Déluge
IX - Ève
IX
ÈVE
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Pendant de nombreux jours Florian travaille à une partie du tableau qu’il recouvre d’une toile chaque fois qu’il s’arrête. Il continue à nous donner des indications pour les parties que nous avons à peindre, mais nous sentons son esprit ailleurs. Il a recouvert d’une bâche la pyramide de dessins sur carton ou sur bois, sur lesquels il m’a peinte et peut-être guérie. Il descend parfois de l’échafaudage, soulève la bâche, regarde longtemps et remonte travailler. Il est tout absorbé par ce qu’il fait, il nous demande de continuer à sortir pour dessiner chaque jour, mais il ne se joint plus à nous. A table, si on lui adresse la parole, il ne répond que par un sourire. Je sens très souvent son regard peser sur moi. J’ai l’impression qu’il capte le moindre de mes gestes, de mes expressions et même les intonations de ma voix. Margot et Antoinette remarquent comme moi cette façon nouvelle qu’il a de me suivre du regard. Antoinette dit : “Il te prend en lui-même et là, sans t’enfermer, il te chérit, il te chérit.” Et Margot : “Cela te semble lourd peut-être mais quelle chance tu as !”
Non, cela ne me semble pas lourd, il est doux d’être ainsi chérie par un regard et une pensée qui n’exigent rien de moi. Je me demande pourtant où cela va me conduire, car, au rapport si précieux qui grandit entre Florian et moi, je ne sais pas comment les autres vont réagir. Le soir, maintenant, c’est Florian qui désire le plus m’entendre raconter ou lire des histoires sur la Grèce, Israël, l’Inde ou l’Amérique, ou des contes des Mille et Une Nuits. Souvent ensuite il prend ma main et la garde dans la sienne jusqu’à ce qu’il s’endorme. Quand j’éteins et quitte sa chambre, je me demande si je suis encore dans ma vie ou dans une histoire que je lui raconte et qu’il va peut-être peindre. Alors je vais prendre la voiture et avec Simon nous roulons très vite sur l’autoroute. Quand nous parvenons à une certaine heure, je m’arrête, je lui passe le volant et il revient encore plus vite, comme s’il fallait être rentrés avant une heure redoutable. Quelle heure ? Celle que nous ignorons.
Un soir Florian ne descend pas de l’échafaudage comme il a coutume de le faire quand le jour tombe. Il a allumé des lampes pour s’éclairer. Je mange avec Simon et Margot. Quand nous avons terminé je lui annonce d’en bas que je vais commencer une histoire qu’il m’a demandée la veille. Je commence. Simon et Margot sont captivés. Il y a un grand bruit qui vient de l’échafaudage, tout en haut Florian crie, on dirait de joie. Il écarte la toile, il est très calme, d’une main il tient son briquet, de l’autre une torche qu’il a faite avec des journaux. Simon dit : “Il va tout brûler.” Il veut se précipiter vers lui, mais je le retiens.
Là-haut Florian ne brûle pas la toile, il allume sa torche et avec grand plaisir la regarde tomber lentement sur le sol où Simon l’éteint. Revenu près de nous, il dit : “Vous pouvez aller voir.” Margot et moi nous l’aidons à se coucher, il est à bout de forces. Quand je sors de sa chambre je vois Simon en haut des escaliers en train de regarder ce qu’a peint Florian. Il semble pétrifié, ne m’appelle pas, ne me fait aucun signe. Je ressens de l’appréhension, je monte lentement, à l’étage au-dessous je vois que Simon regarde toujours, fasciné, la peinture que je ne puis voir encore. Je le vois plus grand, plus lumineux que d’habitude avec sur ses lèvres ce sourire un peu félin qui m’amusait autrefois et que peut-être je redoute maintenant. Je pense une fois de plus : Qu’il est beau ! Comme un poignard, comme un fusil. Pourquoi ? Je n’aime ni les poignards ni les fusils et, pourtant, c’est sa beauté. J’arrive en face de lui. En me voyant il tressaille, il rougit, il me regarde comme il ne m’a jamais regardée.
Je vois soudain la peinture, c’est Eve. Eve nue au milieu des arbres, dont les feuilles l’environnent en partie. Eve toute fine, Eve toute blonde, parfaite, bien plus belle que moi et pourtant c’est moi. Le visage couvert d’un voile transparent, on devine plus qu’on ne voit les yeux, le sourire. Florian a peint le jardin perdu qu’il a retrouvé. Au centre de mon corps il y a une branche, une feuille qui cachait mon sexe, de la main Eve l’écarte. Je pense : Je ne suis plus interdite. Je me tourne vers Simon, il est dans un grand trouble, il n’ose pas bouger, il est tremblant d’amour comme moi. Je ne me connais plus. Je voudrais m’enfuir, je voudrais rester…
Simon, je savais qu’il m’aimait, mais pas comme ça, pas déjà en moi comme une pierre brûlante. Je devais penser à Florian, m’occuper de lui, de la peinture, de ma maladie. Si je survivais, on verrait plus tard. Je survis, je vis, je vais vivre, c’est ce que Florian montre, le temps n’est plus de ne pas le savoir. Simon est là, admirable, redoutable. En face de moi, en moi qui peux le faire prendre feu à n’importe quel instant comme sans le savoir, et tout tremblant il peut aussi me mettre en flammes. Il pourrait fondre sur moi et m’emporter comme une proie. Ce n’est pas ce qu’a peint Florian. Là, entourée d’arbres, je suis souveraine et mérite attente et patience. Simon le sent, il s’écarte, moi aussi. Nous descendons chacun de notre côté par un escalier différent. Quand nous sommes en bas, Simon s’approche de moi, il embrasse ma main, je tremble, il tremble aussi, nous nous séparons.
Le lendemain quand je sors de ma chambre, Simon m’attend. Il me prend la main. Nous montons voir à nouveau l’Eve de Florian. Hier j’ai été si surprise de découvrir qu’à travers les millénaires j’étais Eve. Eve promise ou plutôt donnée par Florian à l’homme qui est là à côté d’elle, avec un espoir, un esprit si ardent que je n’ai pas pu contempler la beauté de la peinture, aveuglée par celle de la femme. Ce matin, à la lumière du jour, j’en suis éblouie, Simon aussi. Cette œuvre a deux langages : un qui dit seulement la splendeur de ce qui est, la femme, les arbres, le temps que l’on voit s’écouler avec le frémissement de l’air. L’autre qui annonce la liberté et la donne. Le corps qui est là, le mien, est déjà donné à Simon et par ce don son corps est donné au mien. Qui paie pour ce bonheur, cet honneur qui nous est échu ? Est-ce Florian qui est le sacrifice et le sacrifié ? Si je posais la question au professeur Hellé, elle répondrait sans doute : S’il le veut, il est libre.
Ce dimanche-là Florian est allé se promener avec Jerry et Margot. C’est ce jour que nous nous aimons pour la première fois avec beaucoup de douceur et d’attention, mais nous savons que nous n’en resterons pas là. Le soir quand je leur lis des passages du Cantique des cantiques, ce n’est plus un poème que je lis, c’est mon corps, c’est celui de Simon que je chante. Un événement a eu lieu entre nous, tous le sentent. Florian sourit de cette façon qui fait disparaître un instant l’âge, les douleurs, la fatigue et me dit : “Ma main, j’ai suivi ma main.”
Dans le temps qui suit, la passion nous saisit. Simon, constamment, me touche des yeux, des mains, de sa parole et moi, constamment, je le cherche et l’appelle avec mon cœur. C’est trop, c’est beaucoup trop. Il y a une espèce de chaleur, presque de fureur, qui emplit l’atelier. Chaque instant de séparation est un instant de douleur. Florian en souffre, notre ardeur ne cesse de le traverser. Pourtant c’est lui qui nous a ouvert la porte qui était fermée et nous a rendu le jardin oublié ou perdu.
Hellé me téléphone : “Vos deux présences continuelles, me dit-elle, c’est trop pour Florian. Qu’un de vous deux habite ailleurs. Fixez-vous une règle, des heures séparées, d’autres communes à l’atelier.” Je sais qu’elle a raison. C’est Simon qui habitera ailleurs. Il ne viendra plus à l’atelier que pour travailler. Nous nous verrons le soir.
Le travail continue, l’immense tableau grandit, en même temps que notre double passion. Celle-ci nous fait crier quand nous nous aimons et je pense que cela fait peser le temps sur Florian. Je le dis à Simon, il le sent aussi, mais il ne peut s’arrêter de songer à moi. Je suis pour lui aussi insondable qu’Eve. Je viens comme elle de générations ténébreuses et vais vers d’autres encore futures. Florian parfois s’étonne de sentir que notre amour lui apprend à penser et à souffrir d’une autre manière. Il le dit à Albert, qui lui répond : “C’est peut-être pour ça que les femmes existent !” Et Florian rit.
Florian me propose de l’aider à faire flotter une arche sur des eaux tumultueuses. “Après nous ferons la couleur. Fais-la comme tu pouvais l’imaginer dans ton enfance.” Je suis effrayée, je ne puis imaginer l’arche flottant sur rien. Florian rit et en quelques heures suscite dans une scène vide du tableau une mer sombre, déchaînée. Je n’ai pas de souvenir de l’arche dans mon enfance. Ma mère ne m’en a jamais parlé malgré tous les livres qu’elle me poussait à lire pour que je réussisse dans mes études. Je ressens un grand désir de voir Simon. Je vais en courant jusqu’à l’étage où il travaille. Je me jette dans ses bras, il me serre fort, je lui dis à l’oreille : “L’arche, comment faire l’arche ?”
Il me fait asseoir près de lui sur les planches de l’échafaudage. Il me console, il comprend ce que ma mère ne voulait pas savoir : Je suis une petite fille avec un lourd chagrin. Il me dit : “Ce soir, raconte-nous l’histoire du déluge et de l’arche et tu comprendras peut-être, comme nous avons compris en t’écoutant, Florian et moi, presque tout ce que nous avons peint.”
Je regarde le tableau, c’est un immense chaos de couleurs et de formes mais il y a plusieurs scènes où je retrouve des fragments des histoires que je leur ai racontées. Nous restons un long moment l’un près de l’autre. Heureusement Simon ne m’embrasse pas, ne me touche pas. Je peux poser ma tête sur son épaule et me laisser aller à mon chagrin inconnu, qui se dissipe peu à peu. Je l’entraîne voir la mer démontée que Florian a peinte ce matin. Il est revenu depuis et il a ajouté deux icebergs. Un rayon de soleil perce la brume et fait briller leurs sommets. Ils étincellent, ils sont très menaçants. Il faudra toutes les baleines de l’imagination pour protéger l’arche. L’idée plaît à Simon : “Tu vois, tu commences à sentir l’arche.”
Je lis et je relis avec Simon le texte du déluge dans la Bible, et le soir je le raconte en ajoutant quelques détails inconnus. Simon m’écoute avec attention, puis proteste : “C’est pas comme ça dans le livre”, et cela fait rire Florian. Il sait comme moi qu’on ne peut pas mettre toute cette immense aventure dans un livre.
Un soir je dis :
“Noé et les gens de son clan n’ont pas de machines, rien que des outils, des leviers et des cordes. Noé est un travailleur acharné mais ses enfants et les hommes de son clan veulent surtout s’amuser en chassant et jouant. Noé est désespéré et prie le ciel de lui envoyer de l’aide.”
Florian entreprend de lui en fournir. Il ne peut pas la trouver dans le passé que le déluge doit détruire, il se tourne dans une nouvelle scène vers le futur et l’on voit apparaître sur la toile une femme qui me ressemble, mais qu’il appelle Marie. Elle est montée sur un petit âne et à côté d’elle, chargé d’outils, marche un charpentier qui ressemble à Simon. Florian peint très vite, et Marie, après avoir attaché son âne à un piquet, nous émerveille en prenant la direction des femmes et en commençant tout de suite à mettre de l’ordre dans l’encombrement des tentes et des cuisines du clan. Il se retourne ensuite vers Simon et lui dit, en lui montrant une grande surface blanche : “Il faudra te peindre en train de couper les arbres sur la montagne proche, et de les faire descendre jusqu’au chantier. Les couleurs seront : vert, brun, gris rocher et blanc copeau.”
Les fils de Noé n’ont aucune intention de travailler eux-mêmes : ils veulent s’amuser et, si c’est absolument nécessaire, en diriger d’autres. Mais travailler eux-mêmes, jamais ! “Tout à fait comme moi quand j’avais dix-sept ans, dit Simon, mais je ne vais pas les envoyer en prison comme on m’a fait.” Je leur mets la main sur l’épaule avec un sourire et dit : “En route !”, et les hommes me suivent. Simon s’active longtemps sur la toile, et peu à peu les troncs se mettent à descendre en tumulte par un fossé peu profond qu’il a peint. Pendant que Florian et Simon travaillent, je les regarde faire et je contemple surtout celle que Florian a appelée Marie car je sens que je devrai peut-être continuer à peindre son histoire.
Le lendemain matin, quand je monte sur l’échafaudage Florian me fait signe d’aller aider Simon. Il s’agit de préparer une autre scène. Nous commençons chacun à tracer les contours de la grande colline ronde où le chantier est établi. Est-ce que nous devons aussi tenter de tracer l’arche ? A ce moment Florian surgit. Il regarde ce que nous avons fait et dit seulement :
“Trop petit… Beaucoup trop petit… Où est le chantier, où sont les femmes ?”
Nous comprenons alors qu’il a un projet beaucoup plus vaste que nous ne l’imaginions et qu’il s’agit de raconter avec des lignes et des couleurs toute l’histoire de la construction de l’arche. Il faut montrer d’abord l’énorme désordre qui régnait sur la colline et dans le clan de Noé jusqu’à l’arrivée de Marie. Les tentes emmêlées, les cuisines rudimentaires où chacun prépare seulement la nourriture des siens. Les chameaux au repos, et à la meilleure place le terrain où jouent les hommes du clan, admirés par les enfants. Les couleurs de Florian, pour le groupe des femmes, sont très belles et variées. Je sens que c’est moi qui devrai tenter de peindre une partie de la suite. Le ciel est très pur, des nuages légers, parfois quelques pluies bienvenues, le déluge ne s’annonce pas encore sauf par l’active paresse de la plupart des hommes qui passent leur temps à jouer. Nous travaillons ainsi plusieurs semaines à peindre le chantier, Florian vient nous voir, fait parfois quelques corrections et retourne à son propre travail qu’il ne nous laisse pas voir. Les troncs continuent à descendre de la montagne, il y a partout des écorces d’arbres et des scieurs de long auxquels Florian de sa main enchantée a appris le métier. Noé de son côté veille à tout et Florian me demande de le peindre. Mais ce que j’ai vu en moi jusqu’ici n’est encore qu’un nom, et ce qui sort de mon pinceau m’est tout à fait inconnu. Il est long, maigre, et je ne peux pas faire son visage car je le vois à la fois comme un homme de la vieille Bible et comme un personnage qui ressemble peut-être à Florian. Sur la montagne qu’a peinte Simon la forêt continue à disparaître, et les roches grises prennent de plus en plus de place.
L’amour entre Simon et moi s’approfondit. Je serai toujours la plus intelligente, la plus savante, même la plus perspicace, mais lui est plus voyant, plus habile de ses mains, son trésor caché est plus riche que le mien. Nous nous nourrissons l’un de l’autre et Florian nous éclaire et nous obscurcit. Un soir il nous amène du côté toujours bien clos où il travaille. Il a peint là le squelette terrifiant de l’arche. Aucune chair, rien que des membrures en attente. Ce squelette est immense, il déborde la colline, il dépasse nos forces et la rapidité avec laquelle Florian l’a édifié montre que le déluge approche. Ce squelette de couleur claire dit la puissance de la vie, venue au secours de la race des hommes. Le ciel qui se couvre annonce le début du déluge, et on voit que Florian pense malgré lui : Les hommes ne changeront pas. Ils seront toujours les mêmes, surchargés de désirs impossibles, et prêts à se précipiter, la tête haute, dans le malheur, les guerres et les famines. Ce que nous voyons sous le pinceau de Florian est triste, désespéré peut-être, mais admirable de force et de couleurs. Je pense : Oui, l’homme est quelque chose de terrible.
Florian nous propose de faire les scènes suivantes à trois. Nous avons peur, comment être à sa hauteur ? Nous avons besoin aussi d’être l’un avec l’autre et de nous distraire du travail. Florian, à part ses rencontres avec Jerry et les réunions de notre petit groupe, est très solitaire.
Je me décide à appeler le professeur Hellé. Elle me dit :
“S’il vous demande de peindre avec lui, c’est qu’il pense que vous pouvez le faire. Vous apprendrez beaucoup. Est-ce qu’il travaille toujours à la même toile ?
— Oui. Une seule toile avec d’innombrables scènes.
— C’est bien.
— Est-ce que vous ne viendrez pas nous voir ?
— S’il le demande je viendrai. Mais il vaut mieux que je reste à l’écart.”
Nous commençons à travailler avec Florian, il travaille au centre et à notre grande surprise ne nous donne presque pas d’indications. Le ciel devient sombre. La montagne verdoyante qui surmontait notre chantier a perdu tous ses arbres. Elle ressemble à une grande bête écorchée. D’énormes caisses de provisions s’élèvent, l’arche est presque terminée. Elle s’élève, gigantesque, dépassant de l’étrave et de la poupe les dimensions de la montagne. Les pluies sont très fréquentes, on peut voir au loin que les rivières sont en train de déborder. Tous les animaux de la terre commencent à affluer deux par deux. C’est long, très long. Les éléphants, les hippopotames, les rhinocéros apparaissent. Les grands carnassiers n’attaquent pas. Il faut équilibrer, et ce n’est pas facile, les deux côtés de l’arche. La pluie tombe de plus en plus fort dans les vallées tandis que les animaux arrivent comme une longue rivière qui remonte en amont. Un grand orage commence à tomber, tous les animaux ont trouvé leur place. L’eau arrive jusqu’au pied de l’arche. Des baleines surviennent, elles ne savent pas si elles sont des poissons. Noé leur dit de rester dans la mer car elles sont trop grandes.
L’eau commence à monter. Les habitants des vallées doivent quitter leur maison et s’enfuir. On voit leurs grouillements se produire en vain sur le flanc des montagnes. Il y a sur les eaux d’innombrables barques surchargées de gens et d’animaux. Chaque fois qu’une grande trombe d’eau se produit, il y en a moins. Je ne peux m’empêcher de pleurer en peignant, car sur ma tranche du tableau il n’y en a presque plus. Le Seigneur dit à Noé :
“Tous les animaux sont en place. Appelle les hommes et les femmes qui travaillent encore à l’extérieur, bientôt vous devrez naviguer.”
C’est Florian qui, par une grande éclaircie, peint leur entrée dans l’arche.
Simon et moi nous nous retrouvons avec lui à l’intérieur de notre navire, face à notre tableau. La pluie grossit et tombe par terribles rafales. Nous perdons pied bien souvent dans cette catastrophe. Nous ne savons plus où nous sommes. Florian alors survient et avec quelques coups de pinceau il nous découvre de nouveaux aspects de la scène que nous peignons et comment la faire évoluer. A certains moments la fatigue pèse sur nous, il se couche alors sur la planche de l’échafaudage, nous faisons de même, nous dormons quelques instants et nous sentons ensuite régénérés.
Un matin Florian et Simon sont très fatigués et je me retrouve seule à l’atelier. Jerry entre et vient près de moi. Il regarde longtemps ce que nous avons fait et me dit : “C’est moi qui ai su que Florian s’appelait aussi Noé. Il a des yeux qui voient ce que les autres ne voient pas.
— Quand les eaux se seront retirées et que les animaux seront sortis, est-ce qu’il va brûler l’arche ?
— Je ne sais pas, Florence. Il ne l’a pas dit.
— Tu lui demanderas ?
— Non. Avec Florian on se raconte des choses, on fait des choses ensemble, on ne pose pas de questions, on n’est pas au collège.”
Je ne sais que lui répondre, je continue à peindre, Simon arrive et Jerry s’en va. Je raconte à Simon ce qu’il m’a dit. Il me demande :
“Tu vois Noé comme Florian ?
— Non, je vois Florian comme Noé. C’est un rescapé du déluge.”
Pendant le repas, comme Florian ne vient pas, Simon me dit :
“Je te croyais toute claire, Florence. Je découvre que tu as aussi des profondeurs noires. Florian m’en parle, parfois, en travaillant. Il en sait des choses, ce vieux bonhomme. Je croyais qu’il était seulement un peintre d’une habileté inégalable, et que pour le reste il était aussi ignorant que moi.
— Pas du tout, Simon. Il a une longue expérience derrière lui, personne ne sait où il a été pendant une grande partie de sa vie. Il écoute beaucoup, il a beaucoup vu sans doute.
— Moi, ce que j’ai appris, c’est malheureusement par la télé. Ensuite il y a eu la prison, là on apprend la mécanique de la vie comme elle est. Je suis sorti de la merde grâce à Albert.
— Albert a été aussi en prison ?
— Il a tiré quatre ans, moi deux. Toute l’équipe du port et des camions est passée par la prison, certains pour plus. Albert a créé sa société pour nous donner à tous du travail, si nous voulons changer. Ça marche, jusqu’ici un seul récidiviste.
— C’est ça, la vie d’Albert ?
— Oui, beaucoup de boulot, du sport, des camarades, des femmes. Mais je crois que ça va changer.
— Pourquoi ?
— Il adore Margot, il ne sait pas si elle prend ça au sérieux.”
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