâtre tout entier s’il continuait sur le même ton.

— Que faites-vous ? murmura l’instructeur dans sa direction.

Kosh lui signifia d’attendre et de se taire. Derrière ses paupières mi-closes, il observait la jeune fille au premier rang, celle qui avait essayé de semer les tridents. Elle n’était pas très grande, plutôt jolie. Ses yeux clairs sautaient de Keane à Kosh et de Kosh à Keane. Santa Lucia n’en revenait pas. Ce haut gradé, ce médaillé les voyait perdre avant qu’on ne leur affecte leurs spinmakers ?! Les cadets de la promotion 66 allaient lui montrer ce qu’ils avaient dans le ventre, par le Grand Attracteur ! Elle se leva, hors d’elle, et lança en direction de la tribune :

— Malgré tout le respect que nous vous devons, Amiral, sachez que la promotion 66 ne cédera jamais devant les Sans-voix, qu’aucun de ses membres n’abandonnera de bonne grâce, qu’aucun de ses spins ne tombera sous le feu de l’ennemi avant d’avoir reçu sa part de chocs et de cris.

L’Amiral la regardait maintenant franchement, un sourcil soulevé en accent circonflexe, avec le même air narquois que lorsqu’elle était sortie de la simulation. Emportée par son élan, Santa Lucia se retourna vers les gradins et entonna l’hymne de triomphe des cadets de la promotion qui traitait les Sans-voix de noms d’oiseaux et peignait les sauveurs de la Lyre comme des héros des temps modernes. L’instructeur, auquel la situation échappait totalement, affichait un air désemparé. Cette démonstration d’enthousiasme, dans son Académie, devant l’un des pontes du Haut Commandement !

Kosh se pencha sur son épaule et lui dit, un petit sourire aux lèvres :

— Donnez-leur quartier libre pour ce soir, mon ami. Vos cadets ne pilotent pas aussi bien que les Sans-voix, mais ils ont assez de cœur à l’ouvrage pour leur faire bouffer leur flagelle tout cru avant que notre sort se décide.

L’Amiral s’esquiva discrètement, suivi de son aide de camp, laissant derrière lui la promotion 66 remplir l’amphithéâtre de cris de joie comme ceux poussés par les soldats à la veille d’une bataille victorieuse.