Déluge

Henry Bauchau · Chapitre 4 sur 14

Pages du PDF

Déluge

I - la Rencontre

I

LA RENCONTRE

OceanofPDF.com

Pendant ma promenade ce matin j’ai pensé de nouveau que, jusqu’à la mort de ma mère, je n’ai pas vécu ma vie mais celle qu’elle aurait voulu avoir. Sous sa pression cachée je suis devenue une élève brillante, puis une étudiante qui a accumulé les diplômes et finalement je me suis retrouvée la plus jeune agrégée de France. J’ai appris, beaucoup appris comme elle aurait voulu le faire, j’ai eu l’air de penser. C’est après sa mort – un cancer foudroyant – que peu à peu j’ai commencé à comprendre que je ne vivais pas ma propre vie. Je l’ai vu vraiment, je l’ai ressenti dans tout mon être quand j’ai aussi été atteinte par la maladie que je croyais à tort inguérissable. J’ai ressenti une grande solitude, mes amis, mes admirateurs m’aimaient-ils ? Dans un sursaut désespéré j’ai téléphoné à celle qui avait été ma vraie amie et qui avait quitté Paris et ses études pour aller vivre autrement dans un port du Sud. Quand j’ai eu Margot au téléphone je n’ai presque fait que pleurer. Le surlendemain elle débarquait chez moi. Elle m’a écoutée longtemps, puis elle m’a dit : “Tu dois changer de vie, vends ton appart, quitte le monde universitaire et viens chez nous. Il y a de très bons médecins, bien au courant de ce genre de maladie. Je connais celui qu’on dit le meilleur. Cesse de vivre comme le voulait ta mère, risque-toi dans ta vie. J’ai des amis là-bas, ils t’aimeront tout de suite, tu ne seras pas seule. Nous t’aiderons à trouver jusqu’à ta guérison un petit travail pas trop fatigant.”

Je l’ai crue. Avec une vitesse surprenante j’ai réglé mes affaires et je suis partie rejoindre Margot, qui m’avait trouvé déjà un petit logement.

 

Je suis plus heureuse, c’est vrai. Je n’ai plus besoin de briller. Je travaille avec des enfants mais je m’imagine toujours que la mort travaille en moi, comme elle a travaillé ma mère. La promenade et mes pensées m’ont fatiguée. Je m’appuie un moment sur le mur qui protège ce côté de l’ancien port. Les bassins qui sont en dessous n’abritent plus des bateaux mais d’énormes barges qui déchargent des barils d’essence ou engloutissent des caisses de déchets et de machines obsolètes pour les emporter vers des usines de retraitement. L’eau assombrie par des nappes d’essence est envahie, comme tout le bassin, par le tumulte des oiseaux de mer qui viennent là se nourrir des déchets qui tombent des camions ou des chalands.

Ce lieu m’attire par son grouillement, son bruit ravageur, j’imagine voir là en grand ce que la maladie opère en moi. Jadis c’était un des beaux bassins de l’ancien port, tout s’est agrandi et déplacé, maintenant ce n’est plus qu’une sorte de dépôt transitoire.

Il passe peu de monde ici à cette heure, je sens derrière moi quelqu’un, il tourne, il descend l’escalier, je le regarde, il est grand, fort maigre, des touffes de cheveux gris s’échappent en désordre de sa casquette de marin. Il tient sous le bras un carton à dessin, il a sur le dos un petit sac. Il me semble que je l’ai déjà vu.

Il s’assied sur une des dernières marches et, ouvrant son carton, en sort quelques feuilles et se met à dessiner. A l’encre de Chine, très lentement puis achevant brusquement. Il a des petites bouteilles à côté de lui et d’un pinceau hardi il ajoute parfois une couleur. Quand il termine un dessin, il le regarde assez longuement, puis le froisse et lorsqu’il est en boule le jette à ses pieds. A ce moment un nom me vient à l’esprit, c’est Florian, le fameux peintre dont on dit qu’il jette ou brûle la plupart de ses œuvres.

Un désir irrésistible, je descends l’escalier, je m’assieds derrière lui. Je souffle : “Vous êtes Florian ?

— Si vous voulez.

— Je vous admire beaucoup.”

Il me tend une feuille et plusieurs crayons.

“Ne parlez pas, ne regardez pas. Dessinez.

— Je ne sais qu’assembler des couleurs, j’aurais pu travailler dans la mode.

— C’est bien. En attendant dessine.”

Il continue à travailler. Je ne sais que dire, je ne dessine jamais. Je me souviens des plans de géométrie. J’en fais un. Je regarde ce qu’il dessine, c’est le grouillement des oiseaux de mer sur un chaland débordant de déchets. C’est fort, cela me fait souffrir, je sens grouiller en moi la maladie.

Il se retourne, me prend des mains mon dessin, y ajoute quelques traits et l’octogone que je commençais devient un mur. Celui qui barre ma vie. Il demande :

“Un peu de café ?

— Avec vous oui.”

Il prend dans son sac un thermos, il me donne un gobelet avec du café très sucré. J’aime.

Quand j’ai fini, il s’en verse aussi, nous sommes à l’ombre, il a enlevé sa casquette, je le trouve beau, dévasté, le regard étrange. Je ne puis m’empêcher de demander :

“Comment savez-vous pour le mur ?”

Il ne répond pas, il biffe de façon affreuse son admirable dessin. Cela me fait souffrir, cela me fait du bien. Pourquoi ?

Il en commence un autre, je suis bien, il me semble que Florian doit ressembler à mon père. Celui qui est parti avant ma naissance et que je n’ai jamais connu. Je prends mon petit carnet et je note ce que je ne cesse de ressentir depuis que j’ai reconnu Florian. Tout est étonnant dans un monde que je ne connais plus.

Florian peint à l’encre de Chine blanche sur un grand papier noir une mouette, les ailes ouvertes. Il trace une croix sur le papier noir, il la crucifie, elle se débat, il la fixe par un grand clou qu’il tire de son pinceau. Il colle le papier au mur, il le regarde longtemps. La mouette, comme moi peut-être, se débat encore des ailes.

Il rassemble les dessins qu’il a jetés et avec un briquet il les brûle en regardant de tous côtés si personne ne le voit. Ma présence ne semble pas le gêner, nous sommes amis, je le sens.

A ce moment on entend une voix entre les barils, qui encombrent le quai à notre droite : “Qui est-ce qui fait du feu à côté du pétrole ?” Un énorme costaud au visage brun et coloré apparaît.

“Cinglé, vous êtes cinglé de faire du feu ici. Vous ne savez pas que c’est dangereux ?” Il saisit Florian aux épaules. Florian ne répond rien, il recule misérablement, sans se défendre. L’autre, en grondant toujours, piétine les cendres. Arrive un homme jeune, très beau, avec un extincteur, il commence à l’actionner sur les cendres. Florian s’est rétracté sur lui-même d’une façon à peine croyable, lui, si grand, semble tout d’un coup petit et terrorisé comme un enfant. Il recule et, pendant que les autres s’approchent, il arrache au mur la mouette crucifiée et commence à la brûler. Le jeune s’en aperçoit et veut braquer sur elle l’extincteur. Pour lui échapper Florian redresse sa haute taille et d’un grand geste jette son dessin en l’air où la mouette s’envole en flammes avant de retomber en débris dans le bassin. Le costaud gueule : “Ça alors !” Stupéfait, sa colère le reprend et il crie à nouveau : “Vous êtes fou, archifou. Foutez le camp, tout de suite !” Florian se réfugie contre le mur, tassé sur lui-même. A ce moment c’est moi, jusque-là sidérée, qui me mets en colère : “Qui êtes-vous ? De quel droit criez-vous comme ça ? Il n’y a aucun mal. Tout le monde peut venir au port.

— Ma petite, c’est moi qui ai la responsabilité du pétrole tant qu’il n’est pas évacué.

— Ça ne vous donne pas le droit d’insulter cet homme. C’est un peintre. C’est Florian.

— Laisse tomber, Albert, dit le jeune. Elle a raison, il n’y a rien eu de mal et ce type, quand j’étais à l’académie, j’en ai entendu parler. J’ai vu des reproductions, on disait qu’il était pas mal timbré, mais un grand peintre.

— Tout ça n’est pas possible, Simon, tu as vu ce dessin de mouette qu’il a jeté en l’air et qui volait en brûlant ? Ça n’existe pas !

— Ça n’existe pas, mais nous l’avons vu.”

Il se tourne vers moi, il est visible que je lui plais.

“Vous l’avez vu et M. Florian aussi.

— Je l’ai vu.

— Vous vous appelez ?

— Florence.

— Moi, c’est Simon, le mécanicien des camions de la société d’Albert. Les dessins de Florian, il les brûle tous ou il en vend ?

— On dit qu’en général il les froisse ou les brûle.”

Albert demande : “Est-ce qu’il va revenir encore brûler ? Je ne veux pas interdire, mais c’est dangereux.

— C’est ma faute, dit Florian, encore tout tassé sur lui-même et troublé. J’ai été trop longtemps à l’hôpital. Je peux dessiner n’importe où mais faut pas que des gens viennent.”

Albert est décontenancé, touché. “Revenez quand vous voulez, le mieux c’est avec elle. Simon n’est jamais loin, avec son extincteur.”

Florian ouvre son carton, sort un dessin, le signe et le donne à Albert. Je regarde avec eux. C’est un énorme camion blanc qui sort d’un tunnel et s’arrête sur le quai, on croit entendre son rugissement quand il s’arrête. Albert et Simon sont ébahis, c’est ce qu’ils vivent et pourtant ce camion est une étrange bête sauvage. Ils sentent qu’il pourrait lui aussi s’élever dans les airs ou se précipiter dans l’eau.

Albert le tient avec hésitation :

“C’est que ça vaut beaucoup et il n’y a pas de raison.”

Je vois de la tristesse monter dans le regard de Florian, je dis :

“Il ne vous donne pas de l’argent, il vous donne de l’amitié.”

Florian est heureux, je l’ai compris, il se redresse, il est plus grand qu’Albert, le vent fait battre ses cheveux gris. Il tend la main. Albert, ému, la serre dans la sienne, Simon aussi.

“Je le vendrai pas, faut pas craindre, on gagne bien sa vie et Simon va me le faire encadrer. Revenez quand vous voulez.” Ils s’en vont tous les deux, Florian rassemble ses affaires et remonte l’escalier avec peine, je ne me rendais pas compte qu’il était à la fois si vivant et si… on dirait usé.

“Tu reviendras ici avec moi ?”

Je suis touchée par ce tutoiement.

“Oui je viendrai demain, j’ai le temps.

— Ramène-moi à l’hôtel. Ne me laisse pas aller au café… le vin…

— Je vous ramène, mais à quel hôtel ?”

Il prend mon bras et me guide vers l’hôtel.

“Il faut que tu m’aides à manger, à ne pas trop boire, à dormir. A Paris, c’est Hellé qui fait ça.

— Hellé ?

— Elle est dans la réalité, comme toi, c’est elle qui m’a tiré de l’hôpital. Elle m’a dit de quitter Paris, elle s’occupe de tout, de l’argent, des tableaux, de ma folie.”

Il dit :

“Ton bras est très léger.”

Nous arrivons à l’hôtel qui semble anonyme et confortable. Il dépose ses affaires et nous allons déjeuner ensemble dans un bistrot que j’aime. Pendant le repas je suis drôle comme je peux l’être, il rit, il est content, il boit un peu de vin. Je lui propose de l’emmener avec deux amies à une fête, quelques jours plus tard.

“On s’amusera, on n’est pas invités mais on y va comme si on l’était. Si nos hôtes s’en aperçoivent, il est trop tard, nous nous sommes fait des amis, ils ne peuvent plus nous renvoyer. Venez, ce sera très gai, le luxe, une fois par semaine, c’est amusant.”

Il sourit, il ne répond pas, il prend mon bras et s’appuie sur moi, il est un peu ivre. Il demande sa clé au concierge. Il vacille, je dois le soutenir dans l’ascenseur. Dans un salon où il y a des cabines téléphoniques, il me donne un numéro de téléphone et me prie de le composer.

“C’est celui de Hellé”, dit-il. Quand je l’ai au bout du fil, je pose l’écouteur à l’oreille de Florian et suis surprise de ce que j’entends. Ce sont des petits mots tendres et sans suite, des roucoulements, des chuchotements et des frôlements doux pour l’oreille.

Après un moment il me dit :

“Elle veut parler avec toi. Je vais dans ma chambre. A demain.”

Je prends le récepteur qu’il me tend, j’entends :

“Ici, le docteur Hellé.”

Je ne sais que dire, heureusement c’est elle qui parle. Elle a une voix très précise et douce. Elle pense qu’il ne faut pas qu’elle vienne, comme Florian le lui a demandé :

“Il a besoin d’autre chose, peut-être de vous.

— De moi madame ? Mais je ne le connais pas et je n’ai jamais fait ça.

— Aider les autres, ça s’apprend, la peinture aussi. Je vous rappellerai dans quelques jours. A bientôt.” Elle raccroche.

Deux jours plus tard elle me rappelle : “Florian m’a parlé de la façon dont vous l’avez assisté au port et de la manière dont vous l’avez réconcilié avec l’homme qui criait sur lui. Vous dites que vous ne le connaissez pas.

— C’est vrai. Mais j’ai beaucoup de sympathie pour lui.

— Vous le connaissez mieux que vous ne le croyez. Vous avez une voix qui le rassure, vous êtes – il me l’a dit – légère à son bras. C’est ce dont il a besoin pour travailler et pour sa santé. C’est un moment important de sa vie, il veut faire une très grande toile, il ne peut pas tout seul.

— Pourquoi madame ?

— Il la brûlerait, Florence.

— Il la brûlerait ? C’est affreux mais ce n’est pas moi qui peux l’en empêcher, c’est son affaire.

— Vous vous trompez Florence, c’est notre affaire à tous. Vous étiez prof à Sciences-po ?

— Maître assistante seulement, écrasée de diplômes.

— Vous avez bien fait de partir. Pour quelle raison ?

— Maladie.

— Quelle maladie ?”

Je le lui dis.

“Ça se guérit aujourd’hui. Travailler avec Florian vous aidera. Et vous faites quoi maintenant ?

— Employée temporaire, dans un jardin d’enfants.”

Le docteur Hellé me parle de Florian, de ses terreurs, de sa sauvagerie, de sa bonté, de ses fuites.

“Je suis médecin, je l’ai rencontré un jour. A ce moment il était près de mourir, il ne mangeait presque plus, après un accident terrible. Un hôpital de province l’a envoyé chez nous. Il revenait d’années de voyage, il avait continué à dessiner et peindre, mais il ne signait plus et il dépérissait. Il a eu une très forte crise pendant laquelle il a eu une vision qui est toujours vivante en lui, mais il la cache. Après un long traitement, on lui a donné un atelier à l’hôpital, il a recommencé à peindre. Il brûlait beaucoup, nous l’avons laissé faire. Un jour il a cessé de tout brûler, il a accepté quelques fois de signer et de laisser vendre quelques toiles et dessins.

— Sa peinture d’aveugle.

— Vous avez senti cela, c’est peut-être juste.”

Une peur me saisit : “Florian est génial, mais est-ce qu’il n’est pas fou, madame ?”

La réponse surgit de la même voix douce : “Il a des côtés fous, est-ce que nous n’avons pas tous nos moments de folie ? Vous avez votre maladie ? Lui délire plus que les autres, c’est tout.”

Je soupire : “Je suis idiote.

— Non, je sens que vous êtes quelqu’un de bien. Vous êtes peut-être celle qu’il doit rencontrer.”

OceanofPDF.com