Déluge

Henry Bauchau · Chapitre 14 sur 14

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Déluge

XI - Hellé

XI

HELLÉ

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Couchée dans ce train, je roule vers le déluge. Jacques, mon mari, a désapprouvé ce voyage, il craignait pour ma santé, il a finalement compris que je devais le faire et m’entoure de soins et d’attentions touchantes. Moi qui, comme médecin, épouse et mère me suis toute ma vie occupée des autres, je ne leur sers plus à rien. Ils tentent tous de me persuader que je vais reprendre mes forces, je connais trop les choses pour me faire des illusions. Pour me rétablir il me faudra beaucoup de temps et je serai de toute façon très diminuée.

J’ai toujours soigné mon corps avec attention, avec compassion parfois, pour être prête à aider les autres. Prête à suivre mes patients dans le cours aventureux de leurs pensées et de leurs fantasmes. Prête à vivre avec mon mari et mes enfants une vie familiale libérée par l’amour et la confiance. Voilà que soudain je suis tombée dans mon corps comme on dégringole dans un trou, qu’on tombe à la renverse dans une passion déchirante ou un très grand amour. Ma pensée est seule à me soutenir encore. Le présent file, file et l’avenir n’existe presque plus. C’est ça la vérité, je dois bien le reconnaître.

Florian est entré et revenu dans ma vie sans que je m’y attende. Je l’ai lancé dans l’immense aventure du déluge, par une phrase qui m’a échappé, qui l’a orienté peut-être vers ce qu’il attendait depuis si longtemps. Ainsi j’ai fait tomber Florian dans le déluge de la peinture comme j’ai dévalé à mon tour dans le déluge de mon corps. Florian est délivré de la peur qui le dominait depuis son enfance et il a su maintenir en lui le feu dans de justes limites. C’est moi qui lui ai permis de manifester son génie grâce au choc ou à l’alliance de nos deux inconscients. Florian, le camarade Floc, a fini – c’est presque incroyable – de peindre le déluge et ses avertissements. Il a besoin que je le voie d’abord pour s’en aller en lui.

Jacques a compris. Il a fait le voyage avec moi, il verra lui aussi le déluge et connaîtra cette part de folie qui est en moi, qu’il ne connaissait pas, qui ne lui était pas destinée, malgré notre amour. Voilà des années que j’accompagne et suis Florian en pensées, par mes messages et par notre langage d’oiseaux. Je l’ai vu peu à peu former Florence et Simon et, sans rien dire, les appeler à son propre niveau. Il a fallu pour cela un sacrifice et un sacrifié. Florian a aimé Florence d’amour, il a dépassé ce stade, il lui a permis de voir qui elle était. Il ne l’a pas voulue pour lui mais pour la donner à Simon et Simon à Florence. Il y avait trois blessés, trois blessures, on s’aime aussi par ses blessures. Est demeurée celle de Florian, elle a dû saigner beaucoup dans le déluge.

Nous approchons de la ville, Jacques me dit : “Laissons les gens descendre, ce sera plus facile.” Deux femmes et un adolescent – ce doit être Florence, Antoinette et Jerry – nous attendent. Nous descendons, c’est malaisé pour moi avec ma béquille. Jacques dit avec une certaine autorité à Florence qui se précipite vers moi : “Laissez-nous faire, nous avons l’habitude”, et il me fait descendre. Florence se présente, elle est surprise de me voir si courbée, si vieillie. Jerry avance la chaise roulante que Jacques a demandée. J’ai un peu honte à nouveau de traverser toute une gare animée au milieu de gens qui me regardent avec compassion. Oui, je suis tombée dans mon corps, tombée à la renverse et c’est mon corps qu’on transporte, qu’on soigne et qui dépend totalement des autres. Je suis une assistée, comme tant de ceux que j’ai soignés, comme étaient mes enfants quand, tout petits encore, ils me donnaient tout ce qu’ils possédaient : leur amour.

L’ambulance est là, des bras solides me retirent de mon fauteuil, me soulèvent, s’occupent de moi. Jacques est dans la voiture et malgré sa présence je suis un objet couché à une place qui m’est assignée par d’autres, quelle que soit leur bonté.

Nous arrivons à l’atelier. Je ne m’attendais pas à une aussi vaste construction. A la porte je demande à Jacques et Antoinette de ne plus me soutenir par le bras car je veux entrer toute seule avec mon corps blessé, avec ma béquille face au déluge. Je passe la porte, je me sens toute courbée, toute petite, j’avance à pas minuscules. C’est ainsi que je veux que Florian me voie. Il comprend tout de suite que je ne suis plus le professeur Hellé ni celle à qui il a donné son casque de motard dans une manif. Il me regarde, il est très ému, nous n’éprouvons pas le besoin de nous parler, un fauteuil m’attend.

L’immense déluge est devant moi, je le devine seulement à travers le voile de pluie et d’orage qui le recouvre. Florian fait un signe, Simon et Florence écartent un double rideau et je vois la stupéfiante succession des scènes. Je ne puis les regarder toutes, je n’en ai plus l’énergie, mais je ressens que la force, le danger, l’espérance sont partout. Je vois tout en haut celle qui fut Eve, en qui Florian, grâce au feu, a su faire apparaître Florence, telle qu’elle est ou qu’elle sera un jour. Je vois que sous des formes diverses les hommes se menaceront toujours d’autres déluges. C’est vrai, c’est lourd, je me fatigue, Jacques hélas le remarque, il dit à Florian : “Cela excède ses forces, il faut que nous partions.” Florian demande : “Etendez le premier voile.”

Florence et Simon le mettent en place et à ma grande surprise un tableau nouveau apparaît. Toutes les scènes du déluge à demi voilées forment ensemble une arche sublime dont la proue, portant le feu du Seigneur, s’avance vers nous avec une majesté souveraine. Cette admirable vision de la survivance de la vie, malgré le déluge, semble miraculeuse. Mais il n’y a pas de miracle, rien que le lent apprentissage de la vie et de l’art par Florian, sa lutte pour la liberté de l’imagination et la transmission qu’il en a faite à ceux qui ont travaillé avec lui. En cette œuvre le mystère se joint à la clarté promise à ceux qui viendront la contempler.

Il faut partir, je me lève avec l’aide de Jacques et d’Antoinette. Je me réjouis qu’il n’y ait toujours aucun échange de paroles entre Florian et moi, rien qu’un double regard d’admiration et d’amitié intense. Je m’en vais, je veux sortir seule de l’atelier, petite chose noire et blanche échappant à l’univers des couleurs qui s’est édifié là.

Jerry n’a pas cessé un instant de me suivre des yeux, il monte dans l’ambulance à côté de Jacques. Il sent avant tous les autres que l’événement est proche. A la gare tandis qu’on me pousse dans le fauteuil roulant je lui dis : “Ce sera bientôt à toi de fermer les yeux de celui qui a su voir le déluge et la compassion de l’arche.” Il me répond : “J’ai promis à Florian de faire ce qui manque et de composer, un jour, l’arc-en-ciel, en musique.”

Louveciennes, le 7 juillet 2009.

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par le Studio Actes Sud

En partenariat avec le CNL.

 

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