Déluge
II - Jerry
II
JERRY
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Le lendemain matin je retrouve Florian sur l’escalier du port. Il se lève pour m’accueillir, j’ai envie de l’embrasser, mais je n’ose pas. Il me tend une feuille à dessin, je fais des signes qu’à mon grand étonnement je sens naître en moi, mais c’est du barbouillage, j’en mets trop et mes lignes ne sont pas nettes. Je dépose ma feuille, je reprends mon petit carnet et je recommence à noter les faits d’hier et d’aujourd’hui.
Il se retourne, prend ma feuille, me montre comment tenir mieux mon pinceau et me rend mon travail. Je m’applique, il y a moins de bavures. Quand j’ai terminé je lui touche l’épaule et il regarde longtemps ce que j’ai fait, comme si ce n’était pas un gribouillage. J’en suis touchée, alarmée aussi je ne sais pourquoi. Il ajoute à mon dessin quelques touches de couleurs violentes.
L’œuvre ne me paraît pas changée, je ne sais vraiment pas dessiner mais maintenant, à l’aide des traits de Florian, je vois ce que j’ai voulu faire sans le savoir. C’est le bassin devant lequel nous sommes et ses hauts murs, quelques touches doivent signifier les oiseaux de mer.
Je suis stupéfaite, hier le mur, aujourd’hui le bassin enfermé, voilà ce qu’il m’a fait voir et qui correspond si bien à l’état dans lequel je suis.
Je vois qu’il ne brûle plus ses dessins, il les froisse et les met dans son sac qu’il a apporté. Albert survient : “Alors, aujourd’hui vous ne brûlez pas ou vous ne dessinez plus ?”
Florian lui montre son sac : “Poubelle.
— Vous ne gardez rien ?
— Peut-être un, Florence l’enverra à Hellé.
— C’est qui Hellé ?
— Celle qui s’occupe de tout pour moi.”
Il y a des grondements de moteur, Albert s’en va. Je pense déchirer mon dessin. Je lui demande : “Poubelle ?
— Non, mets-le dans mon carton.”
En le glissant dedans je m’aperçois que mon dessin d’hier y est aussi.
“Vous gardez mes griffonnages ?”
Il ne répond pas, il sourit.
J’installe ce que j’ai apporté pour déjeuner, des fruits comme il me l’a demandé, du pain, du miel, un peu de chocolat et du café. Je ne puis retenir la question qui me brûle les lèvres :
“Vous avez fait des dessins ce matin ?
— Terrible, terrible… ces oiseaux charognards ! La mer derrière qu’on ne peut pas voir.
— Elle n’est pas loin.
— Si, toujours loin… la mer… la terre aussi.”
Il dit ça durement. Il me voit décontenancée et dit soudain, d’une voix très douce : “Mon petit…”
Nous remontons l’escalier. Arrivés sur la jetée en haut je suis à nouveau étonnée de le voir si grand, la poitrine gonflée par le vent. Il est beau, de la beauté d’une tour ancienne, ravagée par le temps. Il me demande de le raccompagner à son hôtel.
“Je ne peux pas, je suis prise par les enfants jusqu’à quatre heures.
— Pourquoi par des enfants, toi intello, non ?”
Il a l’air amusé, et timide, un air d’enfant.
“Oui, intello, mais je change. Est-ce que demain soir vous viendrez avec nous à la fête ? Mes copines sont si gaies, elles seront si contentes.
— Tu viendras m’aider ?
— A vous préparer. Je viendrai. A demain soir.”
Dans la soirée suivante je le retrouve à son hôtel, il a pris une douche, il s’est rasé. Il a mis une veste et un pantalon bleu et à la place de la chemise un maillot de même couleur. Habillé, il me fait penser à un vieil officier de marine.
“Les amies qui vont venir sont deux, nous formons la bande des trois. Il y a Margot, ma grande amie, c’est notre chef, elle organise et dirige tout, l’air de rien, et toujours juste. Antoinette est plus douce, plus tranquille. Vous verrez c’est une fille charmante aussi belle que Margot mais moins visible, et qui chante très bien.”
J’ai l’impression que Florian a pas mal bu cet après-midi, ce sera un problème. Margot et Antoinette arrivent, je leur ai parlé de Florian et je vois tout de suite qu’elles ne l’effarouchent pas et qu’ils vont s’entendre.
Nous montons dans la voiture de Margot, Florian refuse de se placer devant, à côté d’elle. Il m’entraîne à l’arrière et, quand il est installé, prend ma main dans la sienne. Margot explique que nous allons chez des gens très riches, lui est armateur et a des intérêts dans beaucoup d’affaires. Il excelle dans tout cela. Elle est avocate, un peu lettrée, un peu musicienne, elle ne pratique plus beaucoup depuis qu’elle a un petit garçon. L’armateur possède quelques tableaux achetés à Londres ou à Paris avec l’aide d’experts.
“Il n’a pas d’œuvre de vous, il trouve les prix surfaits. Je le sais car je travaille dans une de ses boîtes et je connais bien sa secrétaire.”
Florian ne dit rien, il a l’air éberlué, il demande à Antoinette : “Voulez-vous me donner votre main ?… Elle est douce et timide comme vous, votre voix est très belle. Celle de Florence aussi, mais différente… un cri d’alouette, un saut de biche.”
Il parle très bas, comme s’il se parlait à lui-même. Nous sommes trois filles, vives comme des truites, nous attrapons ses mots au vol et nous sommes heureuses. Surtout moi qui sens revenir en moi un père inconnu, génial et magnifique.
Une belle allée, toute bordée de voitures dans ce qui est presque un parc. Grand éclairage, manifestement beaucoup de monde. “Oh là là, dit Antoinette, nous n’aurons pas les robes qu’il faut. Est-ce qu’on nous laissera entrer ?
— Viens avec moi, dit Margot, nous allons annoncer la célébrité à la dame. Elle va se mettre en quatre.”
Nous attendons quelques minutes, Antoinette revient : “Margot est déjà copine avec notre hôtesse qui s’appelle Inès. Elle lui a demandé pour Florian un petit espace protégé, il ne faut pas qu’il se fatigue trop.”
Florian sort de la voiture. Qu’il est grand lorsqu’il est déplié. Il prend mon bras et se laisse conduire comme s’il était aveuglé par la lumière qui vient de la maison. Inès nous attend sur le seuil, belle, élégante, mais pas trop. Florian la remercie avec beaucoup de grâce de son accueil, puis ne dit plus un mot. Inès est déconcertée. Elle nous fait traverser plusieurs salons, le nom de Florian prend forme de rumeur chez les invités.
Le maître de maison nous accueille avec un flot de paroles aimables auxquelles Florian ne répond pas. Il est fatigué, il vacille un peu, son bras tremble en s’accrochant au mien. Inès s’en aperçoit et le guide vers un fauteuil dans un petit salon latéral.
Il s’endort à demi. Des gens veulent lui parler, qui connaissent ou font semblant de connaître son œuvre. Il sourit et, sans ouvrir les yeux, tourne la tête vers moi, alors je leur fais une réponse vague et ils s’en vont contents. L’un d’eux lui demande s’il ne peut pas lui acheter un dessin pas trop cher. Il paiera comptant…
Florian ouvre des yeux qui sont plus larges, plus bleus que je ne croyais. Il se tourne de nouveau vers moi : “Dis-lui que c’est le Dr Hellé qui s’occupe de tout.”
Je redis son message à l’amateur qui s’en va confus.
Quelqu’un m’invite à danser, j’hésite mais Antoinette, qui a déjà beaucoup dansé, survient : “Vas-y, je resterai près de lui.” Je danse, j’adore danser, mon partenaire est drôle et un peu mou. Heureusement car je n’ai aucune envie de devoir me défendre.
Un nouveau danseur me fait vraiment rire, je m’amuse, je suis jolie, je sens qu’on parle beaucoup de nous, de moi dans les salles où l’on danse. On détaille ma robe. “Sa simplicité admirable comme toujours, son génie des couleurs qui vont ensemble”, souffle Margot à Inès.
Je reviens à côté de Florian, je m’aperçois avec surprise qu’il a son carton à dessin, Antoinette est allée le chercher dans la voiture. Florian déplie sa haute taille, pourquoi ? Il veut danser avec moi. Je me sens inondée de joie comme si mon père était revenu pour me faire danser. Florian me tient avec force, c’est cela qui me comble et il danse très bien. Cet enchantement dure quelques moments, puis je sens qu’il se fatigue. Margot danse près de nous, elle voit que Florian a besoin d’aide. En le soutenant chacune d’un côté nous le ramenons non sans peine à son fauteuil. Il dit brusquement : “Du vin et du café.”
Margot très vite lui apporte du vin, il boit, peut-être un peu trop et dit : “Excellent !” Antoinette lui apporte du café. La bande des trois est rassemblée autour de Florian et je sens que nous sommes brillantes et que beaucoup de gens passent devant la porte pour nous voir.
Florian prend ma main et celle de Margot et ferme les yeux. Est-ce qu’il s’est endormi ? Soudain nous ressentons une sorte de courant dans nos mains, il a ouvert les yeux, il regarde quelque chose de merveilleux qui le fait sourire.
Nous nous retournons et voyons un jeune garçon sur la dernière marche de l’escalier en face de nous. Il a un pyjama clair, il est pieds nus et vient de s’éveiller car il se frotte les yeux. Il nous regarde et vient vers nous en trottinant. Toutes les trois, instinctivement, nous lui tendons les bras, ce n’est pas vers nous qu’il se dirige, mais vers le regard et le sourire de Florian. Sans hésiter il grimpe, avec son aide, sur ses genoux et se blottit contre lui. Florian dit : “Moi c’est Florian.”
L’enfant le regarde dans les yeux :
“Moi, c’est Jerry…”
Nous entendons que Florian lui souffle à l’oreille :
“Toi c’est Jerry dans l’île.”
L’enfant sourit tout heureux, il ne sait pas bien ce qu’est une île, mais il devine que c’est merveilleux. Florian penche sa tête vers l’oreille de l’enfant et par des sons très légers, plutôt que par des paroles, il raconte à ses cheveux blonds et à une petite oreille ce que doit être une île pour eux deux. Jerry est content, il sourit et soudain s’endort à demi. Florian me fait signe, il veut un carton et des crayons. Il commence à dessiner, Jerry appuyé sur son épaule et les jambes étendues sur les genoux d’Antoinette.
Inès est là, elle prend Jerry dans ses bras, il coule son visage contre son cou. Elle l’embrasse, elle le câline, elle voit dans les yeux de Florian qu’elle est plus belle ainsi qu’elle ne l’a jamais été. Elle sait que pour être vue dans sa beauté il faut des yeux capables de la voir. Florian est ce regard intermittent et glorieux.
Elle dit : “Il faut retourner dormir, mon chéri.” Et elle veut l’emporter vers l’escalier. Il résiste, tout son petit corps se raidit, il crie : “Non, non !” Il va pleurer.
Je vais vers elle : “Laissez-le-nous, avec tous ces visages nouveaux et la musique, il ne pourra pas dormir. Florian va lui raconter une histoire quand il sera calmé puis nous le porterons alors dans son lit.”
Elle me le confie, mais Jerry ne veut pas rester dans mes bras, je le sens, je le dépose à terre, il court vers Florian, fait l’ascension de ses genoux et se pelotonne contre son épaule. Florian me demande le dessin qu’il a prestement glissé dans son carton et sort ses crayons de sa poche. Quand il lui a conté une nouvelle histoire Jerry s’endort sur son épaule. Jerry endormi naît sous ses crayons, dans son abandon, sa fragilité et sa surprenante beauté. Pour bien tenir le carton je dois être tout près de Florian, je vois grandir dans ses yeux tous les signes de l’amour et dans la mesure où je peux le voir je retrouve les mêmes traces sur le dessin. A ce moment Antoinette, qui à côté de nous regarde la scène avec la même admiration que moi, se lève et me souffle : “Inès est à l’entrée du salon et Margot tente de la persuader de ne pas aller déranger Florian, quand il dessine.”
Inès ne l’entend pas ainsi, sa curiosité est la plus forte, elle pense qu’elle peut se faufiler dans la pièce sans qu’il l’entende. C’est ce qui se passe, tant il est absorbé par son dessin. Elle est trop près, il sent peser sur lui son regard au moment où il achève son œuvre par quelques coups d’estompe. Il saisit le dessin et le cache dans le carton à dessin. Il se lève très doucement avec Jerry sur son épaule, il s’avance sans un mot vers l’escalier. Inès veut lui reprendre l’enfant puis sent que c’est impossible. Elle l’accompagne avec nous, il saisit la rampe de sa main libre et commence à monter lentement les marches. Il entre dans la chambre pleine de jouets, il va vers le lit, Inès veut reprendre l’enfant pour le recoucher, il ne la laisse pas faire malgré ses protestations : “Mais, mais… c’est moi sa mère.”
Il pose l’enfant dans le lit avec des gestes très doux, embrasse sa petite main, le couvre et sort de la chambre en nous poussant devant lui, éteint la lumière et ferme la porte. Inès est encore plus abasourdie que nous : “Il va peut-être pleurer s’il s’éveille sans lumière.” Florian, de la tête, fait non et retourne à sa place. Inès s’éloigne vers ses invités. Florian fait signe à Antoinette de nous laisser. Il sort le dessin de Jerry de son carton, qu’il est beau, qu’il est rapide, on dirait un clignement des yeux.
Il trouve au fond de son carton une boîte d’allumettes. Il va le brûler. Je ne peux résister à mon impulsion, je le supplie : “Ne le brûle pas, ne brûle pas Jerry.”
Soudain il crie : “Personne n’a le droit de regarder quand on dessine. Je les déteste…”
Il craque l’allumette.
“Je les déteste !
— Ce sera mauvais pour Jerry, si tu le brûles.”
Ce cri sorti du fond de moi-même le touche, il dit : “Allume-le.” Je ne peux pas faire autrement. De sa main gauche il a saisi mon poignet, de la droite, il a retiré le carton. C’est mon poignet, irrésistiblement conduit par la main de Florian, qui roussit le centre du dessin, par en dessous. Margot arrive. Il lui fait signe des yeux : la bouteille, la bouteille ! Margot l’a prise et verse de l’eau sur le dessin. Florian lâche mon poignet.
Il regarde le dessin, les endroits touchés légèrement par la flamme font ressortir la grâce du visage et du corps.
“C’est plus beau ainsi.”
Je dis : “Tu ne vas pas brûler Jerry. Jerry sur tes genoux.
— Je devrais le brûler. Je déteste ceux qui regardent.
— Ne brûle pas Jerry, donne-lui ton dessin, allons le mettre sur son lit.
— Vas-y toi, et que Margot m’apporte à boire.”
Je prends le dessin : “Signe-le !”
Il hésite, il le fait. Je grimpe l’escalier quatre à quatre. Je pousse essoufflée la porte et je vais jusqu’au lit où Jerry dort en souriant parfois comme il faisait en écoutant les histoires à voix basse de Florian. Je dépose le dessin au pied du lit et reviens très vite.
Je ne sais plus comment nous sommes revenus. Florian en piteux état. Et nous, la bande des trois, avec des crises de larmes et des fous rires. Heureusement cela n’empêche pas Margot de conduire. A l’hôtel nous parvenons à le ramener dans sa chambre. Antoinette décide de rester dormir dans un fauteuil près de lui. Je ne me sens plus la force de retourner chez moi. Avec Margot nous prenons une chambre, malgré le prix au-delà de nos moyens. Le matin, Antoinette arrive : “Il a fait un cauchemar au milieu de la nuit, j’ai eu peur, maintenant il dort tranquillement.”
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