Deep fighter
Chapitre 2
— L’espace non protégé atteindra les leurres dans une minute, indiqua la conscience de l’Excelsior à son équipage.
Kosh avait préféré rester à bord de son vaisseau léger et laisser l’Exe 5 à Keane. Venise était assise à côté de lui, Bingulbargue sanglé sur un siège passager. Le courtisan se taisait depuis que le Haut Commandement était entré en état d’alerte. Kosh avait insisté auprès de Santa Lucia pour qu’elle reste avec eux, mais la jeune fille n’avait rien voulu entendre. Elle avait réintégré la promotion 66, sans que son ancien instructeur en soit avisé. Elle se trouvait au volant d’un spinmaker, à bord de l’Exe 7 placé sous le commandement de l’Amiral Winckelmann, à attendre que l’assaut soit réellement donné.
Elle avait laissé l’artefact au vieux soldat en lui disant, sûre d’elle, qu’elle le récupérerait une fois son content de tridents abattu. Kosh appréhendait un peu de la voir se précipiter sur le champ de bataille. Cette gamine était une vraie tête brûlée, pire que lui quand il avait le même âge.
— Ne t’inquiète pas, le rassura Venise. Si ton plan fonctionne, elle s’en sortira haut la main.
— Si mon plan fonctionne, râla-t-il. Toujours aucune nouvelle de l’Archipelago ?
— Rien sur bande courte. La bande longue est inutilisable, à cause de la proximité du ruban. Les scans et les radars ne détectent rien. Mais Oscar tiendra parole, j’en suis sûre.
— Quarante secondes, indiqua le pilote.
— Je voudrais surtout qu’il soit ponctuel. Nous ne tiendrons pas longtemps sans eux.
— Je sais.
— Vingt secondes.
Les dernières vingt-quatre heures avaient été consacrées en grande partie à l’entraînement des pilotes. Ils devaient s’habituer à la configuration inédite dans laquelle ils auraient à combattre. Les simulateurs la leur avaient rapidement calculée. Ils s’en étaient bien tirés, pour la plupart.
Le ruban semblait toujours un peu flou. La bande opalescente mangeait la moitié du paysage. Kosh était beaucoup plus inquiet au sujet de la portion d’espace située derrière la ligne de front. Elle avait fait l’objet d’une réunion du Haut Commandement. Cette fameuse masse noire, ce quelque chose de dimensions fantastiques avait considérablement grossi d’après ce que les scans disaient. Que ce soit vivant ou non, c’était tapi en plein cœur de l’espace non protégé et ça se précipitait vers eux. Les scientifiques penchaient de plus en plus pour un trou noir. Kosh, quant à lui, ne savait quoi penser.
— Ils y sont.
L’Excelsior, comme tous les vaisseaux de la flotte disposés en retrait de la zone maintenant sous contrôle des tridents, se mit en mode de combat. Les canons sortirent de leurs logements. La double carapace blindée se déploya autour de sa structure. Les moteurs s’allumèrent sans donner de poussée. Les leurres étaient nettement visibles à quelques encablures.
Les grosses baudruches imitaient des vaisseaux de classe 4 et 5. Rien ne permettait de se rendre compte que l’espace non protégé venait de les engloutir. Sinon que des points brillants se mirent à apparaître un peu partout autour d’eux.
— Ils ne perdent pas de temps, constata Venise.
— Quand serons-nous dans l’espace du ruban ? demanda Kosh.
— Trois minutes, répondit la conscience.
— Agrandissement, demanda-t-il.
Une partie de la verrière fut dédiée à l’un des leurres. Kosh compta les tridents que l’on apercevait maintenant distinctement. Il n’avait jamais vu une figure aussi complexe. Il commença à compter mais renonça rapidement.
— Combien de sommets ? demanda-t-il.
Le pilote mit un certain temps avant de répondre.
— Vingt, dit-il. Figure à vingt sommets.
— Vingt sommets ?! s’exclama Venise. Il faudrait tout un escadron pour l’éparpiller !
Le com résonna de la voix aiguë de l’Amiral Estrada, en charge d’annoncer l’assaut.
— Canonniers en position.
Les batteries d’artillerie disposées en quinconce autour de la portion d’espace dans laquelle se trouvaient les leurres se tournèrent vers leurs figures respectives.
— Je n’aime pas ça, murmura Kosh.
— Prêts à ouvrir le feu, continua Estrada.
Les tridents achevaient leur matérialisation. Il fallait attendre le moment où ils seraient complets. Ils deviendraient alors vulnérables pendant quatre à cinq secondes. Assez pour en abattre le plus grand nombre. Si tout se passait comme prévu.
— N’attends pas, ragea Kosh, les yeux fixés sur les tridents.
Au moment exact où Estrada disait « Feu », les figures se disloquèrent et les tridents partirent en vrille vers les canonniers par groupes de trois, six ou neuf appareils. L’artillerie, prise de court, obéit tout de même à l’ordre. Les cinquante leurres furent pulvérisés sous un tir nourri alors que les tridents tombaient sur les canonniers et les faisaient voler en éclats les uns après les autres.
— Promotions 61,62, 63 en action ! ordonna Estrada dans le com.
Trois grappes de spinmakers sortirent du ventre des Exe 3,4 et 5. Ils foncèrent vers les tridents qui abattaient les derniers canonniers. L’artillerie n’était plus qu’un brûlot éparpillé à travers l’Espace. Les spins atteindraient la ligne de front dans une minute. L’espace non protégé recouvrirait la flotte dans deux minutes environ. Il n’y aurait plus alors ni retrait ni échappatoire possible. Venise scrutait les scans, les sourcils froncés.
— Qu’est-ce qu’ils font ? s’inquiéta-t-elle.
— L’espace non protégé sera sur nous dans une minute trente secondes, annonça le pilote.
Les tridents fonçaient à la rencontre des spinmakers.
— Je les vois ! cria Venise. (Elle manipula la bande courte pour trouver la fréquence utilisée par la guilde.) Oscar, appela-t-elle. Tu m’entends ?
Kosh contemplait les spinmakers qui arrivaient au niveau des tridents. Les deux camps se mêlèrent et la ligne de front se ponctua d’une multitude d’impacts. Kosh crut voir plus de spins que d’appareils des Sans-voix exploser.
— Noble Dame, nous arrivons ! claironna Oscar.
— Vous remorquez bien l’amas ? demanda Venise, parant au plus pressé.
— Une partie seulement.
— Tracte immédiatement les chasseurs qui se trouvent sur les rochers, ordonna-t-elle.
Oscar ne répondit pas tout de suite.
— Trente secondes avant l’espace non protégé, annonça le pilote.
— Il veut qu’on lui répète ou quoi ? grogna Kosh.
— Tracter les chasseurs à bord de nos cargos ? réagit enfin Oscar. Mais ils ne vont pas aimer !
— Pour l’amour du ciel, obéis. Que les remorqueurs lancent l’amas droit sur nous, et qu’ils se préparent à dégager sur notre ordre.
— Lancer l’amas sur vous ? essaya Oscar, pris de court par les événements.
— Exécution ! hurla Kosh à la place de Venise.
— Nous y sommes, indiqua la conscience avec son calme habituel.
L’espace non protégé les recouvrit. Trois tridents commencèrent à apparaître dans le champ de vision de la verrière.
— Les salauds, ils sont déjà là, grogna Kosh. On décroche.
Il appuya sur le volant, poussa les moteurs et manœuvra pour sortir de la figure. Les tridents translucides le suivirent. Un coup d’œil lui suffit pour se rendre compte que le même scénario se répétait autour de chaque classe 3 de l’Amirauté. L’Excalibur devait être aussi dans le même cas.
— Promotions 64 à 66, les anciens en action ! ordonna Estrada.
Tout alla très vite. Les cargos crachèrent les dernières flottilles de spinmakers qui fondirent sur les tridents en cours de matérialisation. La mêlée précédente rejoignait la portion d’espace dans laquelle se trouvait la flotte. Chaque vaisseau pris pour cible par les tridents qui apparaissaient un peu partout essayait d’échapper aux figures, dans les limites de sa vélocité. Les alarmes anticollisions se mirent à hurler dans l’habitacle de l’Excelsior. La verrière était traversée par tridents et spins qui se poursuivaient dans tous les sens.
Deux classe 3 tombaient l’un vers l’autre, leurs champs de force apparemment à plat. Ils se percutèrent et s’enflammèrent comme des torches aussitôt éteintes par le vide. Leurs carcasses s’éparpillèrent en une multitude de fragments autour des combattants. Le champ de bataille ressemblait déjà à un gigantesque désastre. Les contretemps étaient inutilisables dans une telle proximité. Les tridents redoutablement habiles en espace profond abattaient les spins avec une facilité déconcertante.
Seuls les débris avaient raison d’eux. La quasi-incapacité du trident à éviter un obstacle lorsque celui-ci se présentait sur sa route se confirmait, une fois de plus. À croire que le Sans-voix ne voyait qu’une partie de l’Espace lorsqu’il pilotait, juste le centre de sa cible lorsqu’il combattait.
C’était bien sur ce handicap que Kosh comptait pour retourner la situation à leur avantage. Le champ de vision des Sans-voix était aussi réduit que celui de l’Amiral lorsqu’il se déplaçait dans son scaphandre à contretemps sur Acqua Alta. Le bestiaire des faiseurs de chimères le lui avait appris. Et les tridents ne les aidaient apparemment pas à surmonter cette faiblesse. Une cible leur échappait rarement en espace profond, mais en espace profond uniquement.
— Qu’est-ce qu’ils foutent ? lança-t-il à Venise en évitant de justesse un moteur en morceaux qui fonçait sur eux en tournoyant.
Cinq des tridents matérialisés qui ne le lâchaient pas furent fauchés par l’épave. Kosh appliqua la même technique en frôlant d’autres débris pour se débarrasser du reste de la figure avant que les Sans-voix n’ouvrent le feu. Sa stratégie s’avéra payante. Les pilotes des classe 3 l’appliquaient eux aussi, à une tout autre échelle. Leurs flancs s’ornaient de sphères lumineuses là où les tridents étaient percutés par des débris et de traînées de lumière là où les autres faisaient feu. Le nez de l’Exe 5 explosa alors qu’il rentrait dans leur champ de vision.
— Incapable, grogna Kosh à l’intention de Keane.
Les vaisseaux de secours quittaient les flancs de l’Exe pour se joindre à la mêlée. Une faille le déchira tout à coup dans le sens de la longueur. Le classe 3 se sépara en deux parties. L’une d’elles traversa le champ de bataille en roulant sur une pente invisible. Les spinmakers évitèrent la carcasse tourbillonnante avec agilité. Les tridents, aveugles, explosaient par dizaines sous le rouleau compresseur.
— Nous n’allons pas détruire toute la flotte pour nous débarrasser d’eux ? lança Kosh.
Il estima qu’il y avait maintenant autant de spins que de tridents dans cette portion d’espace. Il évita de justesse un chassé-croisé entre deux tridents et quatre spins. Les appareils Sans-voix firent volte-face avec une dextérité époustouflante et abattirent leurs poursuivants avant de se lancer dans un autre coin de l’Espace.
— Oscar nous a écoutés, dit Venise. L’amas arrive.
Kosh consulta le scan et retourna l’Excelsior. L’espace profond n’était plus noir mais bleu. Les remorqueurs tiraient l’enceinte Havilands derrière eux. Il y en avait une bonne centaine répartis tout autour de l’amas.
— Ici la dame d’honneur, appela Venise sur la bande courte. J’appelle le remorqueur de tête.
Il y eut un grésillement puis le remorqueur répondit :
— Nous vous écoutons, Noble Dame.
L’amas qui se rapprochait ressemblait maintenant à un œuf bleu clair constellé de pépites brunes.
— Rompez vos amarres et détruisez l’enceinte Havilands, ordonna Venise.
— Bien, madame, répondit le remorqueur de tête sans marquer une seule seconde d’hésitation.
Deux secondes plus tard, les filins tendus entre les remorqueurs et les stations disposées en réseau autour de l’enceinte de plein espace furent largués aux vents stellaires. Les remorqueurs prirent de la distance, se préparant à détruire l’enceinte. L’amas mangeait la moitié de l’Espace. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
— On devrait peut-être prévenir les frondeurs ? s’interrogea l’Amiral.
— Ce serait leur gâcher une partie du plaisir, jugea Venise. Ne t’inquiète pas pour eux.
— Bon.
Les remorqueurs étaient en position. Celui de tête demanda confirmation de l’ordre précédent. Venise confirma. Une multitude de faisceaux lumineux partirent vers l’amas. L’enceinte de plein espace explosa le temps d’un flash. Le bleu vira tout à coup au noir lorsque l’atmosphère se dispersa dans les ténèbres. Les rochers encore soumis à l’inertie mais dégagés de toute contrainte tombèrent les uns vers les autres en continuant leur course vers la flotte.
— Prenez garde, annonça Kosh sur la bande courte. L’amas approche.
Les classe 3 encore intacts poussèrent leurs moteurs pour se dégager de la trajectoire. Les pilotes de spinmakers appliquèrent la tactique prévue par l’Amiral. Ils concentrèrent les tridents sur la route de l’amas, soit en les poursuivant soit en les appâtant.
— Il sera sur nous dans trente secondes, indiqua la conscience.
— Combien de temps pour atteindre le ruban une fois que nous serons à couvert ? demanda Kosh.
Les estimations de la veille étaient caduques. Le ruban avait accéléré sa course vers Primavère depuis hier.
— D’après la vélocité de l’amas, quinze à seize minutes, estima la conscience.
Ils devraient tenir un quart d’heure. Les meilleurs pilotes avaient tenu plus d’une heure en simulation. Venise contemplait les astéroïdes qui ressemblaient à des montagnes arrachées à la pesanteur et tournant sur elles-mêmes, aussi légères que des plumes. Elle sentit son ventre se nouer.
— D’où t’est venue cette idée ? demanda-t-elle en se raclant la gorge.
On voyait maintenant la silhouette des frondeurs qui approchaient, nichés dans les cratères.
— Une discussion que j’ai eue avec Santa Lucia quand je partais affronter mon premier dragon, répondit-il sans quitter la verrière des yeux.
Les classe 3 étaient à l’abri, la mêlée rassemblée sur la trajectoire de l’amas.
— Accroche-toi, dit Kosh en faisant plonger l’Excelsior sous le premier rocher qui fonçait sur eux.
Venise s’accrocha, en effet. La démence s’empara de cette portion d’espace.
Deux astéroïdes passèrent sur les côtés, suivis par un troisième, noir et aiguisé comme un éclat d’obsidienne. Kosh l’évita et adopta un mouvement en vrille qui le fit tourner autour du rocher. Un trident désemparé passa juste devant la verrière et s’écrasa à la surface de l’astéroïde. Kosh se dégagea au moment où une pluie de pierres tombait sur eux. Le rocher se brisa en plusieurs morceaux. Un de ses fragments partit en virevoltant vers un groupe de tridents qui essayaient d’échapper au piège. Il y eut une batterie d’explosions lorsqu’il les percuta sans dévier sa course.
Les spinmakers, épaulés par les frondeurs, poursuivaient les appareils ennemis. Ils appliquaient la tactique des fonctionnels avec succès. Les tridents acculés étaient poussés par les rabatteurs entre les rochers qui se refermaient sur eux comme des presses. Des courses-poursuites se déroulaient à la surface des astéroïdes les plus gros. Certains faisaient la taille de continents. Les tridents tombaient sous un feu nourri lorsqu’ils parvenaient à franchir les gorges étroites dans lesquelles leurs poursuivants les acculaient. Les autres étaient invariablement rattrapés par un obstacle ou les spinmakers qui avaient désormais l’avantage du nombre.
Certains Sans-voix essayèrent de se translater pour échapper à l’amas. Mais ils étaient pour cela obligés de s’immobiliser quelques secondes, alors que tout, dans l’amas, était mouvement. Kosh vit l’un d’eux se faire faucher par un petit astéroïde qui l’envoya vers un plus gros. Le trident disparut au fond d’un cratère qu’il illumina un bref instant.
L’Amiral se sentait revenu trente ans en arrière, lorsqu’il était aux commandes de son scaphe, dans l’Enclave de la Concession 55, et qu’il jouait à cache-cache avec les pirates qui les harcelaient alors. Il ne compta pas le nombre d’appareils ennemis qui explosèrent devant ses yeux. Les tridents se faisaient de plus en plus rares. L’amas se rapprochait du ruban qui grossissait derrière le rideau d’astéroïdes.
— Nous ne pourrons pas compter sur notre lance-pierres pour abîmer leur nid douillet, constata Kosh en voyant que l’amas passerait au-dessus de la construction des Sans-voix.
Le dernier trident qui essayait de le suivre explosa contre une aiguille de pierre que l’Amiral venait d’éviter de justesse.
— Il est temps de décrocher, annonça-t-il. (Il se pencha sur le com.) Excelsior à Lucie du 66. M’entendez-vous ?
Il y eut un silence de quelques secondes. Kosh sentit son cœur se serrer.
— Ils n’ont pas pu l’avoir, dit-il à Venise, soudain très pâle.
— Ici Santa Lucia ! claironna la jeune fille. Bonjour, Amiral. Comment allez-vous ?
— Rejoignez-nous, soupira-t-il. Nous quittons l’amas.
— Je m’occupe de ce petit galopin…
Elle poussa un grognement. Il y eut un bruit d’explosion reconstitué par la conscience pilote de son spin.
— Voilà. J’arrive.
Kosh fit glisser l’Excelsior jusqu’à la lisière de l’amas et en sortit. Le spinmaker de Santa Lucia le rejoignit aussitôt. Les deux vaisseaux s’arrimèrent, écoutille contre écoutille. Quelques instants plus tard, la jeune fille retrouvait Kosh et Venise, le casque à la main, en s’ébouriffant les cheveux. Elle sauta au cou de la dame d’honneur et la serra contre elle. Elle fit de même avec l’Amiral qui grogna mais se laissa faire.
— Mince ! s’exclama-t-elle. C’était fantastique !
Elle se retourna vers Bingulbargue toujours sanglé à son siège. Il était livide et avait du mal à respirer.
— Ça va, mon vieux ?
— Impeccable, prononça-t-il avec difficulté.
Le vieux soldat jeta un regard ironique au courtisan avant de se pencher sur le com.
— Excelsior à promotion 66, appela-t-il. Quittez l’amas et descendez sur le ruban. Mettez-vous en position selon les tronçons qui vous ont été affectés. Déployez-vous si des vides doivent être comblés.
Une quarantaine de spins quittèrent l’amas et descendirent vers le ruban. Santa Lucia pensa à Gonzo et à Contarini. Elle les avait perdus de vue depuis un bout de temps déjà. Elle s’approcha de la verrière comme une somnambule et s’empara de l’artefact posé dans son écrin. Elle le fit jouer entre ses mains en observant le ruban, maintenant net et proche à en être terrible.
La structure tubulaire était translucide, sa surface lisse et brillante. Elle semblait recouverte d’une sorte de carapace opalescente, laissant voir les mouvements qui la parcouraient à l’intérieur. Des fluides noirs étaient charriés le long de ramifications qui se dilataient et se contractaient d’une manière sporadique. Cette chose ressemblait à un ver de terre sans queue ni tête, énorme et imbibé de sang.
— Quelle est sa taille ? demanda Venise.
— Trente mètres de haut. Longueur indéfinie, estima la conscience.
Le ruban fit un mouvement brusque. Kosh immobilisa l’Excelsior à distance respectueuse. Les spins étaient en position, prêts à faire feu. L’Amiral hésitait à donner l’ordre. Il pensait à la masse noire, à ce que cette chose cachait. Il avait un mauvais pressentiment. Santa Lucia continuait à jouer avec l’artefact.
— Qu’est-ce qu’on attend ? demanda-t-elle avec impatience. Les tridents peuvent revenir.
— Ouvrez le feu, dit l’Amiral en ayant l’impression de faire le mauvais choix.
Un véritable tir de barrage tomba sur le ruban qui explosa tronçon par tronçon. Sa réaction fut instantanée. Il fut violemment tiré en arrière et disparut de leur portion d’espace. Les fluides qui le sillonnaient s’éparpillèrent en sphères huileuses, engluant les vaisseaux qui ne s’étaient pas dégagés à temps. On ne voyait plus que le vide et d’innombrables morceaux de cartilage éparpillés dans l’Espace.
— Ce truc était vivant, constata Santa Lucia.
Venise et Kosh se turent mais ils partageaient le point de vue de la jeune fille. Le ruban avait réagi.
— Il se passe quelque chose, murmura Venise.
Elle ne sut pas quoi exactement, dans un premier temps. Puis elle découvrit la source de son malaise : les étoiles s’éteignaient les unes après les autres.
— Les scans s’affolent, indiqua Santa Lucia.
Les écrans saturaient complètement. Quelque chose approchait et c’était plus gros que tous les classe 3 réunis. La portion de ruban qui avait disparu surgit tout à coup devant la verrière et traversa l’Espace comme un fouet, emportant trois spinmakers sur son passage. Le remous jeta l’Excelsior sur le côté. Santa Lucia perdit l’équilibre et tomba en arrière. Kosh lutta contre les turbulences et parvint à reprendre son vaisseau en main. Venise contemplait la verrière, bouche bée.
Il suivit son regard.
La créature de ténèbres sortait peu à peu de l’ombre dans laquelle elle veillait depuis plus de six centuries. Un Sans-voix dont le rostre aurait pu se refermer sur n’importe quel cargo de l’Archipelago Flota étirait lentement ses nageoires pectorales dans l’Espace. Son flagelle, coupé net par les spinmakers, était hérissé d’épines, chacune aussi haute que le môle de Sérénisse.
— Le ruban… murmura Kosh en comprenant qu’il s’agissait en fait d’un gigantesque flagelle.
Sa conscience chuchota dans son esprit, lui rappelant la phrase qu’il avait lue dans le bestiaire : « Le Sans-voix est enfanté dans l’espace profond et jamais il ne quitte sa mère qui le protège contre la destruction. » Il voyait maintenant ce que les faiseurs de chimères avaient voulu dire.
— Par le Grand Attracteur, murmura Venise, fascinée par l’apparition.
— Nous avons un problème, reconnut l’Amiral.
Le Sans-voix fit claquer ses nageoires. Kosh entendit le bruit qu’elles firent, même s’il savait que cela était parfaitement impossible. Son flagelle amputé se tendit et le monstre s’élança vers eux.
Les spins abandonnèrent leurs positions et partirent dans différentes directions. L’Excelsior fit volte-face et se dirigea vers la flotte que l’on voyait à droite de Primavère. La vision arrière occupa une partie de la verrière. Le Sans-voix les poursuivait en battant le vide. L’éclat de Véga le rendait plus réel que jamais. Kosh se dit qu’on devait le voir à l’œil nu depuis Primavère.
Santa Lucia tâtait son front. Elle était un peu sonnée. Elle retira sa main rouge de sang.
— Mince, dit-elle.
Elle cherchait l’artefact qu’elle avait laissé tomber. Elle le vit dans un coin de la passerelle et partit à quatre pattes pour le récupérer.
— Il va nous rattraper, dit Venise.
Kosh décrocha pour se planter dans l’axe de Véga. Le monstre continua sa route sans se soucier de l’Excelsior.
— Cette chose atteindra la flotte dans trois minutes si elle continue à cette vitesse, se permit de préciser la conscience pilote.
Santa Lucia attrapa l’artefact et le ramena vers elle. Ses doigts laissèrent quelques traces de sang sur la monture. La lumière blanche qui habitait la gemme se mit à briller violemment, puis à passer par tous les stades du spectre. La jeune fille observait la transformation sans réagir. L’arme ultime lui parla alors.
Kosh remit l’Excelsior dans l’axe du Sans-voix. Il ne pouvait passer en infraluminique aussi près de Primavère mais il poussa les moteurs au maximum utile pour atteindre la chimère.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Venise.
— Je vais leur donner un coup de main.
Le soldat se rendit alors compte qu’une vive lumière illuminait l’arrière de la passerelle. Il ne se retourna pas, mais cria par-dessus son épaule :
— S’il y a un incendie, éteignez-le ! Je ne peux pas tout faire ici !
Venise, elle, se retourna.
— Bonjour, princesse, dit l’artefact, vous avez besoin de mon aide ?
Santa Lucia balbutia, tétanisée, l’arme ultime entre les mains. Bingulbargue s’agitait sur son siège.
— Il parle ! cria-t-il. Il parle !
— Quoi ?! rugit Kosh en se retournant lui aussi.
Il découvrit la scène : Santa Lucia environnée par une multitude d’arcs-en-ciel, l’artefact plus lumineux que Véga. La jeune fille le regarda en ayant l’air de vouloir s’excuser.
— Avez-vous besoin de mon aide, princesse ? répéta l’artefact.
— Si nous avons besoin… réagit Kosh en sautant de son siège.
— Je ne réponds qu’à la princesse, déclara l’artefact avec une voix d’enfant gâté.
Kosh remarqua alors le sang sur le front et les mains de Santa Lucia, sur l’arme ultime. Ce truc devait cacher un identificateur Adan qui s’était activé quand elle l’avait attrapé. Ils auraient pu y penser plus tôt.
— Nous avons besoin de ton aide, lui dit la jeune fille.
— Je suis à votre disposition, répondit l’artefact.
Et il se tut.
L’Excelsior se rapprochait du flagelle qui barattait l’Espace devant eux. La conscience pilote, voyant que plus personne ne s’occupait de navigation, calma elle-même son régime et se décala du sillage de la chose pour éviter les remous. Kosh, Venise et Santa Lucia étaient penchés sur l’objet. Le concierge n’avait pas bougé de son siège.
— Comment… comment fonctionnes-tu ? essaya Santa Lucia.
— Mon utilisation est expliquée dans la documentation qui m’accompagne, répondit l’artefact d’une voix tranquille.
— Quoi ?! s’exclama l’Amiral.
C’en était trop. Il faillit s’emparer de l’arme ultime et la jeter contre la passerelle.
— Calmons-nous, tempéra Venise. Elle fonctionne. Mais nous ne savons pas comment.
— Nous sommes bien avancés, s’emporta l’Amiral.
Kosh jeta un coup d’œil à la verrière. Le Sans-voix approchait des premiers rangs de la flotte. Les cargos essayaient de s’échapper, trop lentement. Quelques spins se lançaient bravement à la tête du monstre. Le classe 1 Excalibur manœuvrait pour se mettre face au Sans-voix. Kosh revint à l’artefact. La solution était forcément entre leurs mains, sous leurs yeux… Une brusque intuition lui fit interroger sa conscience.
« Oui, monsieur ? » demanda-t-elle avant qu’il se manifeste.
« Tu as gardé la mémoire de notre périple ? »
« Bien sûr. »
« Qu’est-ce qui pourrait nous apprendre à utiliser l’artefact dans tout ce que nous avons fait ou vu ? »
La conscience se tut quelques secondes. L’Amiral savait qu’elle faisait le tour des situations rencontrées depuis que Kosh avait dégusté le blanc rubis offert par Méandre.
« Ma rencontre avec le juge arbitre a été cruciale, avança-t-elle. Il y a autre chose. Votre dernière pensée avant que le trident disparaisse. Elle me semble importante. Mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus, si vous me permettez l’expression. »
« Avant que le trident disparaisse ? » se dit Kosh. Si sa conscience ne s’en souvenait pas… Il fit un effort de concentration. Il avait vu les vies de Venise et de Santa Lucia défiler devant ses yeux, puis la sienne. Enfin, la sensation de boucler un périple, de revenir…
« … là où tout a commencé ! s’exclama la conscience. C’est ça ! Nous le tenons ! »
« Nous tenons quoi ? »
Jamais Kosh n’avait senti sa conscience aussi excitée. Santa Lucia, Venise et Bingulbargue étaient toujours penchés sur l’artefact, essayant de le faire parler.
« Où avez-vous commencé cette histoire, Amiral ? »
Kosh pensa à la Concession 55, à l’amphithéâtre de l’Académie.
« Non », entendit-il à chaque proposition.
« Nous n’avons pas de temps à perdre ! » ragea-t-il.
« Faites un petit effort. »
Il avait l’impression que la conscience jouait avec lui comme l’artefact jouait avec eux. Ce n’était pourtant pas le moment.
Il pensa alors à la casina de Méandre et comprit qu’il venait de trouver. Tout avait vraiment commencé là-bas. C’était au rez-de-chaussée de la casina que la princesse était apparue, sur cette mosaïque qui représentait la Lyre. Une réduction de leur monde qui ressemblait tellement à un jeu…
« Le juge a utilisé un mot étrange pour désigner l’artefact, à un moment, ajouta la conscience. Le joker. »
Kosh pensa immédiatement à l’encoche creusée dans la mosaïque. De la taille de l’artefact.
Il sauta sur son siège, reprit les commandes de l’Excelsior en main et ordonna :
— Tout le monde à sa place. Lucie aussi.
Il quitta la trajectoire du monstre et mit l’Excelsior dans la direction de Primavère. Le combat faisait rage au milieu de l’armada. L’Excalibur avait été chassé sur le côté par le remous qui précédait le monstre. Un cargo touché par le flagelle venait d’exploser. Les autres s’enfuyaient vers l’espace profond. Des impacts s’allumaient sur les nageoires pectorales du Sans-voix, là où les spins parvenaient à l’atteindre.
Kosh poussa les moteurs à fond pour rejoindre la planète dynastique, tout en expliquant à haute voix ce qu’il avait découvert et ce qu’il comptait faire.
— Dans le palais d’airain ? siffla Venise. Si nous avions su.
La masse verte et bleue de Primavère occultait le centre de la verrière. La conscience pilote annonça :
— La chose nous suit à nouveau.
— Cette saleté a compris que nous avions compris, râla Kosh en contemplant la mosaïque d’écrans qui s’allumaient sur les côtés de la verrière.
Le Sans-voix arrivait par la droite pour leur barrer la route. Il était plus rapide et il parviendrait sans difficulté à les intercepter. Kosh cherchait un moyen de le contrer. Passer en infraluminique maintenant revenait à signer leur arrêt de mort.
— Laissez-moi faire, dit Santa Lucia en se penchant sur le com. Excelsior à promotion 66. Gonzo, Contarini, vous êtes là, vieux frères ?!
— Nous y sommes, beauté ! répondit Contarini. Gonzo me suit comme une poule mouillée depuis tout à l’heure.
Santa Lucia éclata de rire, soulagée de retrouver ses amis.
— Vous nous voyez ?
— On vous voit, Excelsior.
— Nous devons atteindre Primavère et cette saleté essaie de nous coincer. Rassemblez la promo 66 et minez l’espace profond sur autant de lignes que vous pourrez entre lui et nous.
— Contretemps ? demanda Contarini.
— Contretemps, confirma Santa Lucia.
Le Sans-voix grossissait à vue d’œil, sur le côté droit de l’Excelsior.
— Vous savez que cette manœuvre n’a jamais été tentée ? dit Kosh à la jeune fille.
— Alors, mettons que c’est une bonne occasion pour l’inaugurer.
La promotion 66 apparut, disposée en trois groupes de quinze spins chacun. Les appareils fendirent l’Espace entre le Sans-voix et l’Excelsior en laissant derrière eux une succession de petits points brillants, trois lignes en pointillé vers lesquelles le monstre se précipitait.
— Il sera sur nous avant que nous n’atteignions Primavère, prévint le pilote, un peu en retard.
— Qu’est-ce qu’ils font ? demanda Venise.
— Tu vas comprendre, dit Kosh.
Le Sans-voix toucha la première ligne de bombes à contretemps qui se transforma en un mur de fleurs bleues éblouissantes. La silhouette du monstre disparut pour réapparaître dans l’espace profond, comme si on l’avait tirée en arrière. Il flotta sans réagir puis battit à nouveau des nageoires pour parcourir le chemin qu’il avait déjà parcouru.
— Nous atteindrons Primavère dans deux minutes, indiqua le pilote.
Le Sans-voix avait l’air plus furieux que jamais. Il força la deuxième ligne qui explosa et le fit reculer un peu moins loin que la première. Assez pour permettre à l’Excelsior de gagner encore du terrain.
— Les contretemps le renvoient dans le passé ? Bravo, ma fille, dit Venise à Santa Lucia. L’Amiral Kosh peut être fier de vous.
— Primavère dans trente secondes.
Le Sans-voix revenait à l’assaut. Il se jeta sur la troisième ligne qui le propulsa à nouveau en arrière au moment où l’Excelsior touchait les couches supérieures de Primavère dans un bruit d’explosion sourde. Kosh laissa la main au pilote pour assurer la manœuvre. Il se tourna vers Bingulbargue alors que le blindage de l’Excelsior et le spin de Santa Lucia, toujours arrimé, étaient chauffés à blanc par les forces de frottement.
— Nous sommes obligés de traverser les Havilands pour atteindre le palais d’airain ? lui demanda-t-il.
— Oui, répondit le concierge. Mais dans ce sens-là, sans code, nous ne passerons jamais. Nous serons abattus avant d’arriver sous le dôme.
L’Excelsior traversait les couches de nuages comme un obus, en piqué. Primavère apparut enfin, le dôme en plein milieu.
— La chose rentre dans l’atmosphère, indiqua le pilote.
L’Excelsior glissa jusqu’à la base des Havilands et trouva directement le corridor étroit qui permettait d’atteindre le palais d’airain. Il s’engagea dans le tunnel en allumant ses phares. Les conduites se mirent à défiler autour de lui. À peine avait-il franchi le seuil que la conscience chargée de la sécurité des Havilands demanda son code d’accès à l’Excelsior. Le pilote donna celui qui lui avait servi une fois déjà.
— Votre code est périmé, répondit le cerbère. Arrêtez vos moteurs ou je serai forcé de vous abattre.
L’Excelsior les poussa, contre toute attente. La conscience des Havilands n’attendit pas cinq secondes pour ouvrir le feu sur le vaisseau de l’Amiral. Un tir triangulé le jeta contre la paroi. Il ricocha trois fois avant de s’écraser. Le spinmaker de Santa Lucia s’arracha à l’Excalibur juste à temps. Le cerbère prit le petit vaisseau pour un fragment de l’intrus qu’il venait de détruire.
À l’intérieur du spin conçu pour accueillir deux personnes maximum, Venise, Kosh et Bingulbargue étaient entassés les uns sur les autres. Santa Lucia, aux commandes, officiait de main de maître.
— J’ai votre oreille, dans la narine gauche, essaya le concierge en s’adressant à l’Amiral.
— Taisez-vous et arrêtez de gesticuler comme ça, ordonna Kosh. Vous allez nous faire chavirer.
Il regardait fixement le bout du tunnel, un peu inquiet. Le cerbère s’était rendu compte de son erreur et il essayait d’intercepter le spinmaker. Santa Lucia évitait les tirs avec dextérité. Elle pilotait d’une manière erratique pour échapper aux faisceaux laser. Si elle accélérait encore, elle ne parviendrait pas à maintenir le spin assez stable pour l’empêcher de se fracasser contre les parois. L’embouchure du tunnel était maintenant toute proche.
— Nous y sommes, grinça-t-elle, les dents serrées.
Un grillage énergétique était en train de se former un peu plus loin. Santa Lucia poussa les moteurs au maximum de leur puissance. Le spin partit vers le haut. Son aileron dorsal accrocha la paroi au moment où ils sortaient du tunnel. Le grillage se ferma juste derrière eux. Les moteurs explosèrent. Ils partirent en vol plané. Le bloc de quartzite qui supportait le palais d’airain se rapprocha d’eux à grande vitesse. Kosh pouvait voir le toit de la casina. Il tendit le bras dans la direction, éborgnant le concierge au passage.
— Je sais, grogna Santa Lucia en essayant de diriger son appareil qu’elle sentait se déliter derrière eux.
La forêt se mit à défiler sous le spin. La jeune fille le fit descendre, doucement, en jouant des aérofreins. Le parterre apparut. Elle choisit la dernière terrasse comme plate-forme d’atterrissage et prévint :
— Accrochez-vous, ça va secouer.
Le parterre passa dans un souffle. Le nez du spin percuta la balustrade de la dernière terrasse et se mit à glisser à sa surface dans un nuage de poussière. La casina passa sur leur gauche. Ils glissaient toujours. La lisière de la forêt se rapprochait. Santa Lucia ferma les yeux au moment de l’impact. Le spin s’empêtra dans les premiers Cyprès Folicus et s’arrêta sans se disloquer dans la nasse végétale.
La jeune fille mit deux secondes avant de rouvrir les yeux. Elle se dégagea de son siège, sauta à l’extérieur. Kosh puis Venise puis Bingulbargue se laissèrent tomber sur la terrasse.
À peine étaient-ils réunis que le dôme résonna comme un gong sous un choc immense.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Venise en contemplant le ciel.
Ils suivirent son regard. Une brèche s’ouvrit au centre du ciel synthétique. Elle s’agrandit sous l’action du rostre qui la creusait. Le Sans-voix ouvrait le dôme des Havilands comme si c’était un fruit. Les yeux du concierge se dilatèrent de terreur.
— La dépressurisation ! hurla-t-il.
Il remonta dans le spinmaker avec une agilité étonnante. Kosh sentit une brise légère lui soulever une mèche de cheveux. Venise s’accrocha à son bras. Santa Lucia partit en courant vers la casina, l’artefact dans la main.
L’appel d’air les emporta alors que la jeune fille se trouvait à mi-chemin de la résidence du dynaste. L’Amiral et la dame d’honneur furent violemment jetés contre la coque du spin. La gueule du Sans-voix élargissait la brèche. Les Cyprès Folicus qui entouraient la casina furent arrachés à la terrasse et s’élancèrent vers le dôme comme des lances.
Santa Lucia s’était accroupie pour donner moins de prise au vent. Mais elle ne pouvait plus avancer. Kosh étreignait Venise pour l’empêcher de s’envoler. Le vent rugissait à ses oreilles. Il voyait, derrière un voile de larmes, Santa Lucia sur le point d’être emportée, de lâcher prise. Elle n’atteindrait jamais la casina.
Le petit bâtiment trembla, se détacha de son soubassement et se décala sur son axe. La casina parcourut un mètre vers Santa Lucia.
La jeune fille avait vu ce qui venait de se passer. Kosh et Venise aussi.
Les statues de la façade explosèrent sous la pression. Les tuiles s’envolèrent vers le ciel. La casina se décala d’un quart de tour encore, glissa vers la jeune fille, s’arrêta, reprit sa course. Santa Lucia était face au perron. Elle sauta à l’intérieur au moment où la casina arrivait sur elle. La mosaïque était toujours entière, avec l’encoche au milieu. L’escalier s’effondra, ainsi qu’une partie du premier étage. Une colonne tomba juste devant la jeune fille qui rampait vers la Lyre, le bras tendu, la main fermée sur l’artefact.
Elle implora le Grand Attracteur et inséra le joker dans l’encoche façonnée par les juges.
La casina se jeta contre la lisière et arrêta sa course folle. Quelques branches transpercèrent les parois. Santa Lucia attendit, recroquevillée, les mains sur la tête. L’ouragan avait cessé d’un coup. Elle leva lentement la tête et regarda autour d’elle. Les baies du bâtiment étaient bouchées par la forêt dans laquelle il était enfoncé. Kosh arrivait, suivi de Venise, poussant les branches en ahanant. Il parvint enfin à l’intérieur et courut jusqu’à Santa Lucia pour s’assurer qu’elle allait bien.
— Nous avons réussi ? demanda la jeune fille qui n’y croyait pas encore.
— Nous avons réussi, confirma l’Amiral.
Le Sans-voix avait disparu, comme par enchantement. L’artefact s’était éteint. La poussière le recouvrait déjà.
Santa Lucia sourit à Kosh et à Venise. La jeune fille était splendide, transfigurée. « Une vraie princesse », se dit l’Amiral en lui tendant la main pour l’aider à se relever.